‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 2 sur 38 · I. \ M \ TIKI',1. DE lll.Lh.Ki.N · texte numérisé non relu

I. \ M \ TIKI',1. DE lll.Lh.Ki.N

« Allez donc en paix. Quel est le sag\; qui o^eroit vous condamner, lorsque la nature vous absout peut-être? « Écoutez seulement quelques conseils utiles à ceux qui se « seul eut portés à faire des choses extraordinaires : prenez g garde aux mortels qui s'imaginent connoître toutes les « lois de la nature, ou qui jugent et agissent, comme s'ils h les connoissoient ; précaulionnez-vous soigneusement (( contre l'intolérance des lois de la société civile, de cette « société de tout point contraire à la nature; et défiez-vous «le vos fils, si vous en avez. »

Pour nier que ces conséquences, aussi absurdes qu'horribles et que Rousseau lui-même auroit détestées, ne découlent pas nécessairement du principe qu'il établit, il faudroit prouver deux choses que très-certainement on ne prouvera jamais : qu'il n'existe point de lois de la nature morale, comme il existe des lois de la nature physique ; ou que, ne connoissant pas toutes les lois de la nature physique, nous connoissons toutes- celles de la nature morale.

Il suit encore de ce que dit Rousseau, que personne ne peut affirmer que les miracles de Jésus-Christ ne sont pas de vrais miracles ; et il l'avoue en termes formels.

h Remarquez-bien qu'en supposant tout au plus quelque amplification dans les circonstances1, je n'établis « aucun doute sur le fond des faits2. Que devons-nous

liges opéivs par des charlatans, et qui dirent l'apparence d'une exception aux lois de l'ordre physique. Il s'agit, dans le discours que nous prêtons au dt'iste, d'exceptions aux lois de l'ordre moral. Tous ceux qui ont lu les Confessions savent qu'il s'y trouve, dans cet ordre aussi, des choses fort extraordinaires, et que Rousseau auroit pu dire aver. la même ?érité, j'en ai vu, et même j'en ai fait.

1 Quelque amplification clans les circonstances, par exemple, de la insurrection d'un mort.

- lettres écrites de la Montagne, p. 115.

IX KSSAI SI |{ I.'INIH PPERENCE

« donc penser de tant de miracles rapportés par des an- « teurs véridiques(!esÉvangélistes)?... Faut-il rejeter tous « ces faits? Non. Faut-il tous les admettre? Je l'ignore. « Nous devons les respecter sans prononcer sur leur

nature1. »

Et encore: a Ne prenez pas ici le change, je vous sup- « plie; et, de ce que je n'ai pas regardé les miracles • comme essentiels au christianisme, n'allez pas conclure « que j'ai rejeté les miracles. Non. je ne les ai rejetés ni « ne les rejette : si j'ai dit des raisons pour en douter, i je n'ai point dissimulé les raisons d'y croire; il y a ii une grande différence entre nier une chose et ne pas « l'admettre ; et j'ai si peu décidé ce point que je défie « qu'on trouve un seul endroit dans tous «les écrits où je

sois affirmatif contre les miracles. Eh! comment l'ana rois-je été malgré mes propres doutes 2? »

Puisqu'il est impossible que les œuvres de Jésus-Christ fussent réellement miraculeuses, supposons qu'elles le fussent en effet, mais que les hommes, comme Rousseau le prétend, n eussent aucun moyen de s'en assurer ; et voyons ce qui résultera de cette supposition.

Dans vingt endroits de l'Évangile, Jésus-Christ rappelle aux Juifs, en preuve de sa mission, les prodiges qu'il opéroit. « J'ai un témoignage plus grand que celui de Jean. Car les œuvres que le Père m'a donné d'accomplir, les « œuvres que je fais, rendent témoignage que le Père m'a « envoyé5. »

Un jour qu'il se promenoitdans le temple, sous le por-

1 lettres écrites de la Montagne, p. 116, 117.

9 Ibid., p. 125.

3 Ego autem habeo tcstimonium majus Joanne. Opéra enim, quae dédit mihi Pater ut perficiam ea ; ipsa opéra, quœ ego facio, teslimonium perhibent de me, quia Pafer misit me. Joann., v, 55, 50.

K.\ MATIÈRE DE ft&MeiOft, 10

li(|iit' de Salomon, « les Juifs l'environnèrent, disant : Jus- « qu'à quand nous tenez-vous en suspens? Si vous êtes « le Christ, dites-le-nous clairement. Jésus leur répondit : h Je vous parle, et vous ne me croyez point. Les œuvres « que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de « moi ; mais vous, vous ne croyez point, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Si vous ne voulez pas me croire, « croyez à mes œuvres, et connoissez et croyez que le « Père est dans moi, et que je suis dans le Père1. »

I ne autre fois deux disciples de Jean vinrent le trouver, et lui dirent : « Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous, « disant: Ktes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous « en attendre un autre? (Or, à ce moment même, il guérit « beaucoup de malades de leurs langueurs, et de leurs « plaies, et il chassa des esprits malins, et il rendit la vue « à un grand nombre d'aveugles.) Jésus leur répondit :

Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez entendu et « vu ; que les aveugles voient, les boiteux marchent2, les

1 Ei ambulabat Jésus in templo, in porticu Salomonis. Circumdedetunt ergo eum Judœi, et dicebant ei : Quousquè animam nostram tol- !is? Si tu es Christus, die nobis palàm. Respondit eis Jésus: Loquor vobis, et non creditis. Opéra quae ego facio in nomine Patris mei, haeo testimonium perhibent de me : sed vos non creditis, quia non estis ex

ovîbus meis Si mihi non vultis credere , operibùs crédite, ut co-

gnoscatis, et credatis, quia Pater in me est, et ego in Pâtre. Joann., x, 24, 25, 2G. Yicl. et. xiv, 12.

s Aucune de ces guérisons merveilleuses ne satisfait entièrement Rousseau. « Tout ce qu'on en pourra dire, c'est qu'elles sont surpre- « liantes; mais.... comment prouverez-vous que ce sont des mirav des? * C'est toujours là son embarras, et il est en vérité bien cruel «pic Dieu l'y laisse; k car enfin, ajoute-t-il, il y a pourtant, je l'avoue, « des choses qui m'étonneroient fort, si j'en étois le témoin : ce ne « seroit pas tant de voir marcher un boiteux, qu'un homme qui n'au- « roit point de jambes.... Cela me frapperoit encore plus que de voir « ressusciter un mort. » [lettres écrites de la Montagne, p. 111.) Et moi aussi, rien ne me frapperoit autant que de voir un homme mar-

20 ESSAI sm [INDIFFERENCE

a lépreux sont purifiés, les sourds entendent; les morts « ressuscitent, l'Evangile est annoncé aux pauvres; et a heureux est celui qui ne sera point scandalisé de a moi l. »

cher sans jambes, si ce n'étoit peut-être de le voir respirer sans poitrine, et me tendre la main sans main.

ïl n'est peut-être pas inutile de l'aire remarquer ici que les miracles ne sont nullement arbitraires en euv-mômes; car, on ne sauroit trop le répéter, tout et lié, tout est dans les œuvres de Dieu.

Les miracles de l'Ancien Testament, même en ce qu'ils ont de propice, appartiennent à une loi de crainte : presque tous sont des châtiments ; et quand ce ne sont pas des châtiments, ce sont des figures, comme l'eau qui coule du rocher, et le serpent d'airain.

La justice inexorable , la colère, la terreur, sont partout avant Jésus- Christ. Depuis .lésus-Christ, tous les miracles sont des bienfaits-; ils appartiennent à une loi de miséricorde et d'amour.

Aucun miracle n'a de rapport à Tordre de la création ; et, si l'on vont y réfléchir, on reconnoîtra que les miracles de Jésus-Christ et des Apôtres ne sont que l'expression extérieure et sen ible de la réparalion de la nature humaine. Ils représentent aux yeux les eff ts de la Rédemption et de la grâce du Médiateur.

Ainsi l'homme intelligent et moral étoit aveugle, et il voit; il étoit sourd, et il entend ; il étoit infirme, et il est guéri ; il étoit mort, et il revit. Les petits enfants demandaient du pain, et il n'y avoit personne pour le leur rompre [Tliren , iv, 4); et le peuple est nourri miraculeusement dans le désert d'un pain qui figure le pain mystérieux qui est la véritable nourriture de l'homme régénéré.

Rien ne frappe davantage les esprits habitués à la méditation que ces étonnantes analogies, qui ne peuvent être ni l'effet du hasard, ni le résultat des combinaisons de l'homme. La pensée ou l'action d'un être n'est jamais continuée par un autre être, et tout ce qui est perpétuel est divin. ,

1 Joannes Baptisla misit nos ad te dicen* : Tu es, qui venturus es. an alium expectamus ? (In ipsâ autem horâ multos curavit à languoribus, et plagis, et spiritibus malis, et cœc s mnllis donavit visum.) Et respondens, dixit illis : Euntes renunliatc Joanni quse audistis, et vidistis ; quia ceci vident, claudi ambu'ant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui re urgunt, pauperes cvangeiizantur ; et beatus est quicumque non l'uerit srandaiizatus in me. hue. . vu ; 20 — 2~». F.t Mat th.. xi. 2—8.

EN MAI I EUE DU RELIGION. il

Telle est lu constante réponse de Jésus, lorsqu'on l'in- Lerroge sur ce qu'il est : c'est à ses miracles qu'où doit le reconnaître; il le répète sans cesse. Si je n'avais pas l'ait parmi eux des œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auroient point de péché1. Ainsi Jésus doué, dit Rousseau, de la plus haute sagesse'2, éclairé de l 'esprit de Dieu7', donne pour une preuve de sa mission ce qui n'est pas une preuve, ce qui ne peut jamais en être une ; il s'abuse sur ses propres actes, ou il abuse le peuple ; de sorte qu'il est éclairé de l'esprit de Dieu pour croire des choses absurdes, ou pour tromper les hommes sciemment.

Si l'on ne peut s'assurer qu'un miracle en est réellement un, il s'ensuit encore qu'il est impossible à Dieu de manifester évidemment aux hommes sa puissance dans un fait particulier; qu'il essaieroit vainement de faire reconnoître, à des signes non équivoques-, l'Envoyé qu'il chargeroit de leur annoncer les vérités qu'ils doivent croire, la loi qui doit les régir ; qu'il n'est pas, dès lors, en son pouvoir d'empêcher qu'ils s égarent d'erreurs en erreurs, à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principes1', ni par conséquent de leur imposer aucune obligation, puisqu'il ne peut leur notifier, d'une manière certaine, aucun commandement.

0 Dieu, oui gouvernez tous les êtres par votre raison immuable et votre volonté souveraine ! Dieu, qui pénétrez tout, qui remplissez tout ! une foible créature osera-t-elle doue, dans le sein de votre lumière, sous votre main toute-puissante, nier qu'il vous soit possible d'éclairer

1 Si opéra non iecissein in cis, qine nento ilius lecit, peccatiim non haberent. Joaun.. xv, 24.

- Emile, liv. IV: t. III, p. 43.

