ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME. — SES BIENFAITS
Le christianisme seul explique l'homme, seul il lui apprend quelle est sa nature, comment il est tombé, comment il a été racheté, comment il peut se régénérer ; seul il lui offre le Libérateur, l'Homme-Dieu attendu pendant quarante siècles par le genre humain : donc le christianisme est la seule religion vraie, la seule religion sainte, la seule religion divine. Mais sa sainteté, sa divinité paroît encore avec une évidence qui doit frapper tout esprit sincère, dans son établissement et dans ses effets sur la société.
Ce n'est pas un spectacle peu étonnant que le triomphe de la religion chrétienne, et la chute du paganisme, après un combat qui tint le monde attentif durant trois cents ans. Que douze hommes nés au sein de la plus basse condition chez un peuple haï de tous les autres peuples, entreprennent de changer la face de l'univers, de réformer les croyances et les mœurs, d'abolir les cultes superstitieux
103 ESSAI SUR L'INDIFFPItëÇCE
qui parlout étoient mêlés aux institution^ politiques, de soumettre à une même loi ennemie de toutes les passions, les souverains et les sujets, les esclaves et leurs maîtres, les grands, les foibles, les riches, les pauvres, les savants et les ignorants ; et cela sans aucun appui ni de la force, ni de l'éloquence, ni du raisonnement, et au contraire, malgré l'opposition violente de tout ce qui possédoit quelque pouvoir, malgré les persécutions des empereurs et des magistrats, la résistance intéressée des prêtres des idoles, les railleries et le mépris des philosophes, les fureurs du fanatisme; que ces hommes, en montrant aux nations l'instrument d'un supplice infâme, aient vaincu et le fanatisme de la multitude, et les philosophes , et les prêtres, et les magistrats, et les empereurs ; que la croix se soit élevée sur le palais des Césars, d'où ètoient partis tant d'édits sanglants contre les disciples du Christ, et qu'en souffrant et mourant ils aient subjugué toutes les puissances humaines: c'est, dans l'histoire, un fait unique, prodigieux, et qui frappe d'abord comme une grande et visible exception à tout ce que l'on connoit de l'homme.
On a tenté cependant d'expliquer ce merveilleux événement par des causes naturelles, et Gibbon en compte cinq qui lui semblent suffire pour faire comprendre comment le christianisme s'est propagé1 ; mais les efforts de ce philosophe pour enlever à la religion chrétienne une des preuves de sa divinité, ne servent qu'à la faire ressortir davantage, tant les causes qu'il indique sont évidemment disproportionnées à l'effet qu'elles ont dû produire.
La première est le zèle des Apôtres, et certainement on ne le niera pas : mais ce zèle extraordinaire, quel en étoil. le principe? qui l'avoit produit? qui le soutenoit au sein
1 Voyez son Histoire de la décadence et de la chute de V Empire romain, ch. xv. *
de la persécution ? Pieconnoîtrez-vous qu'il offre des caractères particuliers, que dans son parfait désintéressement, sa constance inébranlable, son ardeur et son éloignement de toute espèce de fanatisme, il ne ressemble à rien de ce qu'on avoit vu jusqu'alors? C'est expliquer le prodige de l'établissement de la religion chrétienne par un autre prodige, qu'il vous plaît d'appeler une cause naturelle. Le zèle des Apôtres n'étoit-il, au contraire, que le désir purement humain de répandre des croyances qu'ils avoient adoptées ? On demande si ce genre de zèle n'est pas une qualité commune à tous ceux qui souhaitent persuader, et s'il y eut jamais un sectaire, un auteur de quelque opinion nouvelle, qui, en ce sens, n'ait eu du zèle, et un zèle très-actif? On sait assez qu'il faut enseigner une doctrine pour la répandre, et personne ne doute apparemment que le christianisme n'ait été prêché. Mais d'où vient qu'une doctrine si dure aux passions, une doctrine si longtemps et si vivement combattue, n'a pas laissé de s'établir,, sans aucun secours extérieur, malgré une opposition universelle, voilà ce qu'il s'agit d'expliquer, et ce que la prédication la plus zélée n'explique point. Étrange raison à nous donner du triomphe de l'Évangile : les païens ont cru, ils ont obéi à quelques hommes simples et grossiers, sans pouvoir, sans richesses, sans lettres ; ils ont quitté leurs fêtes enivrantes et couru au martyre, parce qu'on leur a dit : Croyez, obéissez, mourez, !
Le dogme de l'immortalité de l'âme est la seconde cause à laquelle Gibbon attribue les progrès du christianisme : comme si c'eût été un dogme nouveau et jusqu'alors inconnu au monde ! Quelques philosophes le rejetoient, il est vrai ; mais l'univers attestoit la perpétuité de cette croyance, et nous avons montré qu'il n'est point de peuple qui n'ait admis l'éternité des peines et des récompenses futures. Cet article essentiel de la foi primitive, con-
m ESSAT SUR L'INDIFFERENCE
serve par la tradition, fut toujours et partout la sanction nécessaire de la morale, des lois et de l'ordre public. Le dogme de l'immortalité de l'âme, cru de tous les païens qui n'étoient que païens, ne peut donc être la cause 1 qui les a portés à renoncer à l'idolâtrie pour embrasser le christianisme.
