‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 2 sur 64 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

\Jv se propose de faire parottre à une époque peu âoignëe la seconde Partie de cet ouvrage. Les circonstances ont dé* terminé à publier séparément le premier volume; car^ dans ce siècle des lumières y tout est de circonstance , les doctrines ^ les mœurs , les gouvememens mêuk^ et les lois ; et les réflexions de la veille sont rarement applicables le lendemain. Quand tout étoit stable, les livres arrivoient toujours à temps. Aujourd'hui, il faut se hâter, parce que la société elle-même se hâte d'accomplir ses destins ; il faut se presser de parler de vérité y d'ordre , de Religion j aux peuples , de peur de ressembler au médecin qui disserteroit sur la vie près d'un tombeau.

m^MtMw^wnuk

Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour Terreur, mais le siècle qui n^Iige , qui dédaigne la vérité. II y a encore de la force, et par conséquent de l'espoir , là où Ton aperçoit de violens transports : mais lorsque tout mouvement est éteint, lorsque le pouls a cessé de battre, que le froid a gagné le cœur, qu'attendre alors, qu'une prochaine et inévitable dissolution ?

En vain Ton essaieroit de se le dissimuler, la société en Europe s'avance rapidement vers ce terme fatal. Les bruits qui grondent dans son sein, les secousses qui Vébranlent, ne sont pas le plus effrayant symptôme qu elle offre à l'observateur : mais cette indifférence lé-

thargique où nous la voyons tomber, ce profond assoupissement, qui l'en tirera?

Qui soufflera sur ces ossemens arides

2 ' HITRODUCTiœf.

pour les ranimer? Le bien^ le mal, larbre qui donne la vie et celui qui produit la mort , nourris par le même sol , croissent au milieu des peuples qui , sans lever la tête, passent, étendent la main , et saisissent leurs fruits au hasard. Re ligion, morale, honneur, devoirs, les principes les plus sacrés comme les plus nobles sentimens, ne sont plus qu'une espèce de rêve, de brillans et légers fantômes qui se jouent un moment dans le lointain de la pensée, pour disparoi tre bientôt sans retour. Non, jamais rien de semblable ne s*étoit vu, nauroit pu même s'imaginer. Il a fallu de longs et persévérans efforts, une lutte infatigable de rhomme contre sa conscience et sa raison, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance. Arrêtez un moment vos regards sur ce roi de la création : quel avilissement incompréhensible! Son esprit affaissé n'est à l'aise que dans les ténèbres. Ignorer est sa joie , sa paix , sa félicité j il a perdu jusqu'au désir de

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connoître ce qui Tintëresse le plus. Con-* templant , avec un ëgal dégoût , la véritë et Terreur, il affecte de croire qu'on ne les sauroit discerner, afin de les confondre dans un commun mëpris; dernier excès de dépravation intellectuelle où il lui soit donné d'arriver : cùm in pro-fundum venerit y corUemnit.

Or, quand on vient à considérer ce prodigieux égarement, on éprouve je ne sais quelle indicible pitié pour la nature humaine. Car se peut -il concevoir ûû condition plus misérable que celle d'un être également ignorant de ses devoirs et de ses destinées; et un plus étrange renversement de la raison, que de mettre son bonheur et son orgueil dans cette ignorance même, qui devroit être bien plutôt le sujet d'un inconsolable gémissement.

La cause première d'une si honteuse dégradation est moins la foi blesse de notre esprit que son asservissement au corps. Subjugué par les sens, Thomme

s'habitue à ne juger que par eux^ ou sur leur rapport. Il ne voit de réalité que dans ce qui les frappe ; tout le reste lui paroît de vagues abstractions, des chimères. Il n'existe que dans le monde physique :

le monde intellectuel est nul pour lui. Il nieroit sa pensée même, si elle lui étoit moins présente et moins intime; mais ne pouvant, si j'ose le dire ainsi, se séparer d'elle, et refusant néanmoins de la reconnoître pour ce qu'elle est, il en fait le résultat de Toi^anisation , il la matérialise, afin de n'être pas obligé d'admettre des substaiices inaccessibles aux sens.

Et , chose remarquable , la culture des sciences physiques, qui avertissent l'homme à chaque instant de sa supériorité sur la brute, n'a servi qu'à fortifier en lui cet abject . penchant à se rabaisser au niveau des êtres les plus vils , en l'occupant sans cesse d'objets matériels. Alors son âme s'est dégoûtée d'ellemême; elle a rougi de sa céleste origine,

et s'est efforcée d'en éteindre jusqu'au dernier souvenir. Cet amour immense, qui

fait le fond de son être, elle Ta détourné de son cours pour l'appliquer uniquement aux corps; elle les a aimés comme sa fin; elle a voulu s'identifier à eux, être périssable comme eux; elle s'est dit : Tu mourras ! et a tressailli d'espérance.

Si , trompant sa destinée , elle pouvoit en effet conquérir la mort, le moyen qu'elle a pris seroit infaillible; et, en anéantissant à son égard la vérité, elle s'est, autant qu'il étoit en son pouvoir, anéantie elle - même ; car , en quelque sens qu'on veuille l'en tendre, la vérité CvSt la vie, Tunique cause d'existence de l'homme et de la société. AuSvSi, dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique, tout tend à la destruction, et marche vers ce but plus ou moins rapidement, selon que la guerre contre la vérité est plus ou moins heureuse, plus ou moins active. Une récente et

6 mXEODUCTION,

trop mémorable expérience ne laisse sur ce point aucun doute; et^ pour qui ne s aveugle pas volontairement ^ il est vi* cible que la révolution Françoise, si éminemment destructive 5 na dû ce caractère de mort qu'au délire impie de ses promoteurs, qui attaquèrent, avec une rage inouïe jusque-là, toutes les vérités ensemble.

