‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

IMPORTANCE DE ! A DOCTRINE EXPOSEE DANS L ESSAI SUR L INDIFFERENCE EN MATIÈRE DE RELIGION.

Si les questions traitées dans Y Essai n'étoient que des questions de pure curiosité, si elles ne tenoient pas aux plus grands intérêts de l'homme, jamais nous n'aurions écrit cette Défense; car qui voudroit perdre un quart d'heure de repos pour une simple opinion philosophique ? Nous ne sommes pas de ceux qui aiment les disputes, mais nous ne sommes pas non plus de ceux à qui la vérité est indifférente ; et il s'agit ici, non pas seulement de quelque vérité particulière, mais du fondement de toute vérité.

Les systèmes que nous avons combattus tendent à détruire la raison humaine , en la confondant avec la raison de chaque individu. Quiconque refuse d'obéir à l'autorité générale ou au sens commun', et prend sa raison seule pour règle de ses croyances, doit, nous ne saurions trop le répéter, douter de tout, et dès lors aussi tout meurt. Pour vivre il faut croire avant de comprendre, avant même

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d'examiner, et croire sur le témoignage ; autrement nul ordre, nulle raison, nulle existence ne seroit possible. Sans cette foi naturelle et sans la règle de cette foi, le monde moral périroit, comme l'observe saint Augustin, dont voici les paroles : « On peut apporter plusieurs raisons « qui feront voir qu'il ne reste plus rien d'assuré dans « la société des hommes, si nous sommes résolus de ne « rien croire que ce que nous pourrons connoitre certai- « nement1. Et ceux, ajoute-t-il, qui aiment et qui cher- « client la vérité, croient à l'autorité2. »

Mais, pour mieux faire comprendre encore l'importance de la méthode que nous exposons dans notre ouvrage, et les inconvénients de la méthode opposée, appliquons-les l'une et l'autre aux controverses contre les athées et contre les déistes.

Nous avons déclaré déjà, et, puisqu'on a rendu celte protestation nécessaire, nous^ déclarons de nouveau, que personne au monde n'est plus convaincu que nous de la solidité des preuves qu'emploient les apologistes de la religion chrétienne, pour établir l'existence de Dieu et la vérité de la révélation. Nous sommes donc bien loin de prétendre infirmer ces preuves en elles-mêmes. Nous disons seulement qu'elles sont incomplètes, faute d'un premier principe sur lequel elles s'appuient, et qu'on en énerve toute la force en les soumettant au jugement particulier

1 Multa possunt afferri quibus ostendalur nihil omninb hnmanse societalis incolume rémunère, si nihil credere statuerimus, quod non possumus tenere perceptum. De Utilitate credendi, cap. xn, n. 20. Tenere perceptum : Pascal semble avoir voulu lulter contre cette belle expression, dans ce passage souvent cité : « Dira-t-il qu'il possède cera tainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, n'en peut mon- « trer aucun titre, et est forcé de lâcher prise? »

2 Invenimus primum beatorum genus ipsi veritati cedere; secundum autem studiosorum amatorumque veritati?. auctoritati. Eod. lib.

de chaque homme, investi dès lors du droit de les admettre ou de les rejeter, selon la nature de l'impression qu'elles font sur son esprit.

En effet, en s'adressant soit à l'athée, soit au déiste, on suppose constamment, selon la méthode philosophique, que chacun ayant en soi le principe de certitude et la règle de ses croyances, doit admettre' comme vrai ce qui est clair, évident, démontré à sa raison, et rien autre chose ; supposition très-fausse et destructive de toute vérité et de toute foi.

Nous parlons ici d'après l'expérience ; car on a vu que le philosophe qui ne reconnoît d'autre juge de vérité que sa seule raison, est conduit pas à pas dans le scepticisme universel. Mais il faut montrer de plus que , tandis qu'on raisonne avec lui sur ce principe, il est impossible de le forcer d'admettre une vérité quelconque.