Le pouvoir miraculeux, troisième cause indiquée par Gibbon, a puissamment contribué sans doute à l'établissement de la religion chrétienne, et l'on voit dans les anciens Pères et dans les fragments qui nous restent des ouvrages de Celse, Porphyre, Hiéroclès, combien les païens en étoient frappés. Ce qui peut surprendre, c'est que Gibbon range les miracles parmi les causes naturelles qui ont favorisé la propagation du christianisme. La raison en est, qu'à son avis les Apôtres n'ont point fait de miracles ; de sorte que le christianisme s'est propagé, selon lui, en vertu d'une cause qui n'existoit pas. Et sur quoi se fonde-t-il pour nier le pouvoir miraculeux? Uniquement sur ce que ce pouvoir, toujours subsistant dans l'Église, comme nous le montrerons ailleurs, est néanmoins devenu plus rare qu'il ne l'étoit originairement. Mais, eût-il entièrement cessé, que pourroit-on conclure de là? De ce qu'il ne seroit plus, s'ensuivroit-il qu'il ne fut jamais ? Autant vaudroit nier la création, sous le prétexte que Dieu ne crée pas perpétuellement.
Cependant « pourquoi ne voit-on plus les mêmes mirait clés qu'autrefois ? » C'est aussi la question que faisoient
1 Pour fortifier cette prétendue cause, Gibbon y joint l'opinion des Millénaires, qui ne fut jamais que l'erreur de quelques particuliers , et que très-certainement les Apôtres n'ont point enseignée. C est à peu près comme si l'on disoit que les Missionnaires ont propagé la religion catholique à la Chine, parce qu'il y a eu à Macao des Anglais qui, sur plusieurs points, avoient des sentiments réprouvés par l'Eglise catholique.
quelques philosophes, au temps de saint Augustin. Que leur répondoit cet illustre évêque? « Je pourrois dire que « ces miracles ont été nécessaires avant que le monde crût, « afin qu'il crût. Quiconque demande encore des prodiges « pour croire est lui-même un grand prodige, puisqu'il « ne croit pas lorsque le monde croit. Mais ils parlent « ainsi afin de ne pas croire que ces miracles aient eu lieu « réellement. D'où vient donc que partout on célèbre avec « tant de foi le Christ, qui a monté au ciel dans sa chair 9 « D'où vient que, dans un siècle éclairé et quiTejetoit tout « tout ce qui est impossible, le monde a cru sans aucuns « miracles, des choses si merveilleuses et si incroyables ? « Diront-ils qu'elles étoient croyables, et que c'est pour u cela qu'on les a crues : Pourquoi donc ne croient-ils pas ? « Notre raisonnement est court : Ou des choses incroya- « blés opérées sous les yeux des peuples leur ont fait « ajouter foi à une chose incroyable qu'ils ne voyoient pas, « ou cette chose est croyable sans aucuns miracles, « et les incrédules sont convaincus d'une coupable infidé- « lité*. »
1 Cur, inquiunt, nunc illa miracula, quae prœdicatis facla esse, non (iunt? Possem quidem dicere , necessaria fuisse priùs quàm crederct mundus, ad hoc ut crederet mundus. Quisquis adhuc prodigia ut credat inquirit, est ipse prodigium , qui mundo credente non crédit. Verùm hoc ideo dicunt, ut nec tune illa miracula facta fuisse credantur. Undè ergo tantâ fide Christus usquequaque cantatur in cœlum cum carne sublatus? Undè temporibus eruditis, et onme quod fieri non potest respuentibus, sine ullis miraculis nimiùm mirabiliter incredibilia credidit mundus? An forte credibilia fuisse, et ideo crédita esse dicturi sunt? Cur ergo ipsi non credunt? Brevis est igitur nostra complexio : aut incredibilis rei, quoe non videbatur, alia incredibilia, qua* tanien fieban t et videbantur, fecerunt fidein ; aut certè res ilà credibilis , ut nullis quibus persuaderetur miraculis, indigeret, istorum nimiam redarguit infidelitatem. De civit. Dei , lib. XXII, cap. vin, n. \, t. VII, col. 605.
Il est difficile de penser que Gibbon s'entendit lui-même. Les disciples de Jésus-Christ ont-ils fait des œuvres miraculeuses en confirmation de la doctrine qu'ils pi échoient? Répondez oui, ou non. Dans le premier cas, le christianisme s'est établi dîme manière surhumaine, et sa divinité est incontestable. Dans le second cas, il est évident qu'il n'auroit pu s'établir, car il étoit impossible que la fourberie de ceux qui prètendoient opérer des prodiges si nombreux et si étonnants, ne fût pas bientôt découverte et publiquement -dévoilée.
Que la philosophie est ingénieuse et profonde dans ses conjectures ! comme les événements qui paroissoient le plus extraordinaires deviennent simples dès qu'elle daigne les expliquer ! Vous ne concevez pas que le christianisme se soit propagé naturellement : elle va vous le faire comprendre. Les Apôtres ont dit : « Nous vous annonçons « l'Evangile au nom de l'Éternel, et vous devez nous croire, « car nous sommes doués du pouvoir miraculeux. Nous « rendons la santé aux malades, aux perclus l'usage de « leurs membres, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, « la vie aux morts. », A ce discours le peuple est accouru de toutes parts, pour être témoin des miracles promis avec tant de confiance. Les malades n'ont point été guéris, les perclus n'ont point marché, les aveugles n'ont point vu, les sourds n'ont point entendu, les morts n'ont point ressuscité. Alors, transporté d'admiration, le peuple est tombé aux pieds des Apôtres, et s'est écrié : Ceux-ci sont manifestement les envoyés de Dieu, les ministres de sa puissance ! et sur-le-champ, brisant ses idoles, il a quitté le culte des plaisirs pour le culte de la croix ; il a renoncé a ses habitudes, à ses préjugés, à ses passions ; il a réformé ses mœurs et embrassé la pénitence, les riches ont vendu leurs biens pour en distribuer le prix aux indigents, et tous ont préféré les plus horribles tortures et une mort in-
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l'âme, au remords d'abandonner une religion qui leur étoit si solidement prouvée.
