‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

ADTOTUTK TU' CHRISTIANISME KV TF.MPS T>K JKSl'S-CIIRIST.

C'est une dos grandes misères de l'homme, et une suite de cette funeste inquiétude d'esprit qui le tourmente depuis sa chute, que d'étendre toujours sa curiosité au delà de ce qui lui est utile de savoir. La vérité de la religion chrétienne nous est-elle prouvée? Est-il raisonnable, estil nécessaire d'y croire? Son autorité est-elle solidement établie? Voilà les questions qui nous intéressent, et qui sont aussi bientôt résolues. Mais nous voulons aller plus loin : il faut qu'on nous apprenne encore sur quel fondement les hommes qui vivoient il y a dix-huit cents ans ont cru à cette même religion, quelles preuves ils avoient de sa vérité, de quelle manière son autorité se manifestoit à eux. A moins décela, que de gens s'obstineront à demeurer dans une coupable indécision! semblables à l'insensé qui refuseroit d'avouer l'existence du soleil en son midi, jusqu'à ce qu'on lui eût expliqué les moyens qu'avoienl de le reconnottre ceux qui furent témoins de son lever.

m ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

Si le christianisme est vrai maintenant, il le fut toujours, et dès lors qu'importe les motifs qui portèrent les premiers chrétiens à l'embrasser? Qu'importe que nous sachions comment leur raison fut frappée de son autorité divine? N'auroient-ils pas pu demander aussi comment, dix-huit siècles après eux, nous en serions frappés nousmêmes? Il y a au fond de toutes ces pensées une secrète crainte de la lumière qui fait qu'on tremble sur soi; car elle part d'un principe de corruption dont nul n'est exempt.

Que ceux qui cherchent des prétextes pour justifier leur incroyance, et à qui tout prétexte est bon, pourvu qu'il les délivre de la dure obligation de se sauver, ne s'imaginent pas cependant qu'il soit difficile de montrer que le christianisme reposa toujours sur la plus grande autorité visible. Pour rendre cette vérité parfaitement évidente, il suffit de rappeler ce qui a été établi évidemment.

Et d'abord nous avons fait voir que l'idolâtrie n'eut jamais aucune autorité réelle1. La règle delà foi et des mœurs était, avant Jésus-Christ, la tradition universelle et perpétuelle qui, au milieu des erreurs de la philosophie ef des superstitions du paganisme, conservoit les dogmes et les préceptes de la îévélation primitive ; et partout cette révélation avoit appris aux peuples à attendre un Docteur, un Libérateur, un Homme-Dieu, qui devoit naître à l'époque où Jésus-Christ est né.

La venue de ce Libérateur, de cet Homme- Dieu, dont les enseignements confirmaient et développoient les dogmes et les préceptes de la révélation primitive, prouvoit donc la vérité des croyances du genre humain. Le christianisme, à son origine, loin d'être opposé à la tradition universelle et perpétuelle, n'étoit donc que cette tradition

1 Chapitre iv île l.i IVe partie.

EN MATIERE DE !\ EUT. ION. 1l2r>

Blême accomplie dans ce qu'elle conlenoit de prophétique; le christianisme reposoit donc sur l'autorité du genre humain.

Que disoit la tradition? Elle proclam oit la doctrine que nous avons montré avoir été toujours universellement connue. Elle disoit qu'il viendront, vers le temps où Jésus- Christ parut, un envoyé de Dieu pour sauver et instruire les hommes, et qu'il faudrait le croire.

Que disoit le christianisme ? Il proclamoit la même doctrine que la tradition. Il disoit que l'Envoyé de Dieu étoit venu au temps marqué, pour sauver et instruire les hommes, et qu'il falloit le croire.

Donc la même religion, donc la même autorité.

H existoit encore chez les Juifs une autorité particulière à ce peuple, l'autorité de la Synagogue, gardienne et interprète infaillible de la Loi el des Prophéties.

Sa doctrine étoit la même que celle de la tradition universelle ; et tout le peuple juif attendoit le Messie à l'époque où naquit Jésus-Christ.

Que disoit la Synagogue ? Elle proclamoit perpétuellement les dogmes et les préceptes de la révélation primitive, confirmée par la révélation mosaïque. Elle disoit qu'il viendrait, au temps où Jésus-Christ parut, un envoyé de Dieu pour sauver et instruire les hommes, et qu'il faudrait le croire.

Que disoit le christianisme? Il proclamoit la même doctrine que la Synagogue. Il disoit que l'Envoyé de Dieu étoit venu au temps marqué, pour sauver et instruire les hommes, et qu'il falloit le croire.

Donc la même religion, donc la même autorité.

Ainsi, supposé que Jésus-Christ fût le Rédempteur promis dès l'origine, et annoncé de siècle en siècle, et toujours plus clairement, le christianisme n 'étoit que la Religion une, universelle et perpétuelle, plus développée

120 ESSAI SEK L'INDIFFERENCE

et dès lors plus évidemment divine, puisque ce développement futur éloit lui-même un dogme de cette religion.

Le christianisme n'avoit donc qu'à prouver qu'un seul fait, la mission de Jésus-Christ. Ce fait est prouvé pour nous,

Par l'accomplissement en la personne de Jésus- Christ des prophéties qui concernoient le Messie ;

Par l'accomplissement des prophéties de Jésus-Christ lui-même, et de celles qui regardoient la société qu'il devoit établir ;

Par la propagation de l'Évangile et par ses effets ;

Par le témoignage universel et perpétuel de l'immense société chrétienne ;

Enfin, parce que si Jésus-Christ n'étoit pas renvoyé de Dieu que tous les peuples attendoient, il n'existeroit plus aucune raison de l'attendre; le genre humain auroit été le jouet de l'erreur pendant quatre mille ans ; la religion primitive eut été fondée sur une illusion; le fondement de toute religion et de toute certitude, seroit détruit.

Mais ces preuves, par leur nature même, dévoient être le produit du temps. Résultat nécessaire de la mission de Jésus-Christ, elles ne pouvoient servir à le faire reconnoître au commencement de sa prédication.

