CHAPITRE III
« On avoit philosophé trois mille ans durant sur divers « principes, et il s'élève dans un coin de la terre un « homme qui change toute la face delà philosophie, et qui « prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui « n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce « ne sont pas seulement de vaines promesses, car il faut « avouer que ce nouveau venu donne plus de lumières sur « la connoissance des choses naturelles, que tous les au- « très ensemble n'en avoient donné. Cependant, quelque « bonheur qu'il ait eu à faire voir le peu de solidité des « principes de la philosophie commune, il laisse encore « dans les siens beaucoup d'obscurités impénétrables à « l'esprit humain. Ce qu'il nous dit, par exemple, de l'es- « pace et de la nature de la matière, est sujet à d'étranges « difficultés ; et j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de passion « que de lumières dans ceux qui paroissent n'en être pas
« effrayés. Quel plus grand exemple peut-on avoir de la foice blesse de l'esprit humain1 ? »
Celui qui parle ainsi étoit cartésien, et l'on voit combien il s'en faut qu'il fût satisfait de la doctrine de son maître. Mais les bons esprits, désabusés de la philosophie d'Aristote, adoptèrent naturellement celle de l'homme qui lui avoit porté le coup mortel, et se soumirent, quoiqu'en murmurant, à l'autorité du vainqueur.
Avant d'examiner ses principes et sa méthode, il est à propos d'observer qu'un système de philosophie n'est que la recherche des moyens par lesquels nous parvenons à la connoissanec certaine de la vérité ; car s'il n'existoit point de vérités certaines, ou si l'on ne savoit pas à quels caractères on les reconnoît, il n'y auroit plus de philosophie, il n'y auroit plus de raison humaine. On ne pourroit rien nier, ni rien affirmer ; les esprits, dépourvus de règle, flolteroient dans un doute éternel.
La première question que doit se faire celui qui veut s'entendre en philosophie, est donc celle-ci : quel est le fondement de la certitude ? Descartes se la fit, et il trouva qu'aucun philosophe jusqu'alors n'y avoit répondu d'une manière satisfaisante. Nous citerons ses propres paroles.
« Les premiers et les principaux philosophes dont nous « ayons les écrits, sont Platon et Aristote, entre lesquels « il n'y a eu autre différence, sinon que le premier, suivant « les traces de son maître Socrate, a ingénument confessé « qu'il n'avoit encore rien trouvé de certain, et s'est con- « tenté d'écrire les choses qui lui ont paru être vraisem- « blables, imaginant à cet effet quelques principes par les- « quels il tâchoit de rendre raison des autres choses; au « lieu qu' Aristote a eu moins de franchise, et bien qu'il eût.
1 Nicole, Traité de la faiblesse de l'homme, n. xxxiv.
« été vingt ans son disciple, et n'eût pas d'autres princi- « pes que les siens, il a entièrement changé la façon de les « débiter, et les a proposés comme vrais et assurés, quoi- « qu'il n'y ait eu aucune apparence qu'il les ait jamais es-
k timés tels D'où il faut conclure que ceux qui ont le
« moins appris de tout ce qui a été nommé jusqu'ici phi- « losophie, sont les plus capables d'apprendre la « vraie1. »
Si les hommes n'avoient pas un moyen naturel de parvenir à la connoissance certaine de la vérité, indépendamment de toute philosophie ils n'auroient donc été sûrs de rien jusqu'à Descartes. Mais voyons par quelle route il s'efforce lui-même d'arriver à la certitude.
(t Ce n'est pas d'aujourd'hui, dit-il, que je me suis aperçu « que dès mes premières années, j'ai reçu quantité de « fausses opinions pour véritables, et que ce que j'ai de- « puis fondé sur des principes si mal assurés, ne sauroit (f être que fort douteux et incertain. Et dès lors j'ai bien « jugé qu'il me falloit entreprendre sérieusement une fois « en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'a- « vois reçues auparavant en ma créance, et commencer « tout de nouveau dès le fondement, si je voulois éta- « blir quelque chose de ferme et de constant dans les « sciences...
« Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce dessein, « j'ai délivré mon esprit de toutes sortes de soins, que « par bonheur je ne me sens agité d'aucune passion, et « que je me suis procuré un repos assuré dans une paisi- « ble solitude, je m'appliquerai sérieusement, et avec lift berté, à détruire généralement toutes mes anciennes
1 Les Principes de la philosophie, écrits en lalin par René Descaries, et traduits en François par on de ses amis. Préface. Rouen,
« opinions. Or, pour cet effet, il ne sera pas nécessaire « que je montre qu'elles sont toutes fausses, de quoi peut- « être je ne viendrois jamais à bout, mais d'autant que la « raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soi- « gneusement m'empêcher de donner créance aux choses « qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, « qu'à celles qui me paroissent manifestement . être faus- « ses, ce me sera assez pour les rejeter toutes, si je puis « trouver en chacune quelque raison de douter. Et pour « cela il ne sera pas aussi besoin que je les examine cha- « cime en particulier ; ce qui seroit d'un travail infini : « mais parce que la ruine des fondements entraîne néces- « sairement avec soi tout le reste de l'édifice, je m'atta- « querai d'abord aux principes sur lesquels toutes mes an- « ciennes opinions étoient appuyées1, r
Descartes commence donc par se placer dans un isolement absolu, en rejetant de son esprit toutes les croyances qui reposent sur l'autorité des autres hommes *. On pourroit lui demander de qui il tient le langage, et comment il penseroit et raisonneroit sans le langage. Cette seule question l'arrêteroit dès le premier pas, ou le ramèneroit. forcément à l'autorité qu'il refuse d'admettre. Mais n'insistons pas maintenant sur ce point. 11 part de cette supposition, qu'il doit trouver la vérité en lui-même ; et de ce principe, qu'il ne doit reconnoître pour certain que ce qui sera complètement démontré à sa raison.
1 Méditations métaphysiques de René Descartes , touchant la première philosophie. Troisième édition, Paris, 1673. Méditation Ire, p. 1 et 2.
Dans ses réponses aux cinquièmes objections, il l'avoue en termes formels : « Vous devriez vous souvenir, dit-il à ses adversaires, que vous « parlez à un esprit tellement détaché des choses corporelles, qu'il ne « sait pas même si jamais il y a eu aucuns hommes avant lui, et qui par- « tant ne s'émeut pas beaucoup de leur autorité. » Ibid., p. 463.
Mais il n'a pas plutôt renoncé à la foi, que toutes les vérités lui échappent, sans qu'il puisse en retenir une seule. 11 voit partout des raisons de douter : « Auxquelles « raisons, dit-il, je n'ai certes rien à répondre; mais en- « fin, je suis contraint d'avouer qu'il n'y a rien de tout ce « que je croyois autrefois être véritable, dont je ne puisse « en quelque façon douter; et cela non point par inconsi- « déralion ou légèreté, mais pour des raisons très-fortes « et mûrement considérées, de sorte que désormais je ne « dois pas moins soigneusement m' empêcher d'y donner « créance, qu'à ce qui seroit manifestement faux, si je « veux trouver quelque chose de certain et d'assuré dans « les sciences1. »
Voilà donc ce grand esprit contraint de se plonger dans un doute universel. Plus il a de force, plus il s'enfonce dans cet abîme. Comment en sortira-t-il ? Où trouvera-t-il un point d'appui au milieu de ce vide ? Regardons, écoutons : « Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable? « Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au « monde de certain. Mais que sais-je s'il n'y a point « quelque autre chose différente de celles que je viens de « juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moin- « dre doute? M'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque « autre puissance qui me met en l'esprit ces pensées? Cela « n'est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable « de les produire de moi-même. Moi donc, atout le moins, « ne suis-je point quelque chose2? »
Telle est sa dernière ressource : tout lui manque, tout le fuit; il recueille ses forces défaillantes, et cherche, pour ainsi parler, à se saisir lui-même, de peur de s'évanouir
1 Méditations métaphysiques de René Descartes , touchant la première philosophie, Méditation Ire, p. 7.
2 Ibrd., Méditation II, p. 11.
avec tout le reste. Il se considère attentivement, et ne sait s'il aperçoit un .être réel, ou un fantôme ; le oui, le non a ses vraisemblances. Que fera-t-il dans cette position ? « En « fin, s'écrie-t-il, il faut conclure et tenir pour constant « que cette proposition, je suis, j'existe, est nécessaire- « ment vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je « la conçois en mon esprit l. »
C'est déjà certes, beaucoup, que de pouvoir prononcer avec assurance cette parole, je suis ; que d'être certain de son existence. Est-il bien vrai, ô Descartes, que vous ayez, que chacun de nous ait cette certitude? Je voudrois vous l'entendre répéter de nouveau. Oui, « je suis assuré que « je suis une chose qui pense*. » Illustre philosophe,
