CHAPITRE IX
Ranger de la philosophie, qui place pans la raison de l'homme individuel le principe de f.ertitcdk.
On vient de voir que les philosophes qui , toute foi mise à part, comme s'exprime Pascal, cherchent, dans leur raison seule, une première vérité certaine pour servir de hase à l'édifice de leurs connoissances, ne peuvent pas même, de leur aveu, parvenir à la certitude de leur existence; et qu'en ne voulant rien admettre sans preuve rationnelle, ils se mettent dans l'impuissance absolue de rien prouver. Ce seroit déjà certes assez, pour abandonner une philosophie tellement sceptique par son essence, que quiconque la suivroit rigoureusement x douleroit de son être même * ; une philosophie si opposée à la nature de l'hom-
Parce qu'avec cette philosophie on étoit croyant sous Louis XIV, il ne faut pas s'imaginer qu'elle soit étrangère au scepticisme moderne. On ne tire pas d'abord toutes les conséquences d'un principe, surtout quand il est très-général, it que ses conséquences sont opposées à une foi reçue auparavant. C'est ce qui explique comment les protestants
22$ DEFENSE DE ï. ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
me, qu'il lui faudrait, pour être conséquent, renoncer à toute croyance ; en sorte que soit qu'il affirme, soit qu'il nie, soit qu'il parle, soit qu'il agisse, il contredit ouvertement les maximes qui doivent, à ce qu'il prétend, régler sa raison. Ce n'est pas tout, cependant, et Ton n'auroit qu'une idée très-imparfaite du danger de cette philosophie, si l'on n'observoit pas qu'elle renferme encore un autre principe d'erreur et de scepticisme, plus funeste même que le premier, parce qu'il flatte davantage l'orgueil et l'esprit d'indépendance.
Montrons d'abord en quoi consiste ce principe de scepticisme; nous ferons voir ensuite comment il devient une cause d'erreur.
Supposons que les dogmatistes soient enfin parvenus à trouver cette première vérité certaine qu'ils cherchent, ou que, ne pouvant réussir à s'assurer de sa certitude, ils conviennent d'admettre sans preuves certains axiomes ou certaines notions pour servir de bases à leurs raisonnements ; ils ne sont guère avancés pour cela : car, à moins de soutenir qu'il est impossible que l'homme se trompe dans l'usage qu'il fait de sa raison, ce qui seroit dire que
conservèrent une parlie des croyances chrétiennes, qui néanmoins ont toujours été s'affoiblissant parmi eux. Une personne très-respectable, encore vivante, nous a raconté que, dans sa jeunesse, elle avoit eu des liaisons avec Diderot, dont elle admirait alors la philosophie. Un jour elle lui dit : « Monsieur Diderot, vous et vos amis vous devez être bien (( contents du progrès que font vos doctrines. — Contents, monsieur ! « étonnés , répondit l'encyclopédiste. Quand nous avons commencé, « nous n'avions d'autre dessein que d'argumenter comme on arguai mente dans l'école. On disoit, cela est prouvé; nous avons dit, exact, minons, et cela est devenu ce que vous voyez. » Que Diderot fût sincère on non, ses paroles n'en sont pas moins remarquables; car s il n'a pas dit ce qu'il vouloit faire, il a dit certainement ce qu'il a fait. Il a cherché, par la méthode philosophique, la vérité de toutes choses; et cela est devenu ce que nous voyons.
les contradictoires sont également vrais, ou détruire par une autre voie toute vérité et toute certitude , il faut qu'ils donnent à chaque homme une règle infaillible de ses jugements, ou un moyen certain de reconnoitre s'ils ont bien ou mal appliqué le principe d'où l'on est convenu de partir : autrement l'on ne pourroit encore rien affirmer raisonnablement, puisqu'on n'auroit aucune assurance d'avoir bien raisonné. Voyons donc si les philosophes dont nous parlons donnent cette règle, s'ils la donnent comme infaillible, et s'ils sont d'accord entre eux sur cela.