La sainteté de sa vie, la sublimité de sa doctrine, conforme à la première révélation et à la révélation mosaïque, l'hommage que lui rendoit publiquement le Précurseur distingué lui-même par tant de hautes vertus, formoienten sa faveur une présomption assez forte pour commander au moins l'examen le plus attentif. Cependant ces motifs de croire en lui ne suffisoient pas encore pour ôter toute incertitude. Que falloit-il donc pour que la vérité de sa mission fût certaine? le témoignage d'une autorité infaillible.

EN MATIÈRE DE RELIGION. tSl

Celle autorité ne. pouvoit êlre celle de la Synagogue, puisqu'il étoit prédit qu'elle rejetteroit le Christ, et, qu'elle seroit, à cause de cela, rejetée elle-même.

Ce ne pouvoit être non plus l'autorité du genre humain, puisqu'il étoit impossible que le genre humain connut ce qui se passoit alors en Judée.

Mais au-dessus de ces deux autorités, n'y avoit-il pas toujours celle de Dieu qui en étoit le principe ? Ne pouvoit-il pas rendre lui-même directement témoignage à son Envoyé ? On demande quelle étoit, au temps de Jésus- Christ, la plus grande autorité visible? Est-il donc nécessaire de le dire ? c'étoit sans aucun doute celle de Jésus- Christ même, puisqu'il étoit visiblement le dépositaire du pouvoit1 divin '.

VA comme tout ce qui vient de Dieu est un, remarquez que l'autorité divine de Jésus-Christ, Join d'être en opposition avec l'autorité de la tradition universelle et l'autorité que la Synagogue devoit posséder jusqu'à lui, servoit au contraire à constater un fait qui prouvoit la vérité de la doctrine de la Synagogue et de la tradition.

Ces Prophètes a voient annoncé que le Christ opéreroit des œuvres miraculeuses, et c'étoit là le signe auquel on devoit le reconnaître d'abord. Cependant ses miracles ne pou voient être vus de tous les hommes ; il falloit donc qu'ils fussent attestés à tous les hommes, par une autorité à laquelle tous les hommes fussent obligés de croire ; et c'est pourquoi Jésus-Christ envoya ses disciples pour lui rendre témoignage à Jérusalem et dans toute la Judée , à Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre2. Doués eux-mêmes du don des miracles, ils convertirent en

1 Voyez le chapitre xiv de la IV partie.

2 Eritis niihi testes in Jérusalem, et in omni Jnclïr>à, et Samariâ. et iisque art nltimum terne. Art i. H.

128 ESSAI SUR L'iNDIFFEllENCE

peu de temps au christianisme une multitude innombrable de Juifs et de Gentils dans toutes les contrées alors connues, et ainsi se forma cette grande société qu'on appelle l'Église, dont le témoignage universel et perpétuel n'est que la continuai ion du témoignage des disciples de Jésus-Christ, et dont l'autorité est l'autorité de Jésus- Christ lui-môme.

Mais quelle que fût la rapidité des progrés de l'Evangile, rien ne se fait dans le monde instantanément : tout est préparé de loin, et ton! se développe selon les lois qui ne permettent pas de fixer rigoureusement l'époque précise où s'achève le passage d'un état à un autre état. L'autorité de la Synagogue a cessé, nul doute; l'autorité de l'Église chrétienne s'est établie, nul doute encore ; mais ni Tune ne s'est établie, ni l'autre n'a cessé, de telle sorte qu'on puisse assigner avec exactitude le moment où ce fut pour tous un devoir absolu de rompre avec la Synagogue, et d'entrer dans l'Église chiétienne. C'est ce que Bossuet explique admirablement. 11 montre, d'après les Actes, que les Apôtres ne se séparèrent pas immédiatement après la mort de leur divin Maître, de la communion du peuple juif et de son culte public. « C'étoit, dit-il, un temps d'at- (i tente, où plusieurs gens de bien, qui pou voient n'avoir « pas vu les miracles de Jésus-Christ, demeuroient comme < en suspens. On venoit cependant de toutes les villes à « Jérusalem, pour y apporter les malades aux Apôtres; on <i les exposoit à V ombre de saint Pierre l : et la Synagou gue, quoique déjà sur le penchant de sa ruine, n'avoit « pas encore pris absolument son parti 2. Pendant ce « temps-là, les Gentils venoienl en foule à l'Église, qui se « fornioit tous les jours de plus en plus". »

1 Act., v, 4:>, 16.

- Méditât, sur VÉvang., UYe j.. t. II, p. 1T>. Êdil. i\o Paris, 1.751.

:> IMd., p. 17.

On arrive ainsi, sans que la rupture fût entièrement consommée, jusqu'à la ruine de Jérusalem par Titus, « où « l'on sait que la cité sainte fut mise en feu avec son tem- « pie, avec toutes les marques de la dernière extermina* i lion que Daniel avoit prédite. Ce fut alors que lepeu- « pie juif cessa absolument d'être peuple,* conformément a à ce qu'avoit dit le même prophète : Et il ne sera plus « le peuple de Dieu [.

« Dans cet intervalle l'Église chrétienne commençoit par « la prédication de la vérité, que Jésus-Christ et ses Àpô- « très établirent par tant de miracles, et surtout par celui « de la résurrection de Jésus-Christ, qui étoit, qu'il le faite bit reconnoitre pour le vrai Christ. Alors cependant la w Synagogue n étoit pas encore entièrement répudiée, ni « n'avoit pas tout à fait perdu le titre d'Église ; puisque les « Apôtres communiquoient encore avec elle, à son leui- « pie et à son service. C 'étoit comme un temps d'attente, u durant lequel se faisoit la publication de l'Évangile. Il y <« en avoit alors qui peut-être n'avoient pas vu par eux- « mêmes les miracles de Jésus-Christ et de ses Apôtres, et m ne sachant encore que penser, voyant aussi qu'il se rc- « muoil dans le monde quelque chose d'extraordinaire, de- « meuroient comme en suspens, attendant du temps le « dernier éclaircissement, et disant comme Gamaliel : Si « ce conseil nest pas de Dieu, il se dissipera de lui- « même; s'il est de Dieu, vous ne pourrez pas le dissiper'1. « Ceux qui demeuroient dans cette attente sembloient être « en état de recevoir la vérité, quand elle serait entière- « ment certifiée, et pouvoient encore être sauvés comme i leurs prédécesseurs, en la foi du Christ à venir; parce

