‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · DE LA PHILOSOPHIE, DE SON ORIGINE ET DE SES DIVERS SYSTEMES · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE, DE SON ORIGINE ET DE SES DIVERS SYSTEMES

L'objet de la philosophie est la recherche de la vérité, et presque toutes les erreurs qui sont dans le monde, et surtout les plus dangereuses, sont nées de cette vaine recherche. Il riij a point d'absurdité qui n'ait été dite par quelque philosophe1, comme le remarquoit Cicéron. Les philosophes anciens et modernes ont tout contesté, tout nié, et ce n'est pas leur faute s'il est resté quelque croyance sur la terre.

Cela seul prouveroit qu'il existe un vice radical dans la philosophie, un inconvénient commun à ses divers systèmes, quelque chose en un mot d'opposé à la nature de l'homme 2 ; car la vérité est la vie de son intelligence, il

1 Nihil tam absurdum dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum. De divinatiorte, lib. IT, n. 38.

2 Cùm enim sit nobis divinis litteris traditum, cogitationes philosophoruni stultas esse : id ipsum re, et argumentis docendum c?t. Lactant. Divin, imtit., lib. III, cap. i.

m DÉFENSE DE L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

ne subsiste que parce qu'il croit, et la raison qui le distingue des animaux, qui le fait homme, n'est que la vérité connue.

Aussi relrouve-t-on partout certaines vérités premières universellement crues malgré les efforts qu'on a faits pour les obscurcir. Elles s'élèvent au-dessus de la nuit des doctrines philosophiques, et brillent dans une région plus haute, comme l'éternel phare de l'esprit humain.

Les peuples n'eurent d'abord d'autre philosophie que la Religion; ils ne cherchèrent point la vérité hors des traditions primitives ; elles suffisoient à leurs désirs comme à leurs besoins. Au lieu de s'égarer dans les rêves d'une curiosité dangereuse, ils se reposoient dans la sécurité de la foi. Les croyances des pères, transmises aux enfants, se perpétuoient naturellement dans la famille et dans la société, dont elles étoient la base, et c'est ainsi que se conservèrent les hautes et importantes notions de la Divinité, de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses futures, de la dégradation originelle de l'homme, de la venue future d'un libérateur divin, et les grands préceptes de morale qu'on retrouve chez toutes les nations.

Les Hébreux en particulier ignoroient complètement cette science de doute, cet art de chercher et de disputer, qu'on a nommé philosophie. La tradition proclamée par une autorité vivante, étoit leur règle ; et lorsque, dans les derniers temps, quelques esprits altiers * s'en écartèrent, on les vit tomber aussitôt dans des erreurs monstrueuses, que le corps de la nation repoussa toujours.

L'Orient, si fameux chez les anciens par ses traditions,

1 Les sadducéens. « C'étoient, à peu de chose près, dit l'abbé Hout- « teville, les disciples d'Epicure, qui pourtant reconnoissoient la vérité « des saints Livres, mais commentés à leur manière, et soumis dans la « plupart de leurs points aux jugements de la seule raison. Aussi l'au- « torilé de la tradition n'avoit-elle aucun empire sur ces sectaires. Ils ne

ne dut sa réputation de sagesse, qu'au soin avec lequel on y conservoit les croyances et les connoissances antiques. Ce n'est pas que cette vieille terre, où l'homme entendit pour la première fois la voix de Dieu et reçut ses lois, fût exempte d'erreurs. Mais au milieu même des superstitions qu'enfantèrent les passions humaines ainsi que l'orgueil de la raison, les vérités primordiales s'étoient mieux conservées; et c'est là, c'est en Orient, que Pythagore, Platon, et tous les plus grands génies de la Grèce, alloient, pour ainsi dire, les reconnoître et les contempler.

On a remarqué de tous temps que les peuples de. l'Asie avoient dans leurs doctrines, leurs lois, leurs mœurs, une fixité qui contraste singulièrement avec l'extrême mobilité des opinions et des institutions chez les peuples de l'Europe, avant l'établissement du christianisme. On a cherché la raison de cette différence dans le climat, et le climat n'y est pour rien. C'est une des folies de ce siècle de vouloir expliquer les choses morales par des causes physiques. Un ciel nébuleux ou serein, la diversité des aliments, quelques degrés de chaleur de plus ou de moins, ne changent pas la nature de l'esprit de l'homme ; et tout ce matérialisme, aussi ridicule qu'absurde, ne mérite pas d'être réfuté. Il n'y avoit anciennement plus de fixité chez les Orientaux, que parce qu'il y avoit plus d'obéissance, plus de foi ; et le même principe a produit le même effet dans les nations chrétiennes. Le respect pour les traditions lioit le passé au présent, et réprimoit l'ardeur d'innover, fruit de l'orgueil et de celte inquiétude secrète qui tourmente le cœur humain.

