IV
sa pensée, afin que, reconnoissant à ce signe infaillible l'autorité suprême à qui l'univers obéit, l'homme, incapable de comprendre toutes les vérités qu'il doit croire, obéît lui-même sans hésiter à la parole de l'Etre infini.
Pour se former une idée juste des miracles et de leur objet, il faut se souvenir que la religion ou l'ensemble des lois de notre nature intelligente, n'a pu nous être connue que par la révélation. Comment pourrions-nous savoir ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, si Dieu lui-même ne nous en avoit pas instruits? Et si nous ignorions ce que nous sommes et ce que Dieu est, comment connoîtrionsnous les rapports qui nous unissent à lui, et qui dérivent nécessairement de sa nature et de la nôtre? Donc point de dogmes, ou de vérités- lois, point de devoirs, point de religion, à moins que Dieu ne l'ait révélée. Et comme il esl impossible qu'aucune société subsiste sans religion, et que l'homme lui-même ne subsiste que dans la société, il s'ensuit que la révélation des lois- qui rendent seules la société possible, est une condition nécessaire de l'existence de l'homme; et son existence prouve celle de la révéla-' tion, attestée d'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, par tout le genre humain.
Mais de quel moyen Dieu s'est-il servi peur révéler a l'homme les vérités qu'il devoit connoitre, les devoirs qu'il ètoit obligé de remplir? Sans doute, d'un moyen naturel, ou conforme à la nature de l'homme : car il seroit absurde de supposer que le moyen par lequel Dieu a révélé à l'homme les lois de sa nature, fût opposé à cette même nature. Il y a contradiction dans les termes mêmes.
Or telle est la nature de l'homme que, dans son étal présent, la parole est Tunique moyen de communication entre les esprits, et par conséquent le lien naturel ou nécessaire de la société; et l'on peut défier tous les hommes ensemble de révéler à un autre homme une seule idée par
un moyen diffèrent. Il i'alloit donc que Dieu, ou changeât la nature des êtres et détruisît l'ordre qu'il avoit établi, ou qu'il employât le moyen naturel de la parole pour révéler aux hommes la religion : et dès lors il est clair qu'à moins de multiplier à l'infini les révélations immédiates, pu d'anéantir la société en rendant chaque esprit indépendant, un homme a dû être l'organe des pensées et des volontés divines, toutes les fois que Dieu a voulu parler au genre humain.
Cela posé, il ne reste à résoudre qu'une seule question : \ quels signes reconnoîtra-t-on certainement l'Envoyé divin? quels seront les titres de sa mission? La doctrine qu'il annonce en est-elle une preuve suffisante? Mais c'est la vérité de cette doctrine même qu'il s'agit de prouver. Chacun en sera-t-il juge? Alors elle n'est plus une loi, mais une opinion philosophique, qu'on est libre de rejeter, d'admettre et de modifier à son gré. D'ailleurs la plupart des hommes, incapables même d'examiner, seroient éternellement dans l'impuissance de savoir s'il existe une véritable révélation. Loin que la doctrine prouve la mission, c'est- au contraire la mission qui autorise la doctrine. La foi n'est due qu'à Dieu : avant d'exiger que je me soumette à vos enseignements, apprenez-moi donc comment je pourrai m'assurer sans aucun doute que c'est réellement lui qui vous envoie.
Un homme dit : Je suis l'organe de la Divinité, écoutezmoi. Mais quel est l'imposteur ou l'enthousiaste qui n'en puisse dire autant? Sa parole seule ne suffit donc pas, ainsi que l'avoue Julien lui-même ! ; il faut qu'elle soit ap-
1 Trçv Se. à/vjÔitav ovx ivsvriv l/. tyùov p>}/ftaTe{, ui'y.cc yryr, ri, xcù nstpaxoXoàôwiorat roïi irfyots Ivupyiç mjfisïov. Le simple discours ne suffit pas pour établir la vérité, 11 faut encore que les paroles soient accompagnées de quelque signe évident. Julian., api Cyril., lib. X nul) fin.
puyée d'une sanction; il faut, en un mot, que le Toul- Puissant accrédite son envoyé près de ceux auxquels il doit parler en son nom.
