REPONSE
Il faut d'abord établir clairement ce dont on convient, et ce dont on dispute.
On convient,
1° Que l'homme ne peut arriver à la connoissance d'aucune chose, et par conséquent à la connoissance du témoignage des autres hommes ou de l'autorité, que par les moyens de connoître qui sont en lui.
2° Que la certitude une fois acquise, de quelque manière que ce soit, réside en l'individu qui la possède, lui devient propre, de sorte que c'est lui qui est certain et non pas un autre, comme c'est lui qui connoit et non pas un autre.
Mais quand est-ce que l'homme possède la certitude, et comment l'acquiert-il?
On convient encore que la certitude est distincte de la simple connoissance, en ce sens, qu'on peut connoître sans être certain, quoique, pour être certain, il faille nécessairement connoître; et l'on s'accorde à désigner par le mot d'évidence le plus haut degré de clarté dans les idées ou les connoissances de l'homme.
A partir de ce point, on se divise.
Les Cartésiens soutiennent que l'homme possède la certitude de toute connoissance qui est évidente pour son esprit, indépendamment de l'impression que la môme idée peut faire sur l'esprit des autres hommes.
Essayons d'éclaircir cette proposition. .
Veut-on dire qu'on attache au mot certitude précisément et uniquement le même sens qu'au mot d'évidence? Alors c'est une simple définition de mots, qui ne peut donner
ireu à aucune dispute, mais aussi qui ne sert de rien pour résoudre la question agitée.
Veut-on, au contraire, que ce soit une définition de chose, de sorte que tout homme qui juge de bonne foi, avec l'attention dont il est capable, que telle ou telle idée est évidente, par cela môme est certain de la vérité de cette idée? Pour apprécier cette hypothèse, commençons par attacher des notions précises à ces deux mots : vérité, certitude.
Et premièrement, qu'est-ce que la vérité, pour celui qui ne connoît pas encore Dieu? La vérité, c'est ce qui est conforme à la raison.
Qu'est-ce en second lieu que la certitude? La certitude est la connoissance de ce qui est conforme à la raison, ou de la vérité.
Que la vérité, pour l'homme, soit ce qui est conforme à la raison, tout le monde l'avouera; car, comment la vérité seroit-elle, pour l'homme, ce qui est contraire à la raison de V homme?
Mais parmi les pensées des hommes, il y en a de fausses et il y en a de vraies, et celles-ci peuvent être ou certaines ou incertaines. Une pensée est fausse, quand elle est contraire à la raison, incertaine quand on ignore si elle est contraire à la raison, certaine quand on sait qu'elle y est conforme.
Ici naît une nouvelle question : la vérité sera-t-elle ce qui est conforme à la raison de chaque homme individuel, ou seulement ce , qui est conforme à la raison de la généralité des hommes?
Dans le premier cas, la certitude sera la connoissance que chaque homme a de ses propres idées, jugées par lui claires et distinctes. C'est le système cartésien.
Dans le second cas, la certitude sera la connoissance qiia chaque homme des idées ou des croyances de la
généralité des autres hommes. C'est la doctrine du sens commun.
On a montré, par des preuves nombreuses, et par les aveux des plus célèbres philosophes du dix-septième siècle, que le système cartésien détruit toute certitude et toute vérité. Ces preuves n'ont pas été combattues directement, mais on a essayé de les rétorquer contre la doctrine du sens commun. Voyons avec quel succès.
D'après ce qui vient d'être dit, la question, comment l'homme parvient-il à la certitude? est identiquement la môme que celle-ci : comment V homme parvient-il à la connoissance des idées ou des croyances de la généralité des hommes ?
La réponse est facile, il y parvient par les moyens de connoître qui sont en lui. Il acquiert par ses sens la connoissance de l'existence des autres hommes, de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs croyances, que la parole ou le témoignage lui manifeste ; or la certitude n'étant autre chose que cette connoissance même, demander comment il sera certain qu'il connoit les pensées, les sentiments, les croyances des autres hommes, c'est demander comment il sera certain d'être certain; c'est demander la certitude de la certitude même ; c'est se perdre dans un cercle infini .
Cependant ses sens peuvent le tromper; sans doute : mais comment? Supposera-t-on qu'ils le trompent en tout et toujours? Toute discussion cesseroit à l'instant, puisqu on nieroit l'intelligence ou la possibilité même de parvenir à la vérité.
Supposera-t-on qu'ils le trompent seulement en quelques circonstances? Alors, chaque fois qu'il se trompera, les témoignages des autres hommes l'avertiront de son erreur, puisque l'erreur n'est qu'un jugement opposé à la raison de la généralité des hommes. C'est ainsi qu'avec
des moyens de connoître faillibles ou incertains, tout homme qui n'est pas complètement fou peut parvenir à la certitude, ou à la connoissance de ce que sent, pense, juge, croit, la généralité des autres hommes.
Reprenons maintenant l'objection.
« Je ne puis connoître le témoignage des autres hommes « ou l'autorité, fondement de la certitude , que par les « moyens de connoître qui sont en moi. »
Cette majeure est accordée, ainsi qu'on l'a dit d'abord.
« Or, ces moyens sont incertains. »
On accorde encore cette mineure au sens qu'on vient d'expliquer : c'est-à-dire qu'il peut arriver, et qu'il arrive assez souvent en effet, que les sens, le sentiment, le raisonnement de l'homme individuel, se trouvent en opposition avec les sens, le sentiment, le raisonnement de la généralité des hommes ; mais on la nie, sil'on entend que, hors le cas de folie, l'homme individuel ne peut pas connoître si ses sens, son sentiment, son raisonnement sont ou ne sont pas d'accord avec les sens, le sentiment et le raisonnement de la généralité des hommes.
« Donc, je ne connoîtrai jamais certainement l'autorité, « donc je ne parviendrai jamais à la certitude. » On nie la conséquence, car lorsque vos sens, votre sentiment, votre raisonnement, se trouveront en opposition avec les sens, le sentiment, le raisonnement de la généralité des autres hommes, leur témoignage vous l'apprendra. Donc vous connoîtrez ce qui est conforme aux sens, au sentiment, au raisonnement delà généralité des hommes.
Cette connoissance est la certitude môme; donc vous parviendrez à la certitude, comme tous les hommes y parviennent effectivement .