Ce n'est pas qu'il n'ait toujours existé, au fond du cçeur humain, une oppositioi^ secrète à la vérité, qui gène ses penchans et humilie son orgueil. Il l'aime et la redoute; il la désire, la recherche, par une inclination naturelle , comme le principe de son bien-être ; et souvent ensuite , las de son joug, il s'irrite de l'avoir trouvée : contradiction singulière, que la philosophie seule n'expliquera jamais. Après avoir inutilement i'atigué notre esprit, il faut que la Beh'gion , suppléant à son impuissance, vienne délier le nœud dont les replis, profondément cachés, échappent également à aos regards et

à nos conjectures; ilfaat, en un mot, qu'éclairés sur notre condition réelle par une lumière plus vive que celle de notre vacillante raison, Tauteur même de notre nature nous révèle la cause dçs contrariétés qui nous étonnent. Alors seulement le voile tombe, et nous apercevons rhomme tel qu'il est : nous découvrons en lai comme deux êtres différens qui se combattent sans cesse, et triomphent tour à tour; Tun épris de tout ce qui est bon, noble et vrai; l'autre enclin à tout ce qui est mal, vil et faux; l'un s'élançant avec amour vers la vérité et la vertu, l'autre se plongeant avec rage dans le crime et dans Terreur : et la foi , développant à nos yeux ce mystère de grandeur et de bassesse, nous montre, dans le premier de ces êtres, l'homme primitif, tel qu'il sortit des mains de Dieu; et, dans le second, l'homme dégradé, corrompu par une première faute, portant empreinte sur le front, la marque indélébile de sa chute, et recevairt;,

avec la vie, un funeste héritage de vicieux penchans et de douleurs, qu'il transmettra, de race en race, à son dernier descendant. Ainsi, par ce qu'il tient du Ci'éateur, l'homme participe aux perfections de la Divinité dont il est l'image : intelligence et amour , un désir infini d'aimei* et de connoître, l'élève incessamment vers le ciel, où, dans la contemplation de la vérité qui ne meurt point, il goûte comme les douces prémices de sa propre immortalité. La simple apparence du bien le ravit de joie. Imaginez, s'il se peut, une action magnanime, un généreux mouvement qui ne soit pas naturel à son cimm Sagil-il d'embrasser, pour une noble lîu, quelque grand sacrifice? un sublime instinct , plus prompt que la |HmstV^ le fait jvàlpiter d'allégresse; il «*hêsite point, il ne calcule point, il bénit son sort et se dévoue. Que l'humanité, que la conscience parle, aussitôt vous le verrez , le nom sacré de Dieu sur les livies, voler che^ les peuples sau-

INTRODUCTION^ g

vages, au bout du monde, pour ëclairer ses semblables, soulager leurs maux, adoucir leurs mœurs, pour étendre le saint empire de la vérité ; vous le verrez descendre au fond des cachots, aller au* devant des tortures, pour lui rendre un éclatant témoignage, et mourir avec joie pour préparer son triomphe.

Il y a donc dans chaque homme , et , par une liaison nécessaire, dans chaque peuple, deux puissances qui se combattent , les sens çt la raison ; ou , pour parler le langage profondément philosophique de nos Livres saints , la chair et r esprit (ly^ et selon que Tun ou l'autre prévaut, la vérité ou Terreur, la vertu ou le crime, domine dans la société et dans l'individu.

. Par sa raison, en effet, Thomme aspire à la {K)s$ession de la vérité, noble aliment de son intelligence, et tend avec une force

(i) Caro enim concupiscit adversùs spiritum : spirilus autem adversùs carnem : hœc enim sibi invicem adi^rsantur. £p. ad Galat. v, 17.

t O INTRODUCTION.

invincible vers Tordre conservateur des êtres. De là le penchant qu'il manifeste pour les croyances généreuses, pour les doctrines élevées et sévères et les dogmes les plus spirituels : de là encore cette insatiable ardeur de connoître, cette soif d'immortalité , cet instinct religieux , cette foi j d'autant plus éclairée qu'elle est plus simple, à tout ce qui est beau, sublime, utile, et par-là même plein de réalité; de là enfin* cet étonnant empire qu'il exerce sur lui - même , sur ses sentimens , sur ses passions, et jusque sur ses pensées; ce mépris des plaisirs frivoles et des jouissances matérielles; ce dégoût insurmontable pour tout ce qui passe; ces élans vers un bien immuable, infini, que le cœur pressent, quoique l'esprit ne le comprenne pas encore; cet amour immense de la vertu , et ces inexprimables angoisses, lorsqu'il s'en est écarté; cette tendre compassion pour tous les genres de misères physiques et morales, et cette disposition constante à se sacrifier à au-

Uf TRODUCTION. 1 1

trui, soufce unique de ce qu'il y a de grand , de touchant et d'aimable dans la vie humaine.

Par les sens , au contraire , l'homme j incliné vers la terre, enseveli dans les jouissances physiques, et sans goût pour les plaisirs intellectuels, ressemble à la brute, et se complaît dans cette ressemblance. Son intelligence s'obscurcit, mais trop lentement à son gré : aussi, avec quelle ardeur il travaille à l'obscurcir encore ! On diroit que la vérité est son • supplice , tant est vive et profonde la haine qu'elle lui inspire. Il la poursuit sans relâche, l'attaque avec fureur, tantôt dans les autres , tantôt en lui-même, dans son esprit, dans son cœur^ dans sa conscience. Inutiles efforts ! Au moment même où il se croit vainqueur , au moment où, plein d'orgueil, il s'applaudit d'avoir enfin terrassé , anéanti cette vérité implacable , l'imposante vision , plus menaçante et plus formidable, revient (le nouveau le désoler.