3 Lettres écrites de la Mon la une, p. 115.

' Emile, t. II, p. 356.

son intelligence, et de vous manifester à ses regards ! Osera-t-elle fixer des règles à votre sagesse, et des bornes à votre action? Osera-t-ellc élever entre elle et vous une barrière qu'elle vous défende de passer? Faudra-l-il que vos rayons s'arrêtent devant les ténèbres qu'elle aime, et que vous cessiez d'être son maître, son législateur, son Dieu, parce que votre loi lui déplaît, et qu'elle ne veut dépendre que d'elle-même? Non, non, il n'en sera pas ainsi.

Et toi, créature insensée, qui fuis le salut, qui te relires jusque dans V ombre de la mort, de peur que la vérité ne t'atteigne, elle t'atteindra cependant; elle forcera ta raison rebelle à lui rendre hommage, ou à s'abjurer ellemême.

Un miracle étant une action divine, ou, selon la définition de Rousseau, un acte immédiat de la puissance de Dieu dans un fait particulier, il y a deux choses dans un miracle ; le fait même, et sa nature qui le fait reconnoitre pour un acte immédiat de la puissance divine.

Tout le monde convient que le fait miraculeux, ou supposé tel, peut être constaté comme tout autre fait, soit par nos propres sens, soit parle témoignage des hommes. « Un homme sage, dit Rousseau, témoin d'un fait inouï, « peut attester qu'il a vu ce fait, et l'on peut l'en croire l. » A plus forte raison pourra-t-on et devra-t-on croire plusieurs hommes sages qui attestent unanimement le même fait.

Ainsi nous pouvons, par le témoignage, être certains qu'un homme est aveugle; nous pouvons l'être également qu'Un homme a l'Usage de la vue ; et enfin qu'un homme a imposé les mains sur un autre homme en invoquant Dieu. Pour que la déposition des témoins qui

1 Lettres écrites (te la Montagne, p. 107.

attestent de semblables faits soit irrécusable, il n'est pas même nécessaire qu'ils possèdent une rare sagacité ni une profonde sagesse: il suffit qu'ils ne soient pas fous.

Non-seulement le témoignage nous donne la certitude des faits, mais cette certitude est plus grande que celle qu'en pourroil acquérir un seul individu par ses propres sens. Qu'après m'élre persuadé, sur le rapport de mes sens, qu'un homme est aveugle, deux ou trois personnes sensées viennent nie dire : « Nous avons aussi observé « cet homme ; il n'est point aveugle , nous en sommes a très-convaincus ; » je commencerai au moins à douter : et si d'autres personnes sensées confirment le témoignage des premières, je croirai sans hésiter, et je devrai croire, sous peine de folie, que je me suis trompé dans mon' jugement. Ainsi le témoignage peut donner une certitude plus complète d'un fait que si on l'avoit vu soimême.

Donc, si des témoins nombreux affirment qu'un homme étoit aveugle, qu'un autre homme a prié sur lui, et qu'à l'instant même cet. aveugle a recouvré la vue, leur témoignage pourra me rendre aussi certain de ces faits, qu'on peut être certain d'aucun fait quelconque.

Il est vrai qu'avant que l'aveugle eût recouvré la vue, il y avoit contre la probabilité d'un pareil événement des chances aussi multipliées qu on le voudra ; mais cela n'infirme en rien le témoignage postérieur à l'événement, et qui, portant sur un fait acluellement accompli, constate uniquement ce fait et déclare que elle est, d'entre toutes les chances possibles, celle qui s'est réalisée. Que d'un vase rempli de boules numérotées, on en tire une au hasard ; plus il y a de boules, plus il y a aussi de probabilités que telle boule déterminée n'est pas celle qui sortira. Mais, après le tirage, l'incertitude résultante de la multiplicité

kJi ESSAI SI l; i:iM)IKlKKt>CE

des chances ne subsiste plus. A ces chances, plus un moins possibles, plus ou moins probables, succède un fait certain, la boule sortie; et, pour constater quelle est cette boule, le même nombre de témoins suffit, qu'il y eût cent boules dans le vase, ou qu'il y en eût dix millions. C'est confondre deux questions totalement différentes, que de s'imaginer que le peu de probabilité d'un événement diminue, dès m/il a eu lieu, la force du témoignage, qui l'atteste. Faut-il plus de témoins pour constater qu'un homme, après avoir essuyé une maladie que tous les médecins croyoient mortelle, est maintenant en parfaite santé, que si cet homme n'avoit éprouvé qu'une indisposition légère? assurément on ne le dira pas, ou, si on le disoit, on sel'oit démenti par tout le genre humain.

Lorsqu'on est assuré de la vérité d'un fait, pour juger avec certitude qu'il est miraculeux, il est nécessaire qu'on y reconnoissé clairement un acte immédiat de la puissance divine ; c'est-à-dire, comme l'explique Rousseau, qu'il doil offrir un changement sensible dans l'oindre de la nature, une exception réelle et visible à ses lois l. Or cette condilion peut-elle être remplie? Pouvons- nous être certains qu'aucun fait offre une exception réelle et visible aux lois de la nature? Voyons s'il est possible de le nier raisonnablement.

Qu'est-ce que l'ordre de la nature ? Qu'est-ce que ses lois, et comment les connoissons-nous? Uniquement par l'expérience, qui nous montre les mêmes effets constamment reproduits dans les mêmes circonstances. Nous nommons lois les causes de ces effets constants, et nous appelons ordre l'ensemble de ces lois. Mais si chacun de nous étoit réduit à sa propre expérience, renfermée, quant au temps et quant aux lieux, en de si étroites limites,

1 Lettres écrite* de lu Montagne, p. lOi.

EN MATIÈRE DE KEUG10K. *o

comment pourroit-il déduire du petit nombre d'effets connus de lui l'existence d'aucune loi générale, et par conséquent l'existence de l'ordre, ou au moins de tel ordre déterminé? Pense-t-on que le sauvage de l'Aveyron eut seulement l'idée de loi ? Un être humain, séparé de la société depuis l'enfance, s'élèveroit-il jamais à cette idée? VA, quand il seroit capable de réfléchir, d'observer, où le conduiraient ses observalions bornées et solitaires? Qu'en pourroit-il conclure? Quelle assurance auroit-il même de leur exactitude, et de la justesse des conséquences que sa raison en déduiroit? Et, en supposant qu'aucune erreur n'eut, en aucune occasion, abusé son esprit ou ses sens, et qu'il pût en être certain, d'où tireroit-il la certitude que les phénomènes qui l'ont frappé sont invariables, qu'ils ont toujours et partout également frappé les autres hommes? Si l'expérience d'autrui ne se joint à la sienne, il ne connoitra donc que de simples faits ; il ne pourra former tout au plus que des conjectures sur la permanence des causes qui les produisent. Eu effet qu'on indique une loi de la nature dont la connoissance certaine ne soit pas, plus ou moins immédiatement, le résultat de l'expérience universelle? Qu'a fait Newton lui-même que soumettre au calcul la loi universellement connue de la pesanteur? et que sont toutes les sciences que le résultat de l'expérience générale sur l'objet particulier de chacune d'elles ?

Nous ne connoissons donc les lois et l'ordre de la nature que par l'expérience générale ; nous ne pouvons les connoitre que par elle ; et cet ordre et ces lois n'ont pas d'autre preuve que le consentement commun, ou l'expérience uniforme de tous les temps et de tous les lieux, attestée par le témoignage universel.

C'est donc uniquement par ce témoignage, par le consentement commun, que nous savons avec certitude qu'un

SB ESSAI SUR L'INDIFFÈRE NtfE

phénomène est naturel, ou conforme aux lois, à l'ordre

constant de la nature. Quand donc ce même témoignage atteste qu'un fait, un phénomène quelconque, est un changement sensible dans V ordre de la nature, une exception réelle et visible à ses lois, la réalité de ce changement esl aussi certaine qu'il existe un ordre et des lois de la nature. Si vous refusez de croire sur ce point le témoignage général des hommes, vous ne pouvez raisonnablement le croire sur aucun point ; vous ne pouvez plus, je ne dis pas seulement connoître l'ordre de la nature et ses lois, mais savoir s il y a des lois et un ordre réel dans la nature. Vous dites au genre humain: « Je te croirai quand tu affirmeras

* qu'un fait est conforme aux lois de la nature, mais je

* ne te croirai point quand tu affirmeras qu'un autre l'ait

* y forme une exception visible. » En d'autres termes : ' Je crois que tu connois les lois de la nature, et je crois <( en même temps que tu ne les connois point. ■> Car prononcer que tel phénomène est conforme à telle loi, ou qu'il y est opposé, sont deux jugements de même genre, et qui dépendent du même degré identique de connois sauce. Être opposé, c'est n'être pas conforme; être conforme, c'est n'être pas opposé. Comment pourroit-on affirmer l'un, si l'on nepouvoit pas affirmer l'autre? Et que penseroit-on d'un homme qui diroit : « Je sais avec certi- « tude qu'il est conforme aux lois physiques du monde « que la terre se meuve perpétuellement autour du soleil ; « mais si la terre s'arrêtoit, j'ignore si ce seroit une excep- « tion réelle à ces lois ?

Supposera-t-on une loi inconnue qui, dans ce cas et les cas semblantes, opposée aux lois ordinaires, produit des effets opposés ? Je demanderai d'abord sur quoi repose celte supposition, et ce que l'on peut conclure d'une supposition non-seulement gratuite, mais absurde, comme je l'ai montré précédemment.

KN M ITIÉRE DE HEtHMO.Y 'il

En second lieu, qu'on réponde : ces lois opposées seroienl-elles également conformes à l'ordre, également naturelles?

Si on l'affirme, voilà deux ordres, deux natures opposés, c'est-à-dire qu'il n'existe ni ordre, ni nature, et que l'univers, régi par des lois qui se combattent, obéit au hasard à ces lois contraires. C'est le chaos de l'athée.

Si l'on nie qu'une de ces lois opposées soit naturelle, (pion explique ce que ce peut être qu'une loi qui n'est pas naturelle, et. quel sens on attache au mot de loi.

Au fond, ce seroit clairement avouer le miracle qu'on refuse d'admettre; car une loi connue seulement par quelques faits se réduit à ces faits mêmes ; et dire que la loi n'est pas naturelle, c'est convenir que ces faits sont une exception réelle et visible aux lois de la nature.

Donc, à moins de nier qu'il existedes lois de la nature, il faut reconnoître la raison commune fondée sur l'expérience uénérale, c'est-à-dire le sens commun, pour juge de ce qui est conforme ou contraire à ces lois ; il faut le reconnoître pour juge infaillible, sans quoi l'existence même de l'ordre seroit douteuse.