Or, par cela même qu'il est choisi pour promulguer ses commandements, il est aisé de comprendre quelle doit être la nature de cette sanction indispensable dont tous les hommes, savants ou ignorants, doivent être également Trappes. Le pouvoir se manifeste par des actes; l'Envoyé divin devra donc manifester un pouvoir divin. Voilà son litre, on ne peut ni l'imiter, ni le contester; et il est naturel que celui-là soit le ministre d'une action divine, qui s'annonce comme l'organe des volontés de Dieu.
Cette action divine est ce qu'on appelle miracle.
Donc point de révélation sans miracle, c'est-à-dire, point de volonté divine manifestée aux hommes par la parole, sans action divine aperçue de l'homme par ses sens.
Ici nous ferons remarquer une inconséquence des déistes, S 'imaginant qu'une révélation faite à chaque homme individuellement seroit plus conforme à la sagesse de Dieu qu'une révélation générale faite au genre humain, ils. nient cette dernière révélation, et se croient par là autorisés à nier ia nécessité des miracles. Mais ils s'abusent étrangement; car, supposé que Dieu révèle particulièrement à chacun de nous les devoirs de notre cœur et de notre raison, ils devroient plutôt en conclure la nécessité d'autant de miracles qu'il y a d'hommes, et qu'il y a de pensées dans l'esprit de chaque homme, puisqu'aucun d'eux n'étant infaillible, aucun d'eux ne peut être certain, si Dieu ne l'en assure par quelque signe extérieur, que ce qui lui paroit vrai soit réellement vrai, ou ne peut avec certitude distinguer de ses propres pensées, les vérités que Dieu lui révèle : d'où il suit qu'un déiste conséquent doit nécessairement devenir ou sceptique, ou visionnaire; son système .
plein de contradictions, ne lui permet, de s'arrêter que dans le doute, ou dans le fanatisme l.
Nous avons dit que l'homme envoyé de Dieu, devoit prouver sa mission en se montrant le ministre du pouvoir divin, c'est-à-dire, par des actions divines ou pai\des miracles. Mais à quels caractères reconnoîtrons-nous le miracle ou l'action de la puissance divine?
1° Toute action est extérieure, donc tout miracle doit être sensible.
2° 11 faut que la puissance divine soit clairement manifestée; donc le miracle doit être évidemment au-dessus du pouvoir naturel de celui qui l'opère.
Toute action qui a ce caractère est un miracle, et L'auteur du miracle est sans aucun doute l'organe de la Divinité, puisqu'il est visiblement le dépositaire de sa puissance.
Un miracle étant une action divine, il s'ensuit que Dieu seul possède, et que lui seul peut communiquer le pouvoir miraculeux 2.
I Les Martinistes et tous les illuminés sont les fanatiques du déisme. 8 On demande en théologie si les esprits bons et mauvais ont le
pouvoir d'opérer dos miracles? D'après ce qui vient d'être dit, on voit que ce pouvoir n'appartient et ne peut appartenir essentiellement qu'à Dieu. La question se réduit donc à savoir si Dieu emploie comme instruments, dans la production des miracles, les esprits bons et mauvais; question assez futile, puisqu'en réalité Dieu seroit toujours te véritable auteur du miracle qu'opéreroit ainsi un esprit bon ou mauvais.
II existe des lois générales qui régissent les intelligences, comme il y en a qui régissent les corps, parce que tout est réglé dans les œuvres •le Dieu, et que celui qui est l'ordre même n'a pu rien faire qui ne fût ordonné pour nne fin digne de lui. Supposé donc que les intelligences supérieures à l'homme aient reçu de Dieu le pouvoir de suspendre ou de changer, en certaines occasions, les lois de la nature physique, ce pouvoir ne peut s'exercer que comme Dieu l'ordonne ou le permet, et il trouve, par conséquent, dans les volontés de Dieu, et ses limite* et sa
y ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
Donc aucun miracle ne peut avoir lieu pour autoriser l'erreur l, puisque Dieu, auteur du miracle, est la suprême vérité -.
