VOILA L'HOMME
1 Isa., nu, 3 et 4.
m ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE
Oui, le voilà dans toute sa misère, dans toute sa faiblesse, dans les souffrances du corps, dans les angoisses de l'âme, dans la détresse et l'abandonnement, dans l'opprobre et la dérision, dans la vanité de ses grandeurs, dans le tourment de ses pompes, qui ne recouvrent que des plaies, dans l'agonie de sa puissance, dans le néant de sa vie. Est-ce bien là cet être déchu que poursuit une justice inexorable? reconnoissez-vous le fils d'Adam? Oui, encore une fois, le voilà revêtu des dons de son père, et en pleine possession de son héritage. Je me trompe, il lui reste un dernier legs à recueillir. Écoutez ce cri qui s'élève : Qu'on le crucifie ! L'homme rappelle à l'homme son arrêt, et prononce sur lui la malédiction qui doit le suivre jusque dans la mort l.
Ainsi Jésus-Christ, exempt de péché, a voulu porter la peine du péché, et réunir en lui tout ce qui appartient à la nature humaine qu'il venoit réparer. Et pour entendre en quoi consiste cette grande régénération, et de quelle manière elle s'est accomplie, considérons l'homme à son origine ; voyons ce que renferme le crime qui le sépara du Créateur, et ne craignons point de sonder cet abîme que la miséricorde divine a comblé.
Ce qui fait l'essence du péché, c'est la désobéissance à Dieu ; et dans le péché de notre premier père, nous trouvons une désobéissance complète de l'homme, de sorte que, dégradé jusqu'au fond de son être, il ne resta plus en lui rien de sain.
L'orgueil, principe de tout mal, corrompt d'abord son esprit rebelle. Il écoute cette parole funeste : Vous serez comme des dieux - : il s'égale au Tout-Puissant, il cesse
1 Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledictum : quia scriptum est : Maledictns omnis qui pendetin lipno. Ep. ad Galat., m, 15.
- Eritis sicut dii. Gènes., m, 5.
de recoiinoître sa souveraineté ; et puni aussitôt, il perd l'empire qu'il exerçoit sur les créatures que Dieu lui avoit soumises et sur lui-même. Condamné à subir tous les genres de servitude, esclave du Prince des ténèbres qui l'a séduit, esclave de ses propres penchants, de ses appétits les plus vils, il descendra si bas, qu'au delàil ne verra rien ; et cependant inquiet, tourmenté, il essaiera de descendre encore. Où va-t-il? Que veut-il? Il cherche, audessous du désespoir, je ne sais quelle affreuse joie qui saisira son intelligence aliénée, et alors on l'entendra se dire : Il n'y a point d'autre Dieu que moi !
De la corruption de l'orgueil naît la corruption des désirs, et le cœur à son tour se déprave. Vos yeux s'ouvriront; vous serez comme les dieux, sachant le bien et le mal l. A cette promesse flatteuse, la curiosité s'éveille. Ce n'étoit pas assez de l'innocence et du bonheur ; l'homme aspire à la science, il entreprend de ravir à l'Eternel son secret. Le châtiment suit de près. La honte et la crainte s'emparent du coupable 2. Il voudroit se cacher de Dieu, se cacher de lui-même; et de tout ce qu'il ignoroit il n'a encore appris à connoître que le remords. Sa raison s'obscurcit et s'égare; il se demandera ce que c'est que le vrai, ce que c'est que le faux, et il ne saura que répondre. Son jugement et ses passions l'abusent de concert, l'abusent sans cesse. Il se fatigue à poursuivre des ombres; il s'enfonce dans toutes les voies, et nulle part il ne trouve de repos. Regardez cet être déchu; une sombre ardeur l'agite ; au fond de son âme est un regret immense ; il a perdu quelque grand bien, il en a comme un souvenir confus, et le voilà qui remue avec un travail opiniâtre les ruines de
1 Aperientur oculi vestri : et eritis sicut dii, scientes bonum et malum. Gène*., m, 5.
Ibid.y 7 et seqq.
68 ESSAI SUfl L'INDIFFÉRENCE
son intelligence, les ruines de son cœur; il espère découvrir parmi ces débris la science que lui promet l'Esprit de mensonge, et il ne trouve que le doute, l'incertitude, l'erreur, des désirs dévorants qui le consument, une image trompeuse du bien, la terrible réalité du mal.
Au moment où l'orgueil et la curiosité dégradent ses facultés les plus nobles, la convoitise achève de le corrompre. Le fruit auquel il lui étoit défendu de toucher lui paroîtfow à manger, beau à voir, et aVun aspect délectable l. Il se laisse vaincre à ses sens, à l'attrait du plaisir qui le tente : de là sortiront les souffrances, la maladie, les angoisses, l'agonie, la mort; et cette mort, où il arrive par un chemin de douleur, sera éternelle comme son crime, comme la justice qui le punit, éternelle comme Dieu même.
En vain l'on se feroit illusion, tel est notre état : il n'est pas un de nous qui ne sente en soi cette triple corruption dont la nature humaine fut infectée dans sa source 2. Interrogez votre père, et il vous instruira ; vos ancêtres, et ils vous diront 5. L'homme sait qu'il est tombé, qu'il porte la peine d'une faute antique, et toutes les générations répètent les plaintes du fils de Syrach .
« Un joug pesant accable les enfants d'Adam, depuis le « jour où ils sortent du sein de leur mère, jusqu'au jour « de leur sépulture dans le sein de la mère de tous ; les « pensées de leur esprit, les appréhensions de leur cœur, « l'attente de ce qui arrivera, et le jour qui finit tout : de- « puis celui qui est assis sur un trône de gloire, jusqu'à
1 Vidit... quod bonum csset lignum ad vescendum , et pulehriim oeulis, aspectuque delectabile. Gènes., m, 6.
2 Omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est et concupi>cen. fia oculorum, et superbia vitœ. Ep.I, Joann., h, 16.
5 Interroga patrem tuum, et annuntiabit tibi; majores tuos, et dirent ibi. Deuteron., xxxii, 7.
«( celui qui est couché sur la terre et dans la cendre ; cle- « puis celui qui est vêtu de pourpre et ceint du diadème, « jusqu'à celui que recouvre un lin grossier, la fureur, la << jalousie, l'inquiétude, l'agitation, les querelles, la colère « opiniâtre, les transes du trépas, bouleversent son âme i dans le lit même, pendant le sommeil de la nuit, au « temps du repos. 11 n'a que peu de repos, presque rien ; « et ensuite, dans le sommeil même, il est comme une « sentinelle qui veille. 11 se trouble dans les visions de son « cœur, comme un homme qui échappe à l'ennemi au jour « du combat. C'est là le sort de toute chair; et de plus la a mort, le sang, la guerre, l'épée, l'oppression, la famine, « et la ruine, et tous les fléaux l. »
Condition désolante ! et cependant l'effet le plus terrible du péché, ce ne sont pas ces calamités passagères, ces maux qui s'endorment dans la tombe. : à peine sorti du temps, l'homme coupable se réveille ; il se réveille dans l'éternité, loin de Dieu, loin de la lumière, loin de toute espérance. Une immobile douleur pèse sur lui sans fin. Il sait ce qu'il vouloit savoir, le bien et le mal; et cette science, qu'il n'épuisera jamais, c'est le secret du désespoir, et les mystères du remords.
1 Jugum grave super filios Adam, à die exilùs de ventre m a tris eorum, usque in diem pepultiirœ, in matrem omnium. Cogitationes eorum, et timorés cordis , adinventio exspectationis, et dies finitionis : à résidente super sedem gloriosam, usque ad humiliatum in terra et cinere; ab eo qui utitur byacintho, et portât coronam, usque ad eum qui operitur lino crudo, furor, zelus, tumultus, fluctualio, et timor mortis, iracundia perseverans, et contentio, et in tempore refectionis, in cubili somnus noctis immutat scicntiam ejus. Modicum tamquàm nihil in requie, et ab eo in somnis, quasi in die respectùs. Conturbatus est in visu cordi? sui, tanquàm qui evaserit in die belli — Cum omni carne ab bomine usque ad pecus-, et super peccatores septuplum. Ad bsec mors, sanguis, contentio, et rompbœa, oppressiones, famés, et contritio, et flagella. Ecclesiast., xl, i, et seqq.