Pour commencer par Descartes, on a vu qu'après s'être entièrement isolé de tous les autres êtres intelligents, la première chose dont il tâche de s'assurer est son existence, et que sa première proposition est celle-ci : Je pense, donc je suis. On a vu encore que, de son aveu, celte proposition seroit incertaine, si Dieu n'existoit pas, ou s'il pouvoit être trompeur. Sa certitude dépend encore de celle des idées qu'elle renferme, et que Descartes n'essaye pas de prouver. « Lorsque j'ai dit (ce sont ses paroles) « que cette proposition, je pense, donc je suis, est la pre- « -mière et la plus certaine qui se présente à celui qui con- « duit ses pensées par ordre ; je n'ai pas pour cela nié « qu'il ne fallût savoir auparavant ce que c'est que pensée, « certitude, existence, et que pour penser il faut être, et « autres choses semblables; mais, à cause que ce sont des « notions si simples que d elles-mêmes elles ne nous font i avoir la connoissance d'aucune chose qui existe, je n'ai, « pas jugé qu'elles dussent être mises ici en compte1. »
Pour que la fameuse proposition de Descartes soit certaine, c'est-à-dire pour qu'il soit assuré de son existence, il est donc obligé de supposer trois choses :
1 Les principes de la philosophie de R. Descaries, traduit en IV: çois par un de ses amis, n. x, p. 8.
i° Que Dieu existe, et qu'il ne peut ni ne veut le tromper;
2- Que toutes ses premières notions sont vraies, ce qui est précisément la question ;
ô0 Enfin son existence même , puisque pour penser il faut être, et que par conséquent dire je pense, c'est affirmer qu'on est.
Toute cette philosophie n'est donc qu'une éternelle complication de cercles vicieux. Mais venons à la règle générale que Descartes déduit de son premier principe, et qui est, selon lui, le critérium ou la marque de la vérité : Tout ce que je perçois clairement et distinctement est vrai. Leihnitz observe avec raison quelle a besoin d'une nouvelle marque pour faire discerner ce qui est clair et distinct l ; car jamais les hommes ne se trompent que parce qu'ils croient avoir une perception claire et distincte de ce qu'ils pensent; autrement ce ne seroit plus l'erreur, ce seroit le doute , vu que V essence de la méprise consiste à la méconnoltre 2. Comment donc saurons-nous que nous nous méprenons? Comment discernerons-nous avec certitude nos perceptions véritablement claires et distinctes de celles que nous croyons faussement avoir ces caractères? Qu'est-ce que distinct? Qu'est-ce que clair*! Descartes nous l'apprendra-t-il? « La connoissance sur la- (f quelle on veut établir un jugement indubitable, doit être, « dit-il, non-seulement claire, mais aussi distincte.. J'ap- « pelle claire celle qui est présente et manifeste a un esprit « attentif; de môme que nous disons voir clairement les « objets, lorsque étant présents ils agissent assez, fort, et « que nos yeux sont disposés à les regarder : et distincte, « celle qui est tellement précise et différente de toutes les
1 Remarques sur le livre de V Origine du mol. Oper. theolog.. t. I, 11.458.
- Pa-cal.
« autres, qu'elle ne comprend en soi que ce qui paroît « manifestement à celui qui la considère comme il faut1. »
Si Descartes avoit dit : J'appelle clair ce qui est clair et distinct ce qui est distinct, il se seroit exprimé un peu plus clairement et distinctement. Quelle pitié de voir un si grand génie contraint, par un système faux, de balbutier des paroles sans aucun sens, et s'enfoncer de plus en plus dans l'obscurité, pour avoir voulu trouver en lui-même la lumière !
• Nous ne sommes pas au bout, et sa règle a bien d'autres inconvénients. Au fond, puisqu'il ne peut donner aucune marque certaine pour discerner ce qui est réellement clair et distinct, son critérium se réduit à ceci : Tout ce dont il nous est impossible de douter, ou tout ce que nous croyons fortement être vrai, est vrai; et par conséquent, tout ce que nous croyons fortement être faux, est faux.
Ecoulons maintenant Pascal. Après avoir parlé de certaines vérités qui sont les fondements et les principes de la géométrie, il ajoute : « Il n'y a point de connoissance na- « lurelle dans l'homme qui précède celle-là et qui les sur- *« passe en clarté. Néanmoins, afin qu'il y ait exemple de « tout, on trouve des esprits excellents en toutes autres « choses, que ces infinités choquent et qui ne peuvent, en « aucune sorte, y consentir 2. »
Voilà donc des esprits excellents, pour qui la géométrie n'est pas vraie, et qui ne doivent pas y croire , selon la règle de Descartes. Mais c'est peu de chose encore, près de ce qu'il dit lui-même ; car il avoue qu'il y a des personnes qui, en toute leur vie, n'aperçoivent rien comme il faut pour en bien juger'0; par conséquent des personnes qui , en toute leur vie, ne pourront jamais être certaines
1 Les Principes de la philosophie, n. xi.v. j>. rȔ.
- Pensées de Pascal, t. I, p. 155.