Donc les miracles donnés en preuve d'une doctrine
règle. Donc il ne peut, en aucun cas, être employé pour établir ou favoriser l'erreur, qui est ce qui existe de plus opposé aux volontés et ;ï l'essence même de Dieu : Deus veritas est.
1 « Il faudrait ne pas avoir la plus légère notion de Dieu pour se persuader qu'il pût attester le mensonge et le confirmer. » Pensées
de îiourdaloue, t. I, p. 464.
2 « Après avoir prouvé, dit Rousseau, la doctrine par le miracle, il s faut prouver le miracle par la doctrine. Cela est formel, ajoute-t-iî, « en mille endroits de l'Écriture, et entre autres dans le Deutéro- « nome, ch. xni, où il est dit que, si un prophète, annonçant des « dieux étrangers, confirme sa doctrine par des prodiges, et que ee « qu'il prédit arrive, loin d'y avoir aucun égard, on doit mettre ce « prophète à mort. » Emile, liv. IV, t. III, p. 15. Premièrement, l'Écriture ne dit nullement ce que Rousseau lui fait dire ; voici le texte du Deutéronome : Si surrexerit in medio tut propheta , ant qui somnium vidisse se dicat, et prsedixerit signum alque portentum, et evenerit quod locutus est, et dixerit libi : Eamus, et sequamur deos alienos quos ignoras, et serviamus eis, non audies verba prophetas illins mitsomniatoris.... Propheta autem ille ant fictor somniorum interfilietur. Moïse, comme on voit, parle d'un homme qui feint d'avoir eu des songes, et qui, sous ce prétexte, engage le peuple à l'idolâtrie. '(Quand même, dit-il aux Israélites, les prédictions qu'il vous donne « comme un signe merveilleux s'accompliroient , ne l'écoutez pas. » Qu'y a-t-il dans tout cela qui ait rapport à une doctrine confirmée par des prodiges? Qu'un homme ait un rêve, est-ce un prodige? En est-ce un qu'il se vérifie? Et de ce que Moïse avertit les Juifs d être en garde contre les imposteurs qui chercheraient à les détourner, du culte de. Dieu ; de ce qu'il leur défend d'écouter un homme qui, sur l'autorité d'un songe qu'il diroit avoir eu, les presserait de se livrer à l'idolâtrie, comment peut-on conclure qu'il pensoit que les miracles ne prouvent point la doctrine, lui qui rappelle à chaque instant ses propres miracles, pour confirmer la doctrine qu'il annonçoit ? Les incrédules et Rousseau lui-même ont fait grand bruit des magiciens de Pharaon, lesquels, au moyen de certains secrets, arcana qu&dam, imitèrent quelques-uns des prodi^e^ opéré- par Moïse. Mais qui est-ce qui nie que
étant constatés, tonte discussion de cette doctrine devient inutile; il n'y a plus qu'à se soumettre et à croire.
Ne pouvant contester une vérité si évidente, les incrédules ont cherché, par divers moyens, à éluder la preuve invincible qu'on en déduit en faveur du christianisme. Les mis, comme Voltaire, qui emprunte tous ses arguments à Spinosa1, ont nié formellement la possibilité des miracles.
