CHAPITRE XIV
RÉPONSE AUX OBJECTIONS QU'ON A FAITES CONTRE LA DOCTRINE EXPOSÉE DANS L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION.
Nous sommes arrivé à la partie la moins aisée de notre Défense, car nous avons promis de répondre aux objections, et, pour y répondre, il faut en trouver, ce qui n'est pas peu difficile. Cependant, après beaucoup de recherches et de conversations avec des personnes très- estimables, que nous savions ne pas partager notre sentiment, nous sommes parvenu à découvrir un petit nombre de points, sur lesquels ilparoît utile de donner des éclaircissements. Nous exposerons les difficultés telles qu'on nous les a faites, et si nous en avions nous-même aperçu de plus fortes, nous les présenterions avec la môme bonne foi; car c'est la vérité que nous aimons, que nous voulons défendre, et la vérité ne dissimule jamais.
I. On a dit : « Si, comme vous le soutenez, l'homme in- « dividuel n'a pas en lui-même le principe de certitude, « comment connoîtra-t-il certainement l'autorité? Com-
« ment vous-même la prouverez-vous? En d' autres ter- « mes : l'homme ne peut connoître l'autorité que par les « moyens de connoître qu'il en a lui-même ; or, selon vous, « ces moyens sont incertains ; donc l'homme ne connoîtra « jamais certainement l'autorité; donc votre moyen de « certitude n'est pas meilleur que les autres, etc., etc. »
Cette objection seroit très-bonne, si nous avions prétendu établir l'autorité par le raisonnement; mais nous avons, au contraire, déclaré que nous ne le ferions pas, que cela nous seroit impossible. Voici nos paroles : « Les « objections contre la certitude que chaque homme, con- « sidéré individuellement et sans relation avec ses sem- « blables, prétendroit trouver en soi, peuvent, je le sais, « se rétorquer contre la certitude qui résulte du consente- « ment commun. Aussi ne cherché-je point à rétablir par « la raison. Maintenant cela seroit impossible1 ; on verra « plus tard pourquoi. Je ne développe pas un système, je « constate des faits2. »
Quand donc on nous demande comment nous prouvons l'autorité, notre réponse est bien simple : Nous ne la prouvons pas. Mais, si vous ne la prouvez pas, comment donc l'établissez-vous? sur quel fondement y croyez-vous? Nous l'établissons comme fait; et nous croyons à ce fait, comme tous les hommes y croient, comme vous y croyez vousmême, parce qu'il nous est impossible de n'y pas croire. Nous croyons tous invinciblement que nous existons, que nous sentons, que nous pensons, qu'il existe d'autres hommes doués comme nous de la faculté de sentir et de penser, que nous communiquons avec eux par la parole, que nous les entendons, qu'ils nous entendent, et qu'ainsi
1 Parce qu'alors nous n'avions pas encore trouvé Dieu, et que sans Dieu il n'y a de certitude d'aucune espèce.
2 Essai, t. II, p. 92.
nous comparons nos sensations à leurs sensations, nos sentiments à leurs sentiments, nos pensées à leurs pensées. Nul homme n'a le pouvoir de douter de ces choses, quoiqu'il soit impossible de les démontrer. Or, la pensée ou la raison particulière de chaque homme, manifestée par la parole, voilà le témoignage; l'accord des témoignages ou des raisons individuelles, voilà la raison générale, le sens commun, l'autorité ; et chacun de nous croit invinciblement à l'existence de l'autorité comme à celle du témoignage.
Ainsi, encore une fois, l'autorité est pour nous un fait ; et (( il est de fait encore, qu'un penchant naturel nous « porte à juger de ce qui est vrai ou faux d'après le con- « sentement commun, ou sur la plus grande autorité; « que pleins de défiance pour les opinions, les faits dé- « pourvus de cet appui, nous attachons la certitude à Tac- « cord des jugements et des témoignages; que si cet acte cord est général, et plus encore s'il est universel, on « cesse d'écouter les contradicteurs, et d'essayer de les « convaincre; on les méprise comme des insensés, des es- <( prits malades, des intelligences en délire, comme des u êtres monstrueux, qui n'appartiennent plus à l'espèce i humaine1. »
Nier ce que tous les hommes affirment , affirmer ce qu'ils nient, n'est-ce pas là précisément la folie ou l'opposition au sens commun? A-t-on raison contre le sens commun? A-t-on raison sans le sens commun? Se peut-il qu'on n'ait pas raison, quand on est d'accord avec le sens commun? Nul homme doué du sens commun n'hésitera sur les réponses qu'il doit faire à ces questions, et l'universalité des h >rmiies fera la môme réponse. Le tens commun est donc la règle de chaque raison individuelle ; sans lui, on ne
Essai, t. II, p. 94.
peut rien prouver, et l'on ne peut le prouver lui-môme, parce qu'il n'y a point hors de lui de raison humaine*. Il existe, c'est un fait dont aucun homme ne doute, et dont il ne sauroit douter sans être à l'instant déclaré fou par tous les autres hommes.