'" Les Principes de la philosophie, n. xi.v, p. 7>1.
de rien. Comment Descaries ne s'est-il pas aperçu que cet aveu détruit complètement sa règle et toute sa philosophie de l'homme isolé? Car qui nous assure que nous ne sommes pas une de ces personnes, qui , en toute leur vie, n'aperçoivent rien comme il faut pour en bien juger? Toutes les raisons prises en nous-mêmes par lesquelles nous pourrions nous persuader le contraire ne prouvent absolument rien, puisqu'il faudroit auparavant que nous fussions sûrs que nous apercevons quelque chose comme il faut pour en bien juger. Ainsi, nous tombons de nouveau, et par la règle même de Descartes, dans le scepticisme absolu.
Nous avons montré qu'elle se réduit à cet axiome : Tout ce que je crois fortement être vrai, est vrai. Mais quelle croyance plus forte que celle des fous, sur le point de leur folie *? Outre les autres motifs qui peuvent rendre incertaine la croyance la plus invincible, elle ne prouve donc nullement la vérité de ce qu'on croit, à moins d'être sûr qu'on n'est pas fou. Or, quelle preuve chacun de nous a-t-il qu'il n'est pas fou, si ce n'est le témoignage des autres hommes ; l'impuissance de reconnoître qu'on est fou étant précisément le caractère de la folie?
La marque de la vérité que donne Descaries, ou sa règle générale, est donc :
1° Incertaine, puisqu'il ne la prouve pas ; 2° Insuffisante , puisqu'elle a besoin d'une nouvelle marque;
r>° Fausse, puisqu'elle tend à consacrer tous les rêves de la folie, et même toutes les illusions de l'erreur ; car, plus l'erreur seroit profonde, plus elle auroit le caractère de la vérité, confondue, selon cette règle, avec l'erreur invincible.
* I.cs fënaliques, en général tous les hommes animés d'une violente passion", sont à cet égard dans le même cas que les fous.
Malebranehe ne s'éloigne pas, sur ce point, de Descartes. Il pense comme lui que le sentiment intérieur de l'évi- • dence doit être la règle de nos jugements; et voici en conséquence le principe qu'il établit: « On ne doit jamais « donner de consentement entier, qu'aux propositions qui « paraissent si évidemment vraies, qiC on ne puisse le leur « refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches i secrets de la raison; c'est-à-dire sans que l'on connoisse « clairement qu'on feroit mauvais usage de sa liberté, si « l'on ne vouloir, pas consentir, ou si l'on vouloit étendre « son pouvoir sur des choses sur lesquelles elle n'en a « plus1. »
Essayez de réduire ces paroles de Malebranche à une proposition précise, vous ne trouverez que ceci : « Vou- « lez-vous éviter l'erreur, ne consentez jamais qu'à la i vérité. C'est ce qui vous paroît évidemment vrai. » Toujours la même incertitude, la môme insuffisance, la même fausseté.
Après avoir avoué « que celui qui fourniroit un autre « critérium auroit trouvé quelque chose de fort utile au « genre humain, » Leibnitz dit : « J'ai taché d'expliquer « ce critérium dans un petit discours sur la vérité et sur «les idées, publié en 1684; et quoique je ne me vante <( point d'y avoir donné une nouvelle découverte, j'espère « avoir développé des choses qui n'étoient connues que « confusément. Je distingue entre les vérités de fait et les « vérités de raison. Les vérités de fait ne peuvent être véri- « fiées que par leur confrontation avec les vérités de raison, « et par leur réduction aux perceptions immédiates qui « sont en nous, et dont saint Augustin et M. Descartes ont «< fort bien reconnu qu'on ne sauroit douter ; c'est-à-dire « que nous pensons, et même que nous pensons telles ou
1 Hcchenhe de la vérité, lit. T, ch n, n. iv, t. I, p. 20.
« telles choses. Mais pour juger si nos apparitions inw ternes ont quelque réalité dans les choses, et pour passer « des pensées aux objets, mon sentiment est qu'il faut « considérer si nos perceptions sont bien liées entre elles « et avec d'autres que nous avons eues ; en sorte que les « vérités mathématiques et autres vérités de raison y « aient lieu ; en ce cas, on doit les tenir pour réelles, et je « crois que c'est l'unique moyen de les distinguer des ima- « gïnations, des songes et des visions. Ainsi la vérité des « choses hors de nous ne sauroit être reconnue que par la « liaison des phénomènes. Le critérium des vérités de « raison, ou qui viennent des conceptions, consiste dans fl un usage exact des règles de la logique '. »
Pour ce qui est de la certitude des vérités de fait, Leibnitz suppose, sans aucunes preuves, que nous ne pouvons pas rêver pendant soixante ans comme nous rêvons pendant quelques heures, et que des imaginations, des songes^ ne sauroient être liés entre eux comme des perceptions réelles. De plus, il ne nous donne aucune règle infaillible au moyen de laquelle nous puissions nous assurer pleinement qu'en effet nos perceptions sont bien liées entre elles et avec d'antres que nous avons eues, en sorte que les vérités de mathématiques et autres vérités de raison y aient lieu. Et quant à ces vérités de raison, de la certitude desquelles dépend la certitude des vérités de fait, Leibnitz suppose encore, et toujours sans preuves, que nos premières notions, ou nos perceptions immédiates sont vraies, ainsi que les règles de la logique, et il n'essaye même pas de nous apprendre comment nous serons certains que nous en avons fait un usage exact.