Gibbon fait avec justice un magnifique éloge des vertus des premiers chrétiens; et ces vertus, jointes à la perfection du gouvernement de l'Église, sont les deux dernières causes qu'il assigne au progrès du christianisme parmi les païens. N'est-ce pas là une explication singulièrement satisfaisante? On demande comment une doctrine qui choquoit toutes les opinions, tous les préjugés régnants, a pu s'établir parmi les hommes ; et on répond qu'elle s'est établie, parce qu'elle combattoit de pius tous les penchants, toutes les inclinations de l'homme. Les idolâtres ont quitté leurs dieux, parce qu'on leur a dit de quitter encore leurs biens. Ils ont cru aux mystères de la religion chrétienne, afin d'avoir la consolation de se priver de tous les plaisirs, de vivre pauvres, humiliés, méprisés, et de mourir dans les tourments. Voilà ce. qui les a séduits. Il est clair aussi qu'ils durent être fortement attirés par tout ce qu'offroit d'attrayant pour eux le gouvernement de l'Église et sa discipline, le jeûne, la prière, les veilles, la confession publique, les longues et sévères pénitences, et l'obligation d'obéir à des pasteurs qui leur commandoient de renoncer aux spectacles, aux fêtes, atout ce que le peuple, dans sa corruption, regardoit comme aussi nécessaire que les aliments mêmes, panem et circenses.
Laissons ces rêveries philosophiques, et, puisqu'il a fallu les rapporter, qu'elles servent au moins à nous faire concevoir l'impossibilité d'expliquer par des causes humaines le triomphe de la religion de Jésus-Christ. Et pour comprendre encore mieux cette importante vérité, observons que si le christianisme n'étoit pas l'œuvre de Dieu, il n'auroit pu s'établir que de deux manières : ou par la conformité de sa doctrine aveC les pensées, les désirs, les inclinations de l'homme ; ou par des causes extérieures
également propres à flatter ses inclinations, ses désirs, ses pensées, car il est contradictoire de supposer que l'homme abandonné à lui-même, puisse vouloir ce qui le choque, et agir contre tous ses penchants. Or c'est pourtant ce qui -auroit eu lieu, si l'établissement du christianisme n'étoit pas divin ; de sorte qu'il faut nécessairement opter entre deux prodiges : un prodige de la puissance et de la bonté de Dieu, si la religion chrétienne est divine, et un prodige d'absurdité si elle ne l'est pas.
En effet le christianisme est essentiellement et en toutes choses opposé à la nature de l'homme dégradé ; et sans cela comment la réformeroit-il ? comment auroitil produit les sublimes vertus que Gibbon lui-même admire ?
L'homme est naturellement dominé par l'orgueil : il veut être élevé, distingué, honoré ; il aspire à commander, à être le premier partout et toujours. Le christianisme lui dit : Abaisse-toi, humilie-toi, obéis, sois le dernier.
Sa curiosité n'a point de bornes; il veut savoir, il veut juger. Le christianisme lui dit : Crois.
Il veut satisfaire ses convoitises et jouir de ce qui flatte ses sens. Le christianisme lui dit : Fais pénitence, châtie ton corps, souffre.
Voilà sans doute une doctrine opposée à tout l'homme. Qui a pu déterminer les hommes à l'embrasser? Quels dédommagements leur offroit-elle pour les sacrifices qu'elle exigeoit d'eux? Quels avantages extérieurs trouvoient-ils dans la profession du christianisme?
L'orgueil ytrouvoitla perte des dignités, des honneurs, des biens, la dérision, l'opprobre.
La raison vaine et curieuse y trouvoit, au lieu de la sa- (jesse philosopiiique,, si séduisante pour elle, la folie de la
EN MÀT1ÈHE DE RELIGION. 100
croix ! ; au lieu de la science du siècle, une humble foi eu des mystères incompréhensibles et qui heurtent le sens humain.
Enfin les sens y trouvoient tout ce qu'ils repoussent avec horreur, une vie pauvre et dure, les prisons, les chaînes, les chevalets, les bûchers, les èchafauds.
Transportez-vous au cirque : un chrétien affoibli déjà par les tortures qu'il a subies, paroît dans l'arène. Écoutez les cris de rage de la populace, les froides railleries des sophistes, les sarcasmes des grands. On outrage, on maudit cet homme qui va, dans un moment, être broyé sous la dent des bètes féroces. Un mot, un seul mot peut le sauver, et ce mot il ne le prononce pas. Ditesnous quel motif humain l'encourage à mourir d'une mort affreuse, au milieu des exécrations publiques? Expliquez-nous cet étrange amour du supplice et de l'ignominie ? Pour moi, je vois le martyr étendre ses bras en croix et regarder le ciel, et je ne cherche plus sur la terre l'explication de sa constance et la raison de son sacrifice.
A l'époque où le christianisme fut annoncé au monde, il n'y avoit rien, ni en lui ni hors de lui, qui ne dût porter les hommes livrés à eux-mêmes à le rejeter.
Donc le christianisme n'a pu s'établir par aucune cause humaine.
Donc le christianisme est divin dans son établissement.
La philosophie elle-même en convient, lorsqu'elle esl de bonne foi ; elle cède à une évidence que nul sophisme ne peut obscurcir.
