‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 3 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

m Considérations générales sur l* indifférence reii^ gieuse. Exposition des trois systèmes auxquels se réduit l'indifférence dogmatique.

«M«M«MAMMMWM%

JLWrit humain a ses époques de sagesse et de

vertige , de grandeur et de décadence , comme la

société; et la société elle-même n'est assujettie à

ces révolutions diverses que parce qu'elles sont

natur^les à Tesprit humain , dont elle partage in-

varfablenient les destinées. Cette véi*ité qui, en

Uant la morale à la législation, donne aux théories

politiques une base fixe, n'avoit point échappe

au génie perçant de Pascal. Personne n'a mieux

connu le pouvoir de l'opinion , qu'il appelle la

46 CSSA.I SUR L^lNDIFFÉREKCe

reine du monde; et Ton concevra qn^il ne dit riea de trop, si Ton entre un peu avant dans sa pensée « et qu'on entende par opinion les doctrines domi^ nantes. Leur empire sur les hommes est absohi,' quoiqu^il ne devienne quelquefois apparent qa*à. la longue; et c'est ce qui trompe tant d'observateurs superficiels, incapables d'embrasser, d'une , seule vue de l'esprit , un vaste ensemble de rapports, et de lier, à de grandes distances, le pré^ sent au passé. Ils aperçoivent des faits , ils en cherchent la cause, mais trop près d'eux; spec« tateurs des tempêtes qui agitent la société, da flux et reflux des événemens doilt se compose son histoire , ils expliquent chaque vague par la vagae qui la presse immédiatement, au lieu de remonter d^abord à l'impulsion qui les produit toutes. G^taft ainsi qu'on a sérieusement attribué la Réforme da seizième siècle à la jalousie d'un moine , et la ré» volution françoise à un déficit de quelques millions dans les finances.

Il faut le dire , car on ne le saura jamais assez , tout sort des doctrines; les mœurs, la littérature, les constitutions , les lois , la félicité des Etats et leurs désastres , la civilisation , la barbarie , et ces crises effirayantes qui emportent les peuples ou qui les renouvellent , selon qu'il reste en eux plus ou moins de vie. .

L'homme n'agit que parce qu'il croit , et les

bommes en masse agissent toujoors conformément à ce qu^ik croient , parce que les passions de la multitude sont elles-mêmes déterminées par ses croyances. Si la croyance est pure et vraie , la tendance générale des actions est droite et eu hannonie avec Tordre : si la croyance est erronée , ks actions au contraire se dépravent ; car Terreur vicie, et la vérité perfectionne. Cela fut bien sen-^ sihie à Torigine du Christianisme, lorsque laRelipon des sens et la Religion de Tesprit , subsistant à côté Tune de Tautre dans la même société, les yeux pouvoient, à toute heure, comparer leurs effets, en même temps que la raison comparoit leurs doctrines.

11 suit de là , premièrement , qu^à Tégard de la lociâé , il n'y a point de doctrine indifférente en Religion , en morale , en politique : secondement que Tindifférence , considérée comme un état permanent de Tame , est opposée à la nature de Thomme , et destructive de son être.

Nous disons , qu'à Tégard de la société , il n'y a point de doctrine indifférente; et il est étrange qu'on soit obligé de prouver , dans le siècle des lumières, aux peuples chrétiens, un principe si évident , que les nations païennes en avoient fait une des premières maximes de leur politique. EUei sentoient que la stabilité des Etats dépen-

48 ESSAI SUR l'hcdifférbrêc

doit de la stabilité des croyances. Aussi, voyec combien , à Fépoqoe surtout de leur plus grande force réelle et de leur gloire la plus pure, elles se montrèrent jalouses de la conservation des doc* trines établies. Ou connoit le serment que faisoient les jeunes Athéniens, dans le temple d^A« graule : « Je jure de combattre jiisqu^au dernier M ioupir pour les intérêts de la Religion et de la » patrie ; et je resterai constamment attache à la » foi de mes pères. » Caton ne redoutoit tant l'introduction de la philosophie des Grecs dam sa patrie , que parce qu'il prévoyoit qu'en apprenant à disputer sur tout , les Romains finiroient par ne croire à rien. L'événement justifia complètement ses craintes. Bannis plusieurs fois de Rome, les philosophes triomphèrent enfin de la résistance des lois , de la sagesse du sénat , et des destins même de la ville étemelle. Quelques rêveurs , armés du doute , firent ce que n'avoient pu faire les forces du monde entier; ils vainqm** rent avec des opinions cette république superbe i qui avoit vaincu la terre; et c'est un fait digne de la plus sérieuse considération , que tous les empires dont l'histoire nous est connue , et que le temps et la prudence avoient affermis, oût été renversés par des sophistes.