Telle eût été sans la Rédemption l'inévitable destinée de tous les enfants d'Adam ; et de là l'on peut comprendre quelle reconnoissance, quel amour est dû à celui qui les a rachetés. Une infinie miséricorde est venue au secours d'une misère infinie. « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a « donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui « ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Car Dieu « n'a pas envoyé son Fils dans le monde, pour juger le a monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui l. »
Substitué à l'humanité tout entière, Jésus-Christ, en s'immolant, a satisfait pour elle à la justice divine, qui exigeoit une victime d'un prix infini. 11 nous a délivrés de lamort, et de l'esclavage des Principautés et des Puissances de l'enfer, abolissant, dit saint Paul, le décret de notre condamnation, et l 'attachant à la croix *. Rédempteur de l'homme condamné, réparateur de l'homme dégradé, il est encore le modèle de 1 homme parfait, et la source de toutes les grâces par lesquelles nous pouvons, en suivant ses préceptes, et en imitant ses exemples, rétablir en nous l'image de Dieu, que le péché avoit effacée 5. Voilà ce que le Christ a fait pour nous. Entrons dans les pensées de l'éternelle sagesse, et contemplons ses voies dans l'œuvre merveilleuse de notre régénération.
1 Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret : ut omnis qui crédit in eum non pereat, sed habeat vitam seternam. Non enim misit Deus Filium suum in mundum, ut judicet mundum, sed ut salvetur mundus peripsum. Joann., u, 16, 17.
2 Et vos, cùm mortui essetis in delictis..., conviticavit cum illo, donans vobis omnia delicta ; delens quod adversùs nos erat cbirographum deereti, quod erat contrarium nobis, et ipsum tulit de medio afligens illud cruci; et expolians principatus, et potestates, traduxit conlidenter, palàm triumpbans illos in semetipso Ep. ad Col.,u, 13, 15.
5 Expoliantes vos veterem hominem cum actibus suis, et induentes novum. eum qui renovatur in agnitionem. secondant imaginent ejus qui r remît illum. Ibid.. in, 9 et 10.
Les volontés de Dieu, toujours conformes à la souveraine raison, constituent l'ordre; et le désordre ou le péché n'est dès lors, nous le répétons, que la désobéissance à ce que Dieu commande, ou l'opposition de la volonté libre de la créature à la volonté de Dieu. Mais, la volonté de Dieu étant Dieu même, s'opposer à sa volonté, c'est non-seulement se séparer de lui, non-seulement s'élever au-dessus de lui, c'est encore, autant qu'il se peut, attenter à son être ' ; et le péché seroit impossible, si l'ordre qu'il trouble n'étoit rétabli par le châtiment. Ainsi la créature demeure à la fois libre et soumise à l'empire du souverain Être. Quiconque résiste à sa bonté, plie sous sa justice : et, soit qu'on envisage le péché en lui-même, soit qu'on en considère les suites, on reconnoit la vérité de ce que dit Bossuet, « qu'il n'est pas en la puissance même de Dieu qu'il y ait une misère plus grande *i >>
Afin donc d'expier le péché de l'homme, le Verbe divin, uni à notre nature, a offert pour nous une obéissance infinie. « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma vo- « lonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé 3. Je fais
' Tel sera, comme sainl Paul nous l'apprend, le caractère de V homme 1 le péché, dont la venue annoncera la dernière apostasie, après laquelle // n'a aura plus de temps, mais l'éternité de l'enfer et l'éternité du ciel. « Le fds de perdition s'opposera à Dieu, et s'élèvera au-dessus de i tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré, jusqu'à s'asseoir dans (f le temple de Dieu, voulant lui-même passer pour Dieu. » Nequisvos « seducat ullo modo : quoniam (non veniet dies Domini) nisi venerit
diseessio primùm, et revelatus fuerit homo peccati, filius perditio-
nïs qui adversatur, et exlollUur supra omne quod dicitur Deus, aut « quod colitur, Ha ut in lemplo Dei sedeat, ostendens se tanquam sît '< Deus. Ep. ad Tliessal. u, 5 et 4.
- Ier sermon pour le 11° dimanche de l'Avant.
5 Descendi de cœlo, non ut faciani volunlatem meam, sed volunlaloin ejus, qui misit me. Joann., vi 58.
« toujours ce qui lui plaît *. » C'est ainsi qu'il nous a réconciliés avec son Père, c'est ainsi qu'il a effacé, par une volonté parfaite, le crime de notre volonté rebelle, i En « entrant dans le inonde, il a dit : Vous n'avez voulu ni m d'hostie ni d'oblation ; mais vous m'avez formé un corps : « vous n'avez point accepté les holocaustes pour le péché. « Alors j'ai dit : Me voici! Il est écrit de moi, à la tête du « livre, que je ferai, ô Dieu, votre volonté. Et nous avons « été, ajoute l'Apôtre, sanctifiés dans cette volonté, par « l'oblation faite une seule fois du corps de Jésus-Christ-. » Dans la soumission de THomme-Dieu, dans son sacrifice, tout est au-dessus de nos pensées. Lorsqu'on médite ce profond mystère, et que, de la volonté humaine de Jésus- Christ s'élevant jusqu'à sa volonté divine, on découvre dans le sein de l'Être éternel une souveraineté et tout ensemble une obéissance infinie; lorsqu'on le voit, si on l'ose dire, commander selon tout ce qu'il est, et obéir selon tout ce qu'il est, qu'ensuite on se souvient que ces deux actes également parfaits de la puissance suprême, ont pour objet la régénération de l'homme déchu, l'esprit s'abîme dans ces merveilles, et il adore en silence la justice, la sainteté, l'amour, qui éclatent dans la Rédemption.
Mais il ne suffit pas de l'admirer : pour en recueillir le fruit, il est nécessaire que l'homme concoure à son propre salut par une obéissance libre, semblable à celle de Jésus- Christ, et par une pleine conformité de sa volonté à la volonté divine. « Tous ceux qui me disent, Seigneur, Sei-
1 Quai placita sunt ei, facio semper. Joan., vm, 29. Vid. et, Ibid., îv, 34 ; v, 30.
- Ingrediens mundum dicit : Hostiam et oblationem noluisti ; corpus autem aptasti niihi : holocaustomata pro peccato non tibi placuerunt. Tune dixi : Ecce venio : in capite libri scriptum est de me : Ut faciam, Deus, voluntalem tuani.... In quà voluntate sanctificati sumus per oblationem corporis Jesu Christi semel. Ep. ad llebr., x, 5, 6, 7, 10.
a gneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux ; mais « celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel, « celui-là entrera dans le royaume des cieux *. » Chacun de nous doit accomplir en soi le sacrifice du Rédempteur : sa grâce nous en donne la force; et, uni au sien, notre sacrifice devient digne du Dieu à qui nous l'offrons, et à qui le Christ lui-même l'offrira éternellement.
Et pour entendre en quoi consiste ce sacrifice de nousmêmes que nous devons à Dieu, considérons celui de son Fils. Par là nous apprendrons encore mieux quelle expiation exigeoit le péché, et ce que le Sauveur a fait pour réparer la nature humaine.
L'homme tomba premièrement par l'orgueil : il voulut s'égaler à Dieu ; et, chose remarquable, ce désir si stupide et si criminel est resté au fond de son cœur, et il se manifeste de nouveau toutes les fois que l'homme cesse de reconnoître une loi supérieure à sa raison ; et nous l'avons vu, après dix-huit siècles de christianisme, séduit encore par cette parole : Vous serez comme des dieux, proclamer sa divinité, se consacrer des autels, et à la face des cieux qui racontent la gloire du Très-Haut, lui disputer l'empire, et s'adorer lui-même.
La perfcetion de l'humilité expiera l'excès de l'orgueil. Par un abaissement incompréhensible, le Verbe divin descendra jusqu'à nous, il se revêtira de notre chair mortelle et de toutes nos misères, il se fera homme pour effacer le péché de l'homme qui voulut se faire Dieu, et par cet ineffable anéantissement, qui forme l'essence du sacrifice volontaire, non-seulement il satisfera pleinement à la justice divine, ce qui étoit évidemment au-dessus du pouvoir de
1 Non omnis qui dicit mihi, Domine, Domine, tntrabit in regmun cœlorum: sed qui facit voluntatem Patris meiqui in cœlis est, ipse intrabit in regnum cœlorum. Malth., vu, 21.
îv. 3
U ESSAI SUR L'INDIFFFÉUENCE
l'homme, mais encore il confondra l'orgueil même du Prince de l'enfer, en montrant que ce que sa haine jugeoit impossible, l'amour infini peut l'effectuer. L'ange rebelle avoit vaincu l'homme en le flattant d'être Dieu, et l'esprit séducteur sera lui-même vaincu, et l'homme sera sauvé par l'Homme-Dieu.
Tout ce qui blesse l'orgueil, Jésus-Christ a voulu l'éprouver. Roi par le droit de sa naissance, il s'est réduit à la plus humble condition. N'est-ce pas là, disoient les Juifs, le fils du charpentier l1 II partage en venant au monde la demeure des animaux, parce qu'il n'y avoit point de place pour ses parents dans l'hôtellerie -. Une crèche, un peu de paille, quelques langes, voilà les richesses, voilà la pompe du Libérateur des hommes. Pendant trente ans il vit du travail de ses mains dans une obscurité profonde. 11 en sort pour exercer la charge du Messie, pour prêcher la pénitence et annoncer le salut au peuple ; et son dénûment croît à mesure que ses fonctions s'élèvent. Les renards ont eur tanière et les oiseaux du ciel leur nid; mais le Fils de V Homme n'a pas où reposer sa tété*. Pauvre jusqu'à la fin,' il reçoit tout de la chanté, et le pain qui le nourrit, et les vêtements qui le couvrent, et le linceul dans lequel on l'en* sevelit.
