CHAPITRE VIII
BOSSUET, NICOLE, ECLER.
Bossuet n'a jamais, que nous sachions, traité explicitement la question de la certitude. A. cet égard, il suivoit la philosophie reçue de son temps, et rien en effet ne l'obligeoit à entreprendre un examen que les erreurs qu'il combattoit ne rendoient pas nécessaire. Cependant, nous pouvons encore nous appuyer de son autorité sur un point important avoué déjà par Descartes, Leibnitz et Malebranche; c'est que sans Dieu rien ne seroit vrai, ou, en d'autres termes, que la certitude de toute vérité dépend de la certitude de l'existence de Dieu ; d'où il suit que, tant que l'on tient son existence en doute, il est impossible de rien prouver. Voici les paroles de Bossuet :
« Si je cherche maintenant où, en quel sujet, elles (les « vérités) subsistent éternelles et immuables, je suis oblige « d'avouer un être où la vérité est éternellement subsis « tante*, et où elle est toujours entendue, et cet être doii
* 11 semble qu'on enlende Lcibnilz lui-même.
« être la vérité même, et doit être toute vérité, et c est de « lui que la vérité dérive dans tout ce qui est, et ce qui « s étend hors de lui.
« C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est « incompréhensible, cest en lui, dis-je, que je vois ces .« vérités éternelles, et les voir c'est nie tourner à celui « qui est immuablement toute vérité, et recevoir ses lu- « mières.
« Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsis- « tant, éternellement véritable, éternellement la vérité « même1. »
Et encore : « Ces vérités éternelles que tout cnlende- I ment aperçoit toujours 1rs mêmes, par lesquelles tout I entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou « plutôt sont Dieu même2 : 11 est donc certain qu'en Dieu rf est la raison primitive de tout ce qui est et de tout ce « qui s'entend dans l'univers; qu'il est la vérité orîgi- « nale, et que tout est vrai par rapport à son idée éter- « uelle; que cherchant la vérité nous le cherchons, que « la trouvant nous le trouvons, et lui devenons confor- « mes5. »
Donc tout philosophe qui, niant Dieu ,'ou faisant abstraction de Dieu*, ou supposant son existence douteuse,
1 Traité de la connoissance de dieu et de soi-même, ch. iv, p. 505, foi. Paris, 1741.
- Ibicl., p. 307.
5 Ibid., ch. iv, n. x, p. 321.
* Qu'est-ce ({MQ. faire abstraction de Dieu? Esl-cc supposer qu'il n'exisic pas? alors ou tombe nécessairement dans toules les conséquences de l'athéisme. Est-ce se placer hypothétiquement dans l'état d'un être qui n'auroit aucune idée de Dieu? alors n'ayant pas mémo l'idée d'une première cause, de quoi pourroit-on être certain? Quiconque n'a pas l'idée plus ou moins explicite de Dieu, n'a l'idée de rien, puisqu'il n'a pas l'idée générale de l'être. Cet état est celui des aniiv. lô
cherche quelque chose de certain, est un insensé qui cherche quelque chose de vrai hors de la vérité, quelque chose d'existant hors de l'être, en un mot, Dieu même hors de Dieu. Le fondement de la certitude n'est donc pas en nousmêmes*; il faut donc nécessairement que nous commencions par la foi, il faut que nous disions : Je crois que Bien est, avant de pouvoir raisonnablement dire : Je suis ; et, en intervertissant cet ordre naturel, Descartes détruit la raison, et s'ôte le moyen de s'assurer jamais de sa propre existence **.
maux, supposé qu'ils aient des perceptions ; c'est l'a théisme invincible; et l'on se demande comment, dans l'athéisme invincible, on parviendrait à s'assurer de l'existence de Dieu ! Il y auroit auparavant une chose à examiner, qui seroit de savoir comment on raisonneroit en faisant abstraction de la raison. « On ne peut jamais supposer, dit Bossuet, « sans avoir le sens renversé, ou que ce premier être ne soit pas, ou « qu'il puisse changer, ou qu'il puisse y avoir une créature intelligente « qui ne soit 'pas faite pour entendre et pour aimer ce principe de son « être. » Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. v, h. xiv, p. MC.