1 31 IWTBOmXCTlOlS^

Mais si rhomme, esclave des sens y est ennemi de la vérité, et, par conséquent^ des hautes doctrines qui émanent du ciel et qui Ty rappellent, il n'est pas moins ennemi des lois étemelles de Tordre, parce que l!ordre n'est au fond que l'ensemble des vérités qui résultent de la nature des êtres et de leurs rapports, vérités qu'on nomme devoirs, à cause qu'elles ne sont pas seulement l'objet de Tintelligence , mais doivent encore influer sur la conduite qu'elles règlent , en imposant la double obligation de s'interdire certains actes et d'en produire de contraires. Or, toutes les vérités tenant l'une à l'autre, et se confondant en quelque sorte dans leur source , l'homme est contraint de les attaquer toutes, dès qu'une fois l'intérêt de ses passions l'a porté à en ébranler une. Ainsi, par une liaison nécessaire, la corruption des mœurs enfante la corruption de l'esprit; le désordre dans les actions amène le désordre dans les pensées, ou

INTRODUCTION. j3

rerreur; et la dépravation de 1 être moral, une dépravation semblable de Tétre intelligent. L'inconséquence tourmente le cœur humain autant qu elle révolte la raison j et de là vient qu'il suffit souvent de changer de vie , pour croire à la vérité qu'on nioit. Mais la vérité, même abstraite, devient infailliblement un objet de haine , tandis que la vertu pratique n'est point un objet d'amour; et comme la haine, par sa nature, est un principe de destruction , de même que l'amour est un principe de production et de conservation, l'homme abruti par les sens, et livré aux plaisirs du corps, devient naturellement destructeur : son ame s'endurcit et se plaît dans les spectacles de ruines et de sang ; il contracte des goûts barbares, des habitudes féroces; et c'est une observation singulièrement remarquable, que tous les peuples impies, ou, si l'on veut, incroyans, ont été des peuples voluptueux, et tous les peuples voluptueux des peuples cruels.

G)nsidérei les nations païennes : quel oubU de rhumanitë dans la guerre comme dans la paix, dans les lois comme dans les mœurs, dans les temples comme au théâtre, dans le cœur du maître comme- dans celui du père ! Mais aussi , quel abject matérialisme dans la Religion l quelle aversion pour les doctrines qui tendent à élever l'homme et à spiritualiser sa pensée ! La Grèce polie et savante envoie Socrate au supplice, parce qu'il annonçoit Tunité de Dieu; et cette même Grèce, couronnée de fleurs, égorge, en chantant, des victimes humaines, et cou*^ vre son territoire d autels infâmes.

Toujours l'asservissement aux sens produit une vive opposition aux 'vérités morales et intellectuelles, et Ton ne doit point chercher ailleurs la cause de la profonde haine qu'ont montrée, dans tous les temps, pour le Christianisme, certains individus et certains peuples. C'est le combat éternel ; le combat à mort de la chair contre t esprit, des sens, que la

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Religion chrétienoe s'efforce de réduire en servitude , contre la raison qu'elle affranchit, éclaire et divinise, parce que, dans ses préceptes et dans ses dogmes, elle n'est que l'assemblage et la manifestation de toutes les vérités utiles à riiomme.

A l'époque où le Christianisme apparut sur la terre , le genre humain ne vivoit plus, pour ainsi dire, que par les sens. Le culte, devenu un vain simulacre , ne se lioit à aucune croyance. On le conservoit par habitude , à cause de •es pompes et de ses fêtes, et surtout parce qu'il tenoit aux institutions de l'Etat. Du reste, la Religion en elle-même n inspiroit ni foi , ni vénération. Les sages et les grands la renvoyoient avec mépris à la populace, qui, moins corrompue peut-être, vouloit que les vices qu'elle adoroit sous des noms empruntés, offrissent, au moins dans leurs emblèmes, quelque chose de divin. Toutefois, il n'existoit réellement d'autre Re-

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ligion que la volupté; et les sectes les plus sévères à leur origine, dégénérant bien vite d'une austérité factice, en étoient venues , par un renversement d'idées qui passa dans le langage mémet, jusqu'à identifier la vertu avec le plaisir. Sur ces simples observations, on peut juger de la bonne foi des écrivains qui ont prétendu que le Christianisme s'étoit établi naturellement. En effet, il n'eut à surmonter que les intérêts, les passions et les opinions. Armé d'une croix de bois, on le vit tout à coup s'avancer au milieu des joies enivrantes et des religions dissolues d'un monde vieilli dans la corruption. Aux fêtes brillantes du paganisme, aux gracieuses images d une mythologie enchanteresse, à la commode licence de la morale philosophique, à toutes les séductions des arts et des plaisirs, il oppose les pompes de la douleur, de graves et lugubres cérémonies , les pleurs de la pénitence , des menaces terribles , de redoutables mystères ^ le faste effrayant de