1 Gneci sapienliam quaTinil; nos aulem prsedicamus Clnïslum crueiiixuni : JuiUeis quidem scandalum , gentibus aulem slultitiam. Ep. I, ad Corinth., i, 22, 23.
« L'Évangile prêché par des gens sans nom, sans étude, « sans éloquence, cruellement persécutés et deslitués de « tous les appuis humains, ne laissa pas de s'établir en « peu de temps par toute la terre. C'est un fait que per- « sonne ne peut nier, et qui prouve que c'est l'ouvrage de « Dieu1, n
Ainsi parle Bayle, et Rousseau n'étoit pas moins frappé de ce fait merveilleux.
« Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres pè- « cheurs et artisans entreprirent d'instruire et de court vertir le monde. Leur méthode étoit siinple; ils prê- « choient sans art, mais avec un cœur pénétré, et de tous « les miracles dont Dieu honoroit leur foi, le plus frap- « pant étoit la sainteté de leur vie. Leurs disciples suivi- « rent cet exemple, et le succès fut prodigieux. Les prê- « très païens alarmés tirent entendre aux princes que « l'État étoit perdu, parce que les offrandes diminuoient. « Les persécutions s'élevèrent, et les persécuteurs ne « firent qu'accélérer le progrès de cette religion qu'ils « vouloient étouffer. Tous les chrétiens couroient au « martyre, tous les peuples couroient au baptême : « l'histoire de ces premiers temps est un prodige con* « titmel*. »
Suivant l'énergique expression de Tertullien, le sang des martyrs étoit une semence des chrétiens 3, « Nous ne « sommes que d'hier, disoit-il et nous remplissons tout ; « vos cités, vos îles, vos forteresses, vos bourgades, vos « conseils, vos camps même, vos tribus, vos décuries, -! le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que « vos temples*. » Le christianisme, dès le deuxième siècle,
1 Bayle, Diction, crit-, art. Mahomet. Remarque 0.
- Réponse au roi de Pologne, p. 262.
'• Sangu.is martyrum semen est christianorum. Apol.
1 Resterai sumu>, et vestra onmia implevimas, uroes, instilas, cas"-
I,.\ MATIÈRE DE RLMGlU.N. ill
surpassoit en étendue l'empire romain l : il avoit soumis également et les nations polies, et les peuples barbares. Les fausses divinités du Capitole avoient tremble à la vue de la croix plantée dans Rome par un pauvre pêcheur du lac de Gènésareth ; et cette croix, portée en même temps à l'autre extrémité du monde, avoit fait tressaillir d'espérance et de joie les Scythes errants sur leurs chariots daus les déserts de la haute Asie. Il semble qu'il n'y ait eu ni distances, ni temps pour la parole évangélique : elle étoit partout à la fois.
Jésus-Christ avoit annoncé cette rapide propagation de sa doctrine, et c'étoit prédire un miracle ; mais celui qui le prédisoit, étoit tout-puissant pour l'opérer. Quand j aurai été cnicijié, j'attirerai tout à moi*. Certes, on ne dira pas qu'il parloit ainsi sur des apparences humaines. Qu'au
lella, municipia, conciliabula , castra ipsa, tribus, decurias , palatium, sonalum, forum. Sola vobis relinquimus templa. Apol., cap. xxxvu.
1 In quem alium universie gentes crediderunl, nisi in Gbristum, qui jam venit? Cui epim et aliœ geotes erediderunt : Parlhi, Medi, Elaniitœ. et qui iuhabitaut Mesopotauiiani, Armeniam, Pbrygiam, Cappadociam : et incolentes Ponlum , el Asiam, Pampliiliam ; immoranles -Kgyptum, et regionem Africaj quœ est trans Cyrenem inhabitantes ; Romani et inculte; tune et in Hierusalem Judset, et caetera; gentes : ut jam Gelulorum varietates, et Maurorum multi fines ; Hispaniarum omnes lermini, et Galliarum diversœ nationes, et Britannorum , inaccessa Romanis loca, Cbristo vero subdita ; et Sarmatarum , et Dacorum, et Germanoium, et Scytliaruui ; etadditarum niultarum geulium, et provinciarum et iusularuni uiultaruui nobis ignotarum, et quie enumerare minus possumus? Tri quibus omnibus locis Christi nomen qui jam venil, régnât. Tirlull. adv. Judieos, cap. vii, p. 189. Ed. Higalt. Vid. cl. Euseb., Prœpat. evang. , lib. I. cap. in. — S. Iren., lib. II , contr. llœres , cap. iv, p. 178»
- Xunc judiciuni est niundi; nunc prince ps hujus mundi ejicietur loràs. Et ego si exaltatus fuero à terra, omnia trabam ad meipsum. Hoc autem dicebat signiiicans quâ morte esset moriturus. Joann., tn,
~»i-ôr>.
112 ESSAI SliJl J/INDI1 -TE RE Mit
milieu du sénat romain, sous Auguste, un prophète eut raconté les changements qui se préparaient, qu'eussent pensé ces graves magistrats? ils auraient pris en pitié le prophète, et ils se seraient amusés entre eux de ses extravagantes rêveries.