Or, qu'on demande à tous les hommes s'il est conforme aux lois de la nature que des lépreux, des aveugles, des boiteux, des sourds, soient guéris instantanément par quelques prières; s'il est naturel que ces paroles, Lèvetoi et marche ! rendent l'usage de ses membres à un paralytique de trente-huit ans ; qu'un mort ressuscite à ce seul mot, Sors du tombeau ! J'adjure tout homme sensé et de bonne foi de me dire ce que répondra le genre humain .

Mais qu'cst-il besoin de l'interroger ? et qui ne sait que tous les peuples, dans tous les temps, ont cru aux faits miraculeux, qu'ils ont été persuadés que le souverain Être manifestoit quelquefois sa puissance dans les faits partira-

*2X KSSAI SIÏK I/INDIFFERENCE

tiers ? Et puisque cette croyance est universelle, donc elle est vraie : il n'en faut pas d'autre preuve, et nous pouvions, sans affaiblir la cause du christianisme, nous dispenser de combattre par le raisonnement les sophismes de l'incrédulité. Le témoignage de tous les siècles et de toutes les nations prouve invinciblement qu'il y a de vrais miracles, comme il prouve qu'il existe une vraie religion ; et de même qu'on discerne aisément la vraie religion des religions fausses, par sa perpétuité et son universalité ; on discerne aisément les vrais des faux miracles, en considérant ce qui fut toujours et partout reconnu pour une exception réelle et visible aux lois de la nature1 ; et c'est ainsi que toutes les vérités unies dans leur principe, qui est la raison éternelle et infinie de Dieu, nous sont manifestées avec certitude par le témoignage infaillible de la raison une, perpétuelle et universelle du genre humain.

Pour appliquer maintenant ce qui vient d'être dit aux prodiges opérés par Jésus-Christ et par les Apôtres : estil certain que les faits rapportés dans l'Évangile soient vrais? est- il certain que ces faits soient miraculeux? Voilà les deux questions qui nous restent à examiner.

Déjà nous avons prouvé généralement la vérité des faits évangél ques 2 ; mais nous voulons encore montrer combien il est impossible de révoquer en doute aucun de ceux dont il s'agit ici particulièrement.

Presque tout ce que raconte l'Évangile s'est passé devant une multitude de témoins, qui venoient de toutes parts écouter les enseignements de Jésus-Christ, et contempler

1 Rousseau avoue que plusieurs des miracles rapportés dans h Bible paroissent être dans ce cas. Lettres t'criles de la Montagne, p. 114.

- Voyez le chapiliv xn.

ses œuvres. Ce n'était point dans les ténèbres ni dans des lieux solitaires qu'il manifestait sa puissance, mais au grand jour, au milieu du peuple, et dans le temple même, sous les yeux des docteurs de la loi. Sa vie étoit publique; il ne cachoit pas plus ses actions que sa doctrine l, et ses actions n'étaient qu'une suite continue de prodiges. Qui donc auroit pu se tromper sur des faits si nombreux, si éclatants? Et en supposant même dans quelques hommes ou l'erreur ou l'imposture, auroient-ils donc pu abuser un peuple entier pendant trois ans, lui faire croire qu'il voyoit chaque jour ce qu'il ne voyoit pas, persuader à des aveugles qu'ils avoient recouvré la vue, à des sourds qu'ils entendoient, à des paralytiques qu'ils marchoient, à des lépreux que leur lèpre avoit disparu ? Quel prodige plus étonnant qu'une crédulilé si profonde et si générale î

Car, ni pendant la vie de Jésus -Christ, ni après sa mort, personne ne contesta la vérité d'aucun de ces faits. Ils ont toujours passé pour constants parmi les Juifs2. Le Talmud et tous les rabbins les avouent expressément3. Il est dit

1 Ego palàm locutus sum mundo ; ego semper docui in synagogâ fit in teniplo, quo omnes Judœi conveniunt : et in occullo locutus sum nihil. Joann., xvmj 20.

■ Virilités anlem faclurum (Cliristum) à Pâtre, Esaias dicit : Ecc»? Deus noster judicium retribuit; ipse veniet, ei salvos faciet nos Tune iniirmi curabuntur, et oculi crecorum videbunt, et aures surdorum audient, et claudus saliet sicuteervus, et multorum lingtifc solventur, et cœtera quaeopcratum Clirislum nec vos dilfitcmini. Tertullian. adv. Jndxos,ca\t. IX, Vid. et. S. C/iri/sost . E.rposit. in Ps. vin, cap. v, n. 1.

r> Talmud., tract. Sanbedr. loi. 43, 104 et 107. — Nizzacbon. ap.^ Wagensell. Tela ignea Satan, t. II, p. 5t. — Acta S. Pion. ap. Bollar.d. 1» die mens, l'ebruar — Herbau, Juif, dans sa dispute avec saint Giïgeoce, dit que les Juifs ont fait mourir Jésus, parce que c'éloit un magicien, et qu'il guérissoit les malades le jour du sabbat, ce que la loi déïendoit. Bibtioth. Pair., t. I, p. 198 et 203, gr. lat. On voit dans saint Isidore de Séville que, lorsqu'on allôguoit les miracles do Jésus-

50 essai srn i/indiffeéence

dans le Toldotli que Jésus-Christ, afin de prouver qu'il étoit le Fils de Dieu annoncé par Isaïe, ressuscita un mort1. Ce n'est pas du moins la prévention qui a dicté ces témoignages, confirmés par celui de tous les païens 2, de Celse5, de Porphyre4, de Julien3, d'Hiéroclès6. Croit-on que ces anciens ennemis du christianisme eussent reconnu la vérité des faits évangéliques, s'il leur avait été possible de la nier? Croit-on qu'ils l'aient confessé sans examen? Croit-on que le moindre sujet de doute eût échappé à la sagacité de leur haine? Croit-on enfin que les premiers chrétiens eussent parlé avec autant de confiance des miracles du Sauveur, si l'on avoit pu les contester? Jésus - Christ, disoit Quadrat dans une Apologie adressée à l'empereur Adrien, « Jésus-Christ a fait ses miracles à la vue <( de l'univers, parce qu'il étoit au-dessus de tout soupçon. « 11 a guéri des malades et il a ressuscité des morts. Quel- « ques-uns ont survécu longtemps à l'Auteur du prodige, « et ne sont morts que de nos jours 7. »

Il est évident que les faits d'une époque reculée ne peuvent être connus, ne peuvent être prouvés que par le té- Christ aux Juifs, ils répondoient que les Prophètes en avoient pareillement fait un grand nombre. Dicit incredulus quod et Prophétie miramla multa ftcerunt. [De Nativit. Domini, cap. xvn.) Bullet cite beaucoup d'autres témoignages des Juifs dans son Histoire de l'établissement du christianisme.

1 Lib. Toldoth Jeschu. p. 7 et 8.

i S. Justin, Apolog. i, n. 30. — Arnob. adv. gentes, lib. I, p. 25. — Lactant., Institut, divin., lib. IV, cap. xiu, et lib. V. cap. ni. — Euseb.. Demonstrat. Evang., lib. III, cap. vm. — Evragr. in Spicileg. Marten., t. V, p. 2 et 5. — Volus. Ap. August., Epist. 135 et 156.

5 Ap. Orig. contr. Cels., lib. I, n. 6, 58, 67, 68, 71 ; lib. II, n 48 : lib. III, n. 27 ; lib. VIII, n. 9, 47.

* Vid. Bullet, Histoire de V établissement du christianisme, p. 107 Paris, 1764.

5 Ap. Cyrill. adv. Julian., lib. VI.

u Ap. Euseb. contr. Hierocl. ad cale. Demonst. Evang., p. 512.

'• Ap. Euseb., Hist. eccles., lib. TÏI. cap. xxxvr.

moignage. Que demande-t-on pour croire les faits de Jésus-Christ, ses miracles et ceux des Apôtres? des témoignages non suspects? Soit : qu'y a-t-il de moins suspect que des témoins qui se font égorger? Douterez-vous de leur foi dans ce qu'ils attestoient? Dites-nous donc comment ils pouvoient le mieux prouver. Est-ce cette foi même si forte, si constamment, si généreusement manifestée qui diminue votre confiance dans leur témoignage? Vous croiriez donc davantage ce qu'ils affirment, si eux-mêmes ils l'avoient moins cru ?

Mais enfin, dites-vous, c'étoient des chrétiens! Je vous entends; tous les témoignages qui regardent Jésus-Christ vous semblent suspects, excepté ceux des ennemis du christianisme? Eh bien, les Juifs sont-ils des ennemis du christianisme? Trouvez-vous qu'ils y soient assez opposés pour mériter d'être crus sur ce qui le concerne? Ils attestent les mêmes faits que les chrétiens ; jamais ils n'ont varié à cet égard un seul instant. Les païens étoient-ils des ennemis du christianisme? Trois siècles d'horribles persécutions vous paroi ssent-ils une preuve suffisante de leur haine? Vous ne voulez pas croire les victimes, croirez-vous au moins les bourreaux? Ils s'accordent avec les Juifs et les chrétiens pour reconnoître la vérité des faits merveilleux rapportés dans l'Évangile.

Encore une fois, que demandez-vous? des témoignages uniformes? Ils existent, on les a produits, vous venez de les entendre. Des témoignages nombreux? Nous vous montrons un témoignage universel. Que pouvez-vous donc demander encore? Que pouvez -vous désirer? Y a-t-il quelque chose au delà de tout? Si vous rejetez cet immense témoignage des peuples et des siècles, soyez sincères, ne dites plus : « Qu'on nous donne des preuves ; » dites : « Qu'on « cesse de nous en donner ; nous avons résolu de n'en ad- <( mettre aucune, etnousnevoulonspasmêmelesécouter, d

33 ESSAI SUR IINIjII TKRENCI

Que la folie de l'incrédule est étonnante ! mais en même temps, qu'elle est criminelle ! et qu'il est aisé de comprendre comment, au jour terrible où tout sera révélé, Dieu justifiera sa parole, et comment il vaincra dans son jugement M Les âmes perdues passeront devant lui en saccusant elles-mêmes, et murmurant l'hymne de l'enfer, elles s'en iront, guidées par le désespoir et les ténèbres, là où l'éternel orgueil enfante l'éternelle douleur !

Et que les déistes qui nient les faits de l'Évangile ne pensent pas être en cela d'accord même avec tous leurs chefs. Rousseau appelle les Évangélistes des auteurs véridiques 2; il n établit aucun doute sur le fond de tous les faits"0) il lui est impossible de renoncer au bon sens jusqu'à ce point. « Dirons-nous que l'histoire de lÉvangile « est inventée à plaisir? Ce n'est pas ainsi qu'on invente; « et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sonl « moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est « reculer la difficulté sans la détruire; il seroit plus in- « concevable que plusieurs hommes d'accord eussent fa- • briqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni )o h sujet; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands, « si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur « en seroit plus étonnant que le héros 4. »

La vérité des faits évangéliques étant établie, voyons si Ton peut s'assurer que les miracles de Jésus-Christ et des Apôtres fussent de vrais miracles, des exceptions réelles aux lois de la nature.