la

la pauvreté, le sac, la cendre, et tous les symboles d'un dépouillement absolu et d'une consternation profonde; car c'est là tout ce que Tunivers païen aperçut d'abord dans le Christianisme. Aussitôt les passions s'élancent avec fureur contre l'ennemi qui se présente pour leur disputer l'empire. Les peuples, à grands flots, se précipitent sous leurs bannières, l'avarice y conduit les prêtres des idoles, l'orgueil y amène les sages , et la politique les empereurs. Alors commence une guerre eflfroyable : ni Tàge ni le sexe ne sont épargnés; les places publiques, les routes, les champs même, et jusqu'aux lieux les plusMéserts, se couvrent d'instrumens de torture , de chevalets , de bûchers, d'échafauds ; les jeux se mêlent au carnage; de toutes parts on s'empresse pour jouir de l'agonie et de la mort des innocens qu'on égorge; et ce cri barbare. Les chrétiens aux lions^ fait tressaillir de joie une multitude ivre de sang. Mais, dans ces épouvantables ho-

l8 iSTBODUCTIOjr,

locaustes que ron se hâte d'offrir à des divinités expirantes, il faut que chacune ait ses victimes choisies ; et une cruauté ingénieuse invente de nouveaux supplices pour la pudeur. Enfin, les bourreaux fatigués s arrêtent, la hache échappe de leurs mains : je ne sais quelle vertu celeste, émanée de la croix, commence aies toucher eux-mêmes; à l'exemple de nations entières subjuguées avant eux, ils tombent aux pieds du Christianisme, qui^ en échange du repentir, leur promet l'immortalité, et déjà leur prodigue Tespérance* Signe sacré de paix et de salut , son radieux étendard flotte au loin sur les débris du paganisme écroulé* Les Césars jaloux avoient conjuré sa ruine, et le voilà assis sur le trône des Césars. Comment a - 1 - il vaincu tant de puissance? en présentant son sein au glaive , et aux chaînes ses mains désarmées. Comment a-t-il triomphé de tant de rage?

en se livrant sans résistance à ses perses euteurs«

INTRODUCTION* IQ

Ainsi, les premiers assauts qu'il eut à soutenir, furent ceux d'une violence aveugle. Dieu, sans doute, Tordonnoit delà sorte, parce qu'il savoit que le courage et la constance des martyrs étoient plus propres qu'aucun autre spectacle à étonner et à convaincre des hommes dominés par les sens.

D'ailleurs le Christianisme, à peine naissant, li'avoit pu encore dissiper les nuages accumulés sur l'esprit humain , et le familiariser avec les hautes considérations d'une métaphysique sévère et d une théologie toute spirituelle. Sa doctrine, trop élevée au-dessus des idées habituelles des peuples païens, pour qu'il leur fût possible d'en saisir l'ensemble etden pénétrer la profondeur, ne pouvoit être pour eux le sujet d'un examen éclairé et d'une discussion rigoureuse. Il falloit que le Christianisme, peu à peu, rectifiât, agrandit la raison de l'homme, pour que cette même raison fût en état de le combattre , sans trop se

20 WTKODUCTION.

déshonorer par Tineptie de ses sophis*»

mes* Celse, il est vrai, remua des questions d'une grande importance. On trouve^ dans les fragmens qui nous restent de ses écrits ^ au milieu d une foule d^opinions absurdes et de pensées extravagantes, le genïie des objections sur le fondement de la foi , reproduites avec plus d'art par Rousseau. Mais Fextrème supériorité de celui-ci, les hautes idée& sur Dieu, sur sa providence et sur sa justice, sur notre nature, nos devoirs, nos destinées, que l'auteur d'Emile mêle à ses erreurs, idées inconnues aux anciens et purement chrétiennes, montrent quel espace immense le Christianisme avoit fait parcourir ^ l'esprit humain, pendant les siècles qui séparent les premiers adversaires de notre doctrine du sophiste Genevois. Ainsi, difficultés et solutions, lumières et obscurités, tout est prévu , ménagé de loin avec une sagesse profonde; tout se développe progressivement à 1 époque précise où ce déve-

INTRODUCTION. Xî

loppement devient nécessaire, et toujours pour le triomphe de la vérité, triomphe dautaut plus, glorieux qu'il est moins paisible.

A mesure que Tintelligence se perfectionne et s etind , par la méditation des vérités intellectuelles que la Religion enseigne aux petits enfans» comme aux liommes du génie le plus vaste , elle cm* brasse la cause des passions, se déclare leur alliée, et, essayant ses forces contre les vérités à qui elle les doit , se dispute à elle-même le pain qui lui donne la vie. Alors de nouvelles vérités, attaquées tientôt également, accourait à la défense de celles qu'une raison hostile met en péril. Chaque dogme est loccasion d'une hérésie particulière^ parce qu'il faut qu ils soient tous éprouvés et aifermis. Les preuves se multiplient avec les objections, et le Christianisme se développe tout entier ( i ).

(i) Improbatio ^ippc hœreticoruni facit cmitierc

aa INTRODUCTION.

Mais , à la persécution des sophismes succède la persécution des sens : la foi demeure intacte , et cependant les mœurs se dépravent. Ces chrétiens si austères, déduits par la volupté, se livrent à des désordres dont le nom même devoit leur être à jamais inconnu. La licence pénètre jusque dans le sanctuaire; lautel , le sacrifice est souillé par des mains indignes. Que deviendra le Christianisme ainsi profané? Tout à coup un principe vivifiant excite en cette masse corrompue une fermentation salutaire ; tout change, tout se renouvelle; des apôtres enflammés d'un zèle divin font couler les larmes de la pénitence ; Tordre renaît avec la sainte discipline; partout se relèvent et fleurissent les vertus languissantes; des prodiges de charité, des miracles d*amour, étonnent de nouveau la terre consolée ; V esprit a triomphé de la chair

quid Ecclesia sentiat^ et quid habeat sdna doctrineu S. Aag. Gonf. Lib. VII, chap. xix, n<» a. .