« Un miracle est, dit-il, la violation des lois mathéma-
< tiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul « exposé, un miracle est une contradiction dans les termes. « Une loi ne peut être à la fois immuable et violée; mais h une loi, leur dit-on (aux physiciens qu'il fait parler), « étant établie par Dieu même, ne peut-elle être suspendue « par son auteur? Ils ont la hardiesse de répondre que « non, et qu'il est impossible que i'Être infiniment sage « ait fait des lois pour les violer. Il ne pouvoit, disent-ils,
déranger sa machine que pour la faire mieux aller ; or h il est clair qu'étant Dieu il a fait cette immense machine m aussi bonne qu'il l'a pu; s'il a vu qu'il y auroit quelque
< imperfection résultante de la nature de la matière, il y a
d'adroits charlatans ne puissent faire paroître à volonté des serpents et «les grenouilles, et changer la couleur de l'eau? Au reste, les sages et los enchanteurs d'Egypte ne tardèrent pas à s'avouer vaincus et à reconnoitre l'action de Dieu dans les œuvres de son envoyé ; et dixerunt malefici ad Pharaonem : Digitus Dei est hic. [Exod., vin, 19.) Ils avouent tout ce que nient les incrédules, la réalité des miracles de Moïse, et sa mission divine qui en est la conséquence. Ils avouent enfin que le doigt de Dieu, son pouvoir, n'étoit pour rien dans tout ce qu'ils avoient fait eux-mêmes, c'est-à-dire, qu'ils n'avoient point fait de miracles. Et encore faut-il remarquer que leurs prestiges , quels qu'ils fussent, n'avoient nullement pour objet de confirmer une doctrine quelconque; ce qui suffit seul pour détruire toutes les difficultés des incrédules.
1 Traclat. theolog. politic. cap. vi.
s F.SSA1 SUR L'INDIFFERENCE;
« pourvu dès le commencement; ainsi il n'y changera ja- « mais rien,..
«Pourquoi Dieu feroit-il un miracle? Pour venir à bout « d'un certain dessein sur quelques êtres vivants? Il diroil a donc : Je n'ai pu parvenir, par la fabrique de l'univers, « par mes décrets divins, par mes lois éternelles, à rem- « plir un certain dessein ; je vais changer mes éternelles « idées, mes lois immuables, pour tâcher d'exécuter ce « que je n'ai pu faire par elles. Ce seroit un aveu de sa foi- « b'esse, et non de sa puissance. Ce seroit, ce me semble, h dans lui la plus inconcevable contradiction. Ainsi donc, « oser supposer à Dieu des miracles, c'est réellement l'ina sulter (si des hommes peuvent insulter Dieu). C'est lui « dire : Vous êtes un être foible et inconséquent. 11 est, « donc absurde de croire des miracles, c'est déshonorer « en quelque sorte la Divinité l. »
On ne sauroit affirmer plus expressément que Dieu ne peut faire des miracles : Voltaire le lui défend, en vertu des lais immuables, des décrets divins, et des idées éternelles; comme si un miracle ne pouvoit pas être aussi une idée éternelle, un décret ou une volonté liée, dans l'ordre général, aux autres volontés divines ou aux autres lois qu'on appelle immuables ; comme si nous avions d'autres motifs de les juger telles, si ce n'est que nous ne les voyons point ordinairement changer, et comme si dès lors un seul changement observé dans ces lois, ne prouvoit pas avec autant de certitude qu'elles ne sont point rigoureusement immuables , que la rareté de pareils changements prouve leur habituelle immutabilité ; comme si nous pouvions assurer, avec le moindre fondement, que leur durée doive être éternelle ; comme s'il n'y avoit enfin dans l'être infini que des décrets absolus, et que ses volontés créassent
1 Diction, philos., Ifp part., art. Miracle*.
pour lui une sorte de nécessité fatale, et comme m\ Dieu au-dessus de Dieu !
Déistes, vous venez d'entendre un de vos maîtres, et je ne serois point surpris que son autorité prévalût dans votre esprit contre l'évidence même; car l'effet de l'erreur esl d'accoutumer la raison à la servitude; c'est la punition de l'orgueil. Que vous dire donc? Qu'opposer à l'autorité qui vous subjugue? Voltaire a parlé, je l'avoue; mais daigne/ aussi écouter Rousseau.