Guérir toutes les maladies en prononçant quelques paroles, ou par un simple acte de la volonté, multiplier un petit nombre de pains pour nourrir toute une multitude,

• Et juslificeris in sermonibus tuis, et vinras oùm jndienris. Pu. I, 6, 2 Lettres écrit en de In Montayiie, p. llf».

r- Ibid, p. 115.

* Emile, lib. IV, t. III, p. 15.

marcher sur la mer, ressusciter des morts : voilà les principaux miracles du Sauveur. Il avoit promis à ses disciples qu'ils en opéreroient de semblables et de plus grands encore ' ; et nous voyons dans le livre des Actes l'accomplis sèment de sa promesse. L'ombre seule de saint Pierre guérissoit, en passant sur eux, les malades qu'on apportoit sur des lits dans les places publiques 2. L'histoire des Apôtres est remplie de leurs œuvres miraculeuses, accomplies, comme celles de leur Maître, à la face du soleil, en présence de nombreux témoins, dans les circonstances les plus imprévues, et où il êtoit le moins possible de surprendre la crédulité.

Nous avons déjà fait remarquer que Jésus-Christ proposoit ses miracles en preuve de sa mission. Ce fut aussi sur son premier miracle que ses disciples crurent en lui \ Peu de temps après, comme il êtoit à Jérusalem, au tempe de la Pâque, c'est-à-dire quand presque tous les Juifs s'y lasseinbloient pour assister, selon la loi, à cette sainte solennité, beaucoup d'entre eux crurent en son nom, en voyant les prodiges qu'il faisait'*.

Voilà donc ceux qui vivoient familièrement avec Jésus, qui pouvoient l'observer à tous les instants, examiner ses œuvres en mille occasions diverses, les voilà convaincus,

1 Amen, amen dico vobis, qui crédit in me, opéra quai ego facio, et ipse faciet, et majora horum faciet. Joann.. xvi, 12.

2 Ità ut in plateas ejicerent infirmos, et ponercnt in lectulis ae grabat^, ut, veniente Petro, sa Item umbra illius obumbraret qucmquam illorum. et liberarcntur ab nifinnitatibus suis. Ad. v, 15, Vid. S ÀUfust. ta Joann. Evang. Tract, i.xxu, n. 1. Oper , t. III, part. II. col. 686.

"' Hoc l'ecit inilium signorum Jesu in Cana Galitaeœ : et manifi'stavil gtoriam sua m, et crediderùnt in eum discipuli ejus. Joann., n, 11.

* Cùm autem esset Jerosolymis in PascbA in die feslo, nudli credtderunt in nomine ejns, videntes signa ejmt qnn faciebai. Ibid., 2"».

eux et beaucoup d'autres Juifs J, de la réalité de ses miracles. Tout le peuple ^t les étrangers même partageai leur persuasion. Une femme chananéenne 2, un officier romain 3, demandent à Jésus la guérison l'une de sa fille, l'autre de son serviteur, et tous deux ils l'obtiennent. Le bruit de ses prodiges s'étend au loin, de toutes parts on accourt pour les contempler; on se presse sur ses pas, les infirmes, les estropiés, les aveugles, l'investissent, en quelque sorte, et ne se retirent jamais sans avoir éprouvé les effets de sa puissance, inépuisable comme sa bonté. Chaque page de l'Evangile nous en offre quelque exemple touchant. Qui pourroit se rappeler sans être attendri cette pauvre femme attaquée depuis douze années d'un flux dt sang, qui s'approche de Jésus avec timidité pour toucher le bord de sa robe, disant : Si je touche seulement son vêtement je serai guérie; et elle est guérie à l'heure même '*. Croyoit-ilau pouvoir du Fils de l'Homme, ce Prince de la synagogue qui disoit : « Seigneur, ma fille vient de « mourir; mais venez, imposez votre main sur elle, et « elle vivra 5. » Sa fille en effet lui fut rendue ; mais d'où

1 XI lï ergo homines cùm vidissent quod Jésus fecerat signum, diccbant : Quia hic est verè Propheta. qui venturus est in mundum. Joann . vi, 14.

2 Matth., xv, 22 et seqq.

5 Ibid., vin, 5 et seqq. ; et Luc, vu, 2 et seqq. Ce miracle est un des plus frappants que Jésus-Christ ait opérés. Le fils de Dieu récompense la foi du centurion en guérissant son serviteur paralytique, qu'il n'a pu même amener à Jésus, parce qu'à/ est gisant à la maison , et tourmenté par de grandes souffrances : Puer meus jacet in domo paralyticus, et malè torquetur. Je voudrois bien qu'on m'apprît par quelle loi de la nature Jésus-Christ agissoit instantanément à distance sur un homme malade, et quelle est l'efficace de guérison naturellement attachée à ces paroles : Qu'il vous soit fait comme vous avez cru: sicut credidisti, fiât tibi.

* Matth., ix, 20 et seqq.

3 Ibid.. 18 et seqq.

venoit la confiance si entière, la foi si vive que cet homme nvoit en Jésus?

On le suivoit à la trace de ses bienfaits1. Après avoir guéri le serviteur du centurion, « il s'en alloit en une « ville appelée Naïni, et ses disciples alloient avec lui, et « une troupe nombreuse. Or, comme il approchoit de la porte de la ville, voilà qu'on emportoit mort un fils à unique de sa mère, et celle-ci étoit veuve; et une grande « foule l'accompagnoit. Le Seigneur l'ayant vue, il fut ému a de pitié sur elle, et il lui dit : Ne pleurez point. Et il « s'approcha, et toucha le cercueil : (Ceux qui le portoient ' s'arrêtèrent.) Et il dit : Jeune homme, je te le comh mande, lève-toi ! Et celui qui étoit mort se leva sur son ■ séant, et il commença à parler. Et Jésus le donna à sa î mère

Qu'ajouter à ce récit d'une simplicité si divine? Qu'ajoute]' à celui de la résurrection de Lazare enfermé depuis quatre jours dans le tombeau, et déjà en proie à la corruption? « On ôta donc la pierre; et Jésus ayant levé les veux en haut, dit : Mon Père, je vous rends grâces de « ce que vous m'avez écouté. Pour moi je savois que vous « m'écoutez toujours ; mais j'ai dit ceci à cause du peuple « qui m'environne, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé. Alors il éleva la voix avec un grand cri : Lazare, i sors de ta tombe ! et aussitôt celui qui étoit mort sortit,

1 l'ertransiit benefaciendo cl satiando omncs.,.. qtionian» Oeus er;ii tuai illo. Act., x, 58.

9 Deinceps ibat in civitatem, qine vocalur Naïm : et ibant cum eo dis- <i|)iili ejus, etturba copiosa. Cùm autern appropinquaret portai civitatis. ecce defonctus effé'rebatur filiusunicus niatri suse : et beeevidua erat; et turba civitatls multa cum illâ. Quain cîirn vidisset Dominus, misericordiâ motus super eam, dixit il 1 1 : Noli llere. Et accessit, et teligit loculum. (Hi autciii qui portabant, steterunt.) Etait: Adolcscens, tibi dict». surge. El resedit qui erat mortuus, el cœpit ioqui. Et dédit illuin urtntri su». Luc., vin, 11 et seqq .

o(j ESSAI SUli L'INDIFFERENCE

« i«jts pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage en- 1 veloppé d'un suaire. Jésus leur dit : Déliez-le, et laissez- « le aller '; »

Quelle est donc celle voix que le sépulcre entend, et à qui les morts obéissent? L'Évangéliste remarque que « beaucoup de Juifs qui étoient venus vers Marie et Marthe, '< et qui avoient vu ce que Jésus lit, crurent en lui 2. » Les pontifes mômes et les pharisiens crurent aussi au miracle, et ils se dirent : « Que ferons-nous, car cet homme fait « un grand nombre de signes3?» et, dans l'aveuglement de leur fausse politique et de leur haine, qui les poussoit à leur insu à l'accomplissement des prophéties, ils conclurent de le faire mourir*.

On ne voit pas l'ombre de dissentiment, l'apparence d'un doute sur la vérité des miracles du Sauveur, même parmi ses ennemis. Sa tendre charité s'étendoit à toutes les mi-

1 Tulerunt ergo lapidem. Jésus autetti, éleva lis sursuai oeulis, dixil : l'ater, grattas ago libj quoniam audisti me. Ego autem sciebam quia semper me audis : sed propter populum, qui circumslat. dixi; ut creliant quia tu me misisti. Ha3c cùm dixisset, voce magnâ clnmavit : La- /. ne, veui forts. Et statim prodiit qui fuerat mortuus, ligatus pedes et manus inslitis; et faciès iliius sudario erat ligala. Dîxil eis Jésus: solvite eum, et sinitc abire. Joann., xi, 41 et seqq.

- Muhi ergo ex Judœis, qui vénérant ad Mariam et Martham. et videnuit quœ fecit Jésus, crediderunt in eum. Ibid., 45.

3 Collegerunt ergo pontifices et pharisaei concilium , et dieebant : Quid l'acicmus, quia hic homo milita signa t'acit? Ibid., 47.

1 Si diniittimus eum sic , onines credcnt in eum : et venienl Ro muni, et tollent nostrum locum et gentem. Unus autem ex ipsis, Caîphtts noniine, cùm essct pontifex anni iliius, dixit eis : Vos nescitis quidquam. Is'ec cogitatis quia expcdit vobis ut unus moriatur homo pro populo, et non Iota gens pereat. Hoc autem à semelipso non dixit : sed cùm esse t ponlifcx anni iliius, propbelavit, quod Jésus moriturus erat pro gcnte ; et non tantum pro génie, sed ut filios Dei qui crant dispcisi, cougrcgarct in unum. Ab illo ergo die cogitaverunt ut interficereiil eum. Ibid., Ï8 et seqq.

scies humaines : il suffisoit d'approcher de lui pour recevoir comme une puissante émanation dévie.