Prenons pour exemple l'athée. Que lui répondrez-vous, quand il vous dira : « Pour me prouver qu'il existe un « Dieu, vous avez posé comme certains des principes dont « je n'avoue nullement la certitude1. Descartes lui-même « convient qu'ils sont douteux, si Dieu n'est pas. Or, coma ment tirerez-vous de principes douteux une conclusion

1 «. C'est sur l'ignorance universelle des hommes, sur leur inexpé- « rienec, sur leurs terreurs, sur leurs imaginations troublées, sur un « prétendu sens intime qui n'est réellement que l'effet de l'ignorance, « de la crainte, de l'inhabitudc de réfléchir par eux-mêmes, et de l'ha- « bitude de se laisser guider par l'autorité : c'est, ô théologiens, sur « des fondements si ruineux que vous bâtissez l'édifice de votre doe-

« trine De votre aveu même, vous êles dans une ignorance profonde

« des premiers éléments, qu'il est indispensable de connoître , d'une « chose que vous constituez comme la cause de tout ce qui existe. « Ainsi, sous quelque point de vue que l'on vous envisage, c'est vous « qui bâtissez des systèmes en l'air, et vous êles les plus absurdes de « tous les systématiques. » Sijxtème de la nature, t. II, eh. lui, p. 59G.

« certaine? Si, abandonnant en cela Descartes, vous me « dites que votre raison n'a ni ne peut avoir le moindre « doute de la vérité de ses principes, je vous répondrai « que j'ignore ce qui se passe dans votre raison, mais « qu'en tous cas elle n'est point ma règle, et que, de votre « aveu, je ne puis ni ne dois juger qu'avec la mienne. Or, « après un mûr examen, ma raison, d'accord avec celle « de Hume, me dit : Qu'arguer du cours de la nature pour « en inférer V existence d'une cause intelligente qui a éta- « bli et qui maintient l'ordre dans l'univers, c'est embras- « ser un principe incertain tout ensemble et inutile ; car « ce sujet est entièrement hors de la sphère de l'expérience « humaine1. Ma raison ne m'incline pas moins à rejeter « votre grand axiome : II n'y a point d'effet sans cause, et « les conséquences que votre raison particulière en dô- « duit. A mon jugement, on ne sauroit tirer un argument « même probable, de la relation de la cause à l'effet ou de « l'effet à la cause 2 ; la liaison de l'effet avec sa cause est « entièrement arbitraire, non-seulement dans sa première- « notion à priori, mais encore après que cette notion nous « a été suggérée par l'expérience*. Cet axiome et les autres « dont vous vous servez, sont, dites-vous, évidents; dites « qu'ils vous paroissent tels ; mais, encore une fois, ce « n'est pas votre évidence personnelle, ce n'est pas votre « raison qui est ma règle. Ils paroissent, ajoutez-vous, « également évidents à tous les hommes. Quand il seroit « ainsi, que m'importe? Ne convenez-vous pas que c'est <( ma conviction , mon évidence , et non l'évidence des « autres hommes et leur conviction qui doivent détermi-

1 Hume's Philosophical Essays, p. 224.

8 Ibid, p.G2,G3.

T> Ibid,, p. 57., 54-

« ner mes croyances1? De plus, quand j'admettrois les « principes que vous posez, nous ne serions guère avancés « pour cela ; car il s'en faut bien que je tombe d'accord de « la justesse des conséquences que vous en déduisez. Mon « esprit n'est nullement frappé de vos démonstrations ; il « n'y voit que des paralogismes2. Or le jugement de ma « raison étant, selon vous-même, la règle de ce que je « dois croire, il seroit déraisonnable que je crusse en « Dieu, malgré la répugnance de ma raison. Pour vous à «i qui les preuves de l'existence de Dieu semblent claires et « évidentes, croyez-y, vous le devez, en vertu du même « principe qui m'oblige à en douter. Mais de même que je « serois aussi injuste qu'inconséquent, si j'exigeois que « vous prissiez ma raison personnelle pour règle de vos « croyances, vous seriez également injuste et inconsé-

1 « Nous n'assurons que ce que nous voyons ; nous ne nous rendons a qu'à l'évidence. » Système de la nature, loc. cit., p. 395.