Notez en outre que dans l'ouvrage même où il veut que
1 Remarques sur le livre de l'Origine du mal. Oprr. theoloy., t. f. p. 438 et 4'»9. ,
la certitude repose sur le raisonnement, on lit ces paroles : « Une impression, forte et souvent répétée, peut <( changer considérablement nos organes, notre imagina- « lion, notre mémoire, et même notre raisonnement1. »
Au reste, pour ne pas choquer trop ouvertement les autres philosophes, il auroit dû nous dire de quelle logique il entend parler. Quant à celle de l'École, les auteurs de Y Art de penser nous préviennent ingénument qu'il y a sujet de douter si elle est aussi utile qu'on l'imagine* ; ce qui n'indique pas, ce semble, qu'ils fussent disposés à la reconnoitre pour le critérium des vérités de raison ; et cette répugnance ne leur est pas particulière, car, au jugement de Malebranche, les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de l'esprit que pour l'augmenter7'.
Bacon s'accorde en cela parfaitement avec Malebranche.
1 Remarques sur le livre de l'Origine du mal. Oper. theoloy., p. 70. K.lit.in-12. Londres, 1720.
- Logique de Port-Uoyal, IIIe pari. : Du raisonnement. Tertullien éloit si loin de croire à l'utilité dé la dialectique inventée par Aristote qu'il la re&ardoit au contraire comme destructive de toule raison et de toute vérité. MiseruM Aristote le m ! qui illis dialecticam instituit, artifîcem struendi et destruendi, versipellem in sententiis , coactam in conjecturis, duram in argumenlis, operariam contenlionum, molestam eliam sibi ipsi, omnia retractantem, ni quid omnino tractaverit. (De Rncscript. adv. liœretic , cap. vu.) S. Ambroise assure que les Ariens puisèrent leur doctrine dans Aristote, et que sa dialectique étoit le moyen le plus puissant dont ils se servoient pour répandre le venin de l'hérésie. Sic enim Arianos in perfidiam misse cognoscimus, dum Christi generationem putant usu hujus sœculi colligendam , reliquerunt apostolum, sequuntur Aristotelem. (In Psaltn. cxvm.) Omnem venenorum suorum vint Ariani in dialecticû disputatione constituant. (De fide, lib. I, cap. ni.) Concluons avec le mémo Père, que « ce n'est « pas par la dialectique qu'il a plu à Dieu de sauver son peuple. » Non in dialecticû complacuil Deo salvum facere populum suum. (Ibid.)
s Recherche de la vérité, liv. III, pari. I, ch. m, n. iv, t. II, p. %V.
(( Dans la logique ordinaire, dit-il, on ne traite guère que du « syllogisme... Pour nous, nous rejetons la démonstration « par le syllogisme, parce qu'elle est pleine de confusion, et « qu'elle laisse, pour ainsi dire, la nature échapper de nos « mains. Car, quoique personne ne puisse douter que les « choses qui conviennent avec un moyen terme, convien. « nent entre elles (ce qui est d'une certitude presque ma- « thématique) : néanmoins il y a cette cause d'erreur, que le « syllogisme se compose de propositions, les propositions « de mots, et les mots sont les signes des notions. C'est « pourquoi si les notions même de l'esprit (qui sont comme « l'âme des mots, et la base de tout cet édifice) sont mal et « témérairement abstraites des choses, si elles sont vagues, « si elles ne sont ni assez définies, ni assez circonscrites, « enfin si elles sont vicieuses de quelque manière que ce « soit, tout s'écroule. Nous rejetons donc le syllogisme; « non-seulement quant aux principes, ce que tout le monde « fait, mais encore quant aux propositions médiates qu'il « en tire et qu'il enfante comme il peut;... et nous le lais- « sons, ainsi que les autres démonstrations de même « sorte, si fameuses et si vantées, exercer sa juridiction « dans les arts populaires, et qui dépendent de l'opinion *. »
xl In logicà vulgari opéra ferè universa circa syllogismum consumi-
tur At nos demonstrationem per syllogismum rejicimus, quôd con-