11 se soumet encore à une humiliation plus grande : lui qui est le Saint par excellence, lui qui doit écraser la tête du serpent^ il souffre que le Démon le tente, afin d'être en tout semblable à ses frères 4. 0 Jésus! c'en est trop, ar-
i Nonne hic est fabri (ilius? Matth., xm, oj.
2 Quia non erat eis locus in diversorio. LilC^ n, 7.
5 Vulpes foveas habent, et volucres cœli nidos : Filiusautem hominis non habet ubi caput reclinet. Matth., vin, 20.
4 Debuit per omnia iïatribus similari, ut misericors iieret In eo
cràm, in quo passus est ipse et tentatus, potens est eis, qui tentantur,
rêtez-vous : notre orgueil n'est-il donc pas assez expié, assez confondu? Non, tant qu'il restera quelque opprobre à subir, l'Homme-Dieu ne sera pas satisfait; il manquera quelque chose à la plénitude de son sacrifice. Il faut qu'il recueille, pour prix de son amour, le mépris et la calomnie, il faut qu'on le représente comme un séducteur1, comme un homme de bonne chère et qui aime le vin 2, comme un ministre de Béelzebud 5 ; il faut qu'il soit livré à l'insulte, à la dérision, traité comme un insensé4, moqué, outragé, maudit par la populace, et enfin qu'il meure du supplice des scélérats, au milieu des railleries et des exécrations d'un peuple entier.
Le sacrifice est-il complet? De la droite du Père au sommet du Golgotlia, la distance est-elle assez grande, et le Fils de Dieu a-t-il assez descendu? Vous qu'il racheta par son abaissement, apprenez à vous abaisser à son exemple; car cette étonnante expiation est aussi un modèle qui vous est offert, et une leçon qui vous est donnée. « Ayez en vous, i nous dit l'Apôtre, les sentiments qui ont été ceux de Je* « sus-Christ, qui, égal à Dieu, s'est anéanti lui-même en « prenant la forme d'un esclave, en se rendant semblable ' aux hommes, et se faisant reconnoître pour homme par « ce qui a paru de lui au dehors. Il s'est humilié lui-même, « se rendant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la « croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé * et lui a donné un « nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de « Jésus tout genou iléchisse dans le ciel, sur la terre « et dans les enfers, et que toute langue confesse que
auxiliari... Tentatum aulem per omnia pft) similitudine absquB pec- Mo, Ep. ad Ilebr., îi, 17, 18 ; et iv, 10.
1 Joann., vu, 12.
- Homo vorator et potalor vini. Matlh.. xi, 19.
7' Ibid., xii, 21.
4 hue, XXIII, 11.
« le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le « Père ! . »
Il n'y a point à hésiter : l'immolation de l'orgueil est le premier aete de la vie chrétienne, le fondement de notre régénération, et l'homme ne commence à se retrouver qu'en prononçant en lui-même qu'il n'est rien. Cet intime anéantissement, qui renferme une pleine reconnoissance de la souveraineté du seul Etre existant par lui-même, est l'état naturel de toute créature devant Dieu, et plus encore d'une créature déchue ; là seulement elle est dans l'ordre. Plus elle s'abaisse, plus elle se rapproche de la perfection de l'Homme- Dieu, plus elle se rend digne d'entrer comme lui dans la gloire du Père; « car celui « qui s'élève sera humilié, et celui qui s'humilie sera « élevé2. » Et maintenant plaignez -vous d'être abject aux yeux du monde, plaignez-vous du mépris, du dédain, de l'opprobre ; plaignez-vous de votre grandeur !
L'orgueil avoit rompu la société entre l'homme et Dieu ; le sacrifice de nous-mêmes la rétablit : il nous replace au rang de ses sujets ; nous redevenons ses enfants, par notre union avec son Fils 5, qui est tout ensemble et notre frère
* Hoc sentite in vobis, quod cl in Christo Jesu : qui cùm in forma l)ei esset, non rapinam arbitratus est esse se a:qualem Deo : sed scmetipsum exinanivit formam servi accipiens, in similitudinem hominum factus, et habilu inventus ut homo. Humiliavit semelipsuni f'actus obediens usque ad mortem, mortem aulem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum, et donavit illi nomen, quod est super omne riomen ; ut in nomine Jesu ovnne genu llectatur cœleslium, terrestrium, et inl'ernorum ; et omnis lingua ctmfitealur, quia Dominus Jésus Clirislus in glorià est Dei Patris. Ep. ad Philipp., n, 5-10.
- Qui aulem se cxaltaverit, humiliabitur ; et qui se humiliaverit, exaltabitur. Mat th., xxm, 12.
8 Quotquot autem receperunt eum , dédit eis polestatem filios Dei iieri, bis qui credunt in nomine ejus , qui non ex sanguinibus , neque ex voluntate carnis, neque ex voluntate viri, sed ex Deo nali sunt. Joann., i, 12, 13.
et notre chef. Nous n'avons d'autre volonté que la sienne, comme il n'a lui-même d'autre volonté que celle de son Père; et par une parfaite obéissance à cette volonté parfaite, s'accomplit ce que disoit le Christ : « Je leur ai « donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient a un comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous en « moi, afin qu'ils soient consommés en l'unité, et que le (< monde connoisse que vous m'avez envoyé, et que vous « les avez aimés comme vous m'avez aimé l. »
Quel est l'homme qui, en méditant des vérités si élevées au-dessus du sens humain, pourroit n'y pas reconnoître la pensée de Dieu même, l'ordre éternel qu'il a établi? Lorsqu'avec une douce puissance elles commencent à s'emparer de votre entendement, à pénétrer votre cœur, est-ce que vous ne vous sentez pas comme renouvelé dans tout votre être? Doctrine étonnante, doctrine sublime, et doctrine cependant que les plus simples esprits ont conçue ! Cette créature qui n'aimoit, qui ne voyoit, qui ne cherchoit qu'elle, ne doit plus se chercher, se voir en rien : sa vie entière doit être un sacrifice perpétuel ; et remarquez que ce sacrifice, fondement de la société divine, est également la base de la société humaine. L'orgueil ou l'amour désordonné de soi sépare l'homme de ses semblables, comme il le sépare de son auteur. Il détruit le pouvoir en détruisant l'obéissance; il brise tous les liens sociaux. Quiconque est lui-même son Dieu, veut être aussi son roi. Alors il n'existe ni droits, ni devoirs ; la force seule commande; ses caprices, voilà l'unique loi. Le souverain qu'elle fit hier, elle le renverse aujourd'hui : un autre le
1 Ego claritatem, quam dedisti mihi, dedi eis; ut sint unum, sicut et nos unum sumus. Ego in eis, et tu in me; ut sint consummati in unum; et cognoscat mundas quia tu me misisti, et dilexisti eos, sieut ot me dilexisti. Joann., xvir, 22, 23;
remplace; son sceptre c'est l'épée; tous ploient sous elle, nul n'obéit. On lit la terreur sur le front du maître, et la haine dans l'œil de l'esclave. Quelquefois, se dressant tout à coup, il secoue ses fers avec fureur, et réclame à grands cris sa souveraineté; et le moment d'après il se courbe sous une plus dure servitude.
De l'esprit de sacrifice, de lui seul, naît la société véritable : il fait les sujets comme il fait les rois. Il n'en coûte point d'obéir à ceux qui ont entendu et goûté cette parole : a Si quelqu'un veut venir avec moi, qu'il renonce à soi- « même, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me « suive1. » En se renonçant ainsi, on ne vit plus, à l'exemple de Jésus-Christ, que d'une vie de dévouement, se rendant, s'il le faut, obéissant jusqu'à. la mort, pour le salut de ses frères, pour maintenir dans la société du temps, une fidèle image de l'ordre qui régnera sans fin dans la société éternelle. Et, chose admirable, c'est par cette noble obéissance que nous sommes délivrés de l'esclavage où gémissent les enfants d'Adam, les hommes d'orgueil; elle nous rend la vraie liberté. Dès que nous abjurons la souveraineté de nous-mêmes, nous ne dépendons plus que de Dieu, il est notre unique maître, ainsi que l'Apôtre nous l'apprend : « Que tous soient soumis aux « puissances supérieures ; car il n'y a point de puissance « qui ne soit de Dieu ; c'est lui qui les a ordonnées. Gelui « donc qui résiste au pouvoir, résiste à l'ordre de Dieu; Le « prince est le ministre de Dieu pour le bien. 11 est donc « nécessaire que vous soyez soumis non-seulement parla u crainte du châtiment, mais par un devoir de conscience. « Rendez à chacun ce qui lui est dû : le tribut, à qui vous « devez le tribut; l'impôt, à qui vous devez l'impôt; la
1 Dicebat aulem ad omnes : Si quis vult post rue -venire abneget semetrpsum, ettollat cruoem suam quotidie, ot sequattirme. Luc ix. "1~.