INTRODUCTION. .a3

une seconde fois, et l'Eglise retrouve ses enfans.

Qu'on ne se flatte pas néanmoins que cette paix soit durable : à peine quelques trêves de lassitude interrompent le combat de Terreur contre la vérité, dont le pouvoir , quoique irrésistible sur Téntendcment, ne s'étend pas jusqu'à détruire, par son propre effet, l'opposition 4'une volonté pervertie. Sous l'empire même de l'évidence, l'homme demeurer libre, non pas de se méprendre, mais de se révolter ; non pas de ne point voir, mais de nier ce qu'il voit : liberté terrible qui , trop souvent réduite en usage, devient, pour quiconque sait penser, la preuve la moins équivoque du vice originel de notre nature, et tout ensemble l'explication des épreuves auxquelles la Religion a été perpétuellement soumise depuis son origine. Sans cesse agitée par quelque orage, il entre dans sa destinée , comme dans celle de l'homme , de ne jamais jouir ici-bas d'un repos par-

3 4 INIRODUCTION.

fait. L'orgueil, la licence, 1 avarice, toutes les passions liguées contre elle, lui suscitent incessamment de nouvelles guerres, mais aussi lui préparent de nouveaux triomphes. Force étonnante de la société chrétienne ! L'hérésie , tantôt souple , tantôt audacieuse, prend toutes les formes, se couvre de tous les masj^ues ^ se plie et replie en tout sens pour ébranler ses dogmes; et constamment invariable dans sa doctrine, TÉglise voit les sectes rebelles expirer Tune après l'autre à ses pieds : l'esprit d'indépendance, ou l'ambition de dominer, excite dans son propre sein des divisions suivies souvent de schismes déplorables; aussitôt de ses entrailles déchirées, mais toujours fécondes, sortent en foule de nouveaux enfans qui la consolent de ceux qu'elle a perdus : des princes jaloux attentent à ses droits, et s'efforcent de troubler sa divine hiérarchie; malgré leurs violences et leurs rases, son gouvernement, aflfermi par les coups qu'on lui porte,

lîîTRODUCTIO?^. aS

subsiste inaltérable , et se perpétue de siècle çû siècle au milieu des déplacemens et des mines des gouvememens humains : semblable à ces antiques monumens de l'Egypte, dont l'Arabe vagabond , qui plante le soir, à l'abri de leur masse immobile, la tente qu'il enlèvera le matin, essaie de détacher en passant quelques pierres, et bientôt, fatigué d'un travail sans fruit, s'enfonce et disparoît dans des solitudes inconnues.

Mais c'est maintenant par leur base que le Christianisme et le monde moral vont être attaqués. On a reconnu que rÉglise et tous ses dogmes reposent sur l'autorité, comme sur un roc inébranlable. Aussitôt la multitude des sectaires, divises sur tout le reste, s'unissent pour saper ce fondement de toutes les vérités. La réforme, à ce premier moment , est leur cri de guerre; plus tard, ce sera la philosophie. Écoutez -les, ils viennent affranchir la terre des abus introduits par le temps ou par les passions, et guérir Icsprit humain des préjugés qui l'obs^

a6 INTRODUCTION.

carcissent. Armés de ce prétexte séduisant, ils multiplient sans iin les destruc^ lions : la suprématie du chef de l'Eglise, répisGopat, l'ordre pastoral , les sacremens, le culte et ses saintes pompes, rien n'échappe à la hardiesse de leur zèle réformateur. Mutilant à l'envi la foi, et se hâtant, en quelque sorte, de se délivrer du tourment de croire comme du tourment d'obéir, ils proclament rapidement , dans leurs symboles éphémères , l'abolition de tous les dogmes religieux et sociaux. Luthériens, sociniens, déistes, athées, sous ces divers noms qui indiquent les' phases successives d'une même docrine, ils poursuivent, avec une infatigable persévérance , leur plan d'attaque contre l'autorité. Ils nient les mystères du Christianisme; ils nient sa morale; ils nient son Auteur; « ils nient » Dieu , ils se nient eux-mêmes. Là finit i) la raison humaine (i) w.

. (i) Essai analytique s^r ks Lois de tordre social^ par M. de Bonald.

Josqu'ici je n'ai peint que le délire de kurs opinions; mais leur rage forcenée^ qui la peindra ? Qui racontera leurs ef^ forts impies et' leurs noirs complots?

Insensés ! en vain ils attaquent une Religion contre laquelle il n'est pas donné à ITiomme de prévaloir : elle élève sa tête couronnée de lumière , tandis que , roulant d'abîme en abîme , parcourant dans leur chute tous les degrés de Terreur, sans pouvoir s arrêter dans* aucun , affaissés sous le poids vengeur des vérités qu'ils blasphèment, ils tombent et s'en* foncent dans le gouffre ténébreux de l'indifierence, où le crime, stupidement tranquille, s'endort entre les bras de la volupté, aux pieds de l'affreuse idole du néant.

Tel est le lamentable terme où aboutit nécessairement toute philosophie sans règle, qui, au lieu de se laisser conduire par un guide supérieur, par la raison divine elle-même, s'efforce de lui substituer la raison humaine, en fait la base

de la foi, et finit par tout nier, parccr qu'elle ne peut rien comprendre , et n« veut rien pratiquer.