« Un miracle est, dans un fait particulier, un acte im- « médiat de la puissance divine, un changement sensible « dans l'ordre de la nature, une exception réehVet visible « à ses lois... Dieu peut-il faire des miracles? Cette ques- «( tion sérieusement traitée seroit impie, si elle n'étoit ab- « surde ; ce seroit faire trop d'honneur à celui qui la ré- « soudroit négativement que de le punir; il suffi roit de « l'enfermer1. »
Au fond l'on ne voit pas pourquoi le déiste et l'athée même hèsiteroient le moins du monde à croire un fait miraculeux. Rien ne doit leur paroîtreplus simple dans leurs systèmes; et le chrétien a de puissants motifs qu'ils n'ont pas, d'examiner scrupuleusement la vérité de semblables faits : car la Religion lui apprend, ce que la raison seule lui laissèrent ignorer, qu'ils n'ont lieu que pour de grands desseins et en de rares circonstances.
Le déiste, qui admet la Providence ou l'action perpétuelle de Dieu dans l'univers, ne peut nier sans se contredire la possibilité de cette action ; il ne peut soutenir à la fois qu'elle existe, et qu'elle ne peut exister. Or un miracle n'est que cette action même manifestée, comme le dit Rousseau, dans un fait particulier. En quoi ce fait particulier, cet acte immédiat de ta puissance divine, est-il plus
1 Lettres écrites de la Montagne, p. 104. tëdit. de Paris, 17 or.
Kl ES-SU SUR L'INDIFFERENCE
étonnant, plus incroyable que les faits généraux qui sont aussi, de l'aveu du déiste, des actes immédiats de la puissance divine? Dieu donne la vie à tous les hommes ; voilà le fait général : il la rend à un homme pour une fin, si on le veut même, inconnue; voilà le fait particulier. Qu'y a-t-il là qui puisse surprendre un déiste affermi dans ses principes, qui puisse lui faire craindre de devenir fou % s'il en étoit témoin? Il convient que Dieu peut aussi aisément rendre à un homme la vie, que la lui donner une première fois. Niera-t-il qu'il le veuille? Ce seroit nier le fait que je suppose prouvé, et le nier uniquement parce qu'il ignore les motifs qui ont pu déterminer l'action de l'Être infini. S'étonnera-t-il même que Dieu ait voulu opérer cet acte de sa puissance? Qu'il s'étonne donc de tout également; car, lui qui rejette la révélation, que connoît-il des volontés et des desseins de Dieu? S'étonner d'un acte quelconque où sa puissance se manifeste immédiatement, ce seroit s'étonner de ne pas connoître toutes ses pensées, toutes ses volontés, ce seroit s'étonner de n'être pas Dieu.
L'athée, qui ne reconnoit point de législateur dans l'univers, de cause première intelligente, ne sauroit attacher d'idée raisonnable au mot de loi. S'il est conséquent, il ne doit voir dans tout ce qui frappe ses sens, qu'une succès-
] a Quelque frappant que pût me paraître un pareil spectacle, je ne a voudrais pour rien au monde en êtra témoin ; car que sais-je ce qu'il • on pourrait arriver? Au lieu de me rendre crédule, j'aurois grand peur qu'il ne me rendît que fou. » Rousseau , Lettres écrites de la Montagne, p. 112. Il est difficile d'imaginer ce que Dieu lui-même pourrait faire pour convaincre un pareil déiste. Lui parle-t-on d'un miracle opéré devant d'autres hommes? Us ont peut-être mal vu. elil j'audroit qu'il fût fou pour les écouter. (Emile, t. III, p. 3b\) Il voudrait donc, pour y croire, être témoin du miracle? Non, pour rien au monde; il craindrait qu'il ne le rendît fou. C'est ainsi que se vérifient les paroles de l'Évangile : Si Moysen et proplietas non audiunt ; ne-que siquis ex mortuis resurrexerit, credent. Luc. xvt, 31.