1 Mëiiilalioiis sur VÊvangîle, LÎVC .jour, l. It, p. 18. Édit. de Paris, * Art., v, 58, 5».

m KSSAl SUR L'ISIUKFEUÈNCÈ

« qu'encore qu'il fût arrivé, la promulgation de sa venue « n'avoit pas encore été faite jusqu'au point que Dieu « avoit marqué, et après laquelle il ne vouloit plus tolé- « rer ceux qui n'ajouteroient pas une foi entière à l'E- « vangile.

d En attendant, l'Eglise judaïque demeuroit encore en « état. Le Fils de Dieu lui donnoit toujours la même au- « torité qu'elle avoit, pour soutenir et instruire les eu* « fants de Dieu : ne lui changeant la créance, que dans le e point que Dieu avoit révélé partant de miracles. Caria « eroyance qu'elle donnoit par ces miracles à l'Église « chrétienne, ne dérogeoit qu'à cet égard à la foi de l'E- « glise judaïque. L'Église chrétienne naissoit encore, et se « formoit dans le sein de l'Église judaïque, et n' et oit pas « encore entièrement enfantée, ni séparée de ce sein nia- « ternel. G'étoit comme deux parties de la même Église, « dont l'une plus éclairée répandoit peu à peu la lumière « sur l'autre. Ceux qui résistoient ouvertement et opinià- « trément à la lumière, périssoient dans leur infidélité ; I ceux qui demeuroient comme en suspens en- attendant « le plein jour, disposés à le recevoir aussitôt qu'il leur ap- « paroitroit, se sauvoient à la faveur de la foi au Christ ftr « tur, de la manière qu'on a vu. La Synagogue leur servoit « encore de mère, et tenoit encore la chair de Moïse jus- « qu'à un certain point. Qu'on demandât, quel Dieu faut- « il croire? les docteurs de la Loi répondoient : Celui d'A- « hraham, qui a fait le ciel, la terre. Que faut-il faite pour « son culte, et qu'en ordonne Moïse? Telle et telle chose. « Faut-il attendre un Christ? Sans doule. Où doit-il nai- « tre? En Béthléhem 1 ; tout d'une voix. De qui doit-il « être lils? de David; sans hésiter. Mais ce Christ est-ce « Jésus? Dieu le déclaroit ouvertement, et on n'avoit pas

1 MatUi.. n, 5.

EN MATIIi II E DE KEEIG10X. tôl

« besoin à cet égard de l'autorité de la Synagogue; car il « s'élevoit une autorité au-dessus de la sienne, qu'il n'y u àvoit pas moyen de méconnoitre absolument. Ceux qui « attendoient néanmoins ce que le temps devoit faire pour « la déclarer davantage, et qui se gardoient en attendant, a à l'exemple d'un Gamaliel, de participer aux complots « des Juifs contre Jésus-Christ et ses Apôtres, faisaient ce « que disoit le Sauveur : Faites ce qu'Us disent ; suivez ce « qui a ipassé en dogme constant ; Mais ne faites pas ce « qu'Us font. Ne sacrifiez pas le juste à la passion et à l'in- 0 térêt de vos docteurs corrompus. L'autorité naissante de (( l'Église chrétienne suffit pour vous en empêcher. La Syr nagogue elle-même n'a pas encore pris parti en corps, -< puisqu'elle écoule tous les jours les Apôtres de Jésus- « Christ, et demeure comme en attente : Dieu le permet? « tant pour ne laisser pas tomber tout à coup dans la Sy- « nagogue le titre d'Église, et pour donner loisir à V Eglise « chrétienne de se fortifier peu à peu. La Synagogue s'a- « veugle à mesure que la lumière croit; les enfants de « Dieu se séparent. La lumière est-elle venue à son plein « par la destruction du saint lieu, par l'extermination de « l'ancien peuple, et l'entrée des Gentils en foule, avec un « manifeste accomplissement des anciens oracles : la Sy- « nagogue a perdu toute son autorité, et n'est plus qu'un « peuple manifestement réprouvé. C'est ce qui devoit ar- « river selon les conseils de Dieu, dans cet entre-temps o qui se devoit écouler entre la naissance de Jésus-CInïsl b et la réprobation déclarée du peuple Juif1. »

Un voit que, selon Bossuet, l'obligation générale et absolue d'entrer dans l'Église chrétienne, ne commença qu'à l'époque où elle s'étoit assez fortifiée, assez étendue, pour (|ue tout le inonde dût céder à son autorité pleinement

1 Méditations sur l'Errnif/ilë. IVe jour, t. II, p. 19 cl suivante:-.

m ESSAI SUR L INDU- FEU EMIE

établie; et eu qu'il a dit des Juifs s'applique également à ceux d'entre les Gentils qui, s' étant préservés de l'idolâtrie, ne rendoient de culte qu'au seul vrai Dieu.

Ces principes posés, rien n'est plus facile que de résoudre une difficulté que propose Rousseau, et qu'on a depuis souvent reproduite. Après avoir supposé qu'il existe des millions d'hommes, qui jamais n'entendirent parler de Moïse ni de Jésus-Christ, il ajoute :

« Quand il seroil vrai que l'Evangile est annoncé par « toute la terre, qu'y gagneroit-on? La veille du jour que le U premier missionnaire est arrivé dans un pays, il est sû- « rement mort quelqu'un qui n'a pu l'entendre. Or, dites- « moi ce que nous ferons de ce quelqu'un-là? N'y eût-il « dans l'univers qu'un seul homme à qui l'on n'auroit « jamais prêché Jésus-Christ, l'objection seroit aussi forte « pour ce seul homme, que pour le quart du genre hu- « main '. »

Nul n'est obligé de croire ce qu'il ne peut connoiliv, et nul ne peut connoitre, à moins d'une révélation spéciale, Jésus-Christ et sa doctrine, s'ils ne lui sont point annoncés *. Avant donc V arrivée, du premier missionnaire dans un pays, les habitants de ce pays sont précisément dans l'état où se trouvaient les peuples avant la venue de Jésus- Christ : ils n'ont point d'autres devoirs que ceux qui furent toujours promulgués par la tradition générale, et ils peuvent se sauver comme tous les hommes pouvoient se sauver antérieurement à la Rédemption, par une fidèle obéissance à la loi primitivement révélée et universellement

1 Emile, liv. IV, t. III, p. 53. Èdit. de 1793.

8 Uuoniodo credent ci, quem non audierunt? Quoiiiodo aulefn aU~

dtent sine jnicdicantc? Ergo fide.s ex uuditu : auditus aulcin pei

verbum Christi. Ep. ad Bom , x, 14, 17.