- « Nous n'affirmons rien qui ne soit démontré , et que vous ne « soyez forcés d'admettre comme nous : les principes dont nous parce tons sont clairs, sont évidents, ce sont des faits; si quelque chose est « obscur ou inintelligible pour nous, nous convenons de bonne foi de « son obscurité, c'est-à-dire des bornes de nos lumières , mais nous « n'imaginons aucune hypothèse pour l'expliquer, nous consentons à « l'ignorer toujours, ou nous attendons que le temps, l'expérience, les « progrès de l'esprit humain l'éclaircissent. Notre manière de philoso- « pher n'est-elle pas la véritable? En effet, dans tout ce que nous « avançons au sujet de la nature, nous ne procédons que de la même « manière que nos adversaires eux-mêmes procèdent dans toutes les « autres sciences, telles que l'histoire naturelle, la physique, les ma- « thématiques, la chimie , la morale, la politique. Nous nous renfer- « mous scrupuleusement dans ce qui nous est connu .... Que font nos « adversaires? Us imaginent, pour expliquer les choses qui leur sont « inconnues, des êtres plus inconnus encore que les choses qu'ils veu- « lent expliquer ; des êtres dont ils avouent eux-mêmes n'avoir nulle « notion! Ils renoncent donc aux vrais principes de la logique, qui « consistent à procéder du plus connu au moins connu. » kl., ibid.

« quent si vous m'obligiez de prendre voire raison pour « règle des miennes. »

Que répondrez-vous à ce discours? Direz-vous à l'athée qu'il est fou, que sa raison s'égare, et que c'est vous qui raisonnez bien : d'abord c'est la question même, et votre assertion ne la résout pas ; ensuite ni l'athée ni vous ne se croit infaillible, et c'est la raison faillible de chacun qui doit être sa règle, selon vous comme selon l'athée. L'accuserez-vous de mauvaise foi? Une injure n'est pas une réponse, et cette injure seroit une sottise; car ce seroit supposer que deux esprits sont nécessairement toujours frappés de la même manière par la même preuve ; et dans ce cas même, s'ils énoncent une conviction différente, de quel côté est la mauvaise foi? Avez-vous un moyen de prouver que ce n'est pas vous qui mentez, mais votre adversaire? Si vous opposez à l'athée le consentement commun, le témoignage unanime des hommes , de deux choses Tune, ou, même après ce témoignage, l'athée reste encore seul juge pour lui-même de la vérité de ce que les hommes attestent unanimement, et alors on n'a rien gagné; ou, soumettant son sens privé au sens commun, il doit croire sur le témoignage universel, et alors ce n'est'plus, comme l'enseigne votre philosophie, sa propre raison, mais la raison générale qui est la règle de ses croyances.

Il en est ainsi du déiste. Nulle réponse raisonnable à lui faire quand il vous dit : « Vous m'assurez que c'est ma « raison qui doit me conduire à reconnoître la vérité de « la religion chrétienne. Or, j'ai examiné, avec tout le soin « dont je suis capable, les preuves du christianisme ; je « désirerois vivement qu'il fût vrai : la beauté de sa mo- « raie, la pureté de son culte parlent à mon cœur. Cepen- « dant j'y rencontre partout des.difficultés insurmontables. « Pour croire, et vous en convenez, il faudroit auparavant « que mon esprit fût convaincu. Comment donc voulez-

« vous que ma raison admette comme évidemment vrai « ce qui lui paroît évidemment faux *? »

Conseiller d'entreprendre un nouvel examen, ce n'est pas répondre à cette question, c'est avouer qu'on n'a rien à y répondre. Et n'y a-t-il aucun danger dans le conseil d'examiner encore, donné à des esprits si débiles qu'ils ont succombé au premier essai de leurs forces ? Quand on ne sait plus que répliquer à ces malheureux, on se tire d'affaire en soutenant qu'ils sont de mauvaise foi, ce qui peut être vrai de quelques-uns, mais non pas de tous, car il y en a très-certainement qui se trompent avec sincérité ; et c'est bien peu connoître la foiblesse de notre raison, que d'imaginer que c'est toujours la volonté qui l'égaré, tandis que, même dans les choses qui ne regardent que la vie présente, les hommes s'abusent à toute heure sur leurs plus clairs intérêts.