Tel étoit, sous ce rapport, l'état du monde lorsqu'au

« la voyoient que comme un joug odieux qui assujettissoit l'homme à « des hommes aussi faillibles que lui. » La Religion chrétienne prouvée par les faits. Disc. hist. et crit., etc., t. I, p. 12. Paris, 1765. Édit. in-1'2.

sein du désordre et des institutions populaires naquit une philosophie distincte de la Religion, et essentiellement opposée au principe sur lequel les hommes avoient jusque-là réglé leurs croyances.

Quelques individus , séparés de la société ancienne, avoient été jetés par des événements qui nous sont inconnus, sur les côtes de la Grèce. Abandonnés à eux-mêmes, ils devinrent de véritables sauvages, c'est-à-dire des hommes dégradés. La raison et les traditions s'affaiblirent chez eux simultanément1. Ils perdirent suri ont l'habitude de l'obéissance et la vraie notion du pouvoir; et lorsque après s'être multipliés, ils sentirent le besoin d'un gouvernement, ils voulurent garder dans l'état social l'indépendance de l'état quiavoit précédé. De là une multitude d'institutions arbitraires, variables, et sous le nom de république,

1 « Les philosophes, dit le judicieux P. Thomassin , se donnant la « liberté de raisonner sur des points de fait, sans se régler par l'Écri- « ture, ou par la tradition générale du monde, sont tombés dans plu- « sieurs extravagances. » [Méthode d'étudier et d'enseigner les historiens, ch. i, p. 14.) Plus loin, il observe que Ton trouve dans Ovide des idées plus justes sur la création de l'homme , que dans Platon même. « Il confesse, ce qu'il ne peut avoir appris que par la commuai nicalion de l'ancienne histoire, que l'homme fut formé à l'image de « Dieu, pour dominer l'univers par l'autorité d'une âme raisonnable et « intelligente, à laquelle tout le monde corporel n'a rien d'égal et rien « de semblable. » [lbid.', p. j8.) Parlant ensuite des sentiments naturels de pudeur qu'on retrouve chez tous les peuples, et que certains philosophes ont combattus : « Les cyniques mêmes, dit-il, se laissèrent « enfin entraîner à la violence de la nature et au consentement de « toutes les nations : Vicit pudor nuturalis opinionem hujus erro- « ris, etc. Plus valait pudor, ut erubescerent hommes hominibus, a quam error, ut homines canibus esse similes affectarent. (S. Aug.) « Ces philosophes nous fournissent ici une nouvelle preuve de ce que « nous avons dit, que la philosophie a gâté la raison, quand elle s'est « opposée au torrent de la tradition historique, qui étoit venue suc- « cessivement depuis nos premiers pères jusqu'à nous, et dont i'Écri- « ture étoit ou l'origine, ou la principale dépositaire. » (lbid., p. 21.)

une forme nouvelle de police dont les combinaisons changeoient sans cesse, et qui tenoit les peuples toujours agités.

Les passions remuent l'esprit et développent les arts, et comme il n'y eut jamais plus de passions que dans la Grèce, jamais non plus les arts de l'esprit et d'imitation ne furent cultivés davantage, et ne s'élevèrent à un plus haut degré de perfection.

Cependant ce peuple si brillant n'a rien fondé, rien établi de durable, et il n'est resté de lui que des souvenirs de crimes et de désastres, des livres et des statues.

Ingénieux dans ses arts, dans sa littérature, dans ses lois môme, il manqua toujours de raison. La Vérité, comme la vertu, étoit soumise dans la Grèce menteuse à une sorte d'ostracisme, et ce peuple, enfant corrompu, se faisoit un jeu de tout, de la Religion comme de la société, du gouvernement comme des mœurs.

Ce caractère d'erreur et de licence a sa cause dans le principe de la souveraineté de l'homme, qui avoit prévalu dans ses lois, ses institutions, sa philosophie. On se mit à raisonner sur tout, à chercher la vérité en soi-même ; en un mot, on soumit les croyances reçues, la tradition, au jugement particulier de chacun, et toutes les vérités furent bientôt contestées ou obscurcies ; il y eut autant d'opinions que de têtes ; chaque école enfanta des écoles nouvelles, comme chez les protestants chaque secte enfante une multitude d'autres sectes : les uns nièrent Dieu, sa providence, la création, la vie future, la distinction du bien et du mal ; d'autres admirent quelques-unes de ces antiques croyances, mais en les altérant plus ou moins, selon les caprices de leur raison ; plusieurs enfin s'arrêtèrent dans un doute universel1.