Quand on réfléchit à ce qu'étoit alors la société païenne, à l'esprit d'incrédulité et à toutes les erreurs introduites par une philosophie qui avoit érigé en système l'impiété, le doute, et le vice même, et qu'à ce désordre de l'intelligence, à cette profonde corruption du cœur, on voit succéder tout à coup une foi docile et simple, les mœurs les plus sévères, les plus pures vertus, on conçoit clairement que cette étonnante régénération de la nature humaine n'a pu être l'ouvrage de l'homme; puisque tous les efforts de sa raison dans les siècles les plus éclairés, toute sa science, toutes ses découvertes, ses arts, ses institutions, ses lois, n'avoient servi qu'à le plonger dans une dépravation sans exemple. Il a fallu qu'il fût tout ensemble instruit, et aidé surnaturellement, pour sortir de cet abîme de dissolution et de misère. Et afin qu'il ne pût en aucun sens s'attribuer son propre salut, Dieu voulut que les instruments de sa miséricorde, dénués de tout ce qui contribue au succès des desseins de l'homme, fussent évidemment par cela même les ministres d'une puissance au-dessus de la sienne. « Il a choisi ce qui était insensé selon le inonde « pour confondre les sages, et ce qui étoit foible selon le « monde pour confondre les forts ; ce qui étoit bas et mé- « prisable selon le monde, et ce qui n'étoit point, pour « détruire ce qui étoit, alin que nulle chair ne se glorifie ci en sa présence '. »
1 Videte enim vocationem vestram, quia non niulli sapienles secun- (iumcarnem, non multi potentes, non multi nobiles : sed quae sluha sunt mundi elegit Deus, ut confun^at sapictites, et infirma niundi ele-
Nous n'insisterons pas davantage sur rétablissement de la religion c!i rétienne. Lliistoire de ces 'premiers temps, c'est Rousseau qui le dit, est un prodige continuel. Or, un prodige continuel est-il dans l'ordre des événements naturels? Un prodige continuel est-il autre chose qu'une manifestation continuelle du pouvoir divin? Donc le chrislianismc a été divinement établi; donc sa divinité est aussi Certaine que son existence.
Il est encore impossible de ne pas le reconnoître à ses effets pour l'œuvre de Dieu. Voyez ce qu'étoit l'homme sous le paganisme, et ce qu'il est devenu. A l'orgueil, à la haine, au mépris de l'humanité, à la licence la plus monstrueuse, succédèrent l'humilité, la charité, le respect et l'amour pour l'homme, l'esprit de dévouement, les prodiges de la pénitence et delà chasteté. Le dernier des chrétiens, fidèle aux devoirs que sa religion lui impose rigoureusement, surpasse de beaucoup en perfection tous les personnages dont la Grèce et Rome ont vanté les vertus. Une insupportable vanité étoit presque toujours la moindre de leurs foiblesses. Ils vouloient èlre loués, admirés. Montrez-nous parmi ces sages un homme doux et humble de cœur. On sait quelle étoit la continence d'Aristide et de Caton. Aucun vice, nétounoit dans la corruplion générale. Est-il un Romain qui se fit le plus léger scrupule d'assister aux spectacles du cirque? Trajan fit paroilre à la fois dix mille gladiateurs dans l'arène l où Titus condamna les prisonniers juifs à s'eut ré-
git Deus, ut confundat forlia; et ignobilia nuindi, et contemptibilia elepfit Deus, et ea quai non sunt ut ea qufc sunt destruerct : ut non glorietur omnis caro in conspeetu ejus. Ep. nd I mi Corinth., i, 26-29.
Dion. Ç.a&ê.y lil». LXVT. cap. lwih.
1 ,11 ESSAI SI II l ' I N D I F V K R E N C E
On peut voir dans Tertullien l, dans saint Cyprien2. dans Lactance5, l'horreur que ces meurtres abominables inspiraient aux premiers chrétiens. Les femmes mêmes et jusqu'aux Vestales s'amusoient du crime et de la mort. Un solitaire4 vint de l'Orienta Rome pour essayer d'abolir ces jeux, car c'est ainsi qu'on les nommoit.Le peuple furieux le massacra. Constantin les défendit en montant sur le trône5, et ils cessèrent entièrement sous le règne de. Justin6.
Les lois de la religion devenant peu à peu les lois de l'État, les mœurs se purifièrent; on eut une plus haute idée de la sainteté du mariage; la vie de l'enfant7 et son
' Tertul. de Spectaculis.
- S. Cypr. Epist. ad Donation.
r' Distit. Divin., lib.YI, cnp. x.
* Il se nommoit Télémaque.
'■> Cod. Theodos.. lib XV, tit. xu, p. 595. Edit. Gothofredi.
1 Baron. Annal., t. VIII, p. 12. — Cassiodor., lib. X , cap. il. — L' Église, guidée par le même esprit, défendit les tournois sons différentes peines. Concik Remens. onn. 1157, ap. Marten., t. VII. p. 16. Paris, 1755. Lateran. ann. 1277. Canon 50. Gui. Newbrig., t. I, p. 259.' Duc:mge, Glossar, voc. Jousta, Tornamenta , Hastilutiiinn. Voyez dans le même auteur, et dans Spelman et Lindinbrog, les efforts des princes chrétiens et de l'autorité ecclésiastique pour abolir le duel. Voc. Duellum, Monomachia , Campio . Pugna. Vid. et. Saxo grammat., lib. X. Ericus Upsaliensis, lib. I. Resenii Jus aiitiqumn Danicum, p. G 42, 645. Baron. Annal., t. XI, p. 225 et seqq. Concil. Tr/dent. sect. XXV, cap. xix.