H. On insiste et 'l'on dit : K Ne connoissant le témoi- « gnage et l'autorité que par les moyens de connoître qui « sont en nous, par notre raison individuelle, en dernière « analyse, c'est toujours notre raison individuelle qui juge « que l'autorité existe et qu'elle décide telle ou telle chose ; « et par conséquent la certitude qui nous vient de l'auto - « rite ne peut jamais être plus grande que celle qui ap- « partient à notre propre raison par laquelle seule nous « connoissons l'autorité. »
Observons d'abord que nos adversaires sont obligés de
* Prouver, c'est faire voir la conformité d'une proposition qu'on afiirme, avec la raison humaine; toute preuve suppose donc la rectitude ile la raison humaine; il est donc absurde et contradictoire de chercher à prouver la raison humaine ; puisque; si l'on jugeoit nécessaire de la prouver, ou si on la tenoit un seul moment pour douteuse, il n'y auroit plus de preuves possibles. Ceux qui demandent la preuve de son infaillibilité ne s'entendent donc pas eux-mêmes. Cependant, pour entrer, autant qu'il se peut, dans leurs idées, supposons que'cette proposition : la raison universelle est infaillible, fût la conclusion d'un syllogisme reconnu pour exact par toute l'école; que diroiçnt-ils ? que l'infaillibijilé de la raison universelle est démontrée rigoureusement. En quoi consisteroitla force de cette preuve? uniquement en ce que, pour nier la conclusion du syllogisme, il faudroit en nier les prémisses, c'est-àdire rejeler deux vérités qui font partie de la raison humaine, ou re. noucer en partie à la raison. Or, si l'on nie que la raison universelle soit infaillible, on est contraint de renoncer, non-seulement à deux vërilcs, mais à toute vérité et à toute raison : donc l'infaillibilité de la raison universelle est démontrée mieux qu'elle ne le seroit par le syllogisme le plus rigoureux ; quoiqu'il soit vrai que cette démonstration ne prouve rien autre chose, si ce n'est que, notre esprit étant ce qu'il est, il faut nécessairement croire que la raison humaine est in faillible, ou se précipiter dans un scepticisme auquel notre nature ré- ^ugne invinciblement.
résoudre cette objection aussi bien que nous. Car, assurément, nous ne connoissons l'existence et les décisions de l'Eglise que par les moyens de connoître qui sont en nous, par notre raison individuelle ; et quel catholique cependant soutiendra que la certitude, qui nous vient de l'autorité de l'Eglise, n'est pas supérieure à celle que nous pouvons acquérir par notre seule raison*? N'est-ce pas là précisément l'erreur des hérétiques ? Cette erreur, mère de toutes les autres, ne consiste -t-elle pas à nier qu'il puisse y avoir pour chaque homme une certitude plus grande que celle où il parvient par sa propre raison? Et n'est-ce pas également l'erreur fondamentale du déiste et de l'athée? Accordez-lrur ce principe, et tout est fini ; vous n'avez plus rien à leur répondre, et le sens privé devient le juge du sens commun.
Il y a plus, si la difficulté dont nous nous occupons étoit solide , il s'ensuivroit que Dieu lui-même , parlant à
On a longtemps agité dans l'école la question, si les vérités théologiques étoient plus certaines que les premiers principes et les conséquences que la raison en déduit. Tous les anciens théologiens, et les plus célèbres parmi les modernes, ont soutenu l'affirmative, en distinguant l'évidence ou la conviction, de la certitude. Quoique notre esprit, disent-ils, adhère plus fortement à la connoissance évidente d'une chose naturelle, qu'à une vérité de foi, il seroit très-absurde d'en conclure que la certitude des sciences naturelles surpasse la certitude de la foi ; ce qu'il faudroit néanmoins nécessairement dire si l'évidence étoit le fondement de la certitude. « Inlellectus humanus longé firmiùs adhœret principhs quàm fidei et conclusioni theologicœ . per accidens et propter obscuritatem objecti quod creditur, et imperfeelionem hominis credendis. concedo : propter majorem certitudinem motivi formalis scienliae naturalis, nego. Probabit hoc ipsum argumenlum, si quid mo menti haberet , etiam scientias naluralcs certitudine superare ipsam lidcm, quia nempe aliquandô fit, at mens nostra firmiùs adlwereat évident! rei naturali, quam ipsi fidei : atqui hoc certè peiabsurdum esse nemo negaverit. » Tournely, Prœlect. tlieolog., de Deo et divin, attribut., quœst. III, artic. h, conclus. 1, 1. 1, p. 83. Paris, 1725.
l'homme, ne sauroit lui donner une plus haute certitude d'une vérité quelconque, que celle qu'il peut acquérir par sa seule raison.