EiN MATIÈRE DE RELIGION. i:>.">

connue1. La forte objection de Rousseau n'est donc pas îuènie une objection. Voyons la suite.

« Quand les ministres de l'Evangile se sont l'ait enten- « die aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu'on pût « raisonnablement admettre sur leur parole, et qui ne de- « mandat pas la plus exacte vérification? Vous m'annon- « ce/ un Dieu né et mort, il y a deux mille ans, à l'autre « extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, « et vous me dites que tous ceux qui n'auront point cru à « ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étran- « ges pour les croire si vite sur la seule autorité d'un in homme que je ne connois point ! Pourquoi votre Dieu « a-t-il t'ait arriver si loin de moi les événements dont il « vouloit hi' obliger d'être instruit? Est-ce un crime d'igno- < rer ce qui se passe aux antipodes? Puis-je deviner qu'il « y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et « une ville de Jérusalem ? Autant vaudroit m'obliger de saa voir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, « me l'apprendre; mais pourquoi n'êtes-vous pas venu « l'apprendre à mon père, ou pourquoi damnez-vous ce ii bon vieillard, pour n'en avoir jamais rien su? Doit-il a être éternellement puni de votre paresse, lui qui'étoit si « l)on, si bienfaisant, et qui ne cherchoit que la vérité? « Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place : voyez « si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les « choses incroyables que vous me dites, cl concilier tant « d'injustices avec le Dieu que vous m'annoncez 2. 8

Tout ce discours repose sur de fausses suppositions. Afin de paroitre combattre le christianisme avec avantage, Rousseau commence philosophiquement par le calomnier.

Qui a dit à ce sophiste qu'un homme sera damné pour

1 Voyez le chapitre vr, i. Ilï.

1 Emile, eh. ti, t. III.

13* ESSAI SlK L IN DU- EEUE.NCE

n'avoir pas cru à des mystères qu'il ne pouvoit connoitre? Sur quel fondement impute-t-il aux chrétiens une doctrine si absurde et si horrible? Jamais l'Église enseignal-elle qu'un homme bon, bienfaisant, qui ne cherche que la vérité, dut être éternellement puni d'avoir ignoré une vérité dont il lui étoit impossible d'être instruit? Non, cet homme ne sera point damné, s'il est réellement tel que vous le dites ; il se sauvera, nous n'en doutons pas, et il se sauvera dans le christianisme ; car quiconque n'a point entendu la prédication évangélique, et croit tous les dogmes que proclame la tradition universelle, tout ce que croyoient tes anciens justes, celui-là croit implicitement tout ce que nous croyons ; ce n'est pas la foi qui lui manque, mais un enseignement plus développé ; il est, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, dans la position de l'enfant qui meurt avant qu'on ait achevé de l'instruire; il est chrétien'.

1 Les théologiens distinguent, comme on sait, trois sortes de baplême, le baptême d'eau, le baptême de désir et le baptême de sang ou le martyre. Ceux qui insistent le plus sur la nécessité du baptême d'eau enseignent en même temps que Dieu feroit plutôt un miracle que de laisser mourir sans baptême un homme qui seroit dans les dispositions supposées ici. rsous inclinons à croire que ces dispositions renferment un désir implicite du baptême, qui suffit dans le cas présent. Quod pro tanto dicilur sacramentum baplismi esse de necessitate sa- Ititis, (pria non potest esse Itomini salas, nisi saltem in roluntate habealur. qux apudDeum reput atur pro facto. S. Thom., IIIe part., vol. Il, qiuest. LXYII.I, art. n. La volonté de faire tout ce que Dieu veut qu'on Lisse pour être sauve .renferme évidemment la volonté de recevoir Je baptême, si Ion eu connoissoit la nécessité. Le bienheureux Liuuori dit posili vement « qu'il e>t de foi que le baptême d'esprit est suffisant pour « le salut ; » et voici la définition qu'il en donne : « Le baptême d'esprit est la parfaite conversion à Dieu par la contrition ou l'amour de a Dieu sur toutes choses, avec le vœu explicite ou implicite du vrai «. baptême d'eau, qu'il supplée quant à la rémission de la coulpe De c. fide est per baptismum fluminis hominis eHammtmri... Bapdsmus

Mais enfin, demandez-vous, sera-t-on obligé de. croire mi] son seul témoignage, un missionnaire qui vient annoncer des faits extraordinaires, qui se sont passés il y a deux mille ans à Vautre extrémité du monde, et dont on n'avoit point encore entendu parler? Nullement. Les vertus de ce missionnaire, le zèle qui l'amène, à travers tant de périls, dans un pays lointain, uniquement pour y prêcher une doctrine sainte en elle-même, et conforme à celle de la tradition : tout cela doit porter les hommes d'une volonté droite à l'écouter, mais tout cela ne crée pas l'obligation absolue de croire ce qu'il dit sur son seul témoignage. .le laisse à port l'impression intérieure la grâce, qui produira sans doute son effet sur quelques-uns. J'envisage la question sous le point de vue purement philosophique. Ou le missionnaire sera doué du pouvoir miraculeux, et alors ce ne sera plus à son seul témoignage qu'on croira, mais au témoignage immédiat de Dieu même : ou il ne possédera pas ce pouvoir, et dans ce cas il peut y avoir « comme « un temps d'attente durant lequel se fait la publication de l'Evangile. Ceux qui demeurent dans cette attente sem- « blent être en état de recevoir la vérité quand elle sera en- « tièrement certifiée, et peuvent encore être sauvés comme fi leurs prédécesseurs en la foi primitive ' . » Il faut, en un mot, qu'ils connoissent avec certitude l'existence de l'Église dont le missionnaire se dit l'envoyé, pour être dans l'obligation rigoureuse d'ajouter foi à ses enseignements. Car on peut être trompé par un homme, et c'est à l'autorité de l'Eglise seule que s'attache le devoir