' Tacite regardoit comme extraordinaire que les Germains ne fissent périr aucun de leurs enfants. De morib. German. , cap. xix. Dans l'ouvrage d'Apulée, qui vivoit sous les Antonins , un homme partant pour un voyage, ordonne froidement à sa femme de tuer l'enfant dont elle est enceinte, si c'est une fdle. Metamorph., lib. X, p. 227. Il y eut un trait à peu près semblable dans Térence. « Un homme, quoique pau- « vre, dit Posidippe, ne veut pas exposer son fils ; mais à peine le riche « même voudra-t-il conserver sa fille. » Gnomic. Post. Vid. et. Philo, .lud,. De legib. specialib.. p. 794. Paris. lOiO. — fiynkershok, De
EN MATIERE DE RELIGION. 1i;>
innocence furent protégées1; l'esclavage, adouci d'abord 2, disparut enfin tout à fait 5 ; un nouveau droit de la guerre s'établit; les gouvernements s'affermirent4 ; les princes purent laisser vivre leurs frères 3 : ils ne craignirent pins les révolutions si fréquentes chez les anciens.
Le christianisme fit deux choses, il commanda aux peuples d'obéir, et il réprima l'abus de la puissance6. On
jure occidendi et exponendi liber os ap. vêler. Roman., et Nood, De pari us expositione et nece apud veteres.
1 Cod. Tlieodos., lib. X, tit. xxvm, p. 288. Edit. Gothofredi. — lindenbrog. Lex Wisigoth., lib. VI, tit. m.
2 Lactant., Divin. In&lit., lib. V, cap. v. — Lindenbrog. LexWisigoth., lib. V, tit. v, et lib. VI, cap. xiv. — Ina, qui régnoit dans le septième siècle en Angleterre, affranchit un esclave que son maître avoit forcé de travailler le dimanche. -Wilkiris, Leges Anglosaxonicte, p. 24.
r> Thomassin, Discipline, etc., t. II, p. 222, 225 et 855. — Wilkins, loc. cit., p. 220. — Eadmer Novorum, etc., lib. III, p. 64. — Stiernhook, De jure Suenonutn, p. 220. — Enfin, en 1107, le pape Alexandre I II déclare au nom d'un concile , que tous les chrétiens doivent être exempts de la servitude. Cette loi seule, dit Voltaire, doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples. Essai sur l'histoire générale, etc. , ch.i.xx, t. Il, p. 188. Édit. de 1750.
4 Voyez à ce sujet des rapprochements curieux dans Bozius, De signis Ecclesix, t. II, p. 508 et suiv.
•' Il n'y a, dit Plutarque, qu'un seul exemple de meurtre domestique parmi les descendants d'Antigone, savoir: celui de Philippe, qui tua son propre fds. Mais presque toutes les autres familles présentent de nombreux exemples de meurtres d'enfants, de mères, ainsi que de femmes; et quant aux meurtres de frères, ils étoient commis sans aucun scrupule ; car c'étoit une maxime de gouvernement , regardée comme aussi certaine que les premiers principes de géométrie, qu'un Coi, pour sa propre sûreté, ne pouvoit se dispenser de tuer son frère. ht Demetr. fin. vers.
0 Edouard Ryan, ministre protestant de Donoglomore , en a rassemblé de nombreux exemples dans son ouvrage intitulé : Bienfaits de la religion chrétienne, t. I, p. 202 et suiv. de la traduction française.
n'entend point sans le bénir les paroles qu'il adressoit aux rois dans leur sacre : « Prenez cette baguette comme « l'emblème de votre pouvoir sacré, afin que vous puis- « siez fortifier le foible, soutenir celui qui cbancelle, cora riger le vicieux et diriger le bon dans la voie du salut. <( — Prenez le sceptre comme la règle de l'équité divine, « qui gouverne le bon et punit le méchant ; qu'il vous (( apprenne à aimer la justice et à détester l'iniquité l. »
Nous avons essayé de peindre ailleurs2 l'influence de la religion chétienne sur les gouvernements, les lois, les mœurs des nations. Tout le nord de l'Europe lui dut, avec la vraie civilisation, la connoissance des lettres. En prêchant l'Évangile, les missionnaires fondoient des écoles, ainsi que Gibbon lui-même le remarque pour la Russie, lilphilas inventa l'alphabet gothique, Cyrille et Methodius l'alphabet slavon. « Ils traduisirent dans cette langue, dit « Edouard Ryan, la Bible et quelques auteurs grecs et la- « tins, dans le dessein de répandre la lumière chez ces « peuples ignorants, d'adoucir leur cœur et de leur inspirer « des sentiments d'humanité 5. » Partout où les missionnaire sontpénétré, — et quels lieux ne furent pas témoins de leur zèle infatigable? — l'abolition des coutumes barbares, la correction des vices, un progrès marqué vers un état plus heureux, une police plus régulière, des habitudes d'ordre et de vertu, ont été le fruit de leurs travaux. Lisez attentivement l'histoire des nations païennes ,
1 Ducange, voc. Baculus regius. Les rois de Suède éloient obligés do jurer qu'ils aimeroient Dieu et l'Église : qu'ils ne feroient tort à aucun individu, ni dans sa personne, ni dans sa propriété ; qu'ils seroicnt iidèles à la vérité et à la justice ; qu'ils réprimcroient le mensonge ainsi que l'iniquité, et qu'ils s'opposeroient à la violation des lois. Leoccenii lièges., lit. I, cap. iv.
» CI., xi.