(( crainte, à qui vous devez la crainte ; l'honneur, à qui « vous devez l'honneur. Ne demeurez redevable envers perce sonne, excepté de l'amour qui est toujours dû, car cei lui qui aime le prochain accomplit la loi *. »
Jésus-Christ, modèle du sujet dans son obéissance à son Père, est aussi, dans le pouvoir qui lui est confié, le modèle du souverain. « Vous savez que les princes des « nations dominent sur elles, et que ceux qui sont les plus « grands exercent sur elles la puissance. 11 n'en sera pas « ainsi parmi vous : mais que celui qui voudra être plus « grand parmi vous, soit votre serviteur ; et que celui qui « voudra être le premier, soit votre esclave : car le Fils de « l'Homme n'est point venu pour être servi, mais pour « servir et donner sa vie pour le salut de la multitude 2. »
Ainsi la société ne subsistant que par l'abnégation que fait de soi chacun de ses membres, elle n'est, pour ainsi parler, qu'une sainte hiérarchie de sacrifices. Le ministre de Dieu reçoit tout de lui, et ne reçoit rien pour lui-même. Il n'est Je premier qu'à condition d'être le serviteur de tous; il doit au peuple qu'il lui est ordonné de conduire,
1 Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi à Deo : qua; autem snnt, à Deo ordinata^ sunt. Itaque qui resistit potestati, Dci ordinationi resistit.... I)ei enim minister est tibi (princeps) in bonum.... Ideô necessitate subditi eslote , non solùm propter iram, sed etiam propter conscientiam.... Rcddile ergo omnibus débita: cui tributum, tributum : cui vectigal, vectigal : cui limorem, limorem : cui bonorem , bonorem. Nemini quidquam debeatis, nisi ut invicem diligatis : qui enim diligit proximum, legem implevit. Ep. ad Uom., xiii, i et seqq.
1 Scitis quia principes gentium dominantur eorum ; et qui majores sunt, potestatem exercent in cos. Non ità erit inler vos ; sed quicumque voluerit inter vos major fieri, sit vester minister; et qui vbluerit înter vos primus esse, erit vester servus. Sicut Filius hominis non venit ministrari, sed ministrare, et dare animam suam. redemptionem pro nuiUis. MM., xx, 25-28.
plus que l'esclave ne doit à son maître ; il lui doit jusqu'à sa vie même. Oui, le trône n'est qu'un autel où Mlommeftoi s'immole pour le salut de la multitude. Et lui aussi connoit le poids du manteau de pourpre, et la couronne d'épines, et le sceptre de roseau ! Nous l'avons vu montant au calvaire, et il a pu dire comme l'Homme-Dieu : Eloignez de moi ce calice; cependant, ô mon Père, que votre volonté se fasse et non la mienne1 !
Toutes les fonctions" sociales émanant de la royauté en portent le caractère ; et, sous le christianisme, qui ôte à la domination sa dureté et à la soumission sa bassesse, s'élever c'est se dévouer davantage, et ceux-là sont grands qui, détachés de leur intérêt propre et consacrés à leurs frères sans réserve, vivent pour les servir, et meurent pour les sauver.
Le renoncement à soi-même produit ainsi Tordre gêné. rai. Il unit les hommes entre eux, et il établit dans chaque homme une paix inaltérable, cette douce paix que Jésus- Christ sur le point de quitter la terre promettoit à ses disciples. « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, « non comme le monde la donne. Je vous ai dit ces choses, « afin que vous ayez la paix en moi. Vous serez opprimés « dans le monde, mais ayez confiance, j'ai vaincu le « monde2. » Il l'a vaincu en effet, par ses humiliations, par son anéantissement, par l'amour du Père qui étoit en lui, et qui est souverainement opposé à l'amour du inonde : « car tout ce qui est dans le monde est convoitise « de la chair, et convoitise des yeux, et orgueil de la vie ; o qui n'est point du Père, mais qui est du monde. Et le
1 Pater, si vis, transfer calicem istum à me : veriimtamen non mea volantas, sed tua fiât. Luc, xxh, 42.
2 Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis : non qtiomodo mundus dut, ego do vobis. — l\xc. locutus snm vobis, ut in me pacem babeatis. In mundo prepsuram bnbebitis : sed confiditc, ego vici mundiim. Joann., xiv. 21 ; xvi, 55.
« inonde passe, et sa convoitise; mais celui qui fait la vo- « lonté de Dieu demeure éternellement1. »
Imitons le Sauveur, associons-nous à son sacrifice, et nous vaincrons aussi le monde, et nous recueillerons l'héritage de paix que Jésus-Christ nous a laissé. Au dedans comme au dehors, c'est de l'orgueil que naît le trouble. Nous voulons être riches, puissants, posséder les dignités, les honneurs, la gloire, nous voulons être en tout les premiers. Voilà ce qui nous tourmente durant la veille, et ce qui agite encore notre sommeil. De là les vaines espérances, les regrets, les chagrins, l'envie, la défiance, la haine, et cette inquiétude secrète qui aigrit nos douleurs et corrompt nos joies même. L'homme superbe ne jouit de rien ; es désirs dévorent sa vie ; qui l'entendit jamais dire assez ? Ses jours s'écoulent en tumulte comme l'eau du torrent2; il passe, et l'on n'aperçoit que des débris dans son lit desséché.
« Celui qui aime son âme, la perdra ; et celui qui hait « son âme en ce monde, la conserve pour l'éternelle vie5.» Plus de crainte, plus d'anxiétés, lorsqu'on s'est détaché de soi-même. Un calme céleste environne l'autel où s'accomplit le sacrifice volontaire. Oh ! si Von connoissoit le don de Dieu * ! Si une seule fois on avoit goûté les délices qui accompagnent le parfait anéantissement dont Jésus-
1 Nolite diligere mundum , neque ea quae in mundo surit. Si quis diligit mundum, non estcharitas Patris in eo : quoniam omnc quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et supcrbia vitoc : quœ non est ex Pâtre, sed ex mundo est. Et mundus transit, et concupiscentia ejus. Qui autem facit voluntatem Dei, manet in œternum. Joann., i Ep. h, 15-17.
2 Sicut torrens qui raptim transit in convallibus. Job., vi, 15. 5 Qui amat animam suam, perde t eam ; et qui odit animam suam in box mundo, in vitam œternam custoditeam. Joann., xii, 25. 4 Si scjres donnm Dei. Ibid., iv, 10.
Christ 'nous a donné l'exemple, cette joie intime, inaltérable, de se sentir dans l'ordre, de sentir tout son être uni à l'Être qui renferme en soi tous les biens ! Que peut offrir le monde en échange d'une semblable félicité'? Ses plaisirs mêmes si rares, si fugitifs, si vides, sont toujours mêlés de quelque amertume. « Lorsque l'homme conçoit un désir « désordonné, aussitôt il devient inquiet en lui-même : « l'orgueilleux et l'avare n'ont jamais de repos; mais le « pauvre et l'humble d'esprit demeurent dans l'abondance « d» la paix *. Il faut que vous appreniez à vous briser en « beaucoup de choses, si vous voulez conserver la paix et « la concorde avec les autres -. Je vous enseignerai la voie « de la paix et de la vraie liberté. Appliquez-vous à faire la « volonté d' autrui plutôt que la vôtre ; choisissez toujours « d'avoir plutôt moins que plus ; cherchez toujours la der- « nière place, et à être au-dessous de tous ; désirez tou- « jours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse par- « faitement en vous : celui qui agit ainsi entre dans la voie « de la paix et du repos3, i
Aimable prix de l'homme humble, vous êtes ce bon trésor que les vers ne consument point, et que personne ne peut nous ravir. Combien doucement l'âme se repose dans cette pensée : Je ne suis rien, je n'ai droit à rien, et c'est parce que rien ne m'est dû, que j'espère posséder tout; car la grâce, la miséricorde, l'immortelle jouissance du Dieu à qui mon cœur aspire, ne sont jamais, ne peuvent jamais être qu'un don gratuit de son amour. Oh ! quand verrai-je décliner les ombres qui le dérobent à mes regards ! J'ai langui dans cette attente*, dans l'attente du jour éter-
1 Imit. Christi, lib. I, cap. vi, n. 1.
2 Ibid., cap. xvii, n. 1.
5 Ibid., lib. III, cap. xxm, n. 1 et 5.
* Concupiscit et déficit anima mea. Ps. lxxxiii.
nei. Laissez aller, Seigneur, votre serviteur en paix, afin que ses yeux contemplent le saint que vous avez promis.