« fluminis est perfecta convers'to ad Deum per conttitionem vel amorem Dei super om nia, ciim voto e.rpUcito vel implicito vert baptismi e fluminis cujuëvîcem supplet qnoad ciilpœ r émission cm. » Liguor., lil». VII, tract, ir. De srrerament., n. 00

1 Paroles do TJossuoi ctU'es pliishaut.

d'obéir. Et certes nous raisonnons ici suivant une supposition bien peu vraisemblable, celle d'un seul témoignage qui atteste l'existence de l'Église, de cette immense société répandue dès les premiers siècles par tout l'univers. En un cas aussi singulier, s* il arrive qu'il se présente, Dieu agit lui-même sur les cœnrs, et sa bonté est plus féconde en moyens de sauver l'homme et de l'éclairer, que l'homme n'est fécond en vains prétextes pour justifier son ingratitude et sa rébellion .

Considérons maintenant le point d'où nous sommes partis , et celui où nous sommes arrivés, afin que, guidés toujours par l'enchaînement des conséquences, nous parvenions au but que nous nous sommes proposé. '-Du principe que Y autorité est le moxjen général donné aux hommes pour discerner la vraie religion des religions fausses, nous avons conclu, premièrement, la nécessité de la révélation : secondement, que le christianisme est la religion révélée ou la vraie religion.

En effet, la réunion de ces caractères, l'unité, l'universalité, la peipétuité, la sainteté, forme le plus haut degré d'autorité possible.

Or nulle religion n'eut jamais aucun de ces caractères, excepté la religion chrétienne ; elle seule est manifestement une, universelle, perpétuelle, sainte ; donc nulle religion, excepté la religion chrétienne, ne posséda jamais d'autorité ; donc la religion chrétienne est la seule vraie religion.

Mais il existe différentes sectes, différentes communions, dans le sein de la religion chrétienne. Quelle est la véritable? Comment la reconnoitrons-nous? Toujours par le môme moyen, en examinant quelle est celle à qui appartient la plus grande autorité visible.

Fondés sur ce principe, qui est la base de la raison humaine, nous montrerons dans le volume suivant, que nulle

sectt^ séparée de L'Église catholique ne peut s'attribuer aucun des caractères dont la réunion forme le plus haut degré d'autorité visible; qu'ils se trouvent uniquement dans l'Église catholique ; qu'elle les possède tous, et que l'Église catholique est par conséquent la seule société dépositaire des dogmes et des préceptes révélés, la seule qui professe la vraie religion.

Se peut-il qu'il existe des créatures intelligentes qui ne daignent pas même s'occuper de ces importantes questions? Quel est donc le charme qui les fascine, et les empêche de lever leurs regards sur l'avenir inévitable vers lequel elles s'avancent incertaines de leurs destinées, et tranquilles dans le sein de cette ignorance terrible? Cet aveugle oubli de soi-même seroit inexpliquable sans la foi qui nous révèle le mystère de l'homme. Également incompréhensible dans sa grandeur et dans sa bassesse, il touche à tous les extrêmes. 11 ne possède pas en propre la plus petite portion du temps, et l'éternité lui appartient. Sa pensée se pard dans un atome, et franchit l'univers. Le plus chétif objet assouvit son amour que le seul être infini peut rassasier. Nul désordre assez profond, nul ordre assez parfait pour lui. Le crime l'attire, et la vertu est l'immortel ravissement de son cœur. Ses désirs regardent le fond de l'abîme, et s'élancent dans les cieux. Quelque-, fois on diroit un transfuge du néant, et quelquefois un dieu égaré.

Interrogez la philosophie, pressez-la de vous rendre raison de ces contrastes; elle est muette. La Religion nous en montre la source , elle nous apprend ce que nous sommes, ce que nous fûmes originairement, ce que nous pouvons devenir encore en obéissant à ses lois. Croire, espérer, aimer, voilà ce qu'elle ordonnne ; et l'amour, l'espérance, la foi, nous remettent en possession de tout ce que nous avions perdu, l'immuable vérité et le souverain

438 ESSAI SUR L'INDIFFERENCE EN UAl'iÈHE DE REUG10R.

bien. Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux [. Détrompez-vous du monde, de ses menteuses promesses, de ses funestes illusions : ce, qui vous séduit va disparoître. Malheur à qui renferme son court espoir dans cette vie si triste, qui lui demande ce qu'elle ne peut donner ! Nous n'avons point ici de demeure permanente, mais nous cherchons une autre cité*. Comme au milieu d'une tempête, on aperçoit Vombre d'un léger nuage qui passe rapidement sur des flots troublés, ainsi passe l'homme sur la terre : ailleurs est le lieu de son repos.

1 Yidelc, et gustnte quoniam suavis est Dominus. Ps. xxxm, 9.

2 Non habemus bic manentem civitatem; sed futurani inquirimus. Ep. adHebr., xm, 14.

FIN M-: LA QHATllIÈMK l'AliTI!

BH MATIÈRE DE l'.EUGION.

Magna vis est veritatis, quœ cum por sp intelligi possit, per ea tamen ipsa qua; ei adversanlur, elucet; ut.immobilis manens, lirmitatem animae suai , diim attentatur, acquirat.