11 résulte de là, qu'on a des preuves excellentes contre les athées et contre les déistes, et que néanmoins ces preuves, il nous en coûte de le dire, deviennent souvent inutiles, par un vice inhérent à la méthode qu'on a trop légèrement empruntée de la philosophie. On commence par concéder aux incrédules le principe fondamental de toute erreur et de toute incrédulité, c'est-à-dire que la raison individuelle de chaque homme, son jugement privé, est la règle de ce qu il doit croire. Dès lors on n'a plus aucun

Ce discours nest point une fiction; c'est, en propres mots, ce que nous ont écrit plusieurs déistes. Raisonnant sur le même principe, Rousseau propose aussi la mémo difticulté. « Nous pouvons nous trom- « por dans nos idées, mais vous pouvez aussi vous tromper dans les « vôtres. Pourquoi ne le pourriez-vous pas, étant hommes ? Vous pou- « vez avoir autant de bonne foi que nous, mais vous n'en sauriez avoir « davantage; vous pouvez être plus éclairés, mais vous n'êtes pas infail- « libles. Qui jugera donc entre les deux parties? » lettres écrites de la Montagne, p. 53. Paris, 1793.

moyen de redresser la raison qui s'égare, on ne peut plus exiger d'elle qu'elle se soumette à une autre raison, ni même à la raison de tous. On se plaee, en un mot, dans la position où sont les hérétiques à l'égard les uns des autres.

Ainsi le luthérien prouve très-sblidement au calviniste que le dogme de la présence réelle se trouve dans l'Écriture avec une extrême clarté ; mais la raison o'u calviniste ne l'y voyant pas, et chacun, de l'aveu du luthérien, étant juge pour soi de ce que l'Écriture enseigne, le luthérien ne peut exiger du calviniste qu'il entende l'Écriture comme il l'entend lui-même.

Le luthérien et le calviniste croient avec raison que les dogmes de la Trinité, de l'Incarnation, de la divinité de Jésus-Christ, sont clairement enseignés dans l'Écriture, et les preuves qu'ils en donnent sont excellentes en ellesmêmes ; mais elles ne frappent pas le socinien, et comme il a le même droit qu'eux d'interpréter l'Écriture par sa raison individuelle, le luthérien et le calviniste abandonnéroient leur principe fondamental, s'ils prétendoient le contraindre à renoncer à sa propre interprétation pour adopter la leur. Et c'est de la sorte que s'est établie, parmi les protestants, cette tolérance universelle qu'on leur a tant reprochée, et qui n'est en effet que l'indifférence absolue des religions. Chaque secte prouve très-bien les vérités qu'elle a conservées, et que les autres rejettent ; mais aucune secte ne peut faire aux autres une obligation de se rendre à ces preuves, quoique très-bonnes, parce qu'elle pose d'abord cette maxime, que chacun doit n'admettre comme vrai que ce qui paroît tel à sa raison.

Au fond, dès que l'on conteste, il faut un juge, ou rien n'empêche que la contestation ne soit éternelle. Qui sera juge entre l'athée et celui qui croit en Dieu, entre le chrétien et le déiste? La raison, dites-vous? mais la raison de

qui? Sera-ce la vôtre, ou celle de l'athée? Devrez-vous soumettre votre jugement au sien, ou devra-t-il soumettre son jugement au vôtre i ? Chacun de vous n'a-t-il pas en soi, selon votre philosophie, la règle de ses croyances? Chacun de vous n'est-il pas indépendant? Donc point de juge entre vous, donc point de décision ^possible. Vous direz qu'il se trompe, il en dira autant de vous ; et tant que vous n'aurez que votre raison à opposer à sa raison, votre conviction à sa conviction, jamais rien ne finira, jamais vous ne pourrez exiger quil admette comme vrai ce qui ne lui paroît ni clair, ni évident, ni démontré.

Voyons maintenant comment on établit, par la méthode catholique de l'autorité, toutes les vérités nécessaires, sans paralogisme, sans cercle vicieux, et avec autant de simplicité que de force.

Pour commencer par l'athée, voici ce qu'on lui dira : « Je ne prétends point vous démontrer la raison par la « raison, chose évidemment impossible, puisque la raison « qui démontreroit étant la même raison qu'il s'agiroit de c. démontrer, on la supposeroit à la fois certaine, et incer- « taine. Je ne prétends point vous prouver qu'il y ait un « rapport nécessaire entre ce que nous percevons comme « vrai, et une vérité essentielle, éternelle, immuable, qui « soit hors de nous. Je ne vous demande pas même de « convenir avec moi d'un premier principe, qui serve de « base à nos raisonnements ; car nous pourrions fort bien -( ne pas nous accorder sur ses conséquences. Je vous ferai

1 « De quel droit un homme peut-il exiger qu'un autre se soumette « à son opinion ? Les préceptes des hommes , dit Lactance (De falsâ « sap., lib. III, n. 27), n'ont point de force, parce qu'ils manquent « d'autorité. Personne ne croit , parce que celui qui écoute s'estime « autant que celui qui parle. » Avertissement du clergé de France, sur les dangers dé l'incrédulité, p. 55.