Toujours les grands changemens dans Tordre

; politique

politique concourent avec des changernens semblables dans les opinions ; et le secret de remuer les peuples n'est que l'art de les persuader. Plus est vive cette persuasion , plus Faction qui en résulte est puissante. Mahomet persuade à quelques Arabes que leur glaive doit soumettre Tunivers à TAlcoran ; et, en moins d'un siècle , le croissant est arboré des-rives de l'Euphrate à celles de l'Ebre, Luther et ses disciples persuadent à une partie de rEurope que la souveraineté réside dans le peuple ; et bientôt le sang des rois ruisselle sur les échafauds. La logique des nations est aussi rigou* retise que la vérité même de Dieu. Un individu peut reculer devant des conséquences , la société jamab. Quelque chose de plus fort que l'horreur de sa destruction , l'entraîne ; et , même en périssant , elle obéît à la loi générale , conservatrice des êtres întelligens , à cette raison immuable , universelle, qui fait, pour ainsi dire, le fonds de tous les esprits, et dont rien ne sauroit altérer la rectitude inflexible , soit qu'elle s'applique à Terreur ou à la vérité.

Or, en toute doctrine, il y a nécessairement ou vérité ou erreur ; toute doctrine influe donc ou en bien ou en mal sur la société ; il n'existe donc point , pour la société , de doctrine indifférente , à moins qu'on ne soutienne que le vice et la vertu , l'ordre et le désordre sont des choses indifférentes.

5o ESSAI SUR LI.NDirFÉREKCfi

On Ta souleiui en effet, et je ne sache rîen qui prouve mieux rexîslence de celte loi dont je parlois tout à rheure , et qui force tôt ou tard les conséquences les pins extrêmes de sortir de leur principe , parce qu'il en coiitç moins a Forgueil de les avouer 9 et quelquefois à la conscience de les réduire en pratique , qu'à la raison de les nier.

Dans les âges qu'on appelle barbares , le Christianisme avoit affermi et tempéré le pouvoir, sanctifié l'obéissauce , établi les vrais rapporis sociaux ^ épuré les mœurs, et souvent suppléé les lois. II avoit couvert THurope d'institutions admirables, qui, remplissant le vide, toujours immense, des institutions politiques, ratl«ichoient à l'Etat, par la douce inlliience d'une charité prodigue de bienfaits, la classe innombrable des malheureux. Grâce à l'empire qu'il exerça sur les idées , et plus encore sur les cœurs, l'homme devint sacré pour l'homme. II y eut bien sans doute des passions, et par conséquent des crimes; mais la Religion savoit encore en faire sortir des vertus nouvelles par le repentir. Assujetties à la règle immuable des devoirs, les actions, comme les pensées, tendoient , dans leur ensemble , au bien général ; et c'est le trait carac* téristi(iue de cette époque. On étoit puissant pour le foiblc , et riche pour le pauvre. Au lieu de rêver un ordre de choses exempt de toute imperfection , on laissoit l'ordre existant se perfectionner peu à

EN MATlEllE DE RELIGION. Si

pen de hii-mémc , et chacun , clans sa sphère , s^atfachoit à remédier au mal particulier qui le frappolt. De là , outre les largesses passagères , tant d'élablissemens durables érigés en faveur de Findigence j et qui s'élevoient , presque à chaque pas , dans les villes, dans les campagnes, sur les routes pnbl!(]ues, comme les arcs de triomphe de la charité. On ne croyoît pas alors avoir rempli tous les devoirs de Thumanité, en jetant au malheureux un morceau de pain : on savoit qu'un être sensible et intelligent ne vil pas seulement de pain ( i ) , et (|ue les plus douloureuses angoisses ne sont pas les angoisses physiques. Une doctrine éminemment spirituelle et compatissante, enf.mta une nouvelle espèce de commisération sublime , occupée sans relâche à recueillir les intelligences délaissées , à leur distribuer avec mesure une nourrilure salutaire. Non moins noble dans ses émotions qu'inépuisable dans ses ressources, la pitié ne sVtendoit pas uniquement aux besoins du corps. Les âmes infirmes, les cœurs blessés eurent aussi leurs hospices ; et les croyances établies agissant à la fois sur les gouvernemens et sur les nations , la société se trouva régie par une puissance infinie d'amour. Il est inutile d'observer qu'en rappelant l'în-