Une conséquence si absurde montre assez que le principe d'où elle se déduit est erroné ; mais il faut montrer , ce qui ne sera pas difficile , comment et en quoi il est erroné.
Qui ne voit que Ton confond deux choses parfaitement diclinctes, les facultés intellectuelles de l'homme, son entendement, sa raison, avec les moyens extérieurs par lesquels la vérité lui est manifestée? Sans doute, l'homme ne peut comprendre qu'avec son esprit, ne peut juger qu'avec sa raison, comme il ne peut voir qu'avec ses yeux, ni entendre qu'avec ses oreilles. Mais, s'il est dans les ténèbres, il ne voit point, et il voit d'autant mieux, et il est plus sûr de ce qu'il voit, à mesure que la lumière augmente, quoique la lumière ne soit pas son œil, et qu'il ne voie jamais qu'à l'aide de ses yeux. De même le témoignage qui lui manifeste la raison d'autrui n'est pas sa raison, mais la lumière qui éclaire sa raison, et la rend plus sûre de ce qu'elle perçoit. Supposons que vous soyez en doute d'un fait, et que plusieurs témoins irréprochables vous l'attestent, tous vos doutes s'évanouiront. Vous avez donc acquis par le témoignage une certitude que votre raison n'avoit pas auparavant. 11 en est de même des choses qui dépendent de l'évidence et du raisonnement. Une proposition vous a paru évidente, vous apprenez qu'elle ne paroît pas telle aux autres hommes ; aussitôt vous commencez à vous défier de votre jugement, quoique votre raison soit toujours la même. Que si, au contraire, les autres hommes s'accordent à la jurer évidente comme vous, votre confiance s'augmente par cet accord; vous vous tenez plus certain d'avoir bien jugé, et cependant votre raison demeure essentiellement ce qu'elle étoit ; elle n'a rien acquis
qu'un nouveau motif de croire, ou l'assurance de ne s'être pas trompée. Quand donc on dit que l'autorité ou le consentement commun est le fondement de la certitude, cela signifie simplement que de tous les motifs de crédibilité, c'est le plus fort et le seul infaillible.
III. Quelques personnes voudroient que nous eussions admis que chaque homme, considéré isolément, a au moins la certitude de sa propre existence, même avant de savoir que Dieu est. C'est demander trop, ou trop peu.
Si l'on entend parler d'une certitude rationnelle, c'està-dire d'une certitude telle que la raison n'aperçoive aucune possibilité que ce qui lui paroît vrai soit faux, c'est trop demander ; car Descartes lui-même ne demande pas davantage : je suis, j'existe; voilà sa première proposition 1, et il est obligé de convenir qu'il n'en a pas la certitude rationnelle*.
Si l'on entend par certitude la nécessité invincible de croire, ou l'impuissance absolue de douter, c'est demander trop peu ; car il y a mille choses dont il est aussi impossible à l'homme de douter que de sa propre existence.
D'ailleurs, la certitude rationnelle de notre existence isolée supposerons, comme également certaine, la rectitude
1 Les Méditations métaphysiques de René Descartes, médit. IIe p. 12. Paris, 1673.
* Voyez le chapitre nie de cette Défense. Il n'y a que Dieu qui puisse dire, en se considérant lui-même : Ego sim, je suis; parce qu'il n'y a que Dieu qui trouve en lui-même la cause de son existence, ou qui existe nécessairement : et la philosophie, qui veut que l'homme commence par cette parole ego sum, et qui en fait la base de la certitude, suppose implicitement que l'homme est indépendant d'une cause première, et contient le germe de l'athéisme. De là le proverbe oriental : « Celui qui dit moi est un démon; car il n'y a que Dieu qui le . « puisse dire avec vérité, toutes choses étant de lui, en lui, et par lui, « n'y ayant que lui seul existant par lui-même. » D'Herbelot, Biblioth. orient., art. Allah., t. I. p. 292. Paris, 1781.
EN MATIÈRE DE RELIGION. lJ87
de notre raison, et même son infaillibilité; car affirmer
qu'on est, c'est énoncer un jugement, et s'il étoit possible qu'on se trompât en disant j'existe, on ne seroit pas rationnellement certain de son existence.