S. Hii.ak. Fictav., de Trinit., lib. VIL

L'incrédulité fut le caractère du dernier siècle ; le nôtre est le siècle du doute. La raison, épuisée par un long combat contre la foi, n'a pas môme la force de nier. Elle se défie également de la vérité et de l'erreur ; et parmi les hommes qui ne sont pas chrétiens, ce n'est pas la persuasion, mais les convenances et les intérêts qui déterminent les opinions, et celles même qu'on défend avec le plus de chaleur. On vit dans une sorte de scepticisme pratique , comme s'il n'existait rien de vrai, ni rien de faux, ou qu'il fût impossible de les discerner. Après avoir tout soumis au raisonnement, fatigué de vaines promesses, on a perdu la confiance qu'on avoit en lui. Sur quelque objet que ce soit, la discussion n'est

>\\ï • PREFACE.

qu'un jeu de l'esprit, ou un calcul des passions. On ne parle plus pour convaincre ; on n'écoute plus pour s'éclairer, mais pour répondre ou pour passer le temps. Répandez une vive lumière sur un objet quelconque, on dira : Cela peut se soutenir. Voilà le plus grand triomphe auquel la logique et l'éloquence puissent prétendre aujourd'hui, et elles le partagent avec le sophisme. Les preuves ne prouvent plus, elles étonnent ; les esprits les sentent sans y acquiescer. Une chose dont ils doutoient d'abord, parce qu'elle leur paroissoit obscure, ils en doutent ensuite, parce qu'ils présument qu'avec le temps elle leur paraîtra moins claire : il n'existe pour eux que des apparences.

Cette disposition sceptique, ils la portent principalement dans la Religion. Ce ne sont plus ces efforts* du raisonnement contre le christianisme, ces argumentations hautaines du dernier siècle. Je ne crois pas, je ne puis croire, voilà maintenant le mot avec lequel on répond à tout, l'unique difficulté, l'unique objection, et l'on ne trouve partout que le doute à combattre. Il règne au fond des âmes, il y étouffe l'espérance, le désir môme de connoître la vérité ; et combien n'avons-nous pas vu d'infortunés de tout âge et de toute condition, l'emporter jusque dans le lombeau!

Frappé des ravages que fait chaque joui' rolle fu-

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nestc maladie, nous en avons cherché la cause, et nous avons cru la découvrir dans la philosophie, qui, rendant la raison de chaque homme seule juge de ce qu'il doit croire, ne donne aucune base solide à ses croyances, ni aucune règle sûre à ses jugements; et nous montrons en effet, dans le second volume de Y Essai et dans notre Défense, que cette philosophie a toujours abouti au scepticisme, et qu'elle doit nécessairement y conduire tout esprit qui est conséquent.

Elle commence par placer l'homme dans un état d'isolement complet ; et puis, comme nous le montrerons, pour toute règle de certitude, elle lui dit: Tout ce que tu crois fortement être vrai, est vrai. Dès lors tout est vrai et tout est faux ; puisque, s'il n'est point de vérité qui n'ait été crue par quelques hommes, il n'est point non plus d'erreur qui n'ait été crue par quelques autres. Mais si tout est vrai et tout est (aux, rien n'est faux et rien n'est vrai ; et la sagesse consiste dans un doute absolu.

Il n'est donc point d'égarement d'esprit que cette philosophie n'autorise. L'hérésie n'en est qu'une application : elle consacre même la folie ; car il n'est pas de fou qui ne doive, d'après ses principes, regarder comme autant de vérités certaines les rêves de son imagination troublée. En effet, qu'un homme dise : Je suis Descartes ; que lui répondra le carte-

m meface.

sien? Voyons s'il trouvera dans sa philosophie un moyen de lui prouver qu il n'est pas Descartes.

LE CARTÉSIEN

Ce n'est pas sérieusement que vous prétendez être Descartes ; songez donc que ce grand homme est mort depuis plus de cent cinquante ans.

LE FOU

C'est vous qui plaisantez quand vous dites que Descartes est mort ; car je suis Descartes, et certainement je vis.

LE CARTÉSIEN

Quoi ! vous êtes l'auteur des Méditations, des Principes de philosophie, de ces magnifiques ouvrages que l'Europe admire depuis près de deux siècles? Allez, vous êtes un fou.

LE FOU

Une injure n'est pas une raison, et ce n'est point par cette méthode de philosopher que je me suis acquis l'admiration dont vous parliez tout à l'heure. Si j'ai tort, prouvez-le moi ; je vous saurai gré de me détromper. *

LE CARTÉSIEN

Eh bien, encore une fois, il y a longtemps que Descartes n'est plus. Vous ne me croyez point? allez en Suède, on vous y montrera son tombeau.

LE FOU

Si je me pressois aillant que vous de juger les autres sévèrement, je serois à mon tour tenté de croire que vous n'êtes guère sage. Gomment pouvezvous me proposer d'aller en Suède, pour me convaincre que j'y suis enterré?

LE CARTÉSIEN

Jamais homme, vous le savez, n'a vécu deux cents ans.

LE FOU

Pardonnez-moi ; mais, en tout cas, j'en serois le premier exemple.

LE CARTÉSIEN

Il suffit de vous voir pour être certain que vous ne sauriez avoir cet âge.

LE FOU

Vos sens vous trompent en cette occasion ; la preuve en est bien claire, puisque étant Oescartes il est impossible que je n'aie pas plus de deux cents ans.

LE CARTÉSIEN

Quelle obstination ! consultez tous les autres hommes, ils vous assureront comme moi que vous n'êtes point Descartes.

LE FOU

Les hommes se trompent sur tant de choses, qu'ils

pourroienl bien encore se tromper sur celle-là. « Au « reste j'avouerois, en ce cas, que vous argumentez « très-bien de l'autorité; mais vous devriez vous « souvenir que vous parlez à un esprit tellement dé- « gagé des choses corporelles , qu'il ne sait pas « même si jamais il y eut des hommes avant lui, et « qui parlant ne s'émeut pas beaucoup de leur autoce rite1. »

LE CARTÉSIEN

Reconnoissez au moins celle de la raison.

LE FOU

C'est à celle-là que je vous rappelle moi-même ; je la prends pour juge entre nous. Dites-moi donc, croyez- vous que vous existez?

LE CARTÉSIEN

Étrange question ! sans doute je crois à mon existence ; mais quel rapport a mon existence avec votre prétention d'être Descartes?

LE FOU

Vous verrez tout à l'heure ; répondez seulement : Sur quelle preuve croyez -vous à votre existence? Comment en êtes-vous certain ?

1 In quo fatcor te reclù ab auclorilatc argumentari; sed meminissc debuisses, ôcaro,tebic affarî mentem à rébus corporeis sic abductam, ut ne quidem sciât ullos unquam bomines anle se extitisse. neeproindè ipsorum auctoritate niovealur. R. Descartes, Méditât, de prima philosophiâ ; responsiones quintœ, p. 05. Amstelod., 1665.