Un de ces hommes qui découvrent deloin , parce qu'ils savent se placer à unegrande hauteur, Bossu et, observant que déjà tous les dogmes a voient été tour 3. tour attaqués sans succès, prédisoit, il y a plus d'un siècle, ce que nous voyons s'accomplir sous nos yeux. Foibles es-»

prits qui, témoins de l'effet, tâchez en*» core d'en méconnoître la cause, écoutez les paroles prophétiques de l'orateur chrétien : « Je prévois que les libertins » et les esprits forts pourront être décré- » dites , non par aucune horreur de leurs » sentimens, mais parce qu'on tiendra » tout dans Tindifférence, excepté les w plaisirs et les affaires (i) ». Vous l'avez entendu; regardez maintenant autour de vous, et répondez. Qu'apercevez-vous de toutes parts, qu'une indifférence pro-

(i) Sermon pour le deuxième dimanche de l'Aveot.

fonde sur les devoirs et sur les croyanceS| avec un amour effrëné des plaisirs et de For, au moyen duquel il n'est rien qu'on ne puisse obtenir? Tout s'achète, parce que tout se vend, conscience, honneur, Religion, opinions, dignil,és, pouvoir, considération, respect même : vaste naufrage de toutes les vérités et de toutes les vertus.

L'extinction absolue du sens moral ne permet pas même qu'on s'intéresse à Terreur spéculative; on la laisse pour ce qu'elle est, ainsi que la vérité; on ïïj pense point, on ne s'en occupe point: ne pouvant anéantir le livre de la nature, qui se déploie magnifiquement à tous les regards, on en efface avec soin le nom de Dieu, et, se hâtant de tour^ ner les pages qui rappellent le Créateur , on s arrête uniquement à celles qui nous instruisent des propriétés des corps, et des jouissances qu'on en peut tirer.

Et remarquez quelle route immense il a fallu parcourir, avant d'arriver aux

3o INTRODUCTIOÎT.

derniers excès que je viens de peindre* Chassée successivement de tous les postes qu'elle occupoit, une superbe raison, qui ne veut pas seulement connoître, mais anéantir et créer selon ses caprices et l'intérêt des passions, se réfugie de ruine en ruine, toujours poursuivie par la vérité qui la presse et ne lui permet pas de respirer. Repoussée jusqu'aux bornes du monde intellectuel, n'ayant plus d'autre asile que l'athéisme, elle s'y précipite aveuglément, pour y cacher, dans les ténèbres, l'humiliation de sa* défaite. Là commence pour elle un nouveau supplice : afin de s'assurer cet asile si chèrement acheté, il faudroit détruire encore, et il ne lui reste plus rien à détruire qu'elle-même. Dans cette position désespérée, que fera-t-elle? quelle résolution va-t-elle prendre? Elle frémit, mais elle n'hésite point; l'orgueil l'emporte, et le sacrifice est consommé.

Dès lors, à l'agitation, à la fièvre, tristes, mais sûrs indices de vie , succè-

INTKODtrCTIOir. 3 1

dent le calme et le silence de la mort. Plus de contentions, plus de qnerelles : on di* roit une parfaite paix ; paix lugubre, paix désolante , paix mille fois plus destructive que la guerre qui l'a précédée.

Désabusée de ses propres rêves, n'osant plus reproduire des sophismes tant de fois réfutés, et ne pouvant né(ùnoins en inventer de nouveaux, parce qu'il n'existe qu'un certain nombre d'objections possibles contre les mêmes vérités , la philosophie, s'irritant de son impuis* sance, cesse tout à coup de foisonner ^ elle qui se croit si forte de raison. Elle ne dit plus : Écoutez mes preuves; mais î Je ne veux point écouter les vôtres. Après des tentatives sans nombre, n'ayant pu faire au Christianisme la plus légère brèche, elle le déclare indigne de ses attaques, indigne même d'examen. Parvenue au fond de l'abîme, elle méprise; et, trop bien instruite désormais pour affronter l'évidence qui sortiroit bientôt d'une discussion sérieuse, à tout ce qu'on peut

lui dire , elle répond froidement : Que m'importe? et détourne la tête en souriant de dédain.

L athéisme, disoit Leibnitz, sera la dernière des hérésies; et en effet, Tindifférence qui marche à sa suite n'est point une doctrine, puisque les indifférens réels ne nient rien, n'affirment rien; ce n'est pas même le doute; car le doute, état de suspension entre des probabilités contraires , suppose un examen préalable; c'est une ignorance systématique, un. sommeil volontaire de Tame, qui épuise sa vigueur à résister à ses propres pensées , et à lutter contre des souvenirs importuns, un engourdissement universel des facultés morales , une privation absolue d'idées sur ce qu'il importe le plus à l'homme de connoître. Tel est, autant du moins que le discours peut représenter ce qui n'offre rien que de vague, d'indécis et de négatif; tel est le monstre hideux et stérile qu'on appelle indifférence. Toutes les théories philosophi-^

quçs^

îiftHOBtrcTio»* 33

qucs, toute» lès doctrines d'impîétë, sont venues se fondre et disparoftre dans ce système dévorant, vëritable tombeau de rintelligence , où elle descend seule, nae, également abandonnée de la vérité cl de Terreur; sépulcre vide, où Ton n a-^ perçoit pas même d'ossemens.

De cette fatale disposition, devenue presque universelle, est résulté, sous le nom de tolérance , un nouveau genre de persécution et d'épreuves , la* dernière , sans doute, que le Christianisme doit subir (i). En vain une philosophie hypocrite fait retentir au loin les mots séduisans de modération, d'indulgence, de mutuel support et de paix; le miel perfide de ses paroles déguise mal latnertume des sentimens que son cœur

(i) Celle qui nous est prédite pour la fin des temps, sen, en quelque sorte y une guerre perso/inelle de l'homme de péché contre Dieu; et l'état vers lequel nous marchons est on des signes auxquels on rcconnoUra cette dernière guerre annoncée par Jésus - Christ. Croyez'i}ous, quand je viendrai , que je trouve encore it lafoi sur la terre ? Luc* xviii . 8.