1 Audi, quantum mali faciat nimia sublilitas , et quàm infesta veritati fit. Protagoras ait, de onmi re in utramque partem disputari posse,

Telle fut la philosophie des Grecs, philosophie contre nature, et qui détruit la raison humaine, en rompant le lien qui unit les esprits entre eux et à la raison divine ellemême.

Transportée chez les Romains, cette philosophie ne tarda pas à y produire les mêmes effets. Il n'y eut rien dont on ne disputât. Le doute prit la place des croyances, et toutes les vérités ébranlées entraînèrent les lois, les mœurs, et l'empire même dans leur chute *.

Le monde périssoit, Jésus-Christ paroît : Il vient, dit

ex «.'quo ; et de liac ipsâ, an omnis res disputabilis sit. Nausiphanes ait, ex bis quse videntur esse, nihil magis esse, quàm non esse. Parmenides ait, ex his quae videntur, nihil esse in universum. Zenon Eleates omnia negotia de negotio dejecit : ait nihil esse. Circa çadem ferè Pyrrhonii versantur, et Megarici, et Eretrici, et Academici, qui nova m induxerunt scientiam nihil scire. Ilsec omnia in illum supervacuum studiorum liberalium gregem conjice. Illi mihi non prol'uturam scientiam tradunt, hi spem omnis scientiœ eripiunt Illi non praeferunt

lumen, per quod acies dirigatur ad verum : hi oculos mihi effodiunt. Si Protagorae credo, nihil in rcrum naturâ est, nisi dubium : si Nausiphani, hoc unum ccrlum est, nihil esse certi : si Parmenidi, nihil est praîter unum : si Zenoni, ne unum quidem. Quid ergo nos sumus? Senec. Ep. lxxxviu.

* Les anciens avoient senti le dauger de cette philosophie corruptrice et turbulente. « Les épicuriens* dit un savant écrivain, ne furent- « ils pas chassés de plusieurs villes pour leurs débauches et les trou- « blés qu'ils y occasionnèrent? Antiochus ne bannit-il pas tous les « philosophes de la totalité de son royaume? Ne prononça-t-il pas, tant « la peine do mort contre, les jeunes gens qui prendroient de leurs « leçons, que celle delà confiscation des biens contre leurs parents? « Domitien ne bannit-il pas tous les philosophes de Rome et de l'Ita - « lie? » (Plrileleiith. Lips., p. '24.) Suétone observe que les empereurs, en bannissant les philosophes, ne firent que remettre en vigueur une ancienne loi portée contre eux. [Senec. in Tiber., cap. xxxvr, et in Yitellio , cap. xiv.) Le nom de philosoof ou philosophe est tombé en un si grand discrédit en Perse, que, dans l'idiome actuel, ce mot signifie un maître d'artifice et de fausseté. Sir John Malcolm, Histoire delà Perse, t. IV, p. 159, not.

saint Augustin, avec le grand remède de commander la foi aux peuples* . Les peuples écoutent, croient, obéissent, et la Religion fut d'abord la seule philosophie des chrétiens,

* Le passage de saint Augustin d'où sont tirées ces paroles, est si •mporlant et si beau, que nous croyons devoir le donner en entier.

