ÉCLAIRCISSEMENT DE QUELQUES DIFFICULTÉS
Quelques personnes se sont imaginé que nous prétendions que les sens; le sentiment et le raisonnement nous trompent toujours. Ces- personnes nous ont fait beaucoup trop d'honneur, en prenant la peine de nous répondre ; car qu'y auroit-il à dire à celui qui, rejetant toute vérité, soutiendroit qu'il est impossible de rien connoître, ou nieroit l'intelligence humaine ?
Depuis qu'il y a des hommes, aucun d'eux n'est jamais tombé, que nous sachions, dans un pareil excès d'extravagance. Les sceptiques mêmes ne nient pas, ils doutent. Et, dés les premières pages de noire livre, distinguant la facu'té de connoître de la faculté de raisonner, nous disons : « La raison, dans le premier sens, est le fond même de « notre nature intelligente. Être intelligent ou raisonnable, « c'est être capable de percevoir la vérité ; et l'homme a « plus ou moins de raison, ou sa raison est plus ou moins
« éclairée, plus ou moins étendue, selon qu'elle renferme
« plus ou moins de vérité l. »
Nous remarquons ensuite que chacun de nous trouve en soi trois moyens de connoître, ou de parvenir à la vérité : les sens, le sentiment et le raisonnement9. Cependant ces trois moyens, ou pris à part, ou réunis, ne sont nullement infaillibles. Les sens, le sentiment et le raisonnement peuvent nous tromper, et nous trompent en effet souvent. C'est un fait dont personne ne doute, et il résulte de ce fait que l'homme isolé ne sauroit être certain de rien, puisqu'il n'a pas en lui-même de règle certaine par laquelle, en aucun cas, il lui soit possible de s'assurer qu'il ne se trompe point.
Mais cette règle, ce moyen de certitude, qu'il ne trouvoit pas en lui-même, la nature le fournit à l'homme en société. Car il peut comparer le témoignage de ses sens, de son sentiment, de son raisonnement privé, avec le témoignage des sens, du sentiment et du raisonnement des autres hommes ; et selon que ces témoignages diffèrent ou s'accordent, la vérité en est plus ou moins certaine, ou plus ou moins douteuse*, sans qu'il soit possible de fixer le nombre de témoignages conformes, nécessaire pour produire une certitude parfaite. Comme nous l'observons dans YEssaii « cela dépend de mille circonstances, et, en « particulier, du poids de chaque témoignage pris à part3. »
1 Essai, t. II, p. 69.
2 Ibid., p..70.
* Tous nos adversaires ont confondu la vérité des idées considérées en elles-mêmes, avec la certitude que l'homme peut avoir de cette vérité, comme si c'étoit la même chose de dire : Tel principe, tel fait n'est pas vrai, ou, nous ne sommes pas certains qu'il soit vrai- Pour exprimer qu'une chose étoit certaine, les Romains disoient elle est attestée, [asserta est).
5 Essai, t. II, p. 102.
Le sens commun, en chaqueoccasion, fait ce discernement, et proclame la certitude, lorsqu'elle existe, en déclarant fou quiconque nie ce qui est attesté par un témoignage suffisant, ou s'obstine à douter encore.
Ainsi, au jugement de tous les hommes, nier l'existence de Dieu, attestée par le témoignage unanime des peuples, est une vraie folie.
Nier l'existence de César, seroit une folie non moins grande, quoique le témoignage qui l'atteste ne soit pas, à beaucoup prés, aussi universel.
Et sur un témoignage bien moins général encore, nous croyons et devons croire à l1 existence de mille et mille individus, parce que partout les hommes croient les faits ainsi attestés, et que le sens commun déclare qu'il faut y croire sous peine de folie.
Ce que nous disons des vérités de fait s'applique également aux vérités de raison ; et s'il arrive qu'une vérité de l'un de ces deux ordres soit contestée, la régie de nos jugements demeure la même, et la plus grande autorité détermine toujours, soit la vraisemblance, soit la certitude.
Qu'est-ce qu'une opinion? C'est un jugement particulier qui peut être vrai comme il peut être faux ; une proposition' qui reste incertaine jusqu'à ce que la raison générale prononce ; mais après sa décision, plus d'incertitude ; c'est une vérité, ou c'est une erreur ; et les premiers principes * les axiomes ne sont que des vérités reconnues universellement *.
Quand les théologiens veulent définir (Je qu'on entend par premiers principes, ils sont forcés de convenir que ce n'est autre chose que ce qui est reconnu vrai d'un consentement commun. Qusr, dit le P. Petau; neque uer/antnr al? ullo sano homine ac sobrio. (Tlieol. dogmat.,
lib. I, t. I. p. 2.) Ou, comme parle un autre théologien : Qme ab
omnibus modo non amenlibus, statim advertituf. Yitassc., de Deo, t. I, quscsl. I, art. iv, sect. iv, p. 126.