34 INTKOBUCÎION.

nourrit. Sa haine invétérée contre tout principe religieux, quoi qu'elle fasse ^ perce à travers ces feintes démonstra* tions de bienveillance générale et de douceur. Étrange modération en effet, et plus étrange tolérance ! On a bien entendu dire que la sagesse quelquefois conseilloit de tolérer temporairement certaines erreurs j mais tolérer .la vérité , qu'est-ce autre chose qu'une prétention insolente et sacrilège , une séditieuse pro* testation contre la souveraineté qui lui appartient dans le monde moral, nu implicite aveu de l'impuissance où Toa est de la détruire? Qui jamais ouït parler, avant ce siècle des lumières, de tolérer l'immortalité de lame, la vie future, le châtiment du crime et les récompenses de la vertu , de tolérer Dieu ! Aussi, à quoi se réduit en réalité cette to* lérance? Contemplez l'état de la Religion : on ne la proscrit plus, mais on l'asservit; on n'égorge plus ses ministres, mais on les dégrade, pour mieux enchaîner

k ministère. L'avilissement est Tarme avec laquelle on la combat. On lui prodigue le mépris, l'outrageant dédain, et rinjure encore plus amère d'une insultante protection. Quelques pièces de monnoie, que l'avarice qui donne envie à la misère qui reçoit , des honneurs dérisoires , des entraves sans nombre , des lois oppressives, des dégoûts perpétuels et des fers; voilà les magnifiques lai^esses dont la plupart des gouvememeos ne se lassent point de la combler. Instruits par une expérience terrible, ils n'osent plus essayer de s'en passer entièrement ; mais un sentiment plus fort que la voix de rexpérience les porte à démolir d'une main ce qu'ils édifient de l'autre. L'intérêt même , l'intérêt , d'ordinaire si puissant, n'a pas assez de pouvoir pour les engager à dissimuler l'aversion secrète que leur inspirent les croyances qui sont leur sauvegarde.

Ck)nvaincue à regret de la nécessité d'unir la terre au ciel, et l'honiine à son

36 INTBODUCTIOW.

Auteur, la haute politique de nos joura^ va chercher au fond du sanctuaire l'Être souverain qu'on y adore; elle le revêt de lambeaux de pourpre, lui met un sceptre de roseau à la main , sur la tête une couronne d épines, et le montre au peuple , en disant : Voilà Dieu !

Doit-on s'étonner que la Religion , ainsi humiliée , déshonorée , ne recueille que rindifférence ? Après dix-huit cents ans de combats et de triomphes, le Christianisme éprouve enfin le même sort que son fondateur. Cité, pour ainsi ^dîre, à comparoître, non pas devant un proconsul, mais devant le genre humain tout entier, on l'interroge : Es-tu roi? Est-il vrai , comme on t'en accuse , que tu prétendes régner sur nous? Oest vous-même qui Va^^ez dit , répond - il ; oui , je suis roi : je règne sur les intelligences en^ les éclairant, sur les cœurs en réglant leurs mouvemens, et jusqu'à leurs désirs; je règne sur la société par mes bienfiaiits. Le monde étoit enseveli dans les ténèbres

rtTRonucTïON. 37

de l'erreur ; je suis venu lui apporter la vérité i voilà mon titre : quiconque aime la vérité m écoute. Mais déjà ce mot n a plus aucun sens pour une raison pervertie ; il est nécessaire qu'on le lui explique : Qu est-ce que la vérité? demande le juge distrait et stupide; et, sans attendre la réponse, il sort y déclare cpiil ne trouve rien de condamnable dans l'accusé, et le livre avec indiflFérence à la multitude pour en faire son jouet, et bientôt sa victime (i).

Ce drame , profond dans sa simplicité , comme tout ce que renferme l'Évangile, pint mieux que de longs discours , cette défaillance morale, cette espèce de mort intellectuelle, où tombent les hommes et les peuples, lorsque, cessant d'être trompés par les illusions de l'erreur , ils refusent obstinément de céder à la conviction delà vérité. « Telle est, s'écrioit, il y » a peu d'années, un orateur éloquent^

(!) Vid. Joan. c xviii , > 37 , 38,

38 1»TR0DUCT10W.

}} telle est aujourd'hui la grande plaie de

» rÉglise, ou, pour nous servir d'une

» expression des Livres saints, sa plaie dé-

p> sespérëe , desperata est plaga ejus ( i ).

» Car , que pouvons -nous opposer à cet

» état de choses? Il est possible de résister

») à la violence et à la force ouverte; mais

» qu'opposer à ces armes invisibles qui

» échappent à toute espèce de lutte, Tin-

» souciance et le dédain; et comment

» chasser l'impiété dé ce dernier poste,

o où, fatiguée de combats, elle a fini ^ar

î> se retrancher? Nous connoissons bien

M le remède aux maladies du corps; mais

» le remède à cette maladie épidémique

» des esprits , qui le trouvera ? On peut

* « savoir comment guérir un malade qui

i> désire sa guérison; mais celui qui ne

» veut pas guérir, et ne sait pas même

') s'il est malade; mais celui qui, aux

» portes de la mort même, a toute la

» confiance et la sécurité de la santé, par

(i) Mich. I , g«

INTRODUGTIOiy. 89

A oà le prendre , et qui le sauvera ? Nous

n savons comment on peut rëfuter une

.1 erreur ou défendre un dogme; mais

» quelle réfutation rest,e-t-il donc à faire,

» ou quelle instruction reste-t-il à donner,

» quand le doute prend la place de tout,

» et que le premier dogme est le mépris

N de tous les dogmes? Nous connoissons

» le frein que Ton peut mettre au fana-

)) tisme religieux, puisqu'on le trouve

f> dans la Religion même; mais comment

» arrêter le fanatisme philosophique?