EN MATIERE DE RELIGION. 1t
s ion fortuite de phénomènes, que rien ne lie entre eux, ({lie rien ne détermine, sinon cette incompréhensible puissance qu'il appelle hasard, nécessité, destin. De quoi peutil donc être surpris? Quel fait, si nouveau, si rare qu'il soit, doit lui paroître incroyable? Il ne l'avoit pas vu encore, voilà tout. Le défaut même de cause, fût-il prouvé, n'est pas pour lui une raison de nier, une raison de douter, une raison d'être étonné. Tout ce qui ressemble à une œuvre fortuite, tout ce qui choque l'idée de règle, tout ce qui dérange l'uniformité des phénomènes ordinaires et en interrompt la constance, doit être à ses yeux ce qu'il y a de plus croyable et de plus naturel. La permanence de certains effets, leur liaison avec certaines causes, la perpétuelle correspondance qu'on observe entre eux, en un mot, l'ordre immuable, voilà le miracle de l'athée : malheureux qui ne connoît de lumière qUe les ténèbres, de loi que le désordre, de Dieu que la matière mue par une force aveugle, et d'espérance que la mort!
Moins hardi que Voltaire dans l'absurdité, Rousseau consent de bonne grâce à accorder à Dieu le pouvoir de faire des miracles ; seulement il doute que Dieu veuille user de ce pouvoir, à cause de l'embarras où se trouveroient les déistes. Pour enlever donc au christianisme la preuve qui se tire des prodiges que Jésus-Christ et lés Apôtres ont opérés, il n'imagine rien de mieux que de nier, non pas les miracles en eux-mêmes, mais la possibilité de s'assurer qu'aucun fait est miraculeux.
« Puisqu'un miracle, dit-il, est une exception aux lois •( de la nature, pour en juger il faut connoître ces lois, el « pour en juger sûrement, il faut les connoître toutes : car « une seule qu'on ne connoîtroit pas, pourroit en certains
cas, inconnus aux spectateurs, changer l'effet de celles « qu'on connoîtroit. Ainsi celui qui prononce qu'un te! on h tel acte est un miracle, déclare qu'il connoît toutes les
tt ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
« lois de la nature, et qu'il sait que cet acte est une excep- « tion.
« Mais quel est ce mortel qui connoît toutes les lois de « la nature? Newton ne se vantoit pas de les connoître. a Un homme sage, témoin d'un fait inouï, peut attester « qu'il a vu ce fait, et l'on peut le croire, mais ni cet homme « sage, ni nul autre homme sage sur la terre n'affirmera « jamais que ce fait, quelque étonnant qu'il puisse être, « soit un miracle; car comment peut-il le savoir *? Soit « donc qu'il y ait des miracles, soit qu'il n'y en ait pas, il « est impossible au sage de s'assurer que quelque fait que « ce puisse être en est un 2. »
Ce sophisme repose sur un abus de mots. On appelle loi, dans l'ordre physique, une cause permanente qui se manifeste par des effets constants. Ainsi la succession uniforme des mêmes effets dans les mêmes circonstances, prouve l'existence de la cause permanente ou de la loi qui les détermine ; et nous n'avons pas d'autre moyen de reconnoître les lois de la nature. Les circonstances demeurant les mêmes, arrive-t-il que l'effet change? tout le monde avoue sans difficulté qu'il existe une cause de ce changement. Mais quelle est cette cause? probablement, dit Rousseau,. une autre loi de la nature. Expliquons-nous, s'il vous plaît. Qu'entendez-vous par loi, dans le cas présent? Est-ce simplement une cause? Alors votre raisonnement croule ; car personne ne prétend que l'effet dont il s'agit n'a point de cause; la question, je le répète, est de savoir quelle est cette cause. Est-ce une cause permanente, ou une véritable loi? Il seroit absurde de le dire, car on ne peut reconnoitre la permanence d'une cause que par la constance des effets, les circonstances, comme nous l'a-
Le tires écrites de la Montagne, p. 101 //m/., p. 110.
vous dit, étant les mêmes *. Or les miracles, et vous eu convenez, sont des faits rares, extraordinaires, opposés à tous les effets qui se présentent perpétuellement dans les mêmes circonstances ; donc les miracles ne sont point les effets d'une cause permanente, d'une loi de la nature; donc on peut, sans connaître toutes les lois de la nature, s'assurer qu'un fait est un vrai miracle.