« seulement une question : Croyez-vous ou non à la raison « humaine, quelle quelle soitl

« Si vous me répondez que vous ne croyez pas à la « raison humaine, alors ne me pressez donc plus de rai- « sonner, de vous donner des preuves, de résoudre vos « objections; cessez de raisonner vous-même, cessez de « penser, cessez de parler, car vous ne pouvez parler sans « énoncer un jugement, sans foire dès lors un acte de « raison, et sans par conséquent témoigner de votre foi en « cette même raison à laquelle vous ne croyez pas, dites- « vous. Prononcer un mot, faire un signe, agir, vouloir, « c'est manifestement vous contredire vous-même.

« Si vous me dites que vous croyez à la raison humaine, « c'est dire, en d'autres termes, que vous admettez comme « vrai ce que la raison humaine atteste être vrai. Or, rien « ne fut jamais plus constamment, plus unanimement « attesté comme vrai par la raison humaine ou la raison « du genre humain, que l'existence de Dieu : donc vous « croirez que Dieu existe, ou vous nierez la raison humaine. » Cherchons maintenant ce que l'athée pourroit essayer de répondre à ce raisonnement.

Dira-t-il : Je crois à ma raison individuelle, mais je ne crois point à la raison que vous appelez humaine, ou à la raison de tous les hommes. Ce seroit supposer que tous les hommes peuvent être perpétuellement et invinciblement abusés par l'erreur. Or, sa raison n'étant pas d'une autre nature que la leur, il n'a plus lui-même nulle assurance de n'être pas perpétuellement abusé comme eux par une erreur invincible ; dès lors, s'il est conséquent, il ne peut croire à rien, et, sans pouvoir s'en défendre, if tombe dans le scepticisme le plus absolu.

Dira-t-il qu'il ignore si le genre humain a, en effet, toujours attesté l'existence de Dieu. D'abord, c'est un fait dont personne ne doute, et que les athées même avouent.

Il peut dgnc, s'il veut, s'en assurer comme eux, et par les mêmes moyens qu'eux. S'il nie qu'il lui soit possible de connoitre un fait de cette nature, c'est nier qu'il lui soit possible de comparer le témoignage de sa raison particulière avec le témoignage de la raison humaine. Dès lors, n'ayant que sa seule raison pour base et pour règle de ses croyances, raison incertaine dans son principe, et faillible dans ses jugements, il est encore obligé de douter de tout ; c'est-à-dire qu'il lui faudroit, pour être conséquent, anéantir son intelligence.

En second lieu, quiconque diroit : Je ne sais pas si le genre humain croit en Dieu, seroit universellement déclaré menteur ou fou. Personne ne croiroit qu'il ne croit point; donc il diroit une chose incroyable, un mensonge ou une folie. Or, forcer un homme de dire des choses telles que tous les autres hommes le déclarent fou ou menteur, c'est tout ce qu'on peut obtenir, tout ce qu'on peut demander : la puissance du raisonnement ne s'étend pas plus loin.

11 est bon d'observer que la preuve que nous venons d'employer contre l'athée, est de même nature que les preuves ordinaires qu'on lui oppose, mais seulement beaucoup plus forte, 1° parce qu'elle renferme implicitement toutesjes autres; 2° parce qu'elle repose sur une base inébranlable, et que la philosophie n'a pas su donner aux siennes.

Cette preuve est de même nature que, les preuves ordinaires : car en quoi consiste proprement une preuve? On part d'une vérité, d'un principe supposé incontestable, et montrant sa liaison avec la conséquence qu'on veut prouver, on oblige l'adversaire à avouer cette conséquence, ou à nier le principe d'où on l'a déduite. Or, ce principe, cette vérité, qu'est-ce? une partie de la raison humaine. Nous en usons de même avec l'athée; et la seule différence qui existe, à cet égard, entre notre preuve et les preuves

m DÉFENSE DE 1/ ESSAI SUR L'INDIFFERENCE

particulières par lesquelles on le combat ordinairement, est que nous le forçons de nier, non-seulement une partie de la raison humaine, mais la raison humaine tout entière.