Le péché de notre premier père ne fut pas seulement un péché d'orgueil. Une curiosité criminelle, le désir insensé de connoître ce que Dieu, dans sa bonté, avoit voulu qu'il ignorât, corrompit la raison de l'homme et dégrada son cœur. 11 perdit à la fois l'innocence et la vérité. L'incertitude, le doute, l'erreur, s'emparèrent de son esprit ; tous ses penchants l'inclinèrent au mal ■ .
Par quelle expiation le Fils de Dieu effacera-t-il ce crime? Comment guérira-t-il cette funeste plaie? Lui qui est l'éternelle lumière, il couvre sa splendeur du voile de l'humanité, il obscurcit à nos yeux son éclat. Tous les l résors de la sagesse et de la science sont en Jésus-Christ, mais ils y sont cachés 2. Sa divine intelligence paroît, comme celle des enfants des hommes, croître et se développer peu à peu ; il écoute les enseignements de ceux qu'il vient instruire ; il se soumet à l'autorité des docteurs qui ont charge pour annoncer et pour expliquer la lqi. On ne voit pas en lui une pensée, un désir qui ne se rapporte à cette loi, qui recevra de lui sa perfection. 11 nous apprendra véritablement la science du. bien et du mal, ce que nous devons éviter et ce que nous devons faire ; il nous l'apprendra par son exemple autant que par ses leçons. Suivons ses pas, ne le quittons point, observons ses œuvres avec respect, prêtons l'oreille à ses discours. Quelle simplicité ravissante, quelle pureté, quelle dignité dans ses actions ! Quelle douceur inexprimable, et quelle puissance dans ses paroles ! Elle ont un charme, une grâce d'amour qui tou-
1 Eramus enim aliquando et nos insipientes, increduli. errantes, servientes desideriis, et voluptatibus variis, in malitiâ et invidiâ agentes, odibiles, odientes invicem. Ep. ad Tit. m, 5.
2 In quo sunt omncs thesauri sapientise et scientiaî absconditi. Ep. ad Coloss., u, 3,
ehe et persuade les âmes les plus dures ; le peuple les comprend sans aucune peine, et jamais l'esprit de l'homme n'en pénétrera la profondeur. Quelle inépuisable charité ! Quelle ardeur, quel zèle, et en même temps quel calme divin! Il fuit les plaisirs et les grandeurs. Sa vie est une vie de travail, de dévouement et de prière. Rien ne l'attache ici-bas que les devoirs qu'il y remplit, les bienfaits qu'il répand ; la terre n'est pas sa demeure ; il passe en accomplissaut la volonté de celui qui l'envoie.
Les pauvres sont ses amis, et il ne rebute point le riche. Il appelle à lui les enfants, il nous les offre pour modèles. Il ne raisonne point, il ne discute point, il dit : Faites cela, et vous vivrez l. Que demande-t-il à ceux qui le pressent de guérir leurs maux? de croire 2 : Qu'il vous soit fait selon que vous avez cru r\ Et encore : Votre foi vous a sauvé \ Il attire à lui les pécheurs par une onction toute céleste, et alors on entend cette voix qui bénit et console le repentir : Beaucoup de péchés lui sont remis, farce quelle a beaucoup aimé 5. 0 Jésus ! l'homme ingrat souvent vous méconnoît ; mais vous, ô Dieu fait homme ! vous ne méconnoissez aucun de vos frères, et le plus vil, le plus coupable est toujours reçu quand il vient à vous. Vos bras s'ouvrent pour le presser sur votre cœur divin, sur ce cœur que l'amour blessa au sommet du Calvaire, et d'où s'épanche éternellement une intarissable miséricorde !
De quelle vertu n'offre-t-il point la plus sublime perfection? et quel autre que lui put jamais dire : Qui de vous
* Hoc fac, et vives. Luc, x, 28.
- Nolli timere, crede tantùm. ld., vin, 50. r' Sicutcredidisti, fiattibi. Matth., vm, 13. 4 Fides lua le salvum fecit. Luc. xvm, 42 et alib. 8 Remiltunlur ei peccata mulla, quoniam diloxit multum. Luc. vu. 47.
EN MATIÈRE DE RELIGION. x;>
me reprendra de péché 1 ? Inflexible comme la vérité dans ses enseignements, il est plein d'indulgence et d'une douce pitié dans ses rapports avec les hommes; il n'achève, point de rompre le roseau déjà brisé, il n éteint pas la mèche qui fume encore 2. Quelle active compassion pour les malheureux ! Quelle tendresse touchante pour les siens ! 11 pleure près du tombeau de Lazare. Le disciple qu'il aimoit se repose sur son sein la veille de sa mort, et avant d'expirer il lui confie sa mère: Voila votre fils ! dit-il à Marie ; et au disciple : Voilà votre mère 5 ! Toute l'âme humaine est là. Sa patience, au milieu des plus horribles épreuves, n'est pas ébranlée un moment. Trahi par un de ses apôtres, il n'a que ce mot pour se plaindre : Mon ami 4 î II prie sur la croix pour ses bourreaux. Tout est consommé 5 !
Oui, tout est consommé de la part du Sauveur : il ne pouvoit rien de plus pour nous. Les égarements de notre esprit, nos passions, nos désirs criminels, sont expiés, et c'est à nous d'achever, par un libre concours à la grâce, l'œuvre de notre régénération, en travaillant sans relâche à nous réformer sur le modèle de toute perfection.
« Vous étiez autrefois éloignés de Dieu et ses ennemis, « à cause des œuvres mauvaises conçues dans votre esprit. « Mais maintenant Jésus-Christ vous a réconciliés par sa « mort, pour vous rendre saints, purs et irrépréhensibles « devant lui : si toutefois vous demeurez fondés et fermes
1 Quis ex vobis arguet me de peccato? Joann., toi, 46.
- Calamum quassatum non conteret, et linum t'umigans non extinguet. Isa., xlii, 3. Matin., xii, 20.
5 Cùm vidisset ergo Jésus matrem, et discipulum stantem quem diligebat, dicit matri suse : Millier, cece filins tuus. Deindè dieït discipulo : Ecce mater tua. Joann., xix, 20.
4 Amice, ad quid venisti? Matth., xxvi, 50.
3 Consummatum est. Joann., xix, 50.
« dans la foi, et inébranlables dans l'espérance de l'Évan- « gile que vous avez entendu, et qui a été prêché à toutes « créatures qui sont sous le ciel, afin que tout homme de- « vienne parfait dans le Christ Jésus l. »
Nous cherchions inutilement la vérité en nous-mêmes : nous la retrouvons par la foi. En nous unissant à celui qui est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, elle nous délivre du doute et de l'erreur, elle fixe nos incertitudes, « elle nous remplit de toutes les richesses de la plénitude de l'intelligence, pour connoître le mystère de Dieu le Père et de Jésus-Christ 2. »
Le sacrifice de l'esprit rétablit l'ordre dans nos pensées, et celui du cœur dans nos sentiments, en les rendant conformes aux sentiments et aux pensées de Dieu. L'homme enivré du désir de la science, voulut la substituer à la foi, et une nuit éternelle couvrit son entendement. Il a fallu que le Verbe, se faisant homme, entrât, si l'on peut le dire, dans cette nuit pour la dissiper. La lumière a lui dans les ténèbres 3, la parole a de nouveau manifesté la vérité, et tous ceux qui croient la possèdent. « Ne cherchez donc « point- à comprendre pour croire ; mais croyez afin de « comprendre. La foi doit précéder l'intelligence, afin que
1 Et vos cùm essetis aliquando alienati, et inimici sensu in operibus nialis : nunc autem reconciliavit in corpore carnis ejus per mortem, exhibere vos sanctos. et immaculatos, et irreprehensibiles coram ipso : si tamen permanetis in iide fundati, et stabiles, et immobiles à spe Evangelii, quod audistis, quod praedicatum est in universâ creaturâ, quœ sub sole est.... Quem (Cbristum) nos annuntiamus, corripientes omnem hominem, et dooentes omnem hominem, in omni sapientiâ, ut exhibeamus omnem hominem perfectum in Christo Jesu. Ep. ad Coloss., i,21, 22,21,28.
a Instructi in cbaritate, et in omnes divitias plenitudinis intellectûs, in agnitionem mysterii Dei Patris et Christi Jesu. Ibid., n, 2.
3 Et lux in tenebris lucet. Joann., i, 45.
« l'intelligence soit le prix de la foi l. » La réparation de notre nature est l'image de sa création primitive : l'une et l'outre sont l'ouvrage du Verbe2. 11 a renouvelé notre intelligence, comme il l'avoit formée, en se communiquant à elle : écouter, croire, obéir, ce fut son premier acte; elle naquit par la foi, et la parole qui lui donna originairement la vie, est la même qui la lui rend 5.