A Où sera donc son contre -poids, et

n comment faire entendre raison à des

M hommes qui n'ont pour règle de toute

>» vérité que leur propre raison , et qui ,

»' comme ces pharisiens follement pré-

n somptueux dont il est parlé dans saint

i» Jean, nous disent froidement et dogma-

9> tiquement : Nous sommes sages , parce

» que nous sommes sages, et nous voyons

» parce que nous voyons : Quia vide--

w mus (i)? Enfin nous pouvons arrêter

(0 Joan. iz, 4^«

4o INTRODUCTION,

p} un torrent dans sa course impétueuse; » mais ces eaux bourbeuses et stagnantes » d'une corruption raisonnée qui se coin* » plaît dans son repos, et ne laisse de » Fénei^ie que pour Tintrigue et la cupir i) dite, qui les remuera ? et quel autre que ' '> Dieu, par un miracle singulier de sa » miséricorde, peut nous tirer de cette Pi torpeur indéfinissable qui déconcerte » à la fois , et les observations des sages, >i et la sollicitude des pasteurs; et de ce >> marasme moral contre lequel ne peu- » vent rien, ni la force de la raison^ ni » la force du zèle, ni la force des lois, ni M la force des armes ( i ) » ?

Incompréhensible stupeur des hom- .

nés de notre temps ! Plus ils sont frappés, plus ils s'endurcissent; plus la védite fait d'efforts pour les ramener à elle, plus ils sont îndifférens à la vérité. Qu'ils meurent donc, puisqu'ils veulent mou*

(i) Lettpe pastorale de M^ TEvéqae de Troycs^ à roccasion de son entrée dans son diocèseyp. ii«

rir! Mais ôtons-leur du moins toute excuse; mettons à découvert leur inconséquence et leur déraison; forçons-les de rougir de Tidole à laquelle ils sacrifièrent tout , vérité y vertu , et la vie même.

Nous aurons atteint ce but, si nous démontrons que l'indifférence en matière de religion, qu'on préconise comme le dernier effort de la raison et le plus précieux bienfait de la philosophie , est aussi absurde dans ses principes que funeste dans ses effets. Or, nous espérons environner de tant d évidence ces deux r propositions, que ceux même qui conserveroient le triste courage de les nier, ne tenteront même pas de les combattre avec l'arme du raisonnement.

Et d'abord, rien n'est plus absurde que l'indifférence, parce qu'elle ne peut raisonnablement reposer que sur ces deux principes : Que nous n'avons aucun intérêt à nous assurer de la vérité de la Religion; ou qu'il est impossible de découvrir la vérité qu'il

nous importe de connoître. Or, ces deux principes sont également faux , égale-> ment absurdes : nous le prouverons, et nous montrerons de plus qu'il existe ^ pouY* tous les hommes en général , et pour chaque homme en particulier , un moyen sûr, aisé, infaillible, de se con* vaincre de la nécessité de la Beligion, et de discerner la véritable.

Bien , en second lieu , n'est plus funeste que rindiflFérence , parce qu'elle conduit directement à toutes les calamités comme à tous les crimes, parce qu'elle énerve et détruit insensiblement tontes les facultés morales; parce qu'enfin elle est incompatible avec Tordre et l'existence même de la société.

Et afin d'ôter à la paresse , aussi bien qu'à l'ignorance, jusqu'au plus léger prétexte de se tranquilliser dans ce lamentable état, nous écarterons soigneusement toute discussion qui suppose des connoissances étrangères au commun des hommes ; en sorte que le bon sens le

plus ordinaire suffira pour qu'on lise ce livre avec fruit.

Peut-être quelques âmes foibles, quel^ ques esprits légers , mais non pervertis entièrement 9 après avoir été entraînés par ce qu'on appelle le mous^ement du siècle y pénétrés d'un juste effroi à la vue dé Tabime où ils courent , se décideront-ils à examiner sérieusement ce qu'ils ont jusqu'ici méprisé sans le connoître. C'est là tout ce que nous demandons d'eux. Nous ne leur disons point : Croyez; mais, Examinez.

Quoique notre sujet n'exige pas que nous démontrions la vérité du Christia* nisme, nous en offrirons cependant assez de preuves pour convaincre les incrédules de bonne foi. Peut-être même y puiseront-ils une instruction plus utile que celle qu'ils auroient pu tirer d'une réfutation directe de leurs erreurs; mais toujours certainement ils y trouveront assez de motifs qui justifient, et même commandent impérieusement l'examen

44 E«»TRODUCTION.

que nous les engageons à entreprendre.

Puissent-ils s y déterminer pour la gloire de la vérité, et pour leur propre bonheur! Quoiqu'on essaie de se persuader, ces deux choses sont inséparables : il n'y a de bonheur qu'au sein de la vérité, parce qu'il n'y a de repos que là. L'erreur enivre, l'indifférence assoupit; mais ni l'une ni l'autre ne comble le vide du cœur* Nous le répétons, notre unique désir , c'est qu'on examine de bonne foi : nous ne nous sommes proposé d'obtenir que cela ; et si nous l'obtenons d'un seul homme, notre travail sera trop payé.

ESSAI

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