CHAPITRE XV
CONFORMITE DE LA METHODE DES PHILOSOPHES AVEC LA METHODE DES HÉUÉTIyllES,
Dieu est un, et tout , dans les œuvres de Dieu et dans l'ordre qu'il a établi, porte ce grand caractère d'unité qu lui est propre. Plus la pensée de l'homme s'étend, plus il découvre de rapports, et plus aussi il aperçoit leur liaison entre eux, et avec la loi universelle d'où ils découlent. Depuis l'athée, qui ne voit que des effets isolés et sans nombre, jusqu'à l'esprit qui contemple la première cause de tous les effets, il existe des degrés infinis d'intelligence, qui se développe et s'élève à mesure qu'elle approche de la vérité elle-même, de l'éternelle et immuable unité, Je suis la voie, la vérité, la vie \ a dit la Vérité vivante, et comme il n'y a qu'une vérité, il n'existe non plus qu'une voie pour y parvenir. Quiconque soit de cette voie unique s'éloigne donc de la vérité, et s'enfonce dans Terreur; et
* Ego sum via, et veritas, et vita Joann.. xiv.G.
l'erreur n'élant rien de subsistant par soi-même, mais une simple négation de ce qui est, il n'y a qu'une voie d'erreur, comme il n'y a qu'une voie de vérité. On s'avance dans cette dernière voie en croyant sur une autorité infaillible*; on s'avance dans la première en niant sur sa propre autorité. Plus on nie, plus on erre; mais l'erreur demeure toujours ce quelle est par son essence, une pure négation.
On doit maintenant cesser d'être surpris des nombreux rapports que nous avons fait remarquer entre tous les systèmes d'erreur. Ils sont nécessairement identiques dans leur principe; et comme il n'existe qu'une manière de nier, il ne peut y avoir qu'une méthode d'errer.
Pour rendre ce fait plus sensible encore, nous allons comparer en détail la méthode des philosophes avec la méthode des hérétiques. Nous ne doutons pas qu'on ne soit très-frappé de leur ressemblance, ou plutôt de leur parfaite conformité.
Le philosophe est un homme qui s'isole du genre hu-. main, comme l'hérétique s'isole de l'Église.
L'un et l'autre partent de ce principe, qu'ils doivent trouver la vérité par eux-mêmes, et qu'ils en sont juges en dernier ressort.
L'un et l'autre avouent en même temps qu'ils ne sont point infaillibles.
Tous deux cherchent en eux-mêmes, le premier la règle de sa raison, le second la règle de sa foi.
Ni les philosophes entre eux , ni les hérétiques entre eux ne sont d'accord sur cette règle , qui varie sans cesse **.
* C'est la foi qui chasse le doute de la cité de Dieu, dit le célèbre Huet : « Fidcs dubltationem éliminai de civilate Dci. » De imbecillit. mentis humanœ, lib. III, n. 15.
'* Les hérétiques disent bien que l'Écriture est leur règle, comme les
Le philosophe suppose que le genre humain peut errer; l'hérétique en dit autant de l'Église.
Il y a cependant des philosophes qui admettent que le genre humain ne sauroit se tromper, mais en de certaines circonstances et moyennant certaines conditions, dont ils restent personnellement juges. Il y a aussi des hérétiques qui avouent que l'Église est infaillible, mais en de certaines circonstances et moyennant certaines conditions dont ils restent personnellement juges.
Il n'est point de philosophe qui n'admette quelques-unes des croyances du genre humain : il n'est point d'hérétique qui n'admette quelques-uns des dogmes de l'Église.
Aucun philosophe ne peut faire à personne une obligation de raison d'admettre les mêmes croyances que lui : aucun hérétique ne peut faire à personne une obligation de foi d'admettre les mêmes croyances que lui *.
Le philosophe ne s'écarte jamais de la croyance du genre humain, que par voie de négation : il en est ainsi de l'hérétique, à l'égard de la doctrine de l'Église.
Le philosophe même qui nie entièrement l'infaillibilité du genre humain, est forcé d'admettre comme vraies mille choses de croyance universelle, dont il n'a d'autre certi-
philosophes aussi disent que la raison est la leur. Mais par quelle règle certaine l'hérétique interprétera-t-il l'Écriture, de sorte qu'il soit pleinement assuré d'en avoir saisi le véritable sens, et par quelle règle certaine le philosophe s'assurera-t-il que les jugements de sa raison sont raisonnables, ou conformes à la vérité? Voilà la question sur laquelle l'iiérétique et le philosophe varient sans cesse, et qu'il leur est impossible de résoudre.