Soutenir que chaque homme a en soi-même la certitude rationnelle de son existence, c'est donc déclarer qu'on adopte la philosophie cartésienne avec toutes ses conséquences ; c'est se rejeter dans les inconvénients, les contradictions, les absurdités, inhérents à cette philosophie aussi dangereuse qu'elle est niaise.
IV. D'autres personnes, en convenant que la méthode que nous employons pour combattre les incrédules est bonne et sûre, nous ont reproché d'avoir attaqué la méthode philosophique ; elles voudroient que toutes deux subsistassent ensemble, et qu'on établit l'une sans ébranler l'autre.
Nous prions ces personnes d'observer, pour ce qui nous concerne particulièrement, qu'à chaque page du premier volume de Y Essai sur l'indifférence, nous prouvons que la philosophie, qui ne donne à l'homme d'autre règle de ses croyances que sa raison individuelle, le conduit inévitablement d'erreurs en erreurs dans le scepticisme universel. Si donc nous convenions, même implicitement* dans notre second volume, que le principe fondamental de cette philosophie est vraie, ce seroit très-clairement convenir, ou que nous avons déraisonné d'un bout à l'autre de notre premier volume, ou que le scepticisme est un état raisonnable , ou enfin que deux principes également vrais, conduisant l'un au doute, et l'autre à la foi, l'un à l'incrédulité, et l'autre à la religion, il n'existe pour l'homme ni vérité ni erreur, et que la raison n'est qu'une chimère.
Et comment deux méthodes opposées, dont l'une n'est au fond quela méthode catholique, et l'autre la méthode
hérétique, pourroient-elles être également bonnes, également vraies ? Quel avantage trouveroit-on à dire aux hommes : Vous avez deux moyens d'arriver à la vérité : « l'un « est de consulter votre raison individuelle, qui, ayant en « soi le principe de certitude, est seule juge de ce que « vous devez croire; l'autre est de soumettre votre raison, « incapable d'arriver par elle-même à rien de certain, à « une raison supérieure ou plus générale, qui est la règle « naturelle de vos jugements et le fondement de vos « croyances? » Tenir un pareil langage, ne seroit-ce pas visiblement, se moquer du sens commun* ? La certitude appartient à l'homme, ou à la société; à la raison particulière, ou à la raison générale. Elle ne peut appartenir à la fois à l'une et à l'autre, puisque la raison particulière et la raison générale sont souvent en opposition. La raison de l'athée, par exemple, nie l'existence de Dieu, qui est attestée par la raison du genre humain. Or, il est impossible
* La philosophie du sens privé et la doctrine du sens commun s'excluent mutuellement comme le oui et le non. Si l'une est vraie, l'autre est fausse : il faut nécessairement opter entre elles; et les admettre toutes deux, c'est les détruire toutes deux. — Un homme avoit été élevé par une femme qu'il croyoit sa mère; il l'aimoit et la respectoit, quoiqu'elle n'eut pris aucun soin de lui dans son enfance, et qu'il n'eût commence à la connoîlre que dans un âge assez avancé. Quelqu'un lui ayant dit: Ce n'est pas là votre véritable mère, c'est telle autre femme, et je puis le prouver, cet homme se fâcha d'abord, caria fausse mère, n'ayant point sur lui d'autorité réelle, le laissoit agir à sa fantaisie, et c'étoit, outre l'habitude, une des causes de l'affection qu'elle lui inspiroit. Cependant les preuves qu'on donnoit à cet homme de son erreur étoient si fortes, qu'enfin convaincu , il dit : « Je vois bien que la femme que vous dites être ma mère l'est effectivement ; mais pourquoi l'autre ne le seroit-clle pas aussi? Ne pouvez-vous défendre l'une sans attaquer l'autre? Vous êtes trop exclusif, et c'est ce qui vous rend suspect à mes yeux. Celle-ci est ma mère, j'en conviens, mais celle-là l'est aussi, quoique vous refusiez d'en convenir par orgueil ou par entêtement, Moi qui suis sans passion, je les reconnois toutes deux.