Bossuet lui-même le dit expressément : « Mon âme, âme raison- « nable, mais dont ta raison est si foible, pourquoi veux-tu être, et
« que Dieu ne soit pas? Hélas ! vaux-tu mieux que Dieu? Faut-il
« que tu sois, et que la certitude, la compréhension, la pleine connois- « sance de la vérité ne soit pas? » Elev. à Dieu, t. I, p. 8.
** Il y a longtemps qu'on a reconnu ce vice de la philosophie cartésienne, et des protestants même ont démontré que Y évidence ne peut pas être le fondement de la certitude. Nous ne citerons que Stillingfleet. « Là plus grande évidence, dit-il, qu'on puisse acquérir de l'cxis- « tence dçs choses, doit être ou le jugement des sens, ou une percep- « tion claire et distincte de l'esprit : or, ni l'un ni l'autre ne peut pro- « duire, dans l'ordre naturel, une certitude infaillible. » Après en avoir donné la preuve, il ajoute : « A moins donc que je ne sache qu'il y a un Dieu, je ne puis être assuré de rien connoître d'une manière certaine. « Or, Dieu, être infini, ne pouvant être compris, nous devons « avouer l'existence de quelque chose incompréhensible, avant de pouce voir parvenir à connoître aucune chose certainement. D'où il suit « que ceux qui refusent de croire qu'une chose soit vraie parce qu'elle
KN MATltiKE DE RELIGION. ^>1!)
Écoulons encore un de ses disciples : « En se renferu iiuiiil, dil Nicole, dans son esprit seul, et en considé- « rant ce qui s'y passe, on y trouvera une infinité de m connoissances claires, et dont il est impossible de dou- « ter... »
« Je crois que la certitude et l'évidence de la connois- « sance humaine, dans les choses naturelles*, dépend de « ce principe :
« Tout ce qui est contenu dans ridée claire et distincte « d'une chose , se peut affirmer avec vérité de cette « chose.
« Et on ne peut contester ce principe sans détruire
« toute l'évidence de la connoissance humaine, et établir « un pyrrhonisme ridicule. Car nous ne pouvons juger des « choses que par les idées que nous en avons l, etc. »
En posant le même principe, , Descartes dit : « Il me semble que je puis établir pour régie générale, etc. » Nicole ne parle pas avec moins de réserve que son maître. Je crois, c'est son expression : il ne va pas plus loin. Et cïst comme s'ils disoient l'un et l'autre : Je crois, il me ■semble que je suis certain. Observez en outre que leur
- est au-dessus de leur compréhension, doivent nier le fondement de « toute certitude, lequel suppose, comme nous l'avons prouvé, qu'il i existe quelque chose d'infini, ou au-dessus de noire capacité de com-
< prendre Ainsi l'acte de foictl'nfctodà connoissance ont le meule
fondement; savoir: la supposition qu'il y a un Dieu, et qu'il ne souffrira pas que nous soyons trompés en des choses qu'il nous a lui— t même révélées. » Origines sacrse , vol. I, book II, ch; vm, p. 26'2, 164, 265. Ed. d'Oxford, 1797.
Pourquoi, dans les choses naturelles, est-ce que la certitude n'est pas une comme la vérité ? et qu'y a-t-il de plus naturel que la vraie religion, et que l'existence de l'Etre de qui tous les autres êtres tiennent leur existence et leur nature propre? Ce mol de nature a tout brouillé en métaphysique, en religion, et en politique. 1 Logique dv Vort Royal.. TY" part., eh. t cl vi.
raisonnement se réduit à ceci : Je cherche si j'ai un moyen certain déjuger de la vérité des choses; or je ne puis juger des choses que par les idées que j'en ai ; donc mes idées sont conformes à la vérité des choses. 11 faut, ajoute Nicole, admettre ce principe, ou être pyrrhonien; c'est-à-dire qu'il faut affirmer que nos idées sont vraies, ou convenir qu'elles sont douteuses. A cela nous n'hésiterons point à répondre comme Nicole : Je le crois.
