‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 12 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce n'est pus sans raison que l'Angleterre se glorifie d'avoir donné naissance à Bacon. Peu d'hommes ont rendu, plus de services aux sciences physiques. Depuis longtemps elles s'égaroient dans de vaines subtilités et de ridicules abstractions, lorsqu'il entreprit de les rappeler à l'expérience, comme à la seule méthode efficace pour en procurer l'avancement. Ennemi des systèmes, il recommande de s'attacher aux faits, de se méfier des conjectures, et le progrès de cette partie des connoissances humaines a prouvé l'excellence de ses conseils. La haute et juste autorité qu'il s'est acquise et son caractère religieux1 nous portent à le ranger ici parmi les philosophes dogmatistes, quoiqu'il soit beaucoup moins affirmatif que Descartes, qu'il précède dans l'ordre des temps.

A propos d'un passage très -frappant de Malebranche,

1 Voyez' l'ouvrage intitulé : Christianisme de François Bacon

nous avons dit que les hommes dont l 'esprit étoit le plus fort et le plus pénétrant sont aussi ceux qui ont été le plus effrayés de la foïblesse de la raison humaine. Bacon nous en offre un nouvel exemple. S'il a, dit-il, réussi à s ouvrir la voie qui conduit à la vérité, ce n'a été qu'en faisant subir à l'esprit humain une légitime humiliation1. Notre raison, livrée à elle-même, languit dans l'impuissance*;il faut qu'elle soit aidée et régie, autrement ses efforts sont vains, et elle est entièrement incapable de pénétrer l 'obscurité qui enveloppe les choses'0.

Nous avons en nous plusieurs causes d'erreur.

Premièrement, nos notions premières, qui, suivant Bacon, sont très-défectueuses et pleines d'incertitude. « Pour ce qui est, dit-il, des notions premières de Ten- « tendement, il n'en est aucune, parmi celles que la rai- « son s'est faites d'elle-même, qu'on ne doive tenir pour « suspecte, et qui, avant d'être admise, n'ait absolument « besoin d'une nouvelle preuve4. » 11 met expressément au nombre de ces notions incertaines, ou, comme il les appelle, phantastiques, les notions de la matière, de

1 Quâ in resi quid profecerimus, non alia sanc ratio nobis viam aperuif, quam vera et légitima spiritûs humani humiliatio. Franc. Baconis de Verulamio, Novum organum scientiarum. Prsefat. Lugd. Batav., 1645.

2 Nec manus nuda , nec intellectns sibi permissus, multum valet; instrumentis et auxiliis res perficitur; quibus opus est, non minus ad intellectum, quam ad manum. Ibid., Distrib. operis , aphorism.% h, p. 30.

5 Intelleclus, nisi regatur et juvetur, res inœqualis est, et omninù inhabilis ad superandum rerum obscuritatem. Ibid., aphorism. xxi, p. 36.

4 Quod verù attinet ad notiones primas intellectus, nihil est eorum. qu». intellectus sibi permissus congessit, quin nobis pro suspecto sit, uec ullo modo ratum, nisi novo indioio se steterit, et secundum illud pronuntiatum fuerit. Ibid., p. 7.

la forme, de la substance, et celle même de Y être1.

La seconde source d'erreurs, selon Bacon, est la dialectique reçue, ou la méthode de raisonnement en usage. Inventée pour remédier à la foihlesse de l'esprit humain, et insuffisante pour atteindre ce but, elle a de plus des inconvénients qui lui sont propres ; et l'on ne s'en sert avec succès que dans les sciences de mots, et dans les choses qui dépendent de l'opinion*. « La logique qui est en « abus, dit-il encore, est plus propre à établir et à affer- « inir les erreurs fondées sur les notions vulgaires, qu'à « conduire à la vérité ; en sorte qu'elle est plus nuisible « qu'utile5. »

Une troisième cause d'erreur est l'imperfection natu relie de notre intelligence, que Bacon compare à un miroir terne et mal poli, qui ne peut réfléchir des images nettes et exactes des objets4. « Il y a, dit-il, dans l'esprit

1 In notionibus nihil sani est, nec in logicis, nec in physicis. Non substantia, non qualilas, agere, pati, ipsum, esse bonse notiones sunt ; multo minus grave, levé, densum, tenue, humidum, siccum, generatio, corruptio, attraherc, fugare, clementun, materia, forma, et id genus; setl omnes plianlasticx et matœ terminât^. Ibid., aphor. , p. 54.