(i) Non in solo pane visait homo , sed in omni i^erbo j quod prodit de are Dci. Malih. iv , 4*

52 £SSM SUR L INDIFFÉRENCE

fluence de la Religion sur les destinées du genre humain à cette époque , je considère uniquement ses efTels généraux , permanens et uniformes dans toutes les contrées ; sans néanmoins que î^ig;nore en combien de circonstances la félicité publique fut troublée , suit par les passions particulières , soit par des opinions plus ou moins opposées aux doc<trines reçues ; et , sous ce rapport , la plupart des calamités dont Thisloire de ce période nous a coaserve le souvenir, fortifient singulièrement ce que j'ai dit du pouvoir absolu des croyances sur les hommes en niasse ; car, parmi ces calamités , toutes celles qu'on peut attribuer au peuple , ou à une portion du peuple, eurent pour cause quelque erreur religieuse ou politique, dont la multitude étoit imbue.

Cependant , malgré des désordres partiels et de légères déviations , l'Europe s'avançoit vers la perfection où le Christianisme appelle les peuples comme les individus , lorsc{ue la Réforme vint subitement arrêter ses progrès , et la précipiter dans un abîme où elle s'enfonce tous les jours, et dont nous ne connoissons pas encore le fond. Comment s'opéra cette révolution ? Par un changement total dans les doctrines. Au principe d'autorité , base nécessiiîre de la foi religieuse et sociale, on sulistilua le princi|)e d examen , c'est-à-dire que l'on mit la raison humaine à la place d^ la raison divine.

on rhomnie à la place de Dieu. L'homme aloi^ redevint ennemi de Thomme , parce que , souverain de droit dans Tordre politique comme dans Tordre religieux , chacun prétendit de fait à Tempire , et voulut établir le règne de sa raison particulière et de son pouvoir particulier ; prétention absurde , mais conséquente , et qui devoit aboutir inévitablement à la servitude politique et à Tanarchie religieuse , qui n'est en réalité que la servitude de toutes les erreurs. Telle fut la cause des guerres fiirieusesqm ensanglantèrent TAllemagnc,IaBohcme, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas. L'esprit d'indépendance, ou l'esprit de domination, car, sous des apparences opposées , ce n'est au fond que le même sentiment, passa des opinions dans les mœurs. On avoit nié l'autorité , on s'afTranchit de l'obéissance; et chaque négation nouvelle conduisit à une nouvelle destruction. En niant le sacrifice, on détruisit le culte et les monumcns du culte; eu niant le libre arbitre , la vie future , on détruisit les devoirs; en niant Dieu enfin, on détruisit tout, les lois , la société , Thoinnie même.

Après une expérience si décisive , je ne pense pas qu'on soit tenté de révoquer en doute Textrême influence des doctrines sur la société , ni de supposer qu'il puisse y en avoir d'indifférentes pour elle. Mais si Ton ne veut pas en croire l'expérience , qu'on en croie au moins la philosophie. Ne s'autorisoil-clle

i)4 ' ESSAI SUR l'indifféhekce

pas naguère , pour propager ses erreurs qu'elle appeloit des vérités, du rapport intime, inséparable , qui existe entre les croyances et les actions , entre la félicité ou le malheur du genre humain et les opinions régnantes? Elle n'a cessé, pendant cinquante ans , de nous répéter cette maxime ; et les preuves de fait dont il lui a plu récemment de l'appuyer, en ont porté, pour les plus aveugles, la démonstration jusqu'à l'évidence.

Il suffiroit de savoir qu'aucune doctrine n'est indifférente par rapport à la société , pour conclure queTindifrérence est opposée à la nature de Thomnae essentiellement sociable. Toutefois , sans insister sur une conséquence dont la justesse ne seroit peut-être pas universellement sentie, essayons de parvenir à cette vérité par une autre voie.