On vient d'entendre le cartésien; veut-on entendre le philosophe dégagé de l'esprit de système? « L'homme est « si éloigné de connoîlre la vérité, qu'il en ignore même les « marques et les caractères. Il ne se forme souvent que « des idées confuses , des termes d'évidence et de certiu tude, et c'est ce qui fait qu'il les applique au hasard à a toutes les vaines lueurs dont il est frappé. l. »
Ne trouvez-vous pas que ces réflexions s'accordent merveilleusement avec la philosophie de Descartes, enseignée par Nicole dans Y Art de penser *? Comprenez, si vous pouvez, comment l'homme, qui est si éloigné de connaître la vérité qu'il en ignore même les marques et les caractères, trouve néanmoins en lui-même, et dans ses propres idées, une marque certaine de la vérité.
Ces sortes de contradictions auxquelles les meilleurs
1 Nicole, Traité de la foible«se de l'homme, ch. ix. Amobiu's (lib. I cl II), Laetantius (Instit., lib. III, cap. i), Augustinus (de morib. eccl. cath., cap. i). « Hominem dixernnt animal esse informe atque excum, nihil habens comprehensi, nihil certi ; caligare ejus mentent, titubàre, et circumj'usam nocte vitiorum ac humanilalis cognoscere veritalem nonposse; neeper philosophai m quidem haberiposse quicquam explorait. » Alnetaïue quicsl. lib. I, cap. ir, n. vi, p. 50.
* Lue philosophie antinalurellc a dû tout réduire en art, et la pennée même, qui est la nature de l'homme intelligent. Je m'étonne qu'après leur livre sur Yart de penser, ces philosophes n'en aient pas (ail un sur Vart d'être.
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esprits échappent moins que d'autres, lorsqu'ils sont prévenus en faveur de quelque fausse opinion, ne doivent pas lear être reprochées trop sévèrement. On n'y doit voir que l'ascendant de la vérité qui les entraîne, et rien n'ajoute plus à son éclat que cette espèce de force toute-puissante avec laquelle elle se fait jour à travers les préjugés. Ainsi ce môme Nicole qui, selon la philosophie de son temps, met dans l'homme individuel le principe de certitude, ne laisse pas de faire observer, lorsqu'il parle comme moraliste, cette grande loi de notre nature, plus ou moins méconnue par tous les philosophes : « Notre jugement, qui « est toujours foihle et timide quand il est tout seul, se « rassure quand il se voit appuyé de celui d'autrui i. »
Que si l'on veut une nouvelle preuve de l'impuissance où l'on est d'arriver à la certitude parles principes de la philosophie enseignée depuis Descartes dans l'école, voici ce qu'écrivoit Euler, un de ses plus illustres défenseurs : « Je « souhaiterois pouvoir fournir à Votre Altesse les armes a nécessaires pour combattre les idéalistes et les égoïstes, « et démontrer qu'il existe une liaison réelle entre nos « sensations et les objets mêmes quelles représentent*; « mais plus j'y pense, plus je dois avouer mon insuffi- « sance.... Il est aussi difficile de disputer avec les idéa- « listes, et il est même impossible de convaincre de l'exis- « tence des corps un homme qui s'obstine à la nier2. »
1 Essais, t. II, p. 42. Bourdaloue, exprimant en d'autres termes la même pensée, « Demandons à Dieu, dit-il, un esprit docile; c'est le caractère des esprits fermes et solides. » Pensées, 1. 1, p. 263. Edit. de Paris, 1802.
* Il aurait pu en dire autant de la liaison des idées purement spirituelles avec leurs objets. C'est précisément la même question et la même difficulté.
2 lettres h une princesse d'Allemagne, t II, p. 74, Sdift. de 1788.
Il seroit, je crois, superflu de citer d'autres philosophes de l'école cartésienne. On vient d'entendre les chefs. 11 ne reste plus qu'à examiner leur doctrine en elle-même, pour en montrer l'insuffisance et les graves inconvénients.