LE CARTÉSIEN

Parce que quand je dis, je suis, j'existe, j'ai une claire et distincte perception de ce que je dis1.

LE FOU

Vous convenez donc que tout ce que Von perçoit clairement et distinctement est vrai-1

LE CARTÉSIEN

C'est le premier principe de ma philosophie.

LE FOU

Et comment êtes-vous sûr que vous avez une perception claire et distincte de votre existence?

LE CARTÉSIEN

Parce qu'il m'est impossible d'en douter.

LE FOU

A merveille ! je vois avec joie que vous avez parfaitement compris ma doctrine. Venez donc, mon cher disciple, et embrassez votre maitre. Vous ne pouvez plus le désavouer maintenant ; car je vous déclare que j'ai une perception très- claire et trèsdistincte que je suis réellement Descaries; et la preuve que cette perception est très-distincte et très. claire, c'est qu'il m'est impossible d'en douter.

LE CARTÉSIEN

Je Pavois bien dit, il est fou5 et de plus incurable»

1 Descaftes, IIP Méditât.

- Deseartes, ibid.

Quel dommage ! car sa folie même annonce une tèle très-philosophique.

Nul cloute que cçt homme n'ait perdu l'esprit; mais le cartésien n'a pas le droit de le déclarer fou; car en affirmant qu'il est Descartes, il suit rigoureusement les principes de la philosophie cartésienne.

Le grand danger de cette philosophie est d'abandonner chaque raison à elle-même l, et de ne donner à l'homme d'autre règle de vérité que ses propres jugements. Dès lors il doit croire vrai tout ce qui lui paroît vrai, et faux tout ce qui lui paroîtfaux. Il n'est point d'erreur qui ne soit justifiée par ce principe, et aussi est-ce de ce principe que partent l'hérétique, le déiste et l'athée. Ils peuvent affirmer ou nier tout ce qu'ils veulent, eu disant : cela est clair pour moi, ou cela ne l'est pas*. Toutes les preuves, tous les rai-

1 « Dcscarles produisit une grande sensation , en appelant toutes « les vérités reçues à l'examen de la réflexion, » dit madame de Staël, qui réduit, avec beaucoup de justesse, la philosophie cartésienne à ces principes qui lui inspirent une vive admiration. « Tout peut se révo- « quer en doute autour de nous ; le vrai n'est que dans notre âme, et « c'est elle qui en est le juge suprême. » De l'Allemagne ; IIIe partie, ch. m.

* Bossuet, quoique cartésien, avoit pressenti les inconvénients de la philosophie cartésienne, qui commençoient à se manifester de son temps. Il trouvoit qu'on en enlendoit mal les principes ; mais il n'explique nulle part comment il les faut entendre; nulle part il ne donne de règle qu'on puisse substituer à celle des perceptions claires et distinctes, et il est évident en effet que l'homme, considéré isolément. n'en peut trouver d'autre en lui-même; car quelle raison auroit-U

sonnements qu'il est possible de leur opposer, viennent se briser contre ces deux mots.

A cette pliilosophie aussi désastreuse qu'absurde nous substituons la doctrine du sens commun, fondée sur la nature de l'homme, et hors de laquelle, comme nous le faisons voir, il n'y a ni certitude, ni vérité, ni raison.

Quoi qu'on ait pu dire, il no faut pas de grands efforts d'esprit pour la comprendre ; elle est à la

d'affirmer comme vrai ce qui ne lui paroîtroit pas clairement être vrai? Sa croyance n'étant que l'expression de ce que son esprit perçoit, ou ses perceptions étant la seule cause, le motif de ces croyances, il taudroit, dans le cas supposé, qu'il prononçât ce, jugement : Je crois que telle chose est vraie, ou telle chose me paroît vraie, parce qu'elle ne meparoîtpas vraie. Écoutons maintenant Bossuet; il va nous apprendre quels effets produisoient déjà les principes de Descartes, entendus comme tout le monde les entendroit, et de la seule manière dont i' soit possible de les entendre, sans se contredire, et sans renverser en" tièrement la philosophie cartésienne.

« Je vois un grand combat ee préparer contre l'Église sous le

« nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de « ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; et je « prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogme? que « nos pères ont tenus la vont rendre odieuse, et feront perdre à 1"É- « glise tout le fruit qu'elle en pouvoit espérer, pour établir dans l'es- « prit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'âme.

« De ces mêmes principes mal entendus, un autre inconvénient ler- « rible gagne sensiblement les esprits: car, sous prétexte qu'il ne faut « admettre que ce qu'on entend clairement, ce qui, réduit à de ccr- « taincs bornes, est très-véritable, chacun se donne la liberté de dire : « j'entends ceci, et je n'entends pas cela; et sur ce seul fondement, on « approuve et on rejette tout ce qu'on veut, sans' songer qu'outre nos « idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui « ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles qu'on renverse- « roit tout en les niant. Il s'introduit, sous ce prétexte, Une liberté de

portée de tous les hommes, et tous la connoissent sans avoir eu besoin de l'étudier; tous, et même ceux qui la nient, prouvent sa nécessité en réglant sur elle leur conduite. A quoi se réduit-elle, en effet? à ces deux points :

I. Tous les hommes croient invinciblement mille et mille choses, et par conséquent cette foi invincible est dans leur nature. C'est un fait dont personne ne doute, ni n'a le pouvoir de douter ; et tout ce que l'universalité des hommes croit invinciblement, est vrai relativement à la raison humaine, et doit être tenu pour certain, sans quoi nulle certitude ne seroit possible.

II. Tous les hommes ont effectivement un penchant naturel à tenir pour certain ce qui est cru ou attesté comme vrai généralement, et ils déclarent fou quiconque nie ce qui est attesté de la sorte. Le consentement commun est donc, au jugement de tous les hommes, la marque de la vérité ou la règle de la raison particulière.