On peut définir TindifTérence absolue , « Tex- » tinction de tout sentiment d'amour et de haine » dans le cœur, à raison de l'absence de tout juge- » ment cl de tonte croyance dans l'esprit. » Or, juger, croire, aîmer, haïr, sont des actes inhérens à la nature des êtres intelligens. C'est leur mode essentiel d'existence; et les en dépouiller, ce seroit les anéantir. Otez le désir ou l'amour, vous détruisez la volonté ; ôtez la conviction ou la foi , et j'entends par ce mot Tacquiescement de l'esprit à une vérité réelle ou présumée, vous détruisez l'intelligence; car être intelligent, c'est juger, c'est

prononcer qu'il y a bien ou mal , vérité ou erreur dans les objets ou dans les idées que Tesprit considère. Notre raison peut se tromper sans doute, parce qu'elle est finie, c'est-à-dire, imparfaite, et que mille causes étrangères concourent encore à la troubler; elle juge mal, parce qu'elle ne voit qu'une partie de ce qu'il faudroit voir pour bien juger, ou ne le voit qu'à travers des nuages qui l'obscurcissent ; cependant , alors même elle n'est point indifférente , elle juge nécessairement d'après ce qu'elle aperçoit ou croit apercevoir.

Il est vrai que , lorsqu'exempts de préoccupation , nous reconnoissons que nous ne sommes pas suffisamment éclairés, nous possédons la faculté de suspendre notre jugement ; mais cela même est un jugement d'une autre espèce, ou la déclaration d'une vérité clairement aperçue , je veux dire de notre ignorance invincible ou volontaire. En ce cas , l'indifférence devient non-seulement possible , mais inévitable ; car comment aimer ou haïr ce qu'on ne connoit pas ? Cependant , cette indifférence partielle ou relative, n'est pas, comme rindifférence absolue, la destruction de rintelligencc ; elle n'est que leffet affligeant , soit de sa limitation naturelle, soit des bornes arbitraires que lui prescrit une volonté foible ou corrompue ; et Tindiffércnce , sous ce dernier rapport , rentre dans le domaine de la

morale ; car, lorsqu'il dépend de nous de connoitre,* ce peut être un crime , et un très-grand crime de rester indifférent.

Du reste, l'indifférence, quelle qu'elle soit, n'est jamais propre qu'à humiliçf , puisque toujours elle résulte du défaut de lumières ou de l'imperfection de Tîntelligence. Quelle gloire une créature raisonnable pourroit-elle tirer d'une ignorance qui la dégrade ? Supposez cette ignorance sans cesse croissante , rindiffcrence croîtra proportionnellement « et vous arriverez en même temps à l'indifférence complète et à l'idiotisme absolu.

Pour que Thomme fût indifférent sur ce qu'il connoit , il faudroit qu'il y eût quelque chose d'indifférent en soi ; «< or je ne crains pas d'avancer, » dit un de nos écrivains les plus profonds , qu'il >» n'y a rien de ce genre , rien d'indifférent , ni dans » la nature , ni dans les lois, ni dans les mœurs, ni » dans les sciences et les arts 9 ni , à plus forte rai-

» son , dans la Religion En tout il y a vrai et

» faux , bien et mal , ordre et désordre : bien et mal » moral , bien et mal philosophique , bien et mal » politique, bien et mal littéraire, oratoire, poé- » tique , etc. , etc. ; bien et mal dans les lois comme » dans les arts, dans les mœurs comme dans les » manières, dans les procédés comme dans les opi- 9 nions , dans la spéculation comme dans la prati-

EN MATIÈRE DE RELIGION.* 5y

» que (i) n. Aussi rhomme, en réalité, n^est-il indifférent que sur ce qu'il ignore, ou sur ce qui ii*euste pas à son égard. Il est en relation d'amour ou de haine avec tous les objets de ses pensées, et tient à ses jugemens quelquefois plus qu'à la vie même (*). De la le désir inné de faire prévaloir nos opinions , même sur les choses les plus frivoles; de là le charme de l'étude, d'autant plus vif que l'intelligence est plus cultivée et plus étendue; de là les controverses de tout genre , sur la physique et sur la morale , sur la théologie et sur la grammaire; de là les sectes et les académies, les discordes publiques et les spectacles, les passions qui ébranlent la société , et les 'vertus qui la conservent; de là enfin l'esprit de prosélytisme, si ridiculement reproché aux chrétiens, et qui se rencontre partout où existe une persuasion quelconque, dans les conversations comme dans les chaires , dans la politique comme dans les lettres , dans les sciences comme dans les mœurs, dans la philosophie comme dans la Religion , avec cette seule différence , que , dans la Ueligion, il est pins dura-

{i)Sur la Tolérance des Opinions, par M. cleBonald , Spectateur français au XIX' siècle , lomc IV , p. %-7i-

(^) Toute opinion peut cire prcfcréc à la vie , tlonl Tamour paroit si fort et si naturel. Pascal,

58 ESSAI SUR l'ikdifféhence

ble et pins noble , parce qu'elle renferme plus de vérités, et des vérités plus importantes.