Le raisonnement de Rousseau auroit d'ailleurs, en le supposant exact, de si terribles conséquences, qu'il suffit de les indiquer pour faire sentir aux déistes mêmes à quel point il est erroné ; car il faudroit en conclure qu'à moins de savoir tout, on ne peut rien savoir certainement, et que, condamné dès lors sans retour à un doute universel, ce je ne sais quel fantôme qu'on appelle l'homme s'agite et se tourmente en vain dans son irrémédiable ignorance.
Si nous ne pouvons en effet juger avec certitude qu'un tel ou tel fait est une exception aux lois de la nature, à moins que nous ne connaissions toutes les lois de lanature, évidemment il est impossible que nous ayons jamais aucune notion certaine de l'ordre physique, ni de l'ordre moral dont les lois sont sans doute aussi deslois de la nature. Les phénomènes les plus opposés étant également naturels, également conformes aux lois qui régissent le monde matériel, ce monde est, dans le même temps, soumis à des lois contraires; l'idée même de l'ordre disparoît ; il est insensé de rien prévoir, de s'étonner de rien. Un homme s'élance dans les flots : qu'arrivera-t-il? Qui peut le dire ? Il enfonce, il est submergé ; c'est une loi de la nature. Un homme
1 Nûra-t-on qu'on puisse être certain que les circonstances sont les mêmes? Nous ne le croyons pas, ce seroit aussi choquer trop grossièrement le bon sens. En tous cas, nous attendrons que quelqu'un se dévoue à dire cette absurdité pour y répondre.
marche sur ces mêmes flots * ; c'est encore une loi de la nature : c'est-à-dire que la nature n'a aucunes lois constantes, ou, en d'autres termes, qu'elle n'a point de lois. Il n'existe que des faits, les uns plus communs ; les autres plus rares. Observez donc des faits, mais gardez-vous de les rapporter à des causes permanentes ; gardez-vous de croire qu'ils doivent infailliblement se représenter dans les mêmes circonstances. Que dis-je, observez des faits? Si nos sens ne dépendent eux-mêmes, et dans leur organisation et dans leur exercice, d'aucune loi uniforme et certaine, s'il n'existe pas des rapports naturels, invariables entre notre œil, par exemple, et la lumière, entre la lumière et les corps qu'elle découvre à nos regards, les faits eux-mêmes pourroient n'être qu'une continuelle illusion ; à chaque instant de nouvelles lois pourroient, en se manifestant, changer entièrement nos sensations, nos idées, tout notre être. Nous défions les déistes d'éviter ces conséquences, à moins qu'ils n'abandonnent les principes de Rousseau. Quels prodiges d'extravagance on est cependant forcé d'admettre, pour nier les prodiges de la puissance et de la bonté de Dieu !
Ce n'est pas tout encore : de pareilles conséquences auroient nécessairement lieu dans l'ordre moral. Qui oseroit assurer, qui pourroitprouverque nous en connoissons toutes les lois? Sera-ce le déiste, lui qui ne sait pas même à quels signes on les reconnoît ?•? Dès lors nul homme n'a le droit
1 Julien avoue en particulier ce miracle de Jésus-Christ. Ap. Cyrill . lib. VI.
s Voyez t. I, ch. v. « Les modernes ne reconnoissant , sous le nom ( de loi, qu'une règle prescrite à un être moral, c'est-à-dire, intelli- ( gent, libre et considéré dans ses rapports avec d'autres êtres, bor- « nent conséquemment au seul animal doué de raison, c'est-à-dire à « l'homme, la compétence de la loi naturelle; mais, définissant cette < loi chacun à sa mode, ils l'établissent tous sur des principes -\ meta-
d'affirmer d'aucun fait, qu'il est contraire aux lois delà nature morale, c'est-àrdire, que personne n'a le droit d'affirmer d'aucune action qu'elle est juste ou injuste, c'est-adire, qu'il n'existe ni crime ni vertu.