Craignons d'obscurcir en nous la lumière que le Verbe fait homme, que Jésus-Christ, auteur et consommateur de la foi*, est venu nous apporter ; craignons de déchoir une seconde fois du grand don que nous avons reçu, par une présomptueuse confiance en notre raison, par une curiosité indiscrète et criminelle. Ayons toujours présent ce conseil de saint Paul : « Prenez garde que personne ne vous sur- « prenne par la philosophie, et par des raisonnements « vains et trompeurs, selon les traditions des hommes, « selon les principes d'une science mondaine, et non selon « Jésus-Christ5. »
La pleine conformité des pensées de l'Homme-Dieu, de ses désirs et de ses volontés, avec les volontés, les désirs, les pensées de son Père, formoit entre eux cette union in-
1 Noli ijiuorcre intelligere ut credas ; sed crede ut intelligas. — Tilles débet pnecedere intellectum, ut sit intellectus fidei praemium. S. August. in Psal. cxvn et in Isa.
- lu ipso condita sunt universa in cœlis, et in terril, visibilia et invisibilia.... : omnia per ipsum, et in ipso crcata sunt. Ep. adColoss., i. 10.
5 Voluntariè enim genuit nos Yerbo veritatis, ut simus initium ali- (]uod (Tcaturae ejus. Jacob., i, 18.
4 Aspieientes in auctorem fidei . consummatorem Jesum. Ep. ad Hcbr., xu. 2.
8 Traduction de Sacy. — Videte ne quis vos decipiat per pbilosophiam, et inanem iallaciam, secundum traditionem hominum, secundum elemenla mundi, et non «ecundum Cbristu'ni. IMd., u, 8.
time, indissoluble, qu'il demandent aussi pour les siens ', union sainte qui consomme notre régénération, comme elle consommera notre félicité, et qui devient plus étroite et plus douce, à mesure que, croissant dans la foi et dans l'amour 2, nous mourons à nous-mêmes pour ne plus vivre que de la vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu 3, par le sacrifice perpétuel de notre esprit, de notre cœur, de tout notre être.
Tout notre être en effet étoit dégradé par le péché ; la chair avoit aussi corrompu sa voie*, et les désordres des sens dévoient être expiés comme les désordres de l'intelligence. L'Homme-Dieu accomplit en son corps cette expialion nécessaire 5 ; il prêche la pénitence plus encore par son exemple que par ses discours. Né dans la pauvreté, il supporte toutes les privations qui l'accompagnent. En entrant dans le monde, il verse son sang pour rendre témoignage à l'ancienne alliance, comme il le versera plus tard pour établir la nouvelle. Il se prépare à exercer sa mission publique par le jeûne et les veilles. L'abattement, la fatigue, la faim, la soif, il a tout éprouvé. Sa nourriture est de faire la volonté de celui qui l'envoie*. Il instruit le
1 Pro eis rogo...., utomnes unum sint, siout tu Pater in me, et ego in le, ut et ipsi in nobis unum sint.... : ut sint unum sicut et nos unum sumus. Joann., xvh, 20-22.
* Finis autem prœcepti est charitas de corde puro, et conscientia bona, et fide non ficla. Ep. î, ad Tim., i, 5.
3 Mortui eslis, et vita vestra est abscondita cum Christo in Deo. Ep. adColoss.,m, 3.
4 Omnis caro corruperat viam suam. Gènes., vi, 12.
5 Nunc autem reconciliavit in corpore carnis ejus per morlem. Ep. ad Coloss., i, 22. Et quidem, cùm esset filius Dci, dedicit ex eis quac passus est obedientiam : et consummatus, factus est omnibus obtemperantibus sibi, causa salutis aeternœ. Ep. ad Hebr., v, 8 et 9.
c Meus cibusest, ut faciam voluntatem ejus, qui misit me, utperficiam opus ejus. Joann., iv, 54.
peuple durant le jour, et la nuit il se retire sur la montagne pour prier. 11 ne cesse de s'offrir en holocauste à son Père, de lui présenter ses souffrances pour apaiser sa justice, pour expier nos plaisirs et nos voluptés. Nous aVons été guéris par1 ses plaies l. Sans cesse il rappelle sa passion, il s'en occupe sans cesse; jusque sur le Thabor, c'est d'elle qu'il s'entretient avec Moïse et Élie2. Son amour est avide de douleurs. « J'ai désiré d'un grand désir de célébrer cette Pâque avec vous5. » Et cette Pâque est celle qui précède immédiatement son immolation; celle où l'agneau sans tache est substitué à l'agneau figuratif : celte Pâque, c'est le calice d'amertume, c'est l'agonie, les défaillances, la sueur de sang de Gethsemani, les tortures du Prétoire, la mort de la croix.
Et à présent je comprends l'Apôtre : « oui, l'amour de « Jésus-Christ nous presse : considérant que si un seul « est mort pour tous, donc tous sont morts ; et Jésus-Christ <( est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent « plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et «ressuscité pour eux*. Ignorez-vous que nous tous qui « avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été bap- « tisés dans sa mort? Nous avons été ensevelis avec lui par « le baptême dans la mort; afin que, comme Jésus-Christ « est ressuscité d'entre les morts par la gloire de son « Père, nous marchions aussi dans une nouvelle vie : sa-
1 Livore ejus sanati sumus. Isa., lui, 5.
* Dicebant cxcessum ejus, quem completurus erat in Jérusalem. Luc, îx, 51.
r> Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobi?cum antequàm patiar. Luc., xxn, 51.
"■ Charitas Christi urget nos : {estimantes hoc, quoniam si unus pro omnibus mortuus est, ergo omnes mortui sunt : et pro omnibus mortuus est ClirisLus, ut et qui vivunt, jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est et resurrexit. Ép., h, ad Corinth., v, 14, Ï5.
« chant que noire vieil homme a été crucifié avec lui, afin a que le corps du péché soit détruit, et que désormais « nous ne soyons plus asservis au péché : car celui qui « est mort est délivré du péché. Que si nous sommes « morts avec Jésus-Christ, nous croyons que nous vivrons « aussi avec Jésus-Christ. Il est mort seulement une fois « pour le péché, et à présent il vit pour Dieu. Considérez- « vous de même comme étant morts au péché, et comme « ne vivant plus que pour Dieu en Jésus-Christ notre « Seigneur. Que le péché donc ne règne point en votre « corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses convoi- « lises l. Faites mourir les membres de l'homme terres- « tre; la fornication, l'impureté, les mauvais désirs. Dé- « pouillons-nous du vieil homme et de ses actes, et revê- « tons-nous de l'homme nouveau2, portant toujours en « notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus « soit aussi manifestée dans nos corps *. n
1 An ignoratis quicumque baptizati sumus in Christo Jesu, in morte ipsius baptizati sinnus? Consepulti enim sumus cum illo per baptismum in mortem : ut quomodo Christus surrexit à môrtuis per gloriam Patris, ità et nos in novitate vitae ambulemus.... Hoc scientes, quia vêtus homo noster crucifixus est, ut destruatur corpus peccati, et ultra non serviamus peccato. Qui enim mortuus est, justificatus est à peccato. Si autem mortui sumus cum Christo, credimus quia simul etiam vivemus cum Christo.... Quôd enim mortuus est peccato, mortuus est semel : quôd autem vivit, vivit Deo. Ità et vos existimate, vos mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo in Christo Jesu Domino nostro. Non ergo regnet peccatum in vestro mortali cor pore, ut obediatis concupiscentiis ejus. Ep. ad Rom., vi, 5 et seqq.
2 Mortilicate ergo membra vestra, quse sunt super terram ; fornicationem, immunditiam, libidinem , concupiscentiam malam Expoliantes vos veterem hominem cum actibus suis, et induentes novum. Ep. ad Coloss., m, 5, 9.
5 Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferenies, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Ep. II ad Corinth., iv. 10.
Ainsi, outre le sacrifice de l'esprit et du cœur, nous devons encore* à Dieu le sacrifice du corps dans lequel nous avons péché, et c'est en immolant par la pénitence les convoitises de la chair, que notre régénération s'achève. Car, ne nous y trompons pas, lorsque le Sauveur a dit : « Il falloit que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans u sa gloire 1 ; » il représentait toute l'humanité. Il a sanctifié nos souffrances par les siennes, mais il ne nous a point dispensés de souffrir. Il nous a montré le chemin, pour que nous marchions sur ses traces2 : et telle est la puissance et l'onction de sa grâce, que la voix rude est la voie de la paix. Heureux les pauvres! Heureux ceux qui pleurent?'. Heureux ceux qui, comme l'Apôtre, châtient leur corps sans relâche, et le réduisent en servitude */ Heureux ceux qui s'écrient, en contemplant Jésus : JV/?' désiré d'un grand désir de célébrer cette Vaque avec vous ! Tôt ou tard il arrive ce moment si horrible à la nature, et si consolant pour la foi ; ce moment qui consomme notre révolte ou notre sacrifice, notre perte ou notre salut. Et nous aussi nous tremperons nos lèvres dans le calice qui parut si amer à l'IIomme-Dieu ! Et nous aussi nous connoitrons les transes de l'agonie, et les sueurs de l'angoisse, et le travail du dernier passage ! Nul n'échappe à l'arrêt prononcé contre la race humaine. Mais en montant au calvaire, le chrétien sait que son Libérateur l'y a pré-
1 Haec oportuit pati Chrislum, el ilà intrare in gloriam suam. Luc., xxiv, 26.
- Ipse enim Spiritus lestimonium reddit spiritui nostro, quôd stimus iîlii Dei. Si autem fiiii, et haîredes ; hœredes quidem Dei, cohseredes autem Christi : si tamen compatimur, ut et conglorificemur. Ep. ad lUmian., vin, 11, 17. Vid. et. Ep. ad Hebr., xn, 6 seqq.
r' Beati pauperes Beati qui lugent. Matth., v, 3. 5.