que Dieu soit et ne soit pas en même temps : donc ou l'athée ou le genre humain se trompe ; donc ou l'athée ou le genre humain n'est pas infaillible. Que si on nie tout ensemble l'infaillibilité de l'athée et celle du genre humain, on nie toute certitude, on se déclare sceptique ; donc si l'on ne veut pas tomber dans le scepticisme, on ne sauroit se dispenser d'opter entre la philosophie qui, attribuant la certitude à la raison individuelle, rend chacun juge de ce qu'il doit croire, et la doctrine qui l'oblige à régler ses croyances sur les décisions de l'autorité, en plaçant la certitude dans la raison générale. *
V. On a paru craindre que cette doctrine ne portât quelque atteinte aux preuves que l'on a données jusqu'ici de la vérité de la religion chrétienne; mais nous avons déjà fait remarquer que ces preuves reposent toutes sur le témoignage, et sont par conséquent des preuves d'autorité. Oui, dit-on, mais ce témoignage n'est pas universel ; le genre humain tout entier n'atteste pas les miracles de Jésus-Christ et des apôtres, etc. Assurément, rien de plus vrai; niais où avons-nous dit que le témoignage du genre humain étoit nécessaire pour qu'un fait quelconque fût certain? En parlant de nos premiers parents, dont le témoignage, conservé par la tradition, atteste l'existence de Dieu, n'avons-nous pas au contraire observé, « que le « nombre de témoignages requis pour produire une cer- « titude complète, dépendant de mille circonstances va- « riables , étoit déterminé par le consentement com- « mun 1 ? » Il s'agit donc uniquement de savoir si les faits évangéliques sont attestés de telle sorte, qu'on ne puisse refuser de les croire sans blesser le sens commun; il s'agit de savoir si partout les hommes n'admettent pas comme certains les faits attestés comme ceux de l'Évan-
1 Essai, t. II, p. 111.
gile ; il s'agit en un mot de prouver ce que prouvent parfaitement les apologistes de la Religion, qu'il faut admettre ces faits, ou renoncera toute certitude historique.
Au fond, le principe d'autorité une fois reconnu, qu'avons-nous à faire? Montrer que le christianisme a pour lui la plus grande autorité. Or, c'est précisément ce que font tous les défenseurs de la religion chrétienne. Quelle autre religion réunit comme elle les trois grands caractères de l'unité, delà perpétuité, de l'universalité ? Elle ne les perd pas plus, parce qu'il y a eu de fausses religions, que l'Église ne les perd parce qu'il y a eu de fausses églises ; et il n'est pas un moment dans la durée des siècles, où la vraie Religion n'ait pu être reconnue aux mêmes marques par lesquelles on reconnoît la vraie Église, ou la société dépositaire de la vraie Religion.
« Je dis (c'est Rossuet qui parle), je dis qu'il n'y eut ja- « mais aucun temps, où il n'y ait eu sur la terre une autou rite visible et parlante à qui il faille céder... Je dis qu'il « faut un moyen extérieur de se résoudre sur les doutes, « et que ce moyen soit certain l. »
Celte autorité visible et partante, c'est l'Église, depuis Jésus-Christ. Avant Jésus-Christ, dit Rossuet, nous avions la synagogue*-, mais la synagogue n'a pas existé dans tous les temps, et « il n'y eut jamais aucun temps où il n'y ait « eu sur la terre une autorité visible et parlante à qui il « faille céder. » Qu'on trouve une autorité qui ait ce caractère, une autorité perpétuelle, universelle, autre que celle du genre humain. L'autorité du genre humain étoit donc, avant Jésus-Christ, le moyen extérieur et certain de se résoudre sur les doutes : et la règle catholique, ce qui a
1 Conférence avec M. Claude. Œuvres de Bossuet, t. XXIIL p. 294
?.l 295 ; éYiil. de Versailles. * JbUl.
été cru partout, toujours, partons*', n'a jamais cessécl'ètre la règle par laquelle les hommes ont pu discerner avec certitude la vraie religion.
On oppose à cette règle une objection tirée de la généralité du paganisme. Nous ne pouvons, à cet égard, que répéter ce que nous avons dit ailleurs : « Nous prouverons, c dans un troisième volume, que tout ce qu'il y avoit de « général dans le paganisme étoit vrai, que tout ce qu'il y « avoit de faux n'étoit que des superstitions locales, ou « des erreurs de la raison particulière, et nous ferons voir, « de plus, qu'on connaissait parfaitement le moyen de dis- « cerner ces erreurs des vérités primitives, et qu'en tout ce « qui concerne les croyances nécessaires et les devoirs de « l'homme, l'autorité du genre humain étoit reconnue « pour l'unique règle de foi ou de certitude, comme les « catholiques reeonnoissent l'autorité de l'Église pour l'u- « nique règle de certitude et de foi2. »
11 scroit étrange qu'on ne pût prouver la religion chrétienne par les principes catholiques, et qu'il fallût pour cela recourir à une méthode que l'Église proscrit dans son sein, à ta méthode des hérétiques, et qui les conduit, s'ils sont conséquents, de l'hérésie au déisme, du déisme à l'a* théisme, et de l'athéisme au scepticisme universel. •
Au reste, avant de proposer des difficultés sur l'application de notre doctrine à la religion chrétienne, il semhleroil équitable d'attendre que nous ayons publié le Volume où se trouvera cette application. Nous ne défendons ici que ce que nous avons dit, et peut-être est-ce se presser
' Quod ublquè, quod sempef, quod iib omnibus creditum est. iïoe est ciiiiTi verè proprièque catholicum, quod ipsa vis nominis ralioquc déclarai , quod omnia i'erè univcrsaliler comprehendit. Sed hoc ilà demùrn fiet, si sequamur université tem, antiquitatem, consensionem. Yhurntii JÀiïucnsis Commoniloriltm, cap. u.