« Jésus s'arrêta dans un lieu champêtre avec ses disci- « pies, et une multitude immense qui étoit venue de toute « la Judée et de Jérusalem, et des contrées maritimes, et « de Tyr, et de Sidon pour l'écouter, et pour être guéris u de leurs langueurs.... Et toute la foule cherchoit à le <• toucher; parce qu'il sortoit de lui une vertu qui les gué- « rissoit tous1. »

Si ces prodiges renouvelés à chaque instant n'avoient point été véritables, comment la confiance des peuples eûtelle été toujours croissant? Comment lui auroit-on de toutes parts amené des malades pour qu'il les guérit? des malades de toute espèce, et qui tous ressentoient également son pouvoir. Et cela sans "cesse, et cela en présence d'une multitude immense qui accouroit, non-seulement de toute la Judée, mais encore des royaumes voisins, pour être témoin de ces merveilles ; en présence des prêtres et des docteur humiliés et jaloux ; en présence de tous les ennemis du christianisme naissant, qui prenoient quelquefois le soin de vérifier toutes les circonstances dû miracle, afin d'eu découvrir la fausseté, s ils l'avoient pu, comme on le voit dans l'histoire de l'aveugle-né 2 : et tant d'examen, tant de recherches dirigées partant de haine, n'aboutissent jamais qu'à constater de plus en plus l'incontestable réalité des miracles opérés par le Sauveur. Il est manifeste et nous ne pouvons le nier9, comme ils le disoient de ceux

1 El descendons cum illis, stelil in loco campeslri, et! turba discipulorutn ejus, el multitude- copiosa plebis ab omni Judaîà, et Jérusalem, et marilitna, et Tyri, et Sidonis, qui -vénérant ut audirent eum, et sanarentur à languoribus suis.... Et omnis turba quœrebant eum tanière : quia virtus de illo exibat, et sanabat omnes. Luc, vi , 17, 18, 19.

- Joann., ix, 1 et seqq.

3 Quid faciemus bominibus islis? quonium quidem nuliun signuui îv. 3

38 ESSAI Sli; L'INDIFFERENCE

des Apôtres. Que veut-on de plus? que faut-il doue pont qu'un miracle soit certain? En reviendra-t-on à nier sa possibilité ? Plutôt que d'être chrétien, plutôt que de vivre de la vie que le Fils de Dieu est venu nous apporter, aimerat-on mieux renoncer à la raison, et la condamner à mourir »lans les angoisses de l'absurdité?

Mais, pour qui sait l'entendre, quelle force invincible dans le témoignage unanime d'un peuple contemporain ? Et ce n'est pas tout ; ce peuple infidèle a continué jusqu'à nos jours à reconnoître dans les miracles du Sauveur une exception réelle aux lois de la nature ; les Païens en on! tous porté le même jugement. Savants, ignorants, Juifs, idolâtres, il n'y a qu'une voix sur la nature évidemment miraculeuse des œuvres de Jésus-Christ. Ils ont tout dit, ils ont consenti à tout admettre, à tout supposer plutôt que de les regarder comme des événements naturels. Les uns les ont attribués à la puissance du nom ineffable de Dieu que Jésus avoit dérobé dans le temple, les autres au pou* voir de Béelzebub, quelques-uns, comme Porphyre, à \n théurgie, presque tous aux secrets de la magie1 ; et ces! aux incrédules de voir si ces explications les peuvent satisfaire .

Toujours sera-t-il certain que les prodiges, opérés par le Christ et par ses Apôtres sont de véritables miracles, de l'aveu de tous les hommes qui en furent témoins ou qui en ont entendu parler; de l'aveu des Juifs, des païens2,

l'actuiu est per eos, omnibus habitantibus Jérusalem : manifestum est, et non possumus negare. Act., iv, 16.

1 C'est ce qui se voit dans le» passages des auteurs juifs et païens ci lés précédemment.

- Saint Justin, qui écrivoit au milieu du deuxième siècle, renvoie aux actes faits sous Pilate ceux qui révoqueroient en doute les circonstances de la Passion de Jésus- Christ, ou ses miracles, tels qui.' la guérison des malades et la résurrection des morts. Àpolog., i. n. 45.

des chrétiens, des musulmans1 , car voici en quels termes le faux prophète des Arabes fait parler Dieu dans leKoran : « Nous avons donné à Jésus, le fils de Marie, des .signes

manifestes, et nous l'avons fortifié par l'Esprit-Saint ■ ; » et ces signes manifestes, il les appelle ailleurs des miracles évidents* .

Que si, oubliant des témoignages si nombreux, si décisifs, on consulte le monde entier ou le sens commun de tous les hommes, pour savoir si des faits, semblables à ceux que l'Évangile raconte, sont dans l'ordre de la nature, ou s'ils ne forment pas au contraire des exceptions réelles à ses lois ; quelqu'un doute-t-il quelle sera sa réponse?

Ainsi, nécessairement il faut ou nier le sens commun, ou avouer les miracles de Jésus-Christ, et avec eux la sainteté, la divinité du christianisme. Mais avant de développer cette dernière conséquence, nous devons parler du miracle le plus auguste du Sauveur, celui de sa résurrection4, qui eut cela de propre qu'elle s'opéra sans aucun intermédiaire, par la vertu même qui étoit en lui.

1 Les Persans appellent la puissance que Jésus-Christ avoit de faire des miracles, Bad Messih, le vent ou le souffle du Messie. Ils disent en effet que par son souffle il ressuscitoit les morts, etc. D'Herbelot. Hiblioth. orient., art. Rad-Messih, t. I, p. 522, L'auteur du Mellmevi- Mânevi, paraphrasant un passage du Koran, parle ainsi: « Le Messir. et d'un côté, ressuscite le Lazare, et de l'autre, vous voyez des Juif- « rongés d'envie et de dépit. »

' We gave unto Jésus the son of Mary manifest signs, and strengihencd him with the holy Spirit. The Koran, transi ated by George Sale, ch. h, t. I, p. 47. Union, 1764.

8 We gave évident miracles to Jésus, etc. — lbid., p. 17. Vid. et., eh. m, p. 64. — lbid., xliii, t. II, p. 561. — Jbid., ch lxii, p. 456. — Il rend également témoignage à la mission divine et aux miracles de Moïse. « We formerly sent Moses with our signs. » Vol. II, ch. xiv. p. ffî. — Ibid., ch. xviii, p. 110. — lbid., ch. xxiii, p. 181.— El alih.

4 II existe quatre ouvrages où la résurrection de Jésus-Christ est

iO ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

Les prophètes avoient annoncé que le Christ ressusciteroit1, qu'il ressusciteroit le troisième jour2, et Jésus-Christ lui-même l'avoit prédit plusieurs fois à ses disciples, en les préparant à sa Passion5. Mais soit que cette prédiction eût fait dans leur esprit une impression peu profonde, soit que la mort de Jésus et la frayeur qu'ils éprouvèrent eussent troublé leur foi, ils parurent avoir alors entièrement perdu l'espérance. Leur foiblesse, que Dieu permettoit, devoit, selon ses desseins, ajouter une nouvelle force aux preuves de la résurrection glorieuse de son fils.

Considérons-en sérieusement les principales circonstances. Le Sauveur, épuisé déjà par les tourments qu'il a subis, est attaché à la croix et y demeure exposé aux outrages d'une multitude furieuse. Pendant ce temps-là son sang couloit sur le genre humain, et le mystère du salut s'accomplissoit : Jésus expire à la vue de tout le peuple, à la vue des soldats romains qui le gardoient, afin que sa mort ne pût pas offrir le moindre sujet de doute ; et la nature elle-même voulut en quelque sorte l'attester par son deuil, par les ténèbres miraculeuses dont elle se couvrit, et qui frappèrent les païens mêmes*. Témoins de ce prodige et

examinée dans toutes ses circonstances , et environnée de toutes ses preuves. Nous engageons le lecteur à les consulter. En voici les titres : La religion chrétienne démontrée par la résurrection de Jésus-Christ ; par Homt'roi Ditton, 1 vol. in-4°. Les témoins de la résurrection de Jésus-Christ, examinés et jugés selon les règles du barreau, par Sherlock, I vol. in-12. Observations sur l'histoire et sur les preuves de la résurrection de Jésus-Christ , par Gilbert West, 1 vol. in-12. Au illustration ofthe gênerai évidence establishing the realily of Christ' s résurrection; by George Coog, 1 vol. in-8°.

1 Ps. lx, 9, 11, 12; xv, 10..

2 Os., vi, 5.

5 Matth., xvi, 21; xvii, 22; Marc, x, 34; Luc, ix, 22; xvm, 35 ; xxiv, 7.

4 Tertullian., Apoloç.., cap. xxi.

de plusieurs autres que les Juifs avouent1, le centurion et ses soldats, saisis de terreur, s'écrièrent : Celui-ci ëtoit véritablement le Fils de Dieu 2.

Afin de hâter la mort des malfaiteurs qui avoient été crucifiés avec Jésus-Christ, on leur brise les jambes ; mais Jésus avoit déjà terminé son sacrifice, et il étoit écrit qu'on ne romproit aucun de ses os*. Pour qu'une autre prophétie4 fût accomplie, on lui perce le côté avec une lance, et il en sort du sang et de l'eau. Sur le soir, on le descend de la croix. Joseph d'Arimathie et Nicodème, car les Apôtres s'étoient enfuis, enveloppent son corps de parfums, de bandelettes et d'un linceul ; ils le déposent dans

1 Talmud, Tract, de fest. expiât. — Joseph deBelloJud., ttb. VII, cap. xii, al., lib. VI, cap. v. Vid. et Tacit, Hist , lib. V, cap. xni.

2 Jésus autem iterum damans voce magnâ emisit spiritum. Et ecce vélum templi scissum est in duas partes à summo usque deorsum, et terra mola est, et petroe scissœ sunt, et monumenta aperta sunt, et nuilta corpora sanetorum, qui dormierant, surrexerunt. Et exeuntes de nionumentis post resurrectionem ejus, venerimt in sanctam civitatem, ;ipparuerunt multis. Centurio autem, et qui cum eo erant, custodientes Jesum, viso terraî motu et lus quae tiebant, timuerunt valdè dicentcs: Verè filius Dei erat iste. Matth., xxvm, 50 et seqq. — Le tremblement de terre, dit Rergier [Traité de la vraie religion, t. IX, ch. îv, § 12, p. 137), est encore attesté par un monument irrécusable, par la manière dont le rocher du Calvaire est fendu. Des voyageurs et des bistoriens très-instruits, Millar, Fleming, Maundrell, Shaw et d'autres .ittestent que ce rocher n'est pas fendu naturellement, selon les veines de la pierre, mais d'une manière évidemment surnaturelle. [Bep. crit-, t. I, p. 547. Fleming, Christology, vol. II, p. 97.) « Si je vouloisnier, a dit saint Cyrille de Jérusalem, que Jésus-Christ ait été crucifié, cette « montagne de Golgotha, sur laquelle nous sommes maintenant ras- « semblés, me l'apprendroit. » Cal. xhi.

r> Os non comminuetis ex eo. Joann., xix, 36. Exod., xii, 46. Numer., ix, 12. L'agneau de la Pâque des Juifs étoit la figure de l'agneau immolé pour nous, et qui oie le péché du monde.