1 Méditations métaphysiques de René Descartes, touchant la première philosophie, Méditation Ire, p. 12.
* Méditation III, p. 25. — Quoique M. Bernardin de Saint-Pierre ne soit pas une autorité en philosophie, nous citerons ce qu'il dit du fameux argument, je pense, donc je suis, parce que cela nous fournira l'occasion d'expliquer le sens que Descartes attachoit à ce mot, jepense, chose essentielle pour bien entendre la doctrine de ce célèbre métaphysicien. « Descartes pose pour base des premières vérités natu- « relies : je pense, donc j'existe. Comme ce philosophe s'est fait une « grande réputation, qu'il méritoit d'ailleurs par ses connoissances en « géométrie, et surtout par ses vertus, son argument de l'existence a a été fort applaudi, et a acquis la pondération d'un axiome. Mais, selon « moi, cet argument pèche essentiellement en ce qu'il n'a point la « généralité d'un principe fondamental; ear'il s'ensuit implicitement, « que dès qu'un homme ne pense pas il cesse d'exister, ou au moins « d'avoir des preuves de son existence
« Je substitue donc à l'argument de Descartes celui-ci : je sens, donc « j'existe. Il s'étend à toutes nos sensations physiques, qui nousaver- « tissent bien plus fréquemment de notre existence que la pensée. Il a « pour mobile une faculté inconnue de l'âme, que j'appelle le senti- « ment, auquel la pensée elle-même se rapporte; car l'évidence à la- « quelle nous cherchons à ramener toutes les opérations de notre rai- « son, n'est elle-même qu'un simple sentiment.
« Le sentiment nous prouve bien mieux que notre raison la spiritua- « lité de notre Ame ; car celle-ci nous propose souvent pour but la
grâces vous soient rendues ! je suis, j'existe, cela est certain ; n'est-ce pas là ce que vous affirmez? Votre raison n'aperçoit aucun motif, même léger, de douter de cette proposition? Parlez, j'attends une dernière réponse.
« Je suis assuré que je suis une chose qui pense ; mais « sais-je donc aussi ce qui est requis pour me rendre cer- « tain de quelque chose ? Certes, dans cette première conu noissance, il n'y a rien qui m'assure de la vérité, que la « claire e( distincte perception de ce que je dis, laquelle de « vrai ne seroit pas suffisante pour m'assurer que ce que « je dis est vrai, s'il pouvoit jamais arriver qu'une chose « que je concevrois aussi clairement et distinctement se « trouvât fausse ; et partant, il me semble que déjà je puis « établir pour règle générale, que toutes les choses que « nous concevons fort clairement et fort distinctement, « sont toutes vraies.
« satisfaction de nos passions les plus grossières, tandis que celui-là « est toujours pur dans ses désirs. D'ailleurs, beaucoup d'effets naturels '( qui échappent à l'une, ressortissent à l'autre; telle est, comme nous « l'avons dit, l'évidence même, qui n'est qu'un sentiment, et sur lace quelle notre réflexion n'a point de prise ; telle est encore notre existe tence. La preuve n'en est point dans notre raison : car, pourquoi « est-ce que j'existe? Où en est la raison? Mais je sens que j'existe, et « ce sentiment me suffit. » [Études de la nature, t. III, p. 11, 12, 16 et 17; édit. de 1786.)
Si Bernardin de Saint-Pierre avoit lu le philosophe qu'il combat, il auroit vu que cet argument, je sens, donc j" existe, est identiquement le même que celui-ci : Je pense, donc j'existe. « Par le mot de penser, « dit Descartes, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte, que « nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes; c'est pourquoi « non-seulement entendre, vouloir, imaginer, mais sentir, est la même « chose ici que penser. » [Les Principes de la philosophie, Ire part.. n.9, p. 6.)
Au fond, la pensée, le sentiment, l'imagination , la volonté, en tant que nous les apercevons immédiatement, étant notre être même, l'argument de Descartes et celui que Bernardin de Saint-Pierre propose d'y substituer, se réduisent à ce raisonnement: Je suis, donc je suis.
a Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs choses « comme très- certaines , et très-manifestes, lesquelles « néanmoins j'ai reconnues par après être douteuses et
« incertaines Mais lorsque je considérois quelque
« chose de fort simple et de fort facile touchant l'arithmé- « tique et la géométrie (par exemple, que deux et trois « joints ensemble produisent le nombre de cinq, et autres « choses semblables), ne les concevois-je pas au moins as- « sez clairement pour assurer qu'elles étoient "vraies? Ccr- « tes, si j'ai jugé depuis qu'on pou voit douter de ces cho- « ses, ce n'a point été pour autre raison que parce qu'il « me venoit en l'esprit que peut-être quelque dieu avoit pu « me donner une telle nature, que je me trompasse même « touchant les choses qui me semblent les plus manifes- « tes. Or toutes les fois que cette opinion ci-devant conçue « de la souveraine puissance d'un dieu se présente à ma « pensée, je suis contraint d'avouer qu'il lui est facile, s'il « le veut, de faire en sorte que je m'abuse, même dans les « choses que je crois connoître avec une évidence très- « grande... Et certes, puisque je n'ai aucune raison de « croire qu'il y ait quelque dieu qui soit trompeur, et « même que je n'ai pas encore considéré celles qui prouvent « qu'il y a un dieu, la raison de douter qui dépend seule- « ment de cette opinion est bien légère, et pour ainsi dire « métaphysique. Mais afin de la pouvoir tout à fait ôter, je « dois examiner s'il y a un dieu, sitôt que l'occasion s'en « présentera ; et si je trouve qu'il y en ait un, je dois aussi « examiner s'il peut être trompeur ; car sans la connais- « sancc de ces deux vérités, je ne vois pas que je puisse ja- « mais être certain d'aucune chose *. »
* Méditation, p. 25-27. — Descartes fait ailleurs le même aveu; il convient qu'à moins d'être assurés que Dieu existe, et qu'il ne peut vouloir nous tromper, nous ne saurions être certains de la vérité des choses que nous percevons le plus clairement et le plus distinctement.
Ainsi me voilà replongé dans ma première incertitude ; je ne puis rien affirmer absolument, pas même ma propre existence. Quand je prononce ce jugement : J'existe, il n'y a rien qui m'assure de sa vérité, que la claire et distincte perception de ce que je dis. La vérité de mon jugement dépend donc de celle de ce principe : Tout ce que j'aperçois clairement et distinctement est vrai; ot la vérité de ce principe même est douteuse, jusqu'à ce que je sois certain que Dieu existe, et qu'il ne peut vouloir me tromper. Mais comment, selon Descartes, serai-je assuré que Dieu est? Parce que l'idée de Dieu est la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en mon esprit l. Ainsi, d'un côté, si Dieu n'est pas, mes perceptions les plus claires et les plus distinctes pourroient me tromper; et, d'un autre côté, Dieu est, parce que, s'il n' et oit pas, mes perceptions claires et distinctes me tromperoient. L'existence de Dieu prouve la vérité de mes perceptions claires et distinctes, et mes perceptions claires et distinctes prouvent l'existence de Dieu. Est-ce assez abuser du raisonnement? Est-ce assez avouer son impuissance? Un des plus grands esprits qui aient paru dans le monde, entreprend de s'assurer de la vérité par ses seules forces, et il ne peut pas même se prouver qu'il est. Le doute l'investit de toute
Voici ses paroles : « La faculté de connoître que Dieu nous a donnée, « que nous appelons lumière naturelle, n'aperçoit jamais aucun objet « qui ne soit vrai en ce qu'elle l'aperçoit, c'est-à-dire en ce qu'elle « connoit clairement et distinctement; pour ce que nous aurions sujet « de croire que Dieu seroit trompeur, s'il nous l'avoit donnée telle que « nous prissions le faux pour le vrai, lorsque nous en usons bien. Et u celte considération seule nous doit délivrer de ce doute hyperbolique « oh nous avons été, pendant que nous ne savions pas encore si celui « qui nous a créés avoit pris plaisir à nous faire tels, que nous fusai sions trompés en toutes les choses qui nous semblent très-claires. » [Les Principes de la philosophie, n. 50, p. 24.) 1 lbid., p. 40.
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paît. S'il nie, s'il affirme quelque chose, que dis-je? s'il ouvre la bouche, s'il parle, ce n'est que par une contradiction manifeste avec ses principes. Et cependant, ô foihlesse de la raison humaine! cette philosophie s'établira, et ce ne sera pas la philosophie des sceptiques, mais des croyants; et l'École en fera la base de son enseignement, et les chrétiens la défendront ; ils la défendront dans le siècle du doute, même après que l'expérience leur en a montré les effets ! Quelle contradiction plus étrange ! Mais quoi! depuis cent cinquante ans, quelques hommes disent à quelques autres hommes : Voilà la vraie doctrine, croyez-y ; et la philosophie du raisonnement se perpétue, par l'autorité, malgré la raison.