fusiùs agat, et naturam emittat è manibus. Tamelsi enim nemini dubium esset possit. quin, quac in medio termino conveniunt, ea et inter se conveniant (quod est mathematicoo cujusdam certitudinis); nihilominùs hoc subest fraudis, quod syllogismus ex propositionibus constet, propositiones ex verbis, verba autem notionum tesserœ et signa sint. Itaque si notiones ipsoo mentis (quao \erborum quasi anima sunt, et totius bujusmodi structura ac fabricœ basis ) malè ac temerè à rébus abstractœ, et vagœ, nec salis delinitai et circumscriptae, deniquè multis modis vitiosaî fuerint, omnia ruunt. Rejicimus igilur syllogismum; neque id solum quoad principia (ad quai nec illi eam adhibent), sed ctiam quoad propositiones médias ; quas educit sane atque parturit utcumque
Nous croyons que Bacon exagère les inconvénients de la logique reçue. Mais au moins Descaries la défendra contre des préventions si fâcheuses. On va en juger; voici ce qu'il dit : « La logique de l'Ecole n'est, à proprement parti 1er, qu'une dialectique qui enseigne les moyens de faire «< entendre à autrui les choses qu'on sait, ou même aussi « de dire sans jugement plusieurs ehoses touchant celles « qu'on ne sait pas ; et ainsi elle corrompt le bon sens « plutôt qu'elle ne l'augmente l. » '
Leibnitz, Descartes, illustres philosophes, dans quelles perplexités vous me jetez ! Je cherche lin critérium, une marque certaine de la vérité, une règle infaillible pour réassurer que je la possède : l'un de vous me dit : « Ce « critérium consiste dans un usage exact des règles de la « logique; et l'autre m'assure que celte logique n'est propre qu'à corrompre le bon sens. Qui croirai-je de vous deux? que ferai-je? Si j'ai recours à la logique, je renonce au bon sens, dit l'un; si je refuse son secours, je renonce à la vérité, dit l'autre. Bêlas! dans cette alternative, le plus sage ne seroit-il point de renoncer à la philosophie?
Quoiqu'il soit clair que Leibnitz parle de la logique de l'Ecole, si néanmoins l'on veut prendre ce mot dans un sens plus général, sans le limiter à aucune méthode particulière de raisonnement, cela ne diminuera pas beaucoup noire embarras. En effet, de quoi s'agit-il? de savoir comment l'homme, considéré individuellement, peut s'assurer de la vérité et se préserver de Kerreur; de trouver un fondement certain de nos connoissances, et une règle infaillible de nos jugements. Or, que dit Leibnitz? « Supposez
syllogUmus Quamvis igitur relinquanius syllogismo et hujusmodi
demonstrationibus famosis et jactatis, jurisdiclionem in artes populares et opinabiles, etc. Novum organnm scientiarum; Distrib. oper.,\>. Set G . 1 les Principes de la philosophie de ïïené Descartes, préface.
25i DEFENSE DE L'ESSAI SUR L'LNDIFFERENCE
i< que vos idées premières, vos perceptions immédiates « sont vraies, voilà le fondement de vos connoissances, h raisonnez bien sur ces perceptions, voilà la règle de vos & jugements. » Et c'est comme s'il disoit : « Vous cherchez <( la certitude que vos notions premières ne sont pas faus- « ses, supposez qu'elles soient vraies ; vous cherchez un « moyen sûr d'empêcher que votre raison ne s'égare, ne 4 vous trompez jamais. » J'avoue que cette règle est infaillible ; mais je ne Vois pas clairement et distinctement en quoi elle me servira pour discerner avec certitude les cas où je me trompe de ceux où je ne me trompe point. Voilà toute la question, et elle reste entière, même après les efforts que Descartes, Malebranche et Eeibnitz ont fait pour la résoudre.
D'Aguesseau n'est pas plus heureux. « Je sens comme « vous et comme Horace, écrivoit-il à l'un de ses amis, « que maxima pars hominum decipitur specie recti, et il « pourroit dire aussi bien specie veri. Il n'y a point « d'homme qui n'en ait fait de tristes expériences, sans « être obligé de recourir à des exemples. Mais nos mé- « prises ou nos erreurs, toujours fondées sur un défaut « d'attention suffisante et méthodique, n'empêchent pas « qu'il ne soit toujours vrai que l'évidence parfaite ne « sauroit nous tromper*; il faut toujours distinguer en u cette matière la majeure et la mineure du raisonnement.