4 Videbunt in quem transfixerunt. Joann., ibid., 37. Zachar., ku, 10.

181 sépulcre creusé dans le roc, et ils en ferment l'entrée avec une grande pierre K

Cependant les princes des prêtres et les pharisiens vont trouver Pilate et lui disent : « Nous nous sommes souvea nus que ce séducteur, pendant qu'il vivoit, a dit : Je « ressusciterai après trois jours. Commandez-donc qu'on « garde le sépulcre jusqu'au troisième jour; de peur que « ses disciples ne viennent peut-être l'enlever et ne di- « sent au peuple :* 11 a ressuscité d'entre les morts ; et « cette dernière erreur sera pire que la première. Pilate « leur dit : Vous avez des gardes , allez , et gardez-le « comme vous l'entendrez. Ceux-ci donc s'en allant , « mirent des gardes au sépulcre , et en scellèrent la « pierre2. »

Que de précautions contre des hommes que la crainte avoit dispersés! Les apôtres, oubliant les promesses de leur Maître, étoient retournés à leurs barques et à leurs filets. Le christianisme à peine né sembloit détruit, et la croix, qui devoit vaincre le monde, n'inspiroit que de l'effroi à ceux que Dieu avoit choisis pour le porter aux nations.

Les disciples de Jésus étoient si loin de songer à enlever son corps, que, n'osant pas même approcher de son tombeau pour rendre à celui qui les avoit tant aimés les derniers devoirs, ils abandonnèrent ce soin sacré à trois femmes moins timides qu'eux5. Mais les précautions prises par les prêtres et les pharisiens étoient nécessaires pour prévenir à jamais le soupçon de l'enlèvement, et les Juifs furent chargés de constater le miracle qui achevoit leur condamnation.

1 Joann., xix, 5'2 et seqq. Matth.. xxvh, 57 et seqq - Matth., ibid., 63 et seqq.

"J Marc, xvi, i. Luc., nn, 1.

Les saintes femmes ignoroient même qu'on eût embaumé le corps de Jésus ; elles venoient avec l'intention de remplir ce triste office, et de donner au Fils de ï homme cette dernière marque de tendresse et de respect *. Elles n'avoient ni d'autre dessein, ni d'autre espérance : tant l'idée de la résurrection de Jésus étoit éloignée de l'esprit de ceux même qui lui étoient restés le plus fidèles !

En arrivant au sépulcre, Marie et ses compagnes le trouvent ouvert ; elles trouvent ce tombeau glorieux qu'avoit prédit le prophète 2. Le mystère de la résurrection s'étoit accompli. Alors la terre avoit tremblé, un ange du Seigneur étoit descendu, il avoit ôté la pierre qui fermoit l'entrée du sépulcre: son visage brilloit comme la foudre, ses vêtements étoient blancs comme la neige ; à son aspect, les gardes épouvantés avoient pris la fuite 3.

Marie court avertir de ce qu'elle a vu, Simon Pierre et le disciple que Jésus aimait. « Ils ont enlevé le Seigneur « du sépulcre, et je ne sais où ils l'ont mis4. » Les deux apôtres se hâtent d'aller vérifier le rapport de Marie. Ils voient les linges et les bandelettes posés dans la grotte, et le suaire qui couvroit le visage de Jésus replié dans un lieu à part. Après s'être convaincus par leurs yeux de la vérité de ce que leur avoit dit la sainte femme, ils s'en retournèrent, et saint Jean lui-même nous apprend qu'ils ue pensoient point encore à la résurrection s.

Dans sa douleur inquiète, Marie revient au tombeau de Jésus ; debout, à l'entrée, elle pleuroit. Mais voilà que

1 Luc., xxm, 56; xxiv, 1.

- Isa., xi, 10.

" Malth., xxviii, 2 et seqq.

4 Tulerunt Dominum do monument»» . et neseimns ubi posuernnl Hum. Joann., xx, 2.

:> Ibid., 3 et seqq.

deux anges s'offrent à ses regards l. « Ne craignez point, « lui dit un des envoyés célestes ; vous cherchez Jésus de « Nazareth qui a été crucifié ; il n'est pas ici : il est res- « suscité comme il l'avoit dit. Voilà le lieu où ils l'avoient « mis. Mais allez, dites à ses disciples et à Pierre qu'il g vous a précédés dans la Galilée ; là vous le verrez, comme i il vous l'a dit2. »

Pleines de crainte et pleines d'une grande joie, Marie et les autres femmes qui l'avoient suivie, obéissent aux ordres de Pange. Mais leurs paroles parurent aux Apôtres comme des discours de personnes en délire, et ils ne les crurent point*.

Ils étoient peu disposés, comme on voit, à se persuader légèrement que les prédictions des Prophètes et celles de Jésus touchant sa résurrection s'étoient accomplies. Il faudra qu'il vienne lui-même les convaincre, et ranimer leur foi presque éteinte. Il apparoît premièrement à Marie Magdeleine, et aussitôt « elle va l'annoncer à ceux qui « avoient été avec lui, et qui s'affligeoient et pleuroient. » Sans doute ils vont au moins, en se rappelant les promesses du Sauveur, concevoir quelque espérance. Écoutez l'Évangéliste: «Les disciples, entendant qu'il vivoit, et qu'il « avoit été vu d'elle, ne le crurent point4. »

Peu de temps après, il apparoît de nouveau à deux d'entre eux qui étoient en voyage ; ceux-ci 1" annoncèrent, aux autres, et ils ne les crurent point 5. Qui croiront-ils donc ? Jésus-Christ seul.

1 Joann.,\\ et 12.

- Matth., xxvm, 5 et seqq. Marc, xvi, 6 et seqq.

" Luc, xxiv, 11.

4 Illa vadens nuntiavit his, qui cum eo fuerant, lugentîbus et ilentibus. Et illi audientes quia viveret, et vîsus esset ab eâ , non eredidovunt. Marc, xvi, 10 et 11.

:i Marc , 12 et i .".,

« Un soir qu'ils étoient assemblés, les portes fermées, « à cause delà crainte qu'ils avoient des Juifs, Jésus vint, « et, se tenant debout au milieu d'eux, il leur dit : La paix «i soit avec vous ! Ensuite il leur montra ses mains et son « côté 4. Troublés et effrayés, ils croyaient voir un esprit. « Et Jésus leur dit: Pourquoi êtes-vous troublés, et pourri quoi ces pensées montent-elles dans votre cœur? Voyez « mes mains et mes pieds, et reconnoissez que c'est moi- « môme : touchez, et voyez ; un esprit n'a ni chair ni os, h comme vous voyez que j'en ai ; et en disant cela, il leur « montra ses pieds et ses mains. Mais comme ils ne « croyoient point encore, et qu'ils demeuroient dans l'é- « tonnement à cause de leur joie, il leur dit : Avez-vous « ici quelque chose à manger ? Ils lui offrirent un mor- « ceau de poisson grillé, et un rayon de miel. Et après « qu'il eut mangé devant eux, prenant ce qui restoit il le « leur donna. Et il leur dit: Ceci est ce que je vous avois « dit, lorsque j'étois encore avec vous, qu'il falloit que « tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, et dans « les Prophètes, et dans les Psaumes, s'accomplît. Alors « il leur ouvrit l'intelligence, pour qu'ils entendissent les ((.Écritures. Et il leur dit : Il est ainsi écrit, et c'est ainsi « que le Christ devoit souffrir, et ressusciter d'entre les n morts le troisième jour, et que la pénitence et la rémisa sion des péchés doit être prêchée en son nom à tous les « peuples, en commençant par Jérusalem. Pour vous , « vous êtes les témoins de ces choses : et voilà que je « vous envoie celui que mon Père vous a promis ; demeu « rez dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de « la vertu d'en haut2. »

Un autre Évangèliste ajoute qu'il leur reprocha leur m-

1 Joann., xx, 19, 20.

* Luc, xxiv, 57 et seqq.

(8 ESSAI SWB l/INDIFFERENCI.

nrtfidité et leur dureté cte cœwr, parce qu'ils n'avoient pas voulu croire ceux qui l'avoient vu ressuscité1. Thomas, (( appelé Didyme, étoit absent lorsqu'il leur apparut. Ceuxi ci lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il « leur dit : Si je ne vois dans ses mains la marque des '( clous, et si je ne mets mon doigt dans l'ouverture des « clous, et ma main dans son côté, je ne croirai point. « Huit jours après, les disciples étant dans le même lieu, a et Thomas avec eux, Jésus vint, les portes fermées, et « se tenant debout au milieu d'eux, il dit : La paix soit « avec vous î II dit ensuite à Thomas : Portez ici votre « doigt, et voyez mes mains ; approchez votre main, et la « mettez dans mon côté, et ne soyez pas incrédule, mais « fidèle. Thomas répondit, et lui dit: Mon Seigneur et « mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que vous m'avez vu, « Thomas, vous avez cru : heureux ceux qui n'ont poirH « vu, et qui ont cru9. »

Les Écrivains sacrés rapportent plusieurs autres apparitions de Jésus. Saint Paul nous apprend qu'il se montra à plus de cinq cents personnes à la fois 5. Pendant quarante jours il prépare la naissance de son Eglise. Il instruit les Apôtres, il leur donne ses ordres, il leur confie son pouvoir, il leur promet l'Esprit-Saint ; il leur annonce que, fortifiés par sa vertu, ils lui rendront témoignage dans Jérusalem, et dans toute la Judée, et dans Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. Après quoi il s'élève dans les cieux, et une nuée le dérobe à leurs regards4.

Depuis ce moment les Apôtres paroissent des hommes nouveaux. Plus de doute, plus d'hésitation, mais une foi

1 Marc , xvi, 14.

- Joann., xx, 25, et seqq.

5 1 ad Cor in th.. xv.

4 Act.. 1,8 et 9.

vive et inébranlable ; plus de timidité, mais un courag*' que rien ne lassera, que rien ne vaincra, ni les outrages, ni les menaces, ni les chaînes, ni les tortures, ni la mort. Ils s'en iront annonçant la résurrection de Jésus à tous les peuples de la terre, et tous les peuples de la terre les croiront, parce que leur témoignage sera confirmé par des miracles et scellé de leur sang.

Qu'on nous montre un témoignage moins suspect, plus imposant que celui que Dieu même ratifie par les prodiges que les témoins opèrent en son nom? Si Jésus-Christ n'est pas réellement ressuscité, si la foi des chrétiens est une erreur, qu'on accuse donc de cette erreur non les hommes mais Dieu, qui a déployé sa puissance pour tromper le monde.

Mais quand les Apôtres n'auroient pas été manifestement les dépositaires d'un pouvoir divin, ils ne laisseroient pas d'être encore des témoins irrécusables.

On ne peut pas douter qu'ils n'aient eu une extrême difficulté à croire à la résurrection de Jésus-Christ. Il fallut , pour les en convaincre , qu'ils la vérifiassent par leurs sens, qu'ils vissent, qu'ils entendissent, qu'ils touchassent le Sauveur. Donc cen'étoient pas des enthousiastes.

On ne peut pas douter de la fermeté ni de la sincérité de leur croyance, après qu'ils eurent vu, entendu, touché .Jésus-Christ vainqueur du tombeau, puisqu'ils moururent tous pour rendre témoignage à la vérité de sa résurrection. Donc ce n'étoient pas des imposteurs.