Réduisons la question à ses plus simples termes :
Cherchant en vous-même la vérité, voulez-vous n'admettre comme vrai que ce qui est démontré à votre raison? Dans l'impossibilité absolue de rien démontrer pleinement, ou d'arriver à rien de certain, vous serez forcé de douter de tout.
Partant de quelque principe ou de quelque notion admise sans preuve, voulez-vous que votre raison demeure seule juge de ce que vous devez croire? L'impossibilité non moins absolue de trouver en vous-même une règle infaillible de vos jugements, vous forcera de nouveau, ou de douter de tout, ou d'attribuer à l'erreur les mêmes droits qu'à la vérité.
Donc, pour éviter le scepticisme, il faut :
1° Commencer par la foi, ou croire avant de comprendre, avant même d'examiner1, car tout examen suppose la connoissance certaine de quelque vérité antérieure à ce qu'on examine ; sans quoi, ne pouvant rien conclure, il seroit inulile d'examiner.
2° Trouver hors de nous une règle de nos jugemenis, or, la règle de notre raison ne pouvant être qu'une autre raison plus étendue, plus sûre, et l'homme, dans son élat présent, n'ayant de rapport extérieur, immédiat, qu'avec des intelligences semblables à la sienne, ou avec les autres hommes, il s'ensuit, ou que la raison de chaque individu n'a aucune règle infaillible, ou que celle règle est la raison
1 « Le grand principe de ce Père (saint Augustin), qu'il établit dans « son livre de Ulilitate credendi, est de renverser l'ordre Batteur « pour l'amour-propre que les Manichéens proposoient, qui éloit de « savoir avant que de croire. Ce Père voulait au contraire qu'on com- « nicnçàt par croire humblement, en se soumettant à une autorité, « pour parvenir ensuite à savoir. » Fénelon, Lettre sur la lecture de ÏÉcriture sainte en langue vulgaire , paragr. xir. Œuvres, t. III, p. 40U-ÏI0. Édit. de Versailles.
de tous, la raison générale, la raison humaine. Ce que la raison humaine atteste être vrai, est donc nécessairement vrai, et ce qu'elle atteste être faux, est nécessairement faux; autrement, il n'existeroit ni vérité, ni erreur pour l'homme.
Cette doctrine, aussi ancienne, aussi universelle que le genre humain, est la loi même de notre nature ; car tous les hommes croient sans comprendre et sans examiner, une multitude innombrable de vérités nécessaires à leur conservation; et tous les hommes encore règlent naturellement leurs croyances sur le consentement commun, ou attachent la certitude à l'accord des jugements et des témoignages. Détruisez cette foi, rejetez cette règle, plus de certitude, plus de langage, plus de société, plus de vie; et il n'est point de philosophe qui pût subsister trois jours, s'il suivoit rigoureusement ses principes philosophiques.
Voilà ce que nous avons soutenu dans Y Essai, voilà ce que quelques personnes appellent une doctrine nouvelle, et d'autres une doctrine sceptique, reproches difficiles à concilier, car le scepticisme n'est pas, ce nous semble, tout à fait nouveau. Mais enfin, nous sommes sceptiqties, parce que nous disons qu'à moins d'être fous, nous devons croire, et nous croyons en effet invinciblement mille et mille vérités dont nous n'avons aucune preuve rationnelle; et nous sommes novateurs, parce que nous constatons, comme un fait universel, cette foi invincible qui est notre nature même, et la règle de cette foi, qui est le peneliant non moins naturel que les hommes ont toujours eu à admettre comme vrai, ce que la raison générale atteste être vrai. Avant nous on ne s'étoit jamais avisé de comparer ses sensations, ses sentiments, ses raisonnements, aux sensations, aux sentiments, aux raisonnements d'autrui ; avant nous on ne soupçonnoit pas que l'uniformité des
î:>X DÉFENSE DE L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE.
jugements confirmoit l'exactitude de chacun de ces jugements pris à part; avant nous jamais les hommes ne se consultaient les uns les autres ; avant nous ils étaient tous sûrs de la vérité de ce qu'ils pensoient, lors même que ces pensées auroient été opposées entre elles ; avant nous celui qui eût nié un fait attesté généralement, un principe universellement reçu, auroit été un homme très-sage : c'est nous qui avons changé tout cela; c'est nous qui, par une innovation détestable, avons inventé la folie. Cela est clair, distinct, évident; quiconque en doutera, sera sceptique, ou convaincu du crime énorme de ne se pas croire infaillible, et de respecter le sens commun.
Nous espérons qu'on nous dispensera de nous étendre davantage sur les accusations dont nous venons de parler. Après avoir exposé et éclairci notre doctrine, nous devons maintenant essayer d'en faire sentir l'importance.