2 Qui summas dialeclicœ partes tribuerunt, atque inde fidissima scientiis prœsidia comparari putarunt, verissimè et optimè viderunt, intellectum humanum sibi permissum , merilô suspectum esse debere. Verum infirmior omninô et malo medicina ; nec ipsa mali expers. Siquidem dialectica ijuse recepta est, licet ad civilia et artes, quaï in scrmone et opinione posita? sunt, rectissimè adhibeatur; naturœ tamen subtililatem longo intervalle- non attingit ; et prensando quod non capit, ad errores potius stabiliendos, et quasi figendos, quam ad viam veritati aperiendam, valuit. Ibid., praefat.

5 Logica quae in abusu est, ad errores, qui in notionibus vulgaribus fundantur, stabiliendos et tigendos valet, potius quàm ad inquisitionem veritatis; ut magis damnosa sit, quàm ulilis. Ibid., apbor., p. 35.

4 Atque hujusmodi sunt ea, quae ad lumen ipsum naturce,

ejusque accensionem et immissionem paramus; quœ per se sufficere

« de représentations ou des idées de deux sortes, les « unes reçues, les autres innées. Les idées reçues nous u sont venues des opinions des philosophes, ou des mau- « vaises lois des démonstrations. Les idées innées sont « inhérentes à la nature même de notre esprit, qui est « beaucoup plus enclin à l'erreur que les sens. Car les « hommes ont beau se flatter eux-mêmes, et admirer, j'ai « presque dit adorer, leur propre raison, il est très-cer- « tain que, comme un miroir change les images des ob- « jets selon sa figure et la forme de sa coupe, il en est ainsi « de l'esprit. De ces deux genres d'idées, les premières « s'effacent très-difficilement, les autres ne peuvent être « effacées en aucune façon1. »

Enfin les sens nous trompent aussi 2, mais moins que la raison, si l'on en croit le philosophe anglois.

possent, si intellect!» humanus œquus, et instar tabulœ abrasœ esset' Scd cum mentes hominum miris modis adcô obsess» sint, ut ad veros rerum radios cxcipiendos sincera et polita area prorsus desit; nécessitas quœdam incumbit, ut etiam huic rei remedium quœrendum esse putamus. lbid., p. 9.

1 Idola aulem, à quibus occupalur mens, vel adscititia sunt, vel innala. Adscititia vero immigrârunt in mentes hominum, vel ex philosophorum placitis et sectis , vel ex perversis legibus demonstrationum. At iimata inhsercnt nalune ipsius inlelleclûs, qui ad errorcm longé pro* elivior esse deprehenditur, quàm sensus. Ulcumque enim homines sibi placeant, et in admirationem mentis humante ae l'erè adoralionem ruant; illud certissimum est, sicut spéculum intequale rerum radios ex iigurâ et sectione proprià immutat; ita et menlem, cum à rébus per sensum patitur, in nolionibus suis Cxplicandis et comminissendis , baud optimà lidc. rerum nalune suam naturam inscrere et immisce rc.

Atque priora illa duo idolorum gênera, œgre; postrema vero lnec nullo modo cvelli possunt. lbid., p. 9, 10 et 11.

* (Juin etiam sensus ipsius intormationcs mullis nu dis exculimus Sensus enim fuit mit utique; sed et errores suos indicunt : verum erro~ res prxsto, iudicia eorum longé petita sunt. lbid., p. 8. — Aul desli-

tuil nos (scnsusl, aut decipit Itaque perceptioni sensus immédiat»

ac propriie non multum tribuimus. lbid., p. 9.

m DÉFENSE DE L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

Voilà, certes, bien des causes d'incertitude. Aussi Bacon estime-t-il que la philosophie qui établit un doute universel n'est pas inférieure à celle qui , suivant ses propres expressions, se donne la licence (V affirmer; et ce qui est très-remarquable, le caractère du scepticisme consiste, selon lui, à rejeter entièrement la foi et l 'autorité1. Il ne peut le définir autrement.

Pour lui, il essaye de se tenir à une distance égale des sceptiques et des dogmatiques. Mais pour y parvenir, pour atteindre au moins à un certain degré de vraisemblance qui remplace la certitude complète, il est obligé d'opérer une triple réformation : la réformation des philosophies, la réformation des démonstrations et la réformation de la raison humaine native*. Tel est le léger travail qu'il propose aux hommes. Il ne s'agit pour chacun que de refaire sa nature ; et à l'aide de quoi ? de sa nature même.