Cum igitur tanta sit excitas menlium per illuviem peccatorum amoremque carnés, ut etiam ista sententiarum portenta , otia doctorum conterere dispulando potuerint , dubitabis, tu Dioscore , vel quisquam viigilanti ingenio prxditus, ullo modoad sequendam veritatem melius consul i potuisse generi liumano, qucanut liomo àb ipsâ veritate suscepius ineffabiliter atque mirabiliter, et ipsius in terris personam ge~ rens, recta prxcipiendo et ditina faciendo, salubriter credi persuaderet, quod nondum prudent erpossetintelligi? Hujus nos glorix servimus, huic te immobiliter atque constanter credere hortamur, per quem factum est, ut nonpauci, sedpopuli etiam, qui non possunt ista dijudicare oratione, fide credant, dona salutaribus prseceplis adminiculati évadant ab his perplexitatibus in auras purissimx atque sincerissimx veritatis. Cujus auctoritati tant'o devolius obtëmperari oportet, quanta videmus nullum jam errorem se audere extollere, ad congregandas sibi turbas imper itorum qui non christiani nominis .velamenta conquirat: eos autem solos (Judxos) ex veteribus prxter cliristianum nomen in conventulis suis aliquantà frequentius perdurare qui scripturas eas teneut,per quas annuntiatum esse Dominum Jesum Christianise intell i gère et videre dissimulant. Porro illi qui cum in unitate atque communione catholicâ non sint, chrisiiano lamen nomme glorianturi coguntur adversari credentibus, et audent imperitos quasi oratione traducere, quaudo maxime cum istû medicinû Dominus venerit, ut fuient popnlis imperaret. Sedhoc facere coguntur, ut dixi, quia jacere se abjectissimè sentiunt, si eorum auctoritas cum anctoritate catholicâ conferatur. Conanlur ergo auctoritatem stabilissimam fundatissimx ecclesix quasi orationis nomine et pollicitalione superare. Omnium enim hxreticorum quasi regularis est ista lemeritas. Sed ille (idei imperalor ciementissimus et per couvent us celeberrimos populo-^ rum atque gentium, seûesque ipsas apostolorum arce auctoritatis munivit ecclesiam, et per pauciores piè doctos et vere spiritales viros copiosissimis apparatibus etiam invictissimx orationis armavit;verum illa rectissima disciplina est ut arcem fidei quùm maxime recipi infirmos, utpro eisjam tulissime posilis, fortissimû ratione pugnelur. Ep. ad Dioscor.,n. 52.

comme elle avoit été originairement la philosophie de tous les hommes.

Cependant quelques esprits imbus des idées philosophiques de la Grèce essayèrent de les concilier avec les dogmes du christianisme. Ils se firent juges de la vérité, ils voulurent la soumettre à leur raison, et les hérésies naquirent1. Alors, comme auparavant, chaque erreur fut la négation de quelque point de la doctrine traditionnelle, une révolte contre l'autorité. Saint Augustin en fait la remarque: « Les novateurs s'efforcent, dit-il, de renverser « l'inébranlable autorité de l'Église, au nom et par les « promesses de la raison. Cette témérité est une sorte de « règle pour tous les hérétiques?. *

Après l'invasion des peuples du Nord, les études cessè-

1 lise sunt doclrinœ hominum cl dacmoniorum, prurientibus auribus nalsede ingenio sapicntiœ sœcularis , quam dominus stultitiam vaeans, stulta mundi et confusionem etiam philosophiae ipsius elegit. Ea est enim maleria sapienliœ sœcularis , temeraria interpres divinae nalurœ et dispositionis. Ipsoj denique hœreses à pbilosopbiâ subornanlur. Tertullian. Deprœscript. aclvers. Hœretic, cap. vu.

Rousseau a été frappé du même fait. « Bienlôt on ne se contenta plus

« de la simplicité de l'Évangile et de la foi des apôtres On subli-

« Usa sur tous les dogmes; chacun voulut soutenir son opinion; per- « sonne ne voulut céder. L'ambition d'être chef de secte se fit enten- « dre ; les hérésies pullulèrent de toutes parts. ... Un autre mal encore « plus dangereux naquit de la même source, c'est l'introduction de « l'ancienne philosophie dans la doctrine chrétienne. A force d'étudier « les philosophes grecs, on crut y voir des rapports avec le christia- « nisme. On osa croire que la religion en deviendrait plus respectable,

« revêtue de l'autorité delà philosophie L'Église s'éleva plu» d'une

« fois contre ces abus. Ses plus illustres défenseurs les déplorèrent sou- « vent en termes pleins de force et d'énergie : souvent ils tentèrent « d'en bannir toute cette science mondaine, qui en souilloit la pureté. » Réponse au roi de Pologne. Mélanges, t. IV, p. 206, 267. Édit. de Paris, 1795.

2 Ep. ad Diosc, loc. cit. — On retrouve la même observation dans son livre, Deutilitate credendi, cap. vin, n. 21.

EN MATIERE DE RELIGION. iGd

mit en Europe. La philosophie et les lettres demeurèrent comme ensevelies sous les ruines de l'empire romain. Ce fut pour les esprits un temps de repos. Ils se retrempèrent dans la foi; et, chose inouïe jusqu'alors dans l'histoire de l'Église, un siècle entier s'écoula sans produire aucune hérésie. C'étoit, dit-on, un siècle d'ignorance ; non, c'étoit un siècle de foi. Les sciences humaines, sans doute, et oient peu cultivées; elles ont fait, dans la suite, de grands progrès, ainsi que les arts. Ce n'est pas là ce que nous contestons ; mais quelle vérité nécessaire aux peuples, quel devoir, quelle vertu a-t-on découvert depuis ? Qu'avonsnous ajouté à la doctrine religieuse et morale de ces nations qu'on appelle barbares ? Heureux, trop heureux, si nous avions su la conserver comme elles !