Entend-on, comme il le semble, par évidence parfaite, une perception conforme à son objet où à la vérité ? Alors il est aussi certain que f évidence parfaite ne sauroit nous tromper, qu'il est certain que la vérité ne sauroit être fausse. Mais cela ne fait rien à la question, qui est précisément de savoir s'il existe une semblable évidence , et comment on la reconnoîl avec certitude. Entend-on par évidence par faite une perception telle que, dans aucune position et dans aucun cas, on ne puisse s'empêcher d'y acquiescer? La question alors est de savoir, 1° si cette impuissance de ne pas acquiescer est une preuve certaine
u L'évidence véritable ne sauroit nous induire en erreur; « voilà la majeure, dont les preuves paraissent incontes- « tables; or, je vois clairement et évidemment telle et telle « proposition, voilà la mineure; et c'est la seule sur la- « quelle nos doutes* peuvent tomber ; mais cette mineure, i souvent discutable, ne regarde que le fait actuel de l'é- « vidence dans une découverte particulière. Le droit de a l'évidence en général, si je puis parler ainsi, subsiste « dans son entier. Malheur à celui qui l'applique mal, et « qui se hâte de dire qu'il voit, quand il ne voit pas enii core. L évidence n 'est le caractère certain de la vérité, « qu'autant qu'il est évident qu'on a pris toutes les précau- « tions possibles pour chercher l'évidence par l'évidence « même, c'est-à-dire que X évidence des moyens doit pro- « duire l'évidence de la fin et de la conclusion qui en ré- « suite '. »
De tout ce discours, ce qu'on peut conclure, c'est, qu'ainsi que Descartes, d'Aguesseau attache la certitude à l'évidence ou aux perceptions claires et distinctes ; mais de telle sorte néanmoins que, pourreconnoître la véritable évidence, une autre évidence est nécessaire. En d'autres termes, pour être certain d'une chose, il faut auparavant être certain d'une autre chose. Ce n'est .pas résoudre la difficulté, c'est la reculer. Car, comment nous iissurons-nous de la certitude de cette autre chose? D'Aguesseau fait 'ici précisément comme ces Indiens qui, ne comprenant point que la terre se soutienne sans appui dans l'espace, imaginent qu'elle est portée par un éléphant, et l'éléphant par une tortue, et puis ne s'embarrassent pas de ce qui porte la tortue elle-même.
«pie la perception est conforme à la vérité ; 2° s'il y a un moyen de s'assurer avec certitude (pue, dans aucune position et dans aucun cas. ou ne pourroit s'empêcher d'y acquiescer.
1 Œuvre* du chancelier d'Affuesuau, i. NU. p. 220 et 227.
i>".0 DÉFENSE DE L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE
Il est à remarquer, au reste, que malgré touîes ces règles de certitude inventées par les philosophes, la nature les force sans cesse de recourir à une règle plus générale, plus sûre, et dont ils tachent vainement de s'affranchir, en un mot, à l'autorité. Leibnitz reconnoit qu'il faut un juge de controverse en mathématique aussi bienqiien théologie* ; et Descartes lui-même , voulant prouver que ses principes sont clairs, se fonde, en premier lieu, sur ce qu'il lui est impossible d'en douter, preuve qui ne prouve rien, comme on l'a vu; il ajoute ensuite : « La seconde « raison qui prouve la clarté des principes, est qu'ils ont « été connus de tout temps, et même reçus pour vrais et « indubitables par tous les hommes '. »
En résumé, nous avons fait voir que la philosophie dogmatiste ne donne à l'homme aucune règle infaillible de ses jugements ; d'où il suit qu'il ne peut jamais être .certain de leur vérité, ni 'dès lors rien affirmer, sans se mettre par là même en contradiction avec une philosophie qui n'admet comme vrai que ce qui est démontré à la raison. Tout cartésien est donc ou sceptique ou inconséquent. Il reste à faire voir comment ce principe de scepticisme devient une cause d'erreur.
Le doute est pénible à l'homme, et si opposé à sa nature, qu'il n'y eut jamais, comme l'observe Pascal, de pyrrhonien effectif et parfait. Il a beau s'armer contre
C'est dans une lettre adressée au savant Molanus, que Leibnitz fait cet aveu. Voici le passage entier : « Je croyois fermement, monsieur, « que ma dernière lettre seroit capable de faire voir à M. Eckardns, « en quoi consiste 1 imperfection de ta méthode dont il s'est servi. Mais « j'ai appris plusieurs choses par cette dispute, et entre autres celle- « ci que je ne croyois pas : c'est qu'il faut un juge de controverse en « mathématiques aussi bien qu'en théologie. » Oper., t. III, p. OW. Edit. Dutens.
1 Les Principes de ta philosophie etc. Préface.
ES MATIERE DE UELllilUN. 237
toutes les croyances, elles le subjuguent malgré lui, et son intelligence, qui s'éteindroit s'il pouvoit arriver à un doute universel, se conserve par la foi; foi naturelle, foi indestructible, qui triomphe de tous les efforts d'une raison égarée par l'orgueil.