5 Bienfaits de la religion ehrètienne, I. I, p. 95. Ibid . p. 565,
vous reconnoîtrez que chez elles l'activité sociale n'a voit d'autre objet que la domination, la gloire, les richesses, les plaisirs. Sous le christianisme, toutes les pensées, tous les efforts furent dirigés vers la perfection et le bonheur de l'homme. C'est l'esprit général des institutions et des mœurs que la religion chrétienne a formées. Chacun dut se regarder comme consacré plus ou moins au service des autres; et les ordres religieux, si ridiculement attaqués par une philosophie qui a ramené parmi nous les mœurs, les institutions, l'esprit de la société païenne, n'étoient, dans le dévouement qu'ils exigeoient de leurs membres, que le modèle de la vraie société, et un principe de perfection toujours agissant, par l'exemple continuel du renoncement volontaire aux plaisirs môme légitimes, aux richesses r, à la gloire et à la domination.
On n'admirera jamais assez le prodige de l'obéissance, et les miracles de la charité chez les chrétiens. Cette victoire remportée sur l'orgueil et l'amour de soi est évidemment au-dessus de la nature, et ce n'est pas en lui-même que l'homme trouve la force d'accomplir ce sacrifice de toute la vie et de toutes les heures, sans dédommagement ici-bas. Celui qui est venu, non pour être servi, mais pour servir, a pu seul lui en inspirer la volonté et lui en donner le courage. Qu'on eût proposé aux femmes de la Grèce ou aux matrones de Rome, de quitter leurs maisons, leurs familles, pour soigner sans relâche de pauvres malades, dos esclaves infirmes, pour s'enfermer avec des pestiférés, qu'auroient-elles dit ? C'est pourtant ce qui se voit tous les jours dans le christianisme. (I n'est pas jusqu'à Voltaire qui n'ait été frappé de cette merveille. « Peut-être, dit-il,
1 l/individu éloit toujours pauvre, même dans les ordres riches, et c'est, même à cause de cela que quelques, ordres t'toient devenus riches ftvec li' temps.
IIS . ESSAI SUR J/INDII-TÉUENCI-:
« n'est-il rien de plus grand sur la terre que le sacrifice « que fait un sexe délicat de la beauté et de la jeunesse, '< souvent de la haute naissance, pour soulager dans les « hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines, dont « la vue est si humiliante pour l'orgueil humain, et si ré- « voltante pour notre délicatesse. Les peuples séparés de o la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement « une charité si généreuse *. »
Les asiles ouverts à l'indigence, à la vieillesse, au mal" heur, au repentir, le soin des prisonniers, le rachat des captifs, et tant d'autres œuvres de miséricorde dont l'énumération seroit infinie, attestent encore la sainteté de la religion à qui on les doit2.
Mais, en considérant d'une manière générale les effets du christianisme, on reconnoît premièrement qu'il a épuré et développé l'intelligence humaine, en dissipant les ténèbres de la superstition, en détruisant les erreurs aussi nombreuses que funestes de la philosophie, et en manifestant des vérités nouvelles. Depuis Jésus-Christ, Dieu et l'homme ont été mieux connus : or, c'est là toute l'intelligence, comme les rapports entre Dieu et l'homme, d'où dérivent les rapports des hommes entre eux, sont tout l'ordre. Les peuples chrétiens ne vantent-ils pas avec un juste motif leur supériorité intellectuelle sur les autres peuples? Cette supériorité n'est- elle pas un fait constant? D'où vient-elle? quelle en est la cause? Voyez en
1 Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, ch. cxvn, t. III, p. 169. Éd. de 1756.
2 L'esprit de charité est tellement propre au christianisme, que les païens en furent frappés dès l'origine, et c'est par ce caractère que Mahomet, dans le septième siècle , désignoit encore les chrétiens. Il fait ainsi parler Dieu dans le Koran: « Nous avons mis dans le cœur des « disciples de Jésus la compassion et la miséricorde. » The Koran translateur etc., by (îeorge Sale, ch. lvii* vol II, p. 421*
Afrique, en Asie, les peuples ont cessé d'obéir à l'Évangile, fis sont retombés dans la barbarie. 11 y a donc dans le christianisme quelque chose qui élève et soutient la raison de l'homme à une hauteur qu'elle ne peut atteindre sans lui. Mais par cela même, il est manifeste que le christianisme est divin ; car si l'homme pouvoit, je ne dis pas cultiver sa raison, l'exercer dans les limites qui lui ont été fixées, mais se donner un degré de raison supérieur à celui qu'il reçut primitivement, et qu'il n'a point dépassé pendant quarante siècles, quel que fût l'état des sciences, des lettres et des arts, il auroit le pouvoir de créer, de changer sa nature et les lois établies de Dieu.
Le christianisme, en second lieu, a perfectionné l'ordre social 1> et autant par ses dogmes que par ses préceptes. En révélant la vraie notion de la souveraineté, il a tout ensemble adouci le pouvoir et ennobli l'obéissance. Le peuple autrefois était continuellement placé entre la révolte et l'oppression ; la même doctrine qui l'a soumis, l'a protégé : elle a imposé un frein à l'inquiétude des sujets, et une règle aux volontés du prince. On a vu naître la li-
1 « Tout gouvernement étoit vicieux, avant que la suite des siècles, * et en particulier le christianisme, eussent adouci et perfectionné l'es-« «- prit humain. On ne peut lire, sans frémir, les cruautés que les villes « grecques exerçoient les unes à l'égard des autres dans les guerres « perpétuelles qu'elles avoient ensemble : l'esclavage où ocîles qui « étoient victorieuses réduisoient les citoyens de celles qu'elles avoient « prises de force; le ravage qu'elles faisoient dans leurs campagnes, « toutes voisines les unes des autres ; les cruautés de leurs séditions a intestines ; les disputes perpétuelles et sanglantes pour ou contre un « tyran passager, ou au sujet de l'oligarchie , et même de la pure dé- « mocratie : tout ceci est un tableau pour ceux qui ont ces histoires
« présentes à l'esprit Aujourd'hui nous avons des rois plus ou
« moins absolus, des républiques de toutes formes : entend-on parler « de rien de semblable? r/Torrasson, La philosophie applicable, etc., part» I, oh. it, sert, j, 'p. 59.
berté et le trône s'affermir, parce que le règne de Dieu a succédé à la domination de l'homme.