Parlez à ce laboureur , occupé à remuer la terre i des lois (le l'attraction qui la maintiennent dans son orbite; inintelligibles pour lui , vos discours le laisseront indifférent sur les lois dont vous l'entretenez, et qu'il ignore. Il s'en faut beaucoup, cependant , que ces lois en elles-mêmes soient indifférentes, puisque Tordre de l'univers en dépend; aussi ne sont-elles rien moins qu'indifférentes à l'astronome, qui en démontre l'existence, calcule par leur moyen les phénomènes célestes, et ne se lasse point d'en contempler la régularité admirable et la merveilleuse fécondité.

Ainsi le domaine de l'indifférence se rétrécît à mesure que l'intelligence se développe. Dieu n'est iacliffércnt sur rien , parce qu'il connoît tout : la matière est indifférente à tout, parce qu'elle ne connoît rien. L'homme, placé entre ces deux extrêmes, est pins ou moins indifférent, selon qu'il ignore ou connoît plus ou moins, c'est-à-dire , selon qu'il se rapproche des êtres purement matériels, on de TEtre souverainement intelligent : d'où vîrnl que le matérialisme conduit à l'indifférence spéculative, et par suite à l'abrutissement; tandis que la Religion, en élevant Tliomme à Dieu, en le familiarisant avec les pins hautes pensées et le&

EN MATIÈRE DE RELIGION Sg

doctrines les plus spirituelles , perfectionne à Tinfini son intelligence {*) , et ne lui permet d'être in« différent sur rien de ce qui l'intéresse essentiellement.

Et c^esl ici qu'il est nécessaire de se rappeler notre dégradation primitive , et le perpétuel combat des sens contre l'esprit, qui en est la suite , pour comprendre comment la Religion , à raison même de la perfection qu'elle exige de nous, et de sa perfection propre, devient pour plusieurs un objet de haine, et ensuite d'indiflcrence. Comme tout en elle est vérité rigoureuse, il n'y a rien à ses yeux d'indifférent, ni dans le dogme, ui dans les mœurs, ni dans le culte. Elle ne peut donc laisser rfiomme libre de croire et d'agir à son gré; elle ie contraint de soumettre sa raison à la foi, ses penchans aux devoirs, son corps même aux pratiques qu'elle impose. Or, en s'assuieltissant de la sorte l'homme tout entier, elle fatigue et désespère ses passions. Jamais soumises, même lorsqu'elles obéissent , elles travaillent sans relâche à briser un joug qu'elles ne portent qu'en murmurant L'orgueil, )9érr^ du mensonge ^ et éternel ennemi de l'antorité, suggère à Tesprît une foule de

(*} Il est clair qu'il s'agît uniquement de la vraie Religion. Les autres uc sont que des o^i/iion^, et^ en ce qu'elles ont de faux, des opinions pernicieuses.

6o ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCE

sophismcs, cVautant plus sëduisans quUls flattent les secrets désirs du cœur. On est bieu près de cesser de reconnoitre pour vrai , ,ce qu^on imagine avoir intérêt de trouver faux. Peu à peu les préjugés s'aflermisseut et s^étendent; l'exemple entraîne, et presque toujours dominé malgré soi par le principe d'autorité qu'on attaque, chacun fonde sa conviction sur la feinte conviction d'autrui. Telle est, en abrogé, l'histoire de toutes les rébellions contre la vérité : on doute , parce que les autres doutent; on nie , parce rju'ils nient , et qu'il est commode de nier et de douter. Toutefois, au premier moment, on sent le besoin de remplir le vide des symboles qu'on rejette; on veut croire encore, et nécessairement, car la fw est dans la nature de l'homme , et l'on ne s'avance que par degrés vers rincrédulîté absolue. Ainsi Ton sai&ît avidement les apparences de vérité qui se présentent; on s'y attache avec une espèce d'obs* tination violente, comme on se prend à d(!s débris dans un naufrage; et l'aveugle persuasion de l'erreur produit le fanatisme de la conduite. Mais chaque erreur n'a qu'un temps, et même assez court; elles ne sauroicnt s'établir à demeure dans la raison humaine; elles y vivent, si j'ose ainsi parler, sous la tente : on passe donc forcément de l'une à l'autre , jusqu'à ce qu'on les ait épuisées toutes. Alors, plutôt que de revenir à la vérité