Quant à la méthode à suivre pour accomplir ce grand œuvre, Bacon veut que l'on procède par voie d'induction3, en partant, pour s'élever à des vérités générales, des faits particuliers connus par les sens, qu'il avoue néanmoins être souvent trompeurs ; et c'est pourquoi il exige que les sens ne jugent que de l'expérience, et que V expérience juge de la chose*. 11 reste encore une difficulté : Qui nous

1 Ncquc ctiim illc ipsie scliolse philosophorum, qui acatalepsiam shuplieiler tenucrunt, iui'eriores fuêre istis quae pronuntiandi licentiani usurpârunt. IHœ tamen sensui et intellectul auxilia non paraveriint; quod nos fecimus : sed fidem et auctoritatem plane substulerunt; quod longé alia rcs est, et ferè opposita. Ibid., p. 19.

- Itaque doctrina ista de expurgatione intellectûs, ut ipse ad veritatem habilis sit, tribus redargutionibus absolvitur : redargutione philosophiarum , redargutione demonstrationum , et redargutione rationi» humante nativœ. Ibid., p. il.

3 Ibid., Distribut, oper., p. G etseqq.

4 Eorum deducimus, ut sensus tantum de expérimente, cxperiinentum de re judicet. Ibid., p. 9.

assure que les sens ne nous trompent pas toujours ? Sur ce point important Bacon fait comme tout le monde ; pour se tranquilliser, il a recours à la véracité et à la bonté de Dieu1.

Ce qui frappe le plus dans ce système, c'est le mépris qu'a l'auteur pour la raison humaine, et la défiance qu'elle lui inspire. Pour trouver quelque chose, je ne dis pas de certain, mais de vraisemblable, il faut réformer notre logique, nos premières notions, notre nature même. Mais si notre raison native est tellement défectueuse, qu'on doive tenir pour suspectes les idées mêmes innées, sur quelle idée plus parfaite, sur quel modèle, et par quels moyens la réformerons-nous ? Jusque-là cependant nulle espérance d'arriver à la vérité : Doctrina ista de expurgatione intellectîis, nt ipse ad veritatem habilis sit, tribus redargutionibus absolvitur. Travaillez donc, ô vous qui aspirez à la connoître; hâtez-vous de refaire les philoso* phies, de refaire la logique, de refaire votre intelligence; car, tant qu'elle restera telle que Dieu l'a faite, elle est incapable de vérité. Si ce n'est pas là le scepticisme, qu'estce donc? Il n'importe que Bacon affirme ou non de certaines choses : la question est de savoir s'il a droit, en vertu de ses principes, d'affirmer quoi que ce soit., Nous en laissons le jugement au lecteur.

Observez de plus que le rapport des sens est la base sur laquelle il établit l'édifice entier de ses connoissances. Or, de son aveu, il n'a d'autre preuve que ses sens ne le trompent pas, que sa confiance en la bonté et en la véracité de Dieu. Mais comment sait-il avec certitude que Dieu

1 Neque enim hoc siverit Deus, ut phantasix nostrx somnium pro exemplari mundi edamus : sed potius bénigne favet, ut apocalypsim, ac veram visionem vestigiorum et sigillorum creatoris super creaturas scribamus. Ibid., p. '20.

est bon, qu'il est vrai? comment est-il assuré qu'il existe? Son existence est-elle une notion innée en lui ? Dès lors elle lui doit être suspecte, et ne sauroit être admise sans une nouvelle preuve. Est-ce par le raisonnement qu'il la connoit? Il doit y croire bien moins encore; car la logique est plus propre à établir l'erreur qiïà conduire à la vérité. Est-ce enfin ses sens qui l'en instruisent? Alors qu'il nous explique comment ses sens, qui souvent le trompent, et qui, si Dieu n'existoit pas, pourroient le tromper toujours, lui apprennent avec certitude que Dieu est. Hélas ! on voit clairement ici la vérité de ce que dit Bacon lui-même de la foiblesse de l'esprit humain abandonné à ses seules forces, sibipermissus. Ou il désespère du vrai, et cesse de le chercher, ou il tourne éternellement dans un cercle sans fin; également en contradiction, soit avec la raison s'il affirme, soit avec la nature s'il doute.

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