* Essai, t. II, préface.
beaucoup que d'attaquer d'avance ce que nous devons dire, ou ce qu'on s'imagine que nous dirons.
Indépendamment de toute discussion, n'est-il pas clair que le raisonnement n'est pas le moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour convertir les hommes à sa religion? Il prouve d'abord son autorité par des miracles; et puis, que dit-il? Croyez. Et dans la suite des temps, comment le christianisme se propagera-t-il? De la même manière qu'il s'est établi, par une autorité enseignante, conformément à cette 'parole du Sauveur : Comme mon Père ma envoyé, je vous envoie l. Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre : allez donc, et enseignez 2.
Et puisque les apôfres et leurs successeurs doivent toujours enseigner, et enseigner en vertu d'une autorité qui oblige à croire ce qu'ils enseignent ; donc cette autorité a toujours été et sera toujours la plus grande autorité qui soit sur la terre, autrement la foi des chrétiens manqueroit de fondement. Ainsi ce que nous aurons à prouver plus tard aux incrédules, est déjà certain d'avance pour tous ceux qui croient au christianisme.
VI. Le moyen que nous indiquons pour reconnoître la vérité, fût-il sûr, n'est nullement, dit-on, un moyen facile, comme nous l'avions promis, puisqu'il a fait naître tant de contestations. Mais d'abord ne conteste-t-on pas également sur la règle catholique? et parce que les hérétiques la combattent, en est-elle moins un moven facile de se résou-
1 Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. Joan., xx, 21.
2 Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Emîtes ergo, docete omnes gentes. Mûtth.,xx\ni, 18 et 19. Quia caligantes hominum mentes consuetudine tenebrarum , quibus in nocte peccatorum vitiorumque velantur, perspicuitali sanctitatique rationis aspectum idoneum intendere nequeunt, saluberrimè comparatum est, ut in lucem veritatis aciem tilubantem et veluti ramis bumanitatis opacatam , inducat aucloritas. S. August., Demorib. Ecoles, catliol., cap. n.
dre sur les doutes, et de connoître avec certitude toutes les vérités chrétiennes? N'est-elle pas plutôt à la fois le seul moyen infaillible, et le seul aussi qui soit à la portée de tous les hommes? Et faut-il pour s'en servir, et s'en servir sûrement, être en état de résoudre les innombrables et captieuses objections des sectaires ?
La règle que nous donnons pour discerner entre les diverses religions la véritable, est identiquement la même règle par laquelle les catholiques discernent parmi tant de communions et d'opinions différentes, la véritable doctrine et la véritable Église. Autre chose est d'user de cette règle, autre chose est de prouver qu'elle est certaine. Tous les hommes peuvent aisément s'en servir pour reconnoître la vraie Religion, comme tous les catholiques s'en servent aisément pour reconnoître la vraie Eglise. Mais les uns et les autres ne sont pas tous en état de la défendre contre ceux qui la rejettent, quoiqu'ils soient très-raisonnablement convaincus de sa vérité !.
Des exemples éclaireiront ceci davantage. Il n'est point d'homme qui ne croie à plusieurs faits certains de l'histoire, sans connoitre les fondements de la certitude historique, à l'existence de plusieurs lois politiques et civiles; à divers principes de géométrie, d'astronomie, de physique, de chimie , d'hygiène, et à des conséquences de ces principes, admises généralement, quoiqu'il puisse ignorer jusqu'au nom de ces sciences. Sa croyance néanmoins est si raisonnable, qu'il seroit insensé s'il ne croyoit pas. Le moyen par lequel il a reconnu ces vérités est donc sûr, et en même temps si facile, qu'il n'a pas même eu besoin de
1 Soientiâ non pollenl fuleles plurimi , quamvis pollcant ipsâ fuie plurimùm : aliud est enim scire tantummodô quid boino credere debeat, propter adipiscendam vitam beatam, qute non nisi seterna esl : aliud autem scire, quemadmodùm boc ipsurn et piis opituletur, et contra impios defendatur. S. August., De Trinit., lib. XIV, cap. i.
réflexion pour l'employer. 11 a suivi l'impulsion naturelle qui le portoit à croire sur le témoignage général, comme le catholique, sans discuter l'autorité de l'Église, sans avoir besoin d'en connoitre les preuves, croit sans hésiter ce qu'elle enseigne.