Ainsi nous combattons le sens privé des philosophes, des déistes et des athées par le sens commun des hommes, ou l'autorité du genre humain, comme nous combattons le sens privé des hérétiques par le sens

« juger, qui fait que, sans égaçd à la tradition, on avance témérai- « rement tout ce qu'on pense. » Lettre cxxxix, Œuvres de Bossuet, t XXXVII, p. 375, édition de Versailles.

commun des chrétiens *, ou par l'autorité de l'Église.

En un mot, nous soutenons qu'en toutes choses et toujours, ce qui est conforme au sens commun est vrai, ce qui lui est opposé est faux ; que la raison individuelle, le sens particulier peut errer, mais que la raison générale, le sens commun est à l'abri de l'erreur; et l'on ne sauroit supposer le contraire, sans faire violence au langage même, ou à la raison humaine, dont le langage est l'expression *.

Cette doctrine a paru tout à fait étrange dans notre siècle ; on s'est beaucoup moqué de la raison générale, très-oubliée en effet depuis longtemps. Quelques personnes môme se sont crues obligées en conscience de protester contre cette nouveauté suspecte qu'on appelle le sens commun. Nous respectons infiniment leurs scrupules, mais nous ne pensons pas devoir y céder. Quand il seroit vrai que le sens commun fût aussi nouveau qu'on le prétend, encore ne faudroit-il pas le dédaigner à cause de cela; car ce n'est qu'à son aide qu'on peut combattre avec succès le scepticisme et toutes les fausses doctrines de nos jours. On voudroit qu'on s'en tînt aux preuves anciennes ; cela seroit bon peut-être s'il avoit plu aux hommes de s en tenir aux anciennes erreurs *\ Sommes-nous

1 Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. Vincentii lÀrinensis Commonit., cap. h.

Il faudroit dire que le sens commun n'a pas le sens commun. Nous parlons ici selon les préjugés de nos adversaires ; car la mé-

dans le môme état où nous étions il y a cinquante ans ? Ne s'est-il opéré aucun changement dans les esprits et dans la société? L'arbre de la science du mal a-t-il cessé de produire des fruits? S'est-on arrêté dans le désordre? Une force terrible emporte le monde; et l'on dit : Pourquoi marchez-vous?

Au milieu de ce grand mouvement qui a tout déplacé, tout bouleversé, la pensée des hommes se porte sur mille objets nouveaux ; on remue des questions sans nombre ; et il y a de bonnes gens qui demandent : Pourquoi parle-t-on de cela ?

D'autres se tranquillisent sur les inconvénients d'une philosophie sceptique, parce qu'il est impossible d'arriver au scepticisme complet. Qu'importe, disent-ils, une doctrine que la conscience repousse, et qu'on ne sauroit parvenir à mettre en pratique?

lliodc du sens commun ou de l'autorité, qui a paru nouvelle de nos jours, est en réalité aussi ancienne que le monde. Jusqu'à l'introduction de la philosophie d'Aristote dans l'école, les chrétiens n'en connurent point d'autre, et jamais elle ne cessa d'être la méthode de l'Église, le principe fondamental de son enseignement. C'est le cartésianisme, au contraire, qui est nouveau, puisque, son origine ne remonte pas à deux cents ans. Et observez, en outre, qu'entièrement rejeté dans les trois quarts au moins de l'Europe, il n'est nulle part adopté pleinement, que chacun le modifie à son gré, et qu'on ne trouverait pas dans tout l'univers un cartésien rigide, un seul homme qui admette, sans les différences essentielles, la doctrine métaphysique de Descartes. Sous le prétexte de le défendre, on ne défend donc que l'indépendance absolue de chaque raison individuelle. Tl est aisé de voir où conduit ce protestantisme pbilosophique.

Nul homme ne douta jamais sérieusement de son existence, ni de mille autres choses semblables. Nous en convenons ; mais la philosophie qui obligeroit d'en douter cesse- 1- elle d'être dangereuse, parce que l'homme ne peut-être conséquent jusqu'à ce point? Et ne suffit-il pas qu'il puisse douter réellement delà vérité du christianisme, de l'immortalité de l'âme, de Dieu même, pour qu'on doive combattre les principes qui conduisent à ce doute affreux ? Il n'y a point de sceptique parfait : non certes; mais il y a des hérétiques, des déistes, des athées; et à notre tour nous dirons : Qu'importe qu'ils croient à leur existence et à tout ce qu'on voudra, s'ils ne croient pas à la religion, aux devoirs, à une vie future où les méchants seront punis et les bons récompensés, s'ils ne croient pas en Dieu? Qu'importe qu'après avoir suivi jusquelà un principe qui devroit les forcer encore à douter d'eux-mêmes, une puissance supérieure les arrête, et les contraigne de croire à une existence sans cause comme sans but? N'y a-t-il donc que la dernière destruction, que le néant qui soit à craindre? et tout sera-t-il permis à l'homme, pourvu qu'il consente à dire : Je suis. On rejettera, nous le savons, cette conséquence avec hprreur. Alors qu'on cesse donc de répéter qu'il n'y a point, qu'il ne sauroit y avoir de vrais sceptiques ; qu'on cesse de demander pourquoi on attaque une philosophie dont le doute est l'essence,

et dont Tunique danger est de conduire les esprits conséquents à l'athéisme.

On n'y fait pas assez attention; la raison de l'homme, séparée de la raison humaine et de la raison de Dieu par une philosophie contre nature, a tellement baissé, que les notions les plus communes du bon sens lui sont devenues presque étrangères. Aussi tout est-il en question, tout, et jusqu'aux éléments mêmes de la société. On ne s'entend sur rien; la parole n'éclaire plus; on diroit que nous touchons à une nouvelle confusion des langues. La faculté de comprendre s'est affoiblie en même proportion que la foi : et qu'est-ce en effet que le doute, sinon la conscience que l'esprit a de sa foiblesse et de ses ténèbres, et comme le regard troublé d'une intelligence qui s'éteint? Tout ce qui reste encore parmi nous de vérité et d'ordre, nous le devons à la religion chrétienne, à la foi qu'elle conserve, au principe d'autorité qu'elle maintient ; et si le christianisme disparoissoit de l'Europe, avec lui disparoîtroit le dernier rayon de lumière, et la société et la raison s'évanouiroient dans la nuit.

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