De plus, toutes ces preuves particulières sont implicitement contenues dans la nôtre : car la croyance du genre humain que nous opposons à l'athée renferme implicitement tous les motifs qui ont déterminé cette croyance, ou toutes les preuves qui ont agi sur la raison humaine, pour la porter à reconnoître l'existence de Dieu comme une Vérité certaine.

Enfin notre preuve repose sur une base inébranlable, que la philosophie n'a pas su donner aux siennes. Que supposons-nous en effet? Qu'il faut admettre comme vrai ce que la raison humaine atteste être vrai, ou renoncer à toute vérité, à toute certitude. Voilà le principe d'où nous partons ; et celui qui le nieroit seroit forcé de soutenir, ou que la raison n'est pas nécessaire pour arriver à la certitude et percevoir la vérité, ou que sa raison individuelle est d'une autre nature que la raison de tous les autres hommes. La philosophie, au contraire, part de ce principe : que chaque homme ne doit admettre comme vrai que ce qui paroît vrai à sa raison particulière ; principe aussi faux que dangereux, et qui vicie intérieurement, comme nous l'avons fait voir, les preuves même les plus solides qu'elle apporte en faveur de l'existence de Dieu et de la révélation.

Aussi la première chose qu'on doit montrer au déiste comme à l'athée, c'est que sa raison individuelle n'est pas la règle de ses croyances, et que cette règle est l'autorité ; qu'il doit dès lors admettre comme vrai ce que la plus grande autorité ou la raison la plus générale atteste être vrai. Cela fait, nul moyen d'éluder les preuves de la vérité de la religion chrétienne; car on établit d'abord, parle témoignage unanime des peuples, qu'il existe une vraie religion, qu'il n'en existe qu'une seule, et qu'elle est ab-

solnment nécessaire. au salut'. Lorsque ensuite, entre les diverses religions positives, il s'agit de discerner la vraie, il n'est pas moins facile de prouver que la plus grande autorité appartient incontestablement à la religion chrétienne, et nous montrons même, dans notre troisième volume, qu'elle est la seule qui ait une véritable autorité. Nul catholique n'en peut douter, puisqu'il sait déjà qu'elle seule réunit les trois caractères qui constituent le plus haut degré d'autorité imaginable, l'unité, la perpétuité, l'universalité.

Tout incrédule, depuis l'hérétique jusqu'à l'athée, est un homme qui se fonde sur sa raison particulière, pour nier ce qu'enseigne soit l'autorité du genre humain, soit l'autorité de l'Église*. Il faut donc, ou lui prouver qu'il doit se soumettre à ces deux grandes autorités, que son esprit comprenne ou non les vérités qu'elles proclament ; ou convenir que sa raison demeure seule juge de ces vê-

1 Voyez le t. Il de YEssai, ch. iv.

* Voilà pourquoi tous les incrédules modernes commencent par établir ce qu'ils appellent les droits de la raison, c'est-à-dire le droit de nier ce qu'ils ont résolu de ne point admettre. Écoutez Boulanger. « La a nécessité d'une révélation pour apprendre à l'homme ses devoirs esj « un système ancien et funeste, qui a produit les plus grands maux « dans la société : le décri où il a fait tomber la raison chez le plus <c grand nombre des hommes rend le crime des législations mystiques

« presque irréparable S'il est un moyen de réparer les maux pro-

« duits par le dogme chimérique de la révélation , et de rendre les « hommes sages et heureux, autant qu'ils peuvent l'être ici-bas, c'est « de leur inspirer de l'amour, de l'estime et du respect pour leur rai- « son , et de faire de ces trois devoirs la base de toute éducation. « Cest par là qu'on pourra un jour changer -la face du monde; les « conséquences qui dérivent de cet amour, de cette estime et de ce res- « pect, composent le véritable code de sa conduite, de sa morale, de « sa religion et de sa philosophie. » Recherches sur V origine du despotisme oriental, sect. ix, p. 90. Il nous semble que ce passage, commenté par tout ce qu'on a vu depuis quarante ans, est assez clair.

rites : et alors, quelle que soit la force intrinsèque de vos preuves, vous ne pouvez exiger qu'il y cède, et vous n'avez rien à lui répondre tant qu'il vous dit que sa raison n'est pas convaincue.