Un enfant prend du pain, mange et vit; rien de plus facile. Il suit en cela l'exemple général et les leçons qu'on lui a données. Prétendra-t-on que, pour qu'il puisse raisonnablement faire comme tout le monde, et manger du pain, il doit auparavant savoir comment on le prépare, et pourquoi il nourrit ?
Le moyen donné à l'homme pour discerner avec certitude la vraie religion, ou vivre de la vie de l'âme, est de même nature et aussi facile que celui par lequel l'enfant vit de la vie du corps. Que la raison ensuite les comprenne plus ou moins, quelle en prouve plus ou moins clairement la bonté, la nécessité, c'est une question toute différente : et quiconque est capable de réfléchir, s'étonnera profondément que la vie intellectuelle et physique se conserve, malgré le raisonr.cment et le pmehant de l'orgueil à serévolter contre l'autorité. C'est une des plus grandes preuves de Dieu, et un miracle continuel de sa providence.
Qu'on nous permette encore de faire remarquer une inconséquence où l'on tombe en combattant, par la méthode philosophique, les déistes et les athées. On leur dit : « Il « n'existe qu'une seule vraie religion ; on ne peut se sauce ver que dans cette religion: or, Dieu veut que tous les a hommes se sauvent; donc tous les hommes ont un « moyen de reconnoître avec certitude la vraie religion et « ce moyen est leur raison, qui les conduira infaillible— « ment au christianisme, s'ils cherchent la vérité de bonne « foi l. »
1 « S'il n'y a point de rèj.vle certaine, la bonne loi ne peut nous « rendre l'Écriture utile ; la bonne foi ne sert qu'à ceux qui ont une
Voilà donc la raison de chacun déclarée un juge infaillible de toutes les questions qu'il faut résoudre pour arriver jusqu'au christianisme. Ainsi il n'est pas un seul homme qui ne doive décider infailliblement par sa raison individuelle, les profondes questions de l'existence de Dieu, de sa providence, de la possibilité de la création, de l'origine du mal, du libre arbitre, de l'accord du libre arbitre avec la prescience de Dieu, etc., etc. : myslères qui tourmentent l'esprit humain depuis six mille ans.
Parvenu à l'Église, on dit à ce même homme : Prenez « garde ; jusqu'ici votre raison a été pour vous un guide « sûr, elle a dû vous conduire infailliblement à la vérité, « mais si vous continuez de raisonner, elle vous conduira « aussi infailliblement à l'erreur. Il vous arrivera ce qui <t est arrivé à tous ceux qui ont voulu soumettre à leur juif gement la doctrine de l'Église ; ils se sont perdus dans « leurs raisonnements , et vous vous perdrez comme « eux. »
Et pourquoi cela ? demandera cet homme. Pourquoi ma raison qui jusqu'à présenta été, selon vous, un instrument infaillible de vérité, devient-elle un instrument non moins infaillible d'erreur? — C'est que l'Église enseigne
« règle certaine devant les yeux ; leur bonne foi les empêche de s'en
« écarter Un homme qui est de bonne foi, plein du désir d'aller à
« Rome, s'il n'a un guide ou une instruction précise pour discerner le « chemin de Rome d'avec tous les autres chemins, sera fort embar- « rassé au premier endroit où il trouvera deux chemins également
a droits et battus, qui s'éloigneront l'un de l'autre N'est-ce pas
a retomber dans les discussions infinies des philosophes , comme si « Jésus-Christ n'étoit pas venu nous apporter une autorité qui doit « faire taire tous nos raisonnements? N'est-ce pas rentrer dans les « vils éléments de la sagesse, dont parle l'apôtre? Au lieu de réduire « les esprits en captivité sous le joug de la foi, on réduira la foi à « subir le joug de l'examen des philosophes. » Fénelon, Réfutation du P. Malebranche, ch. xix; Œuvres, t. III, p. 140, 142. Édit. de Versailles.