Après cette époque de paix, la philosophie d'Aristote, adoptée par les Arabes, nous est rapportée d'Orient. Aussitôt les divisions renaissent. 11 se forme des écoles au sein de l'Église une : on dispute, on ne s'entend plus ; la raison en travail enfante des monstres ; de nouvelles hérésies s'élèvent*, et enfin la dernière de toutes, le protestantisme, père de l'incrédulité moderne.

Malgré les absurdités innombrables de la philosophie péripatéticienne, on y tenoit par habitude ; le temps l'avoit accréditée, et il ne falloit rien moins que toute la puissance du génie pour triompher d'elle. Défendue avec chaleur par l'École où elle régnoit, ce ne fut qu'après un long combat que Descartes et ses disciples parvinrent à la renverser, et à bâtir un édifice nouveau sur les débris de cet informe colosse.

Mais Descartes lui-même, comme on le sentit d'abord, et comme je le montrerai plus loin, ne put donner à sa philo-

* Mclcliior Cano dit que, de son temps, le bruit couroit en Italie que plusieurs dogmatisoient contre l'immortalité de l'âme, et contre iv. 10

sophie une base solide. Ce grand homme partit du môme principe que les philosophes grecs, et arriva malgré lui au même résultat, le doute. L'insuffisance, disons-le franchement, la fausseté de sa doctrine, força, même de son temps, l'esprit humain à chercher un autre appui, et cette recherche, toujours malheureuse parce qu'on ne remontoit jamais à la première cause de l'errreur, produisit une multitude de systèmes philosophiques, qui se réduisent à trois principaux.

. L'homme a trois moyens de connoître, les sens, le sentiment et le raisonnement. A ces trois moyens correspondent autant de systèmes de philosophie. Les uns ont placé dans les sens le principe de certitude ; c'est le système de Locke, Condillac, Helvétius, Cabanis; système matérialiste, et dès lors essentiellement sceptique. Aussi ses partisans, qui ne reconnoissent que des êtres matériels, ont-ils fini par soutenir qu'on peut douter de l'existence delà matière elle-même.

D'autres philosophes ont cherché dans nos impressions internes la base de la certitude. Mais nos sentiments n'ayant de rapport nécessaire qu'à nous., ces philosophes ont été d'abord conduits à douter de la réalité des objets extérieurs, et bientôt après de la vérité de leurs sentiments mêmes. C'est Y idéalisme, enseigné par Kant, et modifié par ses disciples. Sous quelque forme qu'on le présente, ce système, n'est, comme le précédent, que le scepticisme pur.

Le troisième système est le dogmatisme, ou le système de ceux qui fondent la certitude sur le raisonnement. Inventé par Descartes, et adopté par l'École, il fut attaqué à

la providence divine, en se fondant sur la philosophie d'Aristotc Voyez Feijoo, ilerito y fbriuna de Aristoteles, y de sus escrilos, Teatro critico, t. IV. Discurso VII, § v, p. 132. Madrid, 1733.

sa naissance par d'excellents esprits, et nous allons en effet, montrer qu'au fond il n'est pas moins dangereux*, moins sceptique que les deux autres.

* On a déjà vu que Rossuet signaloit, il y a près de deux siècles, les inconvénients terribles de la philosophie cartésienne. Fénelon en déplorait les effets avec non moins de force et de douleur. « Que ne doit- « on pas craindre, disoit-il, dans ces malheureux siècles ,où une effré- « m'e curiosité et une présomption violente agitent tant d'esprits? » [Réfutation du P. Malebranche, ch. xxn. Œuvres, t. III, p. 161.) « Chacun est son docteur, chacun décide, chacun prend parti pour les

«. novateurs, sous de beaux prétextes, contre l'autorité de l'Église

« Les critiques sont au comble de la témérité , ils dessèchent le cœur,

« ils élèvent les esprits au-dessus de leur portée ; ils ne tendent

« qu'à faire des philosophes sur le christianisme, et non pas des chré-

« tiens Je croirois que ces hommes renverseroient bientôt l'Église,

« si les promesses ne me rassuraient pas. » Lettre sur la lecture de l'Écriture sainte en langue vulgaire, lbid., -p. 412. Et Rourdaloue : « Où en sommes-nous , et où est cette foi des premiers siècles, cette « foi qui a converti feut le monde? Alors des athées devenoient chré- « tiens : maintenant des chrétiens deviennent athées. » Pensées, t. I, p. 163. Paris, 1802.

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