Mais cet orgueil, qui cède si difficilement l'empire, veut au moins que, forcé de croire, l'homme demeure juge de la vérité ; et il n'est point de philosophie qui ne suppose que chaque esprit se suffit à soi-même, et doit trouver en soi la régie du vrai. Abandonné dès lors à ses ténèbres et à sa foiblesse, sans que nul ait le droit de le redresser, il se contemple et s'admire dans sa triste indépendance. Sans guide comme sans maître, il s'avance dans les régions intellectuelles, prononçant en dernier ressort sur tout ce qu'il rencontre, et se créant à lui-môme les lois qui le doivent régir, ou plutôt ne reconnoissant de loi, de certitude, de vérité, que ses pensées du moment et ses fugitives1 perceptions.
Considérez de quelle manière Terreur liait et se conserve. Qu'est-elle d'abord? Le jugement d'un homme qui croit en soi; l'acquiescement de l'esprit à ce qui paroît vrai, sans s'être assuré qu'il paroit également vrai à d'autres esprits. Qu'est-elle ensuite, quand l'opposition devroil au moins produire une juste et salutaire défiance? L'obstination à eu croire sa raison, de préférence à une raison plus générale. 11 n'existeroit nulle erreur dans le monde, si, toujours persuadé de la foiblesse de son jugement, l'homme n'acquiesçoit jamais complètement à son seul témoignage, et ne refusoit point de rectifier ses pensées sur celles d'autrui, avec une confiance proportionnée à l'autorité qui les contredit.
Les fausses opinions, les fausses religions ne se sont établies et perpétuées que par une semblable révolte contre l'autorité générale ; que parce qu'un homme premièrement
m J > E ¥ e n se 1 » j ; i; e s s a i s i k i ' i fi i> i F f e h e n c é
et ensuite d'aulres hommes, ont préféré leur raison particulière à la raison de tons, à la raison du genre humain dans les choses humaines, et à la raison de Dieu dans les choses divines. Qu'est-ce qu'un hérétique? C'est un homme qui se sépare de la société chrétienne, de l'Église, et renonce à la foi commune *. Qu'est-ce qu'un déiste, un athée? C'est un homme qui se sépare de la société humaine, et renonce au sens commun. Mais si chacun de ces hommes a en soi une régie infaillible de ses jugements, si vous leur dites que c'est leur raison particulière qui doit déterminer leurs croyances, de quel droit prélendrez-vous qu'ils ont mal jugé? de quel droit les condamnerez-vous? de quel droit exigerez-vous qu'ils soumettent leur raison à d'autres raisons qui ne sont pas plus infaillibles que la leur? Soyez au moins conséquents : ou ils sont juges de la vérité, ou ils ne le sont point; s'ils sont juges de la vérité au môme titre que vous et que tout autre homme, ni vous ni aucun autre homme ne peut leur faire une obligation de déférer à son jugement ; s'ils ne sont pas juges de la vérité en dernier ressort, dites-le donc nettement, et renoncez à voire philosophie individuelle, pour revenir à la philosophie du genre humain, au sens commun.
La règle des cartésiens étant admise, nul n'a le droit de dire absolument : Ceci est vrai, cela est faux; mais seulement, ceci est vrai, cela est faux pour moi ; car un autre peut très-bien juger faux ce que nous jugeons vrai, et ré* ciproquement. Or, en ce cas, il n'y a pas de motif pour que mon jugement prévale sur celui d'autrui, ni celui
J): Qu'appulez-vous des k&ésics?
/.'. De mauvaises doctrines ou l'on préfète Opiniâtrement de> raisonnements humains à ce que Dieu a révélé; et son sens particuliei au jugement de l'Église. Bossuet. Catéchisme de Meaux, leron XIV, art. iv.
BH MATIERE DE RELIGION. SKSfl
d autrui sur Le mien,; il n'y en a pas non plus qui doivent m'empêehcr d'affirmer comme vrai ce qui me paroît vrai, dès qu'on ne. reconnoit point de tribunal au-dessus de la raison particulière. J'affirmerai donc, si je suis conséquent, la vérité de mon jugement; un autre affirmera de même la vérité du jugement contraire, et l'on aura autant de vérités que de têtes : c'est-à-dire qu'en toutes choses, tout sera vrai et tout sera faux, comme tout est faux et tout est vrai eu religion, pour les hérétiques, qui, rejetant l'autorité de l'Église, ne reconnoissent d'autre règle que leur raison, ou l'Ecriture interprétée par leur raison.