4 Castigo corpus meum, et in serviluteni redigo. Ep. I ad Corinth., ix, Ti.
02 ESSAI StfR L'INDIFFÉRENCE
cédé ; il y trouve encore sa croix ; il jette sur elle un regard d'amour, et tout se calme en lui, hors le désir (Vêtre avec Jésus1. On l'entend qui l'appelle d'une voix toujours plus foible ; elle s'éteint, la prière cesse, et l'éternel cantique de joie commence dans les cieux !
En rétablissant les rapports de l'homme avec Dieu et avec les autres hommes, Jésus-Christ a rétabli Tordre que le péché avoit troublé ; et le fondement de cet ordre est une obéissance parfaite, ou le sacrifice entier de soimême. Tout péché en effet est une rébellion contre la souveraineté de l'Être infini; tout péché naît donc de l'orgueil, et l'orgueil est la source de tout mal, puisqu'en nous séparant de Dieu, il nous sépare de tout bien. Il nous concentre en nous-mêmes, et par là il viole notre nature, et tend à la détruire ; car le principe de notre vie n'est pas en nous. Dépendants dès lors de la cause par laquelle nous existons, la première loi de notre être est l'obéissance. Tout ce qui est en nous doit obéir, tout ce qui est en nous doit être soumis à quelque chose hors de nous : c'est ce que Jésus-Christ est venu nous apprendre, c'est par cette doctrine qu'il nous a sauvés, et qu'il nous régénère. La foi est la vie de l'intelligence ; et croire c'est obéir, c'est être soumis à une raison supérieure, à une autorité 'qui commande. L'amour est la vie du cœur, et aimer ce que l'ordre nous ordonne d'aimer, c'est obéir, c'est être soumis à une volonté supérieure, à une autorité qui commande. Le corps même ne vit, et il n'atteindra un jour la perfection qui lui est propre, qu'en obéissant à des lois opposées à ses convoitises.
Le christianisme, loi d'obéissance, loi de sacrifice, est donc véritablement la loi de vie, l'expression parfaite de
1 Desiderium hahens dissolvi, et esse entn Christo. Ep. ad Philip.. i, 23.
la nature de l'homme et de la nature de Dieu. Et remarquez dans la Rédemption, comme dans le christianisme dont elle est la base, les éclatants caractères auxquels on reconnoittout ce qui est divin.
Elle est une : H ri existe quun Dieu et un seul Médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ l ; il ri y a de salut quen lui* : il a été offert une 'seule fois'0 , et par cette unique oblation il a satisfait pour les pédiés du monde entier 4, et consommé notre éternelle sanctification °.
Elle est universelle : Le Christ est mort pour tous6, et tout nous a été donné en lui1.'
Elle est perpétuelle : L'agneau immolé dès l'origine du monde8, n'a jamais cessé, ne cessera jamais de se présenter à son père en état de victime ; et bien qu'accomplie une seule fois au milieu des temps, la Rédemption sera éternelle comme l' Homme-Dieu, et comme la félicité de ses élus.
Elle est sainte, puisqu'elle est la source de toute sanctification, puisqu'elle a expié tous nos crimes, effacé loules nos souillures, réconcilié la terre avec le ciel; puis-
1 UiiusiMiim Reus, unus etmediulor Dei el hominum liomo Chrislus Jésus. Ep. lad Timoth., n, 5.
- Non est in alio aliquo salus. .16'/., IV, 12.
5 Chrislus seincl oblatus est. Ep. ad Hebr., ix, 28. lb., vu, 87,; x, 10. Ep.IPelr.,™, 18.
i Ipse est propitialio pro peccatis noslris ; non pronoslris autein lanlùin, sed eliam pro totius mundi. Ep. I Joann., n, S.
' Uni enim oblalionc, consumniavit in teternuni sanctilicalos. Ep. ad liebr., x, H.
,j Pro omnibus mortuus est Chrislus. Ep. Il ad Corinth., v, 15.
7 Qui etiam proprio filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illinn : quoniodo non etiam cum illo omnia donavit? Ep. ad llom., vin, 52.
8 Occisus est ab origine mundi. ApocaL, xm. 8.
que les puissances mêmes de l'enfer ont été forcées de rendre hommage à la sainteté du Rédempteur : Je sais que vous êtes le Saint de Dieu l !
Frappés de ces divins caractères, les peuples sont venus au pied de la croix sur laquelle la Rédemption a été consommée ; ils ont cru à V amour que Dieu a pour nous 2, et ils ont dit comme saint Paul : « C'est sans doute quelque « chose de grand que ce mystère d'amour qui a été ré- « vêlé dans la chair, justifié par l'esprit, manifesté aux «anges, prêché aux nations, cru dans' le monde, reçu * dans la gloire 5. Qui donc nous séparera dans l'amour de « Jésus-Christ? Latribulatio'n? l'angoisse? la faim? la nu- « dite? le péril? la persécution? le glaive? Mais nous « triomphons en toutes ces choses, à cause de celui qui « nous a aimés. Ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni les « Principautés, ni les Vertus, ni le présent, ni l'avenir, ni « la force, ni ce qu'il y a de plus haut, ni ce qu'il y a de « plus profond, ni aucune créature ne pourra nous sépa- « rer de l'amour de Dieu, qui est en Jésus-Christ Notre- « Seigneur*. »
1 Scio te quis sis,, sanctus l)ei. Luc, iv, 34.
2 Et nos cognovimus, et credidimus charitati, quam habet Deus in nobis, Ep.IJoann.. iv, 46.
3 Et manifesté magnum est pietatis sacramentum , quod manifeslalum est in carne , justificalum est in sphïtu, apparuit angelis, pnedicatum est gentibus, creditum est in mundo, assumptum est in glorià. Epl ad Tim., m, 16.
4 Quis ergo nos separabit à cbaritate Cbristi? tiibulatio ? an angustia ? an famés ? an nuditas ? an periculum ? an persecutio ? an gla-
dius? Sed in bis omnibus superamus propter eum qui dilcxit nos
Cerlus sumenim, quia neque mors, neque vita, neque an^eli, neque principalus, neque virtutes, neque instantia, neque futura, neque fortitudo, neque altitudo, neque profundum, neque creatura alia poteritnos separare à cbaritate Dei, qu;e est in Christo Jesu Domino nostro. Ep. ad Rom.., vin, 35 et seqq.
Nous avons vu ce qu'il a fait pour justifier l'homme, pour réparer la nature dégradée. Mais sa mission n'est pas épuisée par ces immenses bienfaits : il devoit encore fonder son Église contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront point l ; et cette société divine devoit à son tour servir de modèle, et communiquer sa force et sa vie aux sociétés purement humaines qui s'établiroient parmi les chrétiens. Jésus-Christ est roi, il l'a dit lui-même2, et son royaume est dans ce monde, quoiqu'il ne soit pas du monde*, parce que tout ce qui est du monde est convoitise de la chair, et convoitise des yeux, et orgueil de la vie *. A l'empire du monde, qui appartient à l'esprit mauvais5, il a opposé un autre empire, qui est l'éternelle cité de Dieu. Moïse avoit annoncé qu'il seroit législateur comme lui ; niais la loi mosaïque, particulière au peuple juif, n'étoit que la figure de la loi universelle du Messie, loi parfaite qui règle tout l'homme, ses pensées, ses sentiments, ses actions, et qu'une autorité également parfaite conserve et promulgue perpétuellement. Le pouvoir qu'il avoit reçu de son Père, il le transmit à ses Apôtres, et principalement au premier d'entre eux, pour enseigner les nations G,
1 PorUc infcri non prievalebunt adversùs eam. Matth.. xxi, 18. - Dixit ei Pilatus : Ergo rex es tu? Respondit Jésus : Tu dicis. quia rex sum ego.Joann., xvin, 57.
3 Non ait, Regnum meum non est in hoc mundo ; sed non est de hoc mundo. Et cùm hoc probaret dicens : Si ea> hoc mundo esset regnum meum, ministri mei utiquè decef tarent , nt non traderer Judasis : non ait, Nunc autem regnum meum non est hic; sed non est hinc. llic est enim regnum ejus usque in finem socculi. S. August., in èoann. Evangel. Tract, cxv, n. 1 Oper., part. II, t. III, col. 792.