Or qu'on demande à tout le genre humain, si douze témoins, — parlons avec saint Paul, si plus decinq cents témoins— qu'on ne sauroit soupçonner ni d'enthousiasme, ni d'imposture, sont croyables lorsqu'ils attestent qu'ils ont vu, entendu, touché, en un mot, reconnu par tous leurs sens, après un examen attentif et répété pendant quarante jours, un homme avec lequel ils avoieift vécu

plusieurs années familièrement? Qu'on demande s'il est possible que ces témoins se soient trompés en- prenant soit un fantôme pour un être réel, soit un autre homme pour celui avec lequel ils s'imaginoient converser, et qui dans ses pieds et ses mains percés, dans son côté ouvert, offroit encore une marque impossible à imiter, impossible à méconnoître, de l'identité que ces témoins affirment ? Certes le genre humain répondra qu'il faut nécessairement ou croire ces témoins, ou rejeter toute espèce de témoignage.

Donc, si l'on ne veut pas, en renversant le témoignage, renverser la base de toute certitude, on est obligé de re- 1 connoître que Jésus-Christ est ressuscité, et qu'il n'existe point de fait plus certain.

Mais si Jésus-Christ est ressuscité, comme l'avoient prédit les prophètes et comme il l'avoit prédit lui-même ; donc il est le vrai Messie, le Libérateur attendu par tous les peuples ; donc le christianisme est divin.

Et si Jésus-Christ est le vrai Messie, le Désiré des nations, il est donc tout ce que les nations avoient appris qu'il devoit être, tout ce que les Prophètes avoient dit qu'il seroit, le véritable Fils de Dieu, engendré avant V aurore, sa Parole, sa Sagesse, son Verbe; il est donc Dieu, Jehovali, ainsi que l'appellent les Prophètes, en même temps qu'ils le représentent comme un de nos frères, comme un homme semblable à nous; et le mystère de V Homme Dieu, qui est le fondement de notre foi, comme il fut toujours le fondement de la foi des justes dans le monde entier, s'est manifestement accompli en lui.

Qui nieroit soit ces conséquences, soit les faits dont elles se déduisent, nieroit la raison humaine. Donc, autant il est certain qu'il existe une raison humaine, raison une, perpétuelle, universelle, autant il est certain que le christianisme est vrai. Et après cela qu'on dispute, qu'on sub-

tilise, qu'on doute, qu'on nie, qu'importe à la Religion, qui n'en demeure pas moins immuablement ce qu'elle est ? Qu'importe à Dieu qui atteint inévitablement par sa justice, les créatures insensées qui fuient sa miséricorde ? 11 n'a voulu forcer ni leur foi ni leurs hommages. En inondant l'univers de splendeur, il ne contraint pas l'homme à jouir de ses bienfaits. Quelque brillante que soit la lumière, elle ne peut l'éclairer malgré lui. Au milieu de son éclat le plus vif, il est libre de s'y dérober. Pour trouver les ténèbres, il suffit qu'il abaisse sa paupière.

Cependant il est peu d'incrédules qui parviennent à se séparer totalement de la vérité. 11 y a des moments où elle les subjugue, et on les voit alors, par un mouvement involontaire, se prosterner devant elle. Dans le temps même où ils lui résistent, mille aveux leur échappent, qui sont tout ensemble et l'apologie des doctrines qu'ils attaquent, et la condamnation de celles qu'ils défendent ; car l'esprit, ne vivant que de la vérité, ne sauroit la combattre à la fois tout entière, et c'est toujours à l'aide du vrai qu'on s'efforce de soutenir le faux. De là les innombrables contradictions qui remplissent les livres des incrédules, de là les concessions forcées qu'ils font au christianisme ; de sorte qu'on n'a besoin que de leurs propres paroles pour établir clairement sa divinité, comme nous Talions montrer par l'exemple de Rousseau.

« Lorsque Dieu, dit-il, donne aux hommes une révélation « que tous sont obligés de croire, il faut qu'il l'établisse sur « des preuves bonnes pour tous, et qui par conséquent « soient aussi diverses que les manières de voir de ceux « qui doivent les adopter l. »

De ce que les preuves de la révélation doivent être bon-

1 Mires écrites de la Montagne, p. 85, 8C.

50 ESSAI S Uli L'ï S DIFFERENCE ,

nés 'pour tous, il ne s'ensuit pas qu'elles doivent être diverses pour chacun. A cela près, le principe est vrai. Voyons la suite.

« Sur ce raisonnement, qui me paroît juste et simple, « on a trouvé que Dieu avait donné à la mission de ses en- <( voyés divers caractères qui rendoient cette mission re- <( connoissable à tous les hommes, petits et grands, sages k et sots, savants et ignorants....

« Le premier, le plus important, le plus certain des ca- « ractères, se tire de la nature de la doctrine, c'est-à-dire, « de son utilité, de sa beauté, de sa sainteté, de sa vérité, « de sa profondeur, et de toutes les autres qualités qui « peuvent annoncer aux hommes les instructions de la su- « prême sagesse, et les préceptes de la suprême bonté. Ce « caractère est, comme je l'ai dit, le plus sûr, le plus infail- « lible ; il porte en lui-même une preuve qui dispense de « toute autre '. »

Il ne s'agit pas en ce moment de rechercher si l'examen de la doctrine est le moyen général donné aux hommes pour reconnoître certainement la vraie Religion. Rousseau lui-même avoue que ce caractère « est le moins facile à « constater; qu'il exige, pour être senti, de l'étude, de la « réflexion, des connoissances, des discussions qui ne con- « viennent qu'aux hommes sages qui sont instruits et qui a savent raisonner2. » Mais enfin Rousseau se comptoit sans doute parmi les hommes sages, instruits, et qui savent raisonner, et nous ne pensons pas qu'aucun déiste lui conteste ces qualités. Qu'il nous dise donc si le Christianisme, qu'un autre déiste appelle la plus belle des religions 3, possède le premier des caractères qui rendent la

* Lettres écrites de la Montagne, p. 86, 87.

* Ibid., p. 89.

Tord Herbert de Cherbury, Belig. laici., p. 28.

KN MATtâRE DE KEMlilON. M

mission des envoyés divins reconnoissable à tous les hommes.

Dans le même livre, à la même page, d'où nous avons tiré ces paroles, nous lisons encore celle-ci : « L'Évangile « seul est, quant à la morale, toujours vrai, toujours « unique et toujours semblable à lui-même1. » Le caractère de divinité le plus sûr, le plus infaillible, et qui porte en lui-même une preuve qui dispense de toute autre, appartient donc manifestement à l'Évangile, et à l'Évangile seul.

Peut-être dira-t-on que dans ce passage il ne s'agit point de toute la doctrine de l'Évangile, mais seulement de sa morale. Ce seroit assez déjà, car la seule morale qui soit toujours sûre, toujours vraie, toujours unique, est évidemment la seule morale divine, et par conséquent la seule religion qui enseigne cette morale est aussi la seule religion divine. Gela nous semble clair et incontestable. Si cependant l'on veut de plus un aveu formel de Rousseau, nous ne refuserons point de le produire.

« Les sciences sont florissantes aujourd'hui, la littéra- « ture et les arts brillent parmi nous ; quel profit en a tiré « la religion ? Demandons-le à cette foule de philosophes «( qui se piquent de n'en point avoir.... La science s'étend « et la foi s'anéantit. Tout le monde veut enseigner à bien « faire, et personne ne veut l'apprendre , nous sommes « tous devenus docteurs, et nous avons cessé d'être chri- « tiens.

« Non ce n'est point avec tant d'art et d'appareil que « l'Évangile s'est étendu par tout l'univers, et que sa « beauté ravissante a pénétré les cœurs. Ce divin livre, « le seul nécessaire à un chrétien, le plus utile de tous à « quiconque même ne le seroit pas, n'a besoin que d'être « médité pour porter dans l'âme l'amour de son auteur

1 lettres écrites de la Montagne, p. 87. not.

« et la volonté d'accomplir ses préceptes. Jamais la vertu « n'a parlé un si doux langage ; jamais la plus profonde « sagesse ne s est exprimée avec tant d 'énergie et de sim- (( plicité. On n'en quitte point la lecture sans se sentir « meilleur qu'auparavant ' . »

On ne sauroit reconnoître plus expressément dans la doctrine de l'Évangile, l'utilité, la beauté, la sainteté, la vérité, la profondeur, qui forment le caractère, le plus certain, le plus infaillible, de la mission des Envoyés divins. Donc nier la Mission divine de Jésus-Christ; qui est venu apporter au monde la doctrine de l'Evangile, c'est nier une vérité, un fait infailliblement certain.

« Le second caractère est dans celui des hommes choi- (» sis de Dieu pour annoncer sa parole ; leur sainteté, leur «. véracité, leur justice, leurs mœurs pures et sans tache, « leurs vertus inaccessibles aux passions humaines, sont, « avec les qualités de l'entendement, la raison, l'esprit, « le savoir, la prudence, autant d'indices respectables « dont la réunion, quand rien ne s'y dément, forme une « preuve complète en leur faveur, et dit qu'ils sont plus « que des hommes 2. »

Ce second caractère qui, quoique moins certain que le premier, suivant Rousseau, frappe par préférence les gens bons et droits 3, se trouve-t-il dans le Christianisme? Jésus- Christ a-t-il possédé toutes les qualités dont la réunion forme une preuve complète de la mission divine ? Écoutons encore le même philosophe.

« Je vous avoue que la majesté des Écritures m'étonne, « la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les « livres des philosophes avec toute leur pompe ; qu'ils

1 Réponse au roi de Pologne. Mélanges, t. IV, p. 268, 209.

2 lettres écrites de la Montagne, p. 87, 88. " Md.,V. 87,88.

EN MATIÈRE' DE RELIGION. tô

4 sont petits près do celui-là ! Se peut-il qu'un livre, à la « fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes? « Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un « homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou « d'un ambitieux sectaire? Quelle grâce touchante dans « ses instructions ! Quelle douceur, quelle pureté dans ses « mœurs ! Quelle élévation dans ses maximes! Quelle pro- « fonde sagesse dans ses discours ! Quelle présence d'es- « prit, quelle finesse et quelle justesse dans "ses réponses ! « Quel empire sur ses passions ! Où est l'homme, où « est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans foi- « blesse et sans ostentation? Quand Platon peint son « juste imaginaire, couvert de tout l'opprobre du crime, <( et cligne de tous les prix de la vertu, il peint trait « pour trait Jésus-Christ : la ressemblance est si frappante « que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible « de s'y tromper1. Quel préjugés, quel aveuglement ne « faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophro- « nisque au fils de Marie? Quelle distance de l'un à l'autre ! « Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint « aisément jusqu'au bout son personnage, et si cette facile • « mort n'eût honoré sa vie, on douteroit si Socrate, avec 4 tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. Il inventa, « dit-on, la morale. D'autres avant lui l'avoient mise en « pratique ; il ne fit que dire ce qu'ils avoient fait, il ne « fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit

1 La ressemblance est en effet très-frappante. Méconnu, outragé, persécuté, le juste de Platon persévère jusqu'à la mort dans la vertu, qui n'attire sur lui que des souffrances « Ne pensez pas, ajoute Platon, « que ce soit moi qui le dise ; mais ce seront les méchants qui diront « que ce Juste doit être battu de verges, tourmenté, chargé de chaî- « nés, et enfin suspendu à un gibet. » De republic., lib. II, Oper., t. VI, p. 215. Edit. Bipont. Nous abandonnons ce passage au jugemen du lecteur.