Si. pour sortir de cet efnbarras, on a recours au consentement commun, ou à l'autorité de la raison humaine, de deux choses l'une, ou on restera personnellement juge de ce qu'elle prononce, et alors on retombe dans les mêmes inconvénients; ou il faudra obéira ses décisions et croire, sur son témoignage, que l'on perçoive clairement ou non ; et alors c'est abandonner entièrement la philosophie car-, tésienne.
Voulez-vous, au contraire, la suivre rigoureusement; l'adopter tout entière avec ses principes et ses conséquences, d'abord il vous sera impossible d'éviter le scepticisme; ensuite, vous serez contraint de laisser Chacun penser comme il peut et comme il veut, car enfin chacun a, comme vous, sa raison qui est sa règle. En vertu" de cette règle, l'erreur aura le même fondement et les mêmes droits que la vérité; on lui devra le même respect, la même croyance, pourvu qu'elle soit assez profonde pour obscurcir complètement l'esprit*. En vain tous les .hommes
* Ravie a fort bien vu celle conséquence du principe fondamental de la philosophie individuelle, « Que croyez-vous- qu'il arrive à la vérilé, « dit-il, lorsqu'à noire égard elle est revèluc des apparences du mente songe, ou au mensonge, lorsqu'à notre égard il est revêtu des nppa-
2i0 DÉFENSE DE L'ESSAI SUR L'IKDIÇFÉRENCE
viendroient dire à un homme ainsi aveuglé : Tu te trompes; cet homme, s'il croit avoir une perception claire et distincte de ce qiCil pense, répondra et devra répondre à tous les hommes : C'est vous-mêmes qui vous trompez; il devra se croire seul plus éclairé, plus sage, plus infaillible que le genre humain. Ce n'est pas là ce que nous entendons, s'écrieront quelques personnes. Eh bien! qu'est-ce donc? qu'elles s'expliquent. Pour nous, voilà ce que nous combattons. Nous attaquons la doctrine de ceux qui placent le principe de certitude dans l'homme individuel. Or, si l'on avoue qu'il n'est pas dans l'homme individuel, il faut bien qu'il soit dans la société, ou il n'y a point de certitude. C'est ce que nous avons tâché d'établir dans- YEssai, en substituant à ces vaines et dangereuse rêveries qu'on appelle des systèmes philosophiques, non pas un autre système, mais des faits incontestables, mais une règle aussi ancienne que l'homme, aussi générale que la société, aussi naturelle que la raison, et qu'on ne peut violer entièrement sans détruire et la raison, et la société, et l'homme même.
L'opposition que notre doctrine a éprouvée et que nous avions prévue *, l'idée fausse que s'en sont formée quelques personnes estimables, nous oblige à l'exposer de nouveau, -avec toute la clarté dont nous sommes capables. Nous essayerons ensuite d'en faire sentir l'importance, et enfin nous répondrons au très-petit nombre de difficultés qu'on a proposées sur ce que nous avons dit. Quant à celles qui n'ont de rapport qu'à ce que nous ne disons pas, nous
(t ronces de la vérité i il se fait alors un si étrange bouleversement, que a la vérité n'a plus de juridiction sur nous, et que l'erreur succède à « tous les droits dont la vérité est dépouillée. » Œuvres de Bayle, t. II, p. 219,
1 Voyez le deuxième volume de VKssai sur l'indifférence, préface, y. ùô, 50.
espérons qu'on nous permettra de ne point nous en occuper. On peut parler de tout à propos d'un livre, et si l'auteur éloit obligé de sortir à chaque instant de son sujet, pour traiter toutes les questions qu'il plait aux critiques de remuer, sa condition seroit aussi trop dure, pour ne rien dire de celle des lecteurs.
Au reste, quelque soin qu'on prenne pour éviter d'elle obscur, on doit se persuader qu'un homme qui écrit sur des matières philosophiques n'est jamais clair que pour les esprits attentifs ; que, malgré le désir le plus sincère d'être précis, on ne sauroit renfermer un ouvrage entier dans une phrase, et que dès lors, avant de le juger, il faut, si l'on veut être juste, avoir au moins une assurance raisonnable qu'on en a bien saisi toutes les parties et leur liaison. C'est beaucoup exiger sans doute, surtout de ceux qui, ne devant rien croire sur le témoignage d' autrui, sont obligés d'examiner une infinité de choses que les autres hommes admettent de confiance, ce qui les soulage d'un grand travail. Un philosophe qui ne procède que par des preuves rationelles a fort peu de temps libre, nous en convenons; c'est ce qui explique plusieurs jugements qu'on a portés sur notre doctrine, et qui paroitroient inconcevables s'ils appartenaient à des raisons moins occupées.