des dogmes qui sont au-dessus de la raison*. — fous vous moquez, car je ne vois rien dans la doctrine de l'Église qu'il soit plus difficile à la raison de pénétrer, que la plupart des questions que j'ai dû décider avant d'entrer dans l'Église. Que dis-je ? plusieurs de ses dogmes ne dépendent-ils pas de ces questions mêmes? L'origine du mal, le libre arbitre, l'accord de la prescience avec la liberté, n'est-ce pas là le fond de toutes les disputes et de toutes les hérésies sur la grâce? Or, expliquez-moi, je vous prie, comment il se fait que, pouvant et devant résoudre infailliblement ces questions lorsque je n'étois pas encore dans l'Église, je me tromperai à peu près aussi infailliblement, si je cherche à les résoudre après être entré dans l'Église. Il nous semble que ces réflexions suffisent pour faire sentir les graves inconvénients de la méthode philosophique1. Nous avons éclairci, autant que nous le pouvions
* Lorsqu'un homme a reconnu la divinité du christianisme et l'infaillibilité de l'Église, on lui dit avec raison : a Dieu a parlé, soumet- « tez-vous; l'Église décide, croyez. » C'est une conséquence très-juste du principe avoué, mais ce n'est pas une réponse à cette question : « Pourquoi ma raison, qui pouvoit et devoit décider infailliblement « certains points de doctrine avant que je fusse entré dans l'Eglise, « perd-elle son infaillibilité lorsque je suis entré dans l'Église,, de sorte « qu'elle s'égarera indubitablement, ti elle veut alors décider ces « mêmes points de doctrine? » L'Église, éclairée de l'esprit de Dieu, les décide infailliblement, on en convient; mais, ou ma raison conserve sa propre infaillibilité , et dans ce cas elle les décidera certainement comme l'Église, ou il est possible que, de bonne foi, elle les décide autrement que l'Église, et alors elle a perdu son infaillibilité. Or, pourquoi l'auroit-elle perdue? Voilà ce que je demande. Si on nie qu'avant d'être convaincue de la vérité du christianisme la raison individuelle fût infaillible, et qu'on soutienne néanmoins qu'elle est le moyen donné à chaque homme pour discerner la vraie religion, l'embarras est encore plus grand.
1 « Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : « lune par la force de la raison, l'autre par l'autorité de celui qui
sans anticiper sur notre troisième volume, les difficultés qu'on a proposées contre la méthode d'autorité. Si nous ne répondons pas à tout ce qu'on a écrit, à propos de notre ouvrage, c'est que nous ne voulons répondre qu'à ce qui tient au sujet que nous avons traité. Le temps est trop précieux pour le perdre en disputes inutiles, ou en justifications superflues, et nous avons pensé ne pouvoir mieux faire que de nous conformer à ce conseil de Malebranche : « Quand un auteur ne se contredit que dans l'esprit de « ceux qui cherchent à le critiquer, et qui souhaitent qu'il « se contredise, il ne doit pas s'en mettre fort en peine : et « s'il vouloit satisfaire par des explications ennuyeuses, à « tout ce que la malice ou l'ignorance de quelques pera sonnes peuvent lui opposer, non-seulement il feroit un « fort méchant livre; mais encore ceux qui le liroient se « trouveroient choqués des réponses qu'il donneroit à des « objections imaginaires , ou contraires à une certaine « équité dont tout le monde se pique. Car les hommes ne « veulent pas qu'on les soupçonne de malice ou d'igno- « rance; et pour l'ordinaire il n'est permis de répondre à « des objections foibles ou malicieuses que lorsqu'il y a c des gens de quelque réputation qui les ont faites, et que « les lecteurs sont ainsi à couvert du reproche que de ' « telles réponses semblent faire à ceux qui les exigent1. » Nous devons avertir, au surplus, qu'on auroit tort d'accuser de mauvaise foi tous ceux qui attaquent des vérités très-certaines et très-évidentes ; car, d'un côté, on peut
« parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne (.( dit pas : Il faut croire cela; car l'Écriture, qui le dit, est divine; « mais on dit, qu'il faut le croire par telle et lelle raison, qui sont de « foibles arguments : la raison étant flexible à tout. » Pensées de Pascal, t. II, art. xvn, p. 172. Édit. deRenouard, 1803.
1 De la Recherche de la vérité. Éclaircissements sur le I,r livre, 4e éclaircissement, t. IV, p. 48. Paris, 1721.
avoir beaucoup de sincérité avec peu de lumières ; et d'un autre côté, il se trouve, comme l'observe Pascal, des esprits excellents en toutes autres choses, mais qui, absolument incapables de concevoir certaines notions, ne peuvent en aucune sorte y consentir, quoique rien ne les surpasse en clarté. Ces frappants exemples de la foiblesse et de la limitation de l'esprit humain nous sont donnés pour nous apprendre à nous défier de notre propre jugement, et pour nous faire comprendre la nécessité d'une règle supérieure à notre raison, si débile, si incertaine, si bornée.