* Voilà pourquoi les philosophes et les hérétiques se tolèrent si aisément entre eux, et se réunissent tous pour attaquer l'Église catholique, qui les repousse tous également. Ce n'est pas la différence des opinions qui blesse l'orgueil, au contraire ; mais l'obligation de céder, d'obéir à une autre raison. Et puis hérétiques et philosophes, tous, quels qu'ils soient, sont d'accord au fond, et ils le sentent bien.
tude que le témoignage du genre humain : l'hérétique qui nie entièrement l'infaillibilité de l'Église, est forcé d'admettre comme vrais beaucoup de points de la foi catholique, dont il n'a d'autre certitude que le témoignage de l'Église.
Le philosophe, en s'établissant juge de toutes les vérités, préfère sa raison à la raison de tous les hommes, qu'il suppose pouvoir se tromper : l'hérétique, en s'établissant Juge de tous les dogmes * préfère son jugement au jugement de toute l'Église qu'il suppose pouvoir errer.
Rien de plus inconstant et de plus opposé que les opinions des philosophes : rien de plus variable et de plus divers que les doctrines des hérétiques.
L'hérétique s'appuie sur l'Ecriture, comme le philosophe sur la raison; mais, de même que le philosophe ne veut pas recevoir sa raison de la société , du genre humain, y croire sur son témoignage et la soumettre à son autorité ; ainsi l'hérétique ne veut pas recevoir l'Écriture des mains de l'Église, y croire sur son témoignage, et en soumettre l'interprétation à son autorité.
Le philosophe cherche les preuves de sa raison dans sa raison, et l'hérétique cherche les preuves de l'Écriture dans l'Écriture même.
Le philosophe qui rejette l'autorité de la raison humaine ou du genre humain , ne peut prouver sa propre raison : l'hérétique qui rejette l'autorité de la tradition ou de l'Église, ne peut prouver l'Écriture.
* L'hérétique dira peut-être qu'il ne juge point les dogmes en euxmêmes : je le crois bien ; il ne juge point les dogmes qu'il reeonnoît, il ne met point en doute ce qu'il admet pendant qu'il l'admet, mais il juge si tel ou tel point de la doctrine universelle est véritablement un dogme. Le -philosophe ne juge pas non plus, dans le même sens, la vérité en elle-même, mais il juge si telle ou telle notion, telle ou telle croyance est une vérité, et ne met point en doute ce qui lui paraît vrai, pendant qu'il lui paroit vrai.
La seule autorité du philosophe est sa raison : la seule autorite de l'hérétique est l'Écriture interprétée par la raison l .
De là, deux règles corrélatives pour le philosophe et pour l'hérétique.
Première règle du philosophe : La raison ne doit croire que ce qui est clair et distinct.
Première règle de l'hérétique : L'Écriture, pour obliger, doit être claire.
Seconde, règle du philosophe : Quand la raison générale des hommes, ou le sens commun, paroît attester des choses incompréhensibles, et où la raison particulière ne peut atteindre, il faut ramener la raison générale au sens dont la raison particulière peut s'accommoder, quoiqu'on semble faire violence au sens commun.
Seconde règle de l'hérétique : Où V Écriture paroît enseigner des choses inintelligibles, et oh la raison ne peut atteindre, il la faut ramener au sens dont la raison peut s'accommoder, quoiqu'on semble faire violence au texte.
Enfin l'hérétique qui est conséquent finit par douter de l'Écriture; et le philosophe qui est conséquent finit par douter de la raison.
Principes, conséquences, tout est donc commun entre le philosophe et l'hérétique; jamais il n'exista d'identité plus parfaite, et leur méthode consiste à se réserver toujours le droit de nier. Montrons maintenant comment celle que nous exposons dans Y Essai, s'accorde sur tous les points avec la méthode catholique.
1 Ce principe de l'hérétique et les deux suivants sont donnés par l'.ossuet comme des conséquences nécessaires du protestantisme , ce que ni Jurieu ni aucun autre ministre ne contesta. vie avcrliss. aux prot., IIIe part., n. 17 et muv.