4 Joann:, i, Ep. it, 10.
5 Mundus totus in nlaligno positus est. Ibid., v, 19.
6 Erat docens cos sicut potcslatem habens, et non sicut scriba1. eorutn et pharisœi. Matth., vu, 29. Et stupebant in doctrinâ ejus, quia in potestate erat sermo ipsius. Luc, îv, 32. — Hax loquëre , et exhortare, et argue catt) omni imperio. Ep. ad Tit., n, 15.
(J(i .ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
pour les unir clans la môme foi, dans le même amour, et pour conduire en son nom tous ceux qui croiraient en lui, promettant d'être, jusqu'à la fin des siècles1, avec les pasteurs qu'il chargeoit de continuer sa mission 2. C'est lui qui parle, qui instruit, qui commande parleur bouche; et, sous l'autorité souveraine du chef qui, dans la plénitude de sa puissance, représente l'immortelle royauté du Christ, sa loi prêchée en tous lieux multiplie les fruits de la Rédemption, en propageant sur la terre le règne de l'ordre et de la vérité.
• Unis ainsi dans une société dont la durée sera éternelle, et où l'enseignement de Jésus-Christ se perpétue sans altération, les hommes remontent par l'obéissance à l'état de perfection dont ils étoient déchus. La foi élève leur raison à une hauteur infinie, puisqu'elle leur donne de Dieu la même idée qu'il a de lui-même : et en l'aimant d'un amour sans bornes 3, leur cœur se purifie et devient digne de le posséder.
Mais Jésus-Christ n'est pas seulement législateur et roi, il est encore pontife ; et comme pontife il achève de sanctifier par un culte parfait la société qu'il a établie. Le sacrifice qui a sauvé le inonde, se renouvelle sur l'auteld'une manière non sanglante, et manifeste perpétuellement la sainteté de Dieu, sa justice et sa miséricorde. Toujours vivant pour intercéder en notre laveur, le souverain Prêtre selon l'ordre de Melchisédcck \ s'offre pour nous à son Père, et nous offre avec lui. Sa grâce, en aidant notre vo-
1 bâta est mihi oninis poteslas in cœlo et in terra. Eunles ergo do-
cote omnes génies Et ecce ego vobiscum suni omnibus dicbus,
usque ad consummationem sauculi. Malth., xxvni, 18, 49, 20.
- Sicut mijit me Pater, et ego mitto vos. Joann., xx, 21.
5 Modus nmandi Deum, sine modo amare. S. Bernard.
4 Ep. ad Hebr., vu, 25; et vi, 20.
lonté, en l'inclinant au bien comme la nalure corrompue l'incline au mal, nous rend véritablement libres d'obéir à ses préceptes, et de concourir ainsi à notre régénération. Il fait descendre en nous l'Esprit sanctificateur, qui nous éclaire intérieurement, nous fortifie, nous console ; et de même que, dans l'ordre général, la vérité nous est donnée, et le Verbe, qui est notre lumière, s'unit à nous par un moyen extérieur et sensible, ou par la parole, la grâce aussi nous est donnée, et l'Esprit saint, qui est notre amour1, s'unit à nous par un moyen extérieur et sensible, ou par les sacrements. « Il vient au secours de notre foi- « blesse, car nous ne savons pas prier comme il faut, mais « l'Esprit lui-même demande pour nous avec des gémisse- « ments ineffables. Et celui qui scrute les cœurs sait ce « que demande l'Esprit, parce qu'il demande selon Dieu « pour les saints -\ » En priant pour nous, il nous apprend à prier5, à adorer; et nos adorations, nos prières, ne forment avec celles de l'Église qu'une même prière, une môme adoration, qui reçoit de Jésus-Christ tout son prix. « C'est par lui que nous avons accès près du Père, que « nous devenons ses serviteurs et les concitoyens des élus : « c'est par lui et en lui que la société qu'il a fondée, « croit en un temple saint consacré au Seigneur*. » Pré-
1 Cbaiitas Dei diffusa est in eordibus nostris per Spiritum sanctum qui datus est nobis. Ep. ad Rom., v, 5.
2 Shniliter aulein et Spiritus adjuvat iniirinilalem noslram, nam quid orcums , sicut oportet, nescimus : sed ipse Spiritus postulat pro nobis gcmilibus inenarrabilibus. Qui autem scruta tur corda, sit quid desideret Spiritus ; quia secundum Deuni postulat pro sanctis. Ibid., vm> 26, 27.
5 Accepislis Spiritum adoptionis lilioruni, in quo clamamus : Abba (râler). Ibid., 15.
4 Per ipsum habernus accessum ambo in uno spiritu ad Patreni. Ergo jam non estis hospites, et advenœ ; sed estis cives satictoruin , et iv. G
sent au milieu de nous, présent en chacun de nous, par le sacrement de son corps et de son sang, il divinise notre culte, il donne à notre obéissance, à nos hommages, quelque chose d'infini ; il est en nous, et nous sommes en lui, son sacrifice est notre sacrifice, ses mérites sont nos mérites, et sa gloire aussi sera notre gloire, si nous persévérons jusqu'à la fin l dans cette union qui fait de nous les héritiers de Dieu et les cohéritiers de son Fils-.
Voilà ce que nous devons à Jésus-Christ, voilà comment il a, par sa mort, expié nos crimes, comment il répare notre nature par sa grâce, et nous rétablit dans l'héritage que nous avions perdu en Adam. A moins de renverser la base de la raison, il faut nécessairement le reconnoître pour notre Sauveur, et rien ne sera prouvé si sa mission ne l'est pas.
La chute originelle de l'homme dégradé fut toujours une croyance du genre humain : donc la dégradation de l'homme est certaine,
Sa Rédemption future par un Homme-Dieu a été pendant quatre mille ans un dogme du genre humain ; donc il est certain que cette Rédemption a dû s'effectuer.
Le christianisme est la seule religion qui nous apprenne que cette Rédemption s'est effectuée ; donc le christianisme est la seule vraie religion.
Le christianisme nous enseigne que Jésus-Christ est le Rédempteur qu'attendaient toutes les nations : donc il est certain que Jésus-Christ est réellement ce Rédempteur.
Le christianisme d'accord avec les prophéties et, la Ira-
bomestiel Del In quo cmiiis aedificalio construcla crescit in tenipîum
Ninctum in Domino. Ep. adEphes., Il, 18, 19; 21.
1 Qui perseveraverit usque in fineni, hic salvus erit. Malth., x, 22.
3 Hieredes quidem Dei , cohtvrcdes aulem Christi. Ep. ad Rom., vu, 17.
dition universelle, atteste que le Rédempteur est Dieu et homme tout ensemble ; donc Jésus-Christ étoit véritablement homme et véritablement Pieu.
Et quand je viens à considérer sa vie, ses œuvres, sa doctrine, ce mélange si merveilleux de grandeur et de sim plicité, de douceur et de force, cette incompréhensible perfection qui ne se dément pas un moment, ni dans l'intime familiarité de la confiance, ni dans la solennité des instructions quil adressoit au peuple entier : ni dans l'allégresse du festin de Cana, ni dans les angoisses de Gethsemani ; ni dans la gloire de son triomphe, ni dans l'ignominie de son supplice ; ni sur le Thabor, au sein de la splendeur qui l'environne, ni sur le Calvaire où il expire abandonné des siens, délaissé de son Père, dans d'inexprimables souffrances, au milieu des cris de fureur et des railleries de ses ennemis : quand je contemple ce grand prodige que le monde n'a vu qu'une fois et qui a renouvelé le monde, je ne me demande pas si le Christ étoit Dieu, je serois tenté plutôt de me demander s'il étoit homme.
Que l'impie, au fond de ses ténèbres, renie, s'il veut, Celui qui l'a racheté ; qu'il renonce à la vie, et qu'il s'adore lui-même ; pour nous, prosternés au pied de la croix? nous adorerons notre Libérateur, notre Roi, notre Pontife, notre Dieu ; et, dans les transports de notre amour, nous répéterons sur la terre ce cri dont les anges remplissent le ciel : « L'agneau qui a été immolé est digne de receu voir la vertu, la divinité, la force, la sagesse, et l'hon- « neur, et la gloire, et la bénédiction. Saint, saint, saint, i est le Seigneur tout-puissant, qui étoit, et qui est, et qui « doit venir i . »
1 Et vidi, et audivi vocem angelorum multorum in circuitu throni... dicentium voce magnà : Dignus est agnus, rjui occisus est , aecipere
virtutem, et divinitatem, et sapientiam, et forlitudinem, et honorcm,
et gloriam, et benedictionem Sanctus, sanclus , sanctus Dominus
Deus omnipotens qui erat, et qui est, et qui venturus est. Apocal., v, 11, 12; iv, 8.