Disons-le, puisqu'il est vrai : un parricide pourra sans crainte comparoîtrc au tribunal dn déiste. En vain, péné-
v( physiques, qu'il y a, même parmi nous, bien peu de gens en état
< de comprendre ces principes , loin de pouvoir les trouver d'eux - <c mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces savants hommes, ■ d'ailleurs en perpétuelle contradiction entre elles, s'accordent seule- « ment en ceci, qu'il est impossible d'entendre la loi de nature, et par et conséquent d'y obéir, sans être un très-grand raisonneur et un pro- •( fond métaphysicien.... Connoissant si peu la nature, et s'accordant si « mal sur le sens du mot loi, il seroit bien difficile de convenir d'une • bonne définition de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu'on trouve ' dans les livres, outre le défaut de n'être point uniformes, ont-elles
encore celui d'être tirées de plusieurs connoissances que les hommes « n'ont point naturellement, et des avantages dont ils ne peuvent con- « cevoir l'idée qu'après être sortis de l'état de nature. On commence « par rechercher les règles dont, pour l'utilité commune, il seroit à
< propos que les hommes convinssent entre eux, et puis on donne le ( nom de loi naturelle ù la collection de ces règles, sans autre preuve « que le bien qu'on trouve qui résulteroit de leur pratique universelle. « Voilà assurément une manière très-commode de composer des défi- « nitions, et d'expliquer la nature des choses par des convenances a presque arbitraires.
« Mais tant que nous ne connoitrons pas l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue, ou celle qui ■ convient le mieux à sa constitution. Tout ce que nous pouvons voir i très-clairement au sujet de cette loi, c'est que non-seulement pour « qu'elle soit loi, il faut que la volonté de celui qu'elle oblige puisse s'y « soumettre avec connoissance ; mais il faut encore, pour qu'elle soil « naturelle, qu'elle parle immédiatement par la voix de la nature. » Rousseau, Disc, sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes. Préface, p. 4t, 42, 45. Ed. de 1795. Notez que les déistos ne reconnoissent d'autre loi que la loi naturelle , qu'on ne connoît point, dit Rousseau. Mais, à force de chercher^ ils la trouveront peutêtre. Que sait-on?
Ifl HSSAl SUR L'INDIFFÉRENCE
liés d'horreur, tous les hommes s'écrieront : 11 a violé la loi la plus sacrée de la nature ! S'il est fidèle à sa doctrine, le déiste répondra :
« Pour juger sûrement que ce parricide a violé les lois « de la nature, il faudroit les connoître toutes ; car une « seule qu'on ne connoitroit pas pourroit en certains cas, k inconnus aux spectateurs, changer celles que l'on court noîtroit. Ainsi celui qui prononce qu'un tel ou tel acte « est un crime, ou une violation des lois naturelles, dé- « clare qu'il connoît toutes les lois de la nature, et qu'il « sait que cet acte en est une violation. Mais quel est ce « mortel, qui connoît toutes les lois de la nalureîKousseau « ne se vantoit pas de les faire connoitre. Un homme sage, « témoin d'un fait inouï, peut attester qu'il a vu ce fait, et « l'on peut le croire ; mais ni cet homme sage, ni nul autre « homme sage sur la terre n'affirmera jamais que ce fait, << quelque étonnant qu'il soit, soit un crime ou un acte « contraire à la nature et à ses lois, car comment peut-il « le savoir?
« Mon frère, vous avez trempé vos mains dans le sang « de l'auteur de vos jours ; c'est un fait étonnant, inouï, a et je crois les hommes sages qui l'attestent : mais ce fait *( est-il un crime ? Comment puis-je le savoir, moi qui suis « si loin de connoitre toutes les lois de la nature ? Qui « m'assurera que ce fait, dépendant d'une loi que j'ignore, <( n'est pas un acte aussi naturel que les actes contraires, h n'est pas une vertu? Rien n'autorise un mortel à proi noncer.
« Tout ce qu'on peut dire, cest que vous avez fait une « chose fort extraordinaire; mais qui est-ce qui nie qu'il a se fasse des choses fort extraordinaires'! J'en ai vu, « moi, de ces choses-là, et même j'en ai fait*.
1 lettres écrites de la Montagne, p. 107. Rousseau parle des pies-