« été juste avant que Socrate eût dit ce que c'étoit que « justice ; Léonidas étoit mort pour son pays avant que « Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie ; avant qu'il « eût défini la vertu, fa Grèce abondoit en hommes ver- « tueux. Mais où Jésus avoit-il pris chez les siens cette « morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons « et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme1, la « plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des « plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les « peuples 2. La mort de Socrate philosophant tranquille- « ment avec 'ses amis est la plus douce qu'on puisse dé- « sirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, in- « jurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus « horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe « empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui « pleure ; Jésus au milieu d'un supplice affreux prie pour « ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de « Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont <« d'un Dieu5. »

Rien ne manque à ce tableau de ce que Rousseau exigé pour former une preuve complète en faveur de l'homme choisi de Dieu pour annoncer sa parole. Voilà donc, suivant Rousseau même, une seconde preuve complète de la divinité du christianisme. Et remarquez de plus qu'il reconnoît que la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu, paroles qui n'ont aucun sens, si elles ne signifient pas que Jésus est réellement Dieu. Poursuivons.

« Le troisième caractère des envovés de Dieu, est une

* Tous les philosophes du siècle dernier ont déclamé avec un fanatisme furieux contre les Juifs. Ce peuple les embarrasse.

â Est-ce à cause qu'il rendoit seul un culte au vrai Dieu, qu'il étoit le plus vil de tous les peuples*!

« Emile, liv. IV, t. III. p. 40, 41, 42.

« émanation do la puissance divine qui peut «interrompre i et changer le cours de la nature à la volonté de ceux <( qui reçoivent cette émanation. Ce caractère est sans (( contredit le plus brillant des trois, le plus frappant, le « plus prompt à sauter aux yeux ; celui qui, se marquant «( par un effet subit et sensible, semble exiger le moins n d'examen et de discussion : par là ce caractère est aussi « celui qui saisit spécialement le peuple, incapable de rai- « sonnements suivis, d'observations lentes et sûres, et en « toute chose esclave de ses sens l. }>

Ce dernier caractère est équivoque selon Rousseau, qui ne veut pas qu'on puisse être pleiaement certain de la réalité d'un miracle. Cependant, quelque équivoque que soit ce caractère à ses yeux, il ne l'est pas jusqu'au point de lui ôter toute force de preuve. « La bonté divine, dit-il, « se prête aux foiblesses du vulgaire 2, et veut bien lui h donner des preuves qui fassent pour lui5. » Il est à croire que des preuves que Dieu donne ont bien quelque poids. Mais ce qui peut paroître singulier, c'est que Rousseau luimême, qui conteste ici la possibilité de s'assurer d'aucun miracle, parle ailleurs, sans la moindre apparence d'hésitation,^ tousles miracles dont Dieu hotioroit la foi des Apôtres*. Au reste, quelle que fût à cet égard sa croyance réelle, nous avons prouvé qu'il falloit abjurer le sens commun et renoncer complètement à la raison humaine, pour nier que les œuvres de Jésus fussent de vrais miracles. Ainsi des trois caractères qui établissent la mission des Envoyés divins, deux appartiennent, de l'aveu de Rousseau, manifes-

1 Lettres écrites de la Montagne, p. 88.

2 Que cette pitié philosophique est touchante 1 Avec quelle modeste naïveté le sage s'élève au-dessus du vulgaire, et se déclare exempt do ses foiblesses!

■ r> lettres écrites de la Montagne, p. 89.

1 Béponseau roi de Pologne. Mélanges, t.. IV, p. 262.

tement à Jésus-Christ. Il avoue également que.le troisième lui appartient aussi dans tout ce qu'il peut avoir de force ; et cette force est telle, comme on l'a vu, qu'il n'en existe point de plus grande. Laissons maintenant Rousseau tirer les conséquences.

« Il est clair que quand tous ces signes se trouvent réu- « nis, c'en est assez pour persuader tous les hommes, les « sages, les bons, et le peuple ; tous, excepté les fous, in- « capables de raison, et les méchants, qui ne veulent être « convaincus de rien.

« Ces caractères sont les preuves de l'autorité de roux « on qui ils résident ; ce sont les raisons sur lesquelles on « est obligé de les croire. Quand tout cela est fait, la vérité « de leur mission est établie ; ils peuvent alors agir avec « droit et puissance en qualité d'envoyés de Dieu. Les « preuves sont les moyens ; la foi due à la doctrine est la « fin *.

« Ainsi reconnoissant dans l'Évangile l'autorité divine, « nous croyons Jésus-Christ revêtu de cette autorité; nous « reconnoissons une vertu plus qu'humaine dans sa con- « duite, et une sagesse plus qu'humaine dans ses leçons. « Voilà ce qui est bien décidé par nous2.

Déistes, retenez bien ces paroles d'un de vos maîtres; souvenez-vous que Jésus-Christ étoit revêtu de l'autorité divine; qu'on est dès lors obligé de le croire; que la foi est due à sa doctrine; qu'il a droit et puissance pour commander au nom de Dieu. Encore un coup, retenez bieuces paroles, car un jour elles vous seront rappelées, lorsqu'en présence des hommes assemblés pour rendre compte de leurs pensées et de leurs œuvres, on vous demandera pourquoi vous n'avez cru ni en Jésus-Christ, ni à ceux qu'il avoit

1 lettres écrites de la Montagne, p. 89. - Ibid.,?. 30-

chargés d'annoncer sa doctrine, ni à ceux même qui en ont reconnu la -vérité en la combattant.

Et qu'est-ce que Dieu pouvoit faire de plus pour convaincre tous les esprits, pour persuader tous les cœurs * ? Pendant quatre mille ans, il ouvre l'avenir1 aux regards de l'homme afin de le préparer aux mystères qui dévoient s'accomplir. L'histoire du Libérateur promis étoit écrite depuis longtemps, lorsqu'il parut sur la terre ; et le genre humain a trois évangiles qui, parfaitement semblables pour le fond, ne diffèrent les uns des autres que par de plus grands développements, l'Évangile de la tradition patriarcale, l'Évangile des Prophètes, l'Évangile enfin de Jésus- Christ. Si on en rejette un seul, il faut les rejeter tous, il faut abjurer non-seulement la foi des chrétiens, la foi des Juifs, mais la foi de toutes les nations ; il faut dire qu'après soixante siècles d'erreur et de folie -universelle, quelques hommes sont venus apporter dans le monde la raison et la /irité 2, que la raison c'est le doute, que la vérité c'est l'ignorance absolue de ce qu'on doit croire, et par conséquent l'incertitude de ce qu'on doit pratiquer. En vain pour confirmer sa parole, pour vaincre la résistance des esprits les plus défiants, pour courber l'orgueil incrédule, Dieu aura manifesté sa puissance par des miracles avoués des Juifs, avoués des païens : les uns nieront ces miracles parce qu'ils ne les comprennent pas, les autres prétendront qu'on ne peut être certain qu'ils soient de véritables miracles ; et l' homme, rebelle à tous les bienfaits de son Créateur et de son Sauveur, défendra son indépendance contre l'autorité de Dieu, contre la beauté ravissante de sa loi, comme il défend ses ténèbres contre sa lumière. Que

1 Quid est quod dcbui ultra faeere, et non feci? Isa.,\, 14.

- La raison est toujours venue tard ; c'est une divinité qui n'est apparue qu'à peu de personnes Voltaire, Remarques sur l'histoire générale, §11, p. 43.

;>a essai sur ï;im)IFfere.m;e

faire donc? Comment l'éclairer? comment le toucher? A. moins de lui ravir la liberté, est-il au pouvoir du Tout- Puissant même de l'empêcher de se perdre, s'il l'a résolu immuablement? Grand Dieu! f étonnant spectacle que celui d'un être qui, repoussant la félicité que vous lui offrez, que vous lui imposez comme un devoir, combat obstinément pour assurer sa ruine, et pour se créer au sein de la vie une éternelle mort !

Tel est le prodigieux aveuglement des ennemis du christianisme : ils s'effraient du salut, et s'irritent contre la miséricorde. Chrétiens, venez les contempler, afin de connoître jusqu'où l'on peut descendre par l'orgueil, et aussi afin de rendre grâce à celui dont la main vous arrête sur le bord de cet abîme. Regardez et humiliez-vous ; voilà l'homme abandonné à lui-même, l'homme que la foi ne soutient plus. Regardez et tremblez: le froid désespoir de la raison est mille fois plus effrayant que l'emportement d'une passion* violente ; son calme affreux a quelque chose de l'immobilité de l'enfer.

Oh! qu'après avoir fixé ses regards sur ces tristes égarements du cœur humain, il est consolant de les reporter sur une Religion que Dieu a marquée visiblement du sceau de sa vérité, en investissant de sa puissance les envoyés qui dévoient l'annoncer au monde ! Au lieu de flotter a tout vent de doctrine, qu'il est doux de se reposer dans des croyances invariables, et de retrouver sa foi dans la foi de tous les lieux et de tous les temps ! Une sainte fraternité d'amour et d'espérance unit dans le Sauveur des hommes toutes les générations des justes. Ils passoient jadis sur la terre en désirant sa Venue, et maintenant ils passent en bénissant son avènement, et tous un jour seront rassemblés dans le royaume de son Père, où lui-même

1 Ep. adEphes.,iv, 14.

il est allé préparer leur demeure l. Céleste Jérusalem, cité de bonheur et de gloire, immortelle patrie des enfants de Dieu ! se peut-il que l'on consente à ne te voir jamais ? à ne voir jamais Jésus, ni le Père, ni le Fils, ni l'Esprit qui procède d'eux ! Ah c'est là le miracle de l'enfer ! Jésus, ayez pitié de ces pauvres aveugles, ranimez ces âmes languissantes, guérissez ces cœurs malades, dites à ces paralytiques : Levez-vous, et venez à moi; ressuscitez ces morts pour qu'ils ne périssent pas d'une mort plus terrible. Si une seule fois ils s'approchent de vous, si une seule fois leurs yeux vous contemplent, ils croiront et seront sauvés : car il est bien vrai que vous êtes vous-même la preuve la plus frappante delà vérité de la Religion que vous avez établie ; et, pour confondre l'impie qui ose nier la divinité du christianisme, il suffit de lui montrer Jésus- Christ.

1 Yado parare vobis loeum. Joann., ix, 2.

Page 1