On doit voir maintenant combien il importoit d'établir les droits de la raison générale ou de l'autorité. C'est elle qui est ce critérium si vainement cherché par les philosophes, comme elle est encore l'unique voie par où les hommes puissent parvenir à la connoissance certaine de la vraie religion : en sorte que la foi et la raison n'ont qu'une seule et même base, une seule et même règle, règle inhérente à notre nature, règle universelle, et qui aussi, comme il devoit être, est la règle de l'Église universelle ou catholique; règle enfin qu'on ne peut violer sans tomber aussitôt dans le scepticisme, ou dans l'erreur.

Et puisque la religion chrétienne contient toutes les vérités que lhomme est obligé de croire, le moyen que Dieu a choisi pour établir, propager et conserver cette religion, ne doit-il pas être le moyen naturel ou certain que l'homme a de connoître et de discerner la vérité? Et quelle autre certitude a-t-il des lois de la morale? Est-ce par la raison qu'il les connoît, ou par l'autorité? Demandez-le à Pascal, il vous répondra que rien, suivant la seule raison, if est juste de soi *. Aussi voit-on que tous ceux qui se font ur.e

1 Pensées de Pascal, art. vi, p. 205. Locke, qu'on n'accuse pas d'avoir cherché à déprécier la raison, avoue, comme Pascal, l'impuissance où l'on est d'établir par elle seule les lois de la morale. « Quelle qu'en « soit la cause, dit-il, il est évident par le fait que la raison humaine « livrée à elle-même sans aucun secours supérieur est un mauvais « guide en fait de morale ; qu'elle se trouve toujours en défaut dans « ses recherches ; et que jamais elle ne put tirer le corps entier de la « loi naturelle de ses principes incontestables, par des inductions claires « et évidentes. » Christianisme raisonnable ; Œuvres de Locke en anglais, vol. II, p. 552. Édit 5°.

religion par leur raison seule se font aussi une justice ou une morale analogue : et il n'en sauroit être autrement, car ce qu'on doit faire dépend nécessairement de ce qu'on doit croire, et quiconque est maître de sa foi, l'est de ses œuvres.

Ainsi le principe de certitude ou de vérité est en même temps le principe de vertu, comme le principe d'erreur est le principe de désordre ; et cette considération nous semble bien propre à faire sentir l'importance de la doctrine que nous avons soutenue. Quand l'homme commet le mal, quand il se livre, par exemple, à un mouvement de vengeance, à un désir sensuel, etc., que se passe-t-il en lui? Il s'imagine qu'il sera heureux en satisfaisant sa passion, ou, en d'autres termes, il croit que l'objet de sa passion est un bien réel. Il se trompe en cela, et aussi en juge-t-il par sa raison particulière ; car partout la raison générale met le meurtre, l'adultère, etc., au nombre des crimes, c'est-à-dire au nombre des maux. Partout elle menace du remords la conscience criminelle, et ne la menace jamais en vain. Ainsi le crime est une erreur de même nature que l'hérésie ; et toute erreur de conduite comme de doctrine a pour cause la- préférence que l'homme accorde à son autorité personnelle sur l'autorité générale.

Nous pourrions faire observer encore comment le principe que nous avons établi unit les hommes et maintient l'ordre dans la société, et comment le principe opposé les divise et renverse tout ordre social. Mais nous abandonnons au lecteur ces réflexions qui nous arrèteroient trop longtemps. Il suffit d'avoir montré que la doctrine exposée dans Y Essai fournit une base solide à nos croyances, une règle sûre à nos jugements, et des arguments rigoureux contre tous les genres d'incrédules ; de sorte que, par elle, on est conduit à la vérité catholique, et qu'en la rejetant on ne peut éviter le scepticisme absolu.

La précipitation avec laquelle on s'est cru obligé de nous attaquer n'ayant pas permis de prendre le temps nécessaire pour nous comprendre, il n'est pas surprenant qu'on n'ait rien dit qui s'applique à la question. Nous allons donc expliquer ce qu'il faudroit faire pour nous répondre, afin que la discussion, si elle continue, ait du moins un objet réel, et puisse éclairer les esprits restés en suspens.

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