Rousseau, Montesquieu, tous les écrivains qui traitent du droit public, ont remarqué ce grand changement.
« Nos gouvernements modernes doivent incontestablei ment au christianisme leur plus solide autorité, et leurs <( révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes « moins sanguinaires : cela se prouve par le fait, en les « comparant aux gouvernements anciens *.
« Nous devons au christianisme, et dans le gouverne- « ment un certain droit politique, et dans la guerre un a certain drohvdes gens, que la nature humaine ne sauroit « assez reconnoître2. »
Nous lui devons encore, de Faveu universel, des mœurs plus pures et plus douces s, et dos vertus auxquelles l'antiquité n'offre rien à comparer. Qu'on se représente l'Évangile en action dans la société, tous ses divins préceptes regardés généralement comme la règle des devoirs, et sans cesse rappelés au nom de Dieu ; ces devoirs pratiqués par quelques-uns avec un zèle ardent, une exactitude rigoureuse, pratiqués par tous, au moins en partie, au moins à certaines époques de la vie même la plus criminelle, l'humilité, la chasteté, le pardon des offenses, Je désintéressement, devenus si communs qu'ils n'excitent presque aucun étonnement, et que le simple honneur est forcé d'en prendre les apparences ; l'amour du prochain se manifestant sous mille formes diverses, dans les institutions, les lois, les coutumes, les opinions reçues; l'incrédulité elle-même obligée de se montrer bienfaisante,
1 Emile, liv. IV, t. III, p. 57, not.
2 Esprit des lois, liv. XXIV, cli. in.
5 La religion a donné plus de dmircuf ^uix mœurs clin'iirnno.*
Rouleau, ibid.
pour no pas se placer trop ouvertement hors de la société que le christianisme a formée : A ces effets peut-on mécounoitre une nouvelle puissance de bien? Peut-on nier quelle n'ait opéré une véritable régénération de la nature humaine?
Mais si la religion chrétienne combat plus efficacement qu'aucune autre le principe du mal, si elle rend les hommes meilleurs, donc elle est de Dieu. Les déistes ne sauroient contester cette conséquence. N'avouent-ils pas que les doctrines qui créent l'homme moral sont divines ? donc les doctrines qui le perfectionnent le sont aussi. Nonseulement il n'a pu inventer l'ordre, mais il n'a pu y obéir sans un secours surnaturel. Un plus haut degré de vertu suppose nécessairement un plus haut degré de force pour se vaincre soi-même : il y a plus de vertu parmi les chrétiens, donc il y a plus de force ; cette force n'existe que dans le christianisme, donc elle n'appartient pas à la nature humaine, donc elle vient de Dieu immédiatement, donc le christianisme est divin : et tout ce qu'on pourra dire sur les désordres et les passions qui subsistent encore dans les sociétés chrétiennes ne fera qu'appuyer cetle conclusion.
Ils le savent bien ceux qui conspirent contre le Seigneur et contre son Christ; ceux qui disent : Brisons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous1 ! Ils savent que la loi évangélique est sainte, et c'est pour cela qu'elle leur est à charge ; elle les tourmente, ils ne peuvent en supporter la perfection. Toujours se contredisant, ils parlent de la raison, de la vertu, et ils regrettent la corruption et les ténèbres du paganisme2 : ses fêtes voluptueuses leur plâi-
1 Ps. h, 2, 3.
- Gibbon éerivoit à lord Sheffield : L'Eglise primitive, dont j'ai « parle uu peu familièreipenl, t'ioit une innovation, et j'éiois attaché « au paganisme. » Miscellaneoits worksof Ed. Gibbon, vol. I. p. '2r>0.
sent ; c'est le crime qu'ils cherchent dans l'erreur. Us ne pardonnent aux chrétiens aucune foiblesse ; ils s'étonnent que croyant à une religion si belle et si pure, ils soient encore des hommes ; et si on leur dit : Pratiquez-la vousmêmes, et vous y croirez; ils répondent quelle est impraticable. Ainsi, à les écouter, tantôt ils ne pratiquent point, parce qu'ils ne peuvent croire, et tantôt ils ne croient point, parce qu'ils ne peuvent pratiquer. De la sorte on échappe à l'homme, mais on n'échappe point à Dieu. Il n'a point commandé en vain, et si l'impie est libre de violer ses commandements, il y a un autre lieu où il obéit.
Divine dans son établissement, divine dans ses effets, la religion chrétienne possède donc toutes les marques de vérité qui imposent l'obligation de la connoître. Les caractères qui constituent la plus grande autorité lui appartinrent toujours visiblement; et comme l'époque où Jésus- Christ vint accomplir les promesses et la loi, est celle où s'arrêtent de préférence les esprits critiques et subtils pour y chercher des difficultés, nous nous y arrêterons nous-mêmes un moment, après quoi il ne nous restera plus qu'à tirer les dernières conséquences de ce que nous avons établi jusqu'à présent.