EN MATIÈRE DE RELIGION* 6l

qu^on craint , on s'arme contre elle de Tignorance^de la distraction et de Toubli. Une volonté perverse la bannit sëvèrcment de rintelligence : on la traite comme ces proscrits qu'on ne sauroit convaincre devant la loi , et qu'un tyran jaloux fait dbparoître tout vivans de la société.

Quand un peuple arrive à cet état d'indifférence absolue pour la vérité, sa fin ,. n'en doutez pas, est prochaine. C'est le signe le moins équivoque de la décrépitude des nations. Dans leur apathique insouciance , elles ressemblent à un vieillard qui a perdu tons ses souvenirs : il n'y a plus à détruire en lui que quelques organes usés , dont les causes naturelles achèvent chaque jour la décomposition rebutante. Objet de pillé et de dégoût, même pour les petits enfans , qu'un noble instinct empêche de reconnoître l'homme là où ils n'aperçoivent plus la pensée, on le voit traîner stupidement un reste de vie matérielle , et , sans désirs comme sans regrets , s'enfoncer peu à peu dans la mort.

Sans doute il dépendroit des gouvcrneniens de prévenir cette dissolution terrible , en protégeant contre les passions les doctrines vitales, source de la vigueur et de l'énergie qu'on remarque dans certaines sociétés. L'autorité peut tout , soit pour le bien , soit pour le mal ; car , en mal comme en bien, on n'agit sur les peuples que par l'autorité ;

62 ESSAI stin l'indifférence

et l'autorité générale, lorsqu'elle demeure ce qu'elle doit être , prévaut toujours et nécessairement sur les autorités particulières qui tendroient h renverser l'ordre^ ou par la violence ouverte « ou , plus dangereusement, par des opinions : et c'est même la raison de la durée perpétuelle de la so* ciété religieuse, dont l'autorité générale, en vertu dun privilège divin , est à l'abri des erreurs et des foiblesses auxquelles l'autorité est sujette dans la société politique. Mais communément, loin de mettre un frein à la licence des pensées, lors^ju'il seroit temjis encore d'en arrêter le progrès, les gouvorncniens la favorisent, au moins par leur exemple. Ce sont eux qui , les premiers , cessent de croire; et Firrélîgion part du pouvoir , ou d'autour du pouvoir, pour se répandre, de proche en proche, jusque dans les derniers rangs de la nation. Plus attaché à ses croyances, parce qu'il a moins de motifs de souhaiter qu'elles soient fausses, le peuple résiste long «-temps à Tinfluence des classes supérieures. Il défend, avec sa conscience, sa foi qu'on attaque avec de Tesprit, et entoure au fond de son cœur, d'une barrière sacrée, ses consolations et ses espérances. INlais quand une fois il a succombé; quand, à force de le corrompre , on a changé ses intérêts; quand les vices les plus hideux sont devenus ses mœurs habituelles, sans que le remords trouble son sommeil; quand les peines et

M MATIKRE f)E RELIGION. 63

les récompenses d'une autre vîe ne Iiiî paraissent plus que des préjugés puérils; que la Religion a perdu pour lui ses terreurs, et qu'il en ignore clément les dogmes et les préceptes; quand il sourit de pitié au seul nom de Dieu : alors je me demande en tremblant , s'il reste quelque moyen humain de ramener un tel peuple à la croyance de la vérité, et à la pratique de la vertu; je me demande si , de ces êtres dégradés , on peut encore foire des hommes; et je n'ose prononcer.

Au reste , il est à propos de faire observer qu'on doit exclure du nombre des indilTérens réels , beaucoup de ceux qui affectent cette triste prétention; car , pour quiconque n'est ni stupide , ni grossièrement ignorant , il n'est pas si facile qu'on pourroit le penser d'être indifférent sur la Religion , que nous retrouvons partout, à chaque instant , en nous et hors de nous, et qui partout fait notre tourment ou notre consolation. Ainsi , la Religion n'est point iftdifférente à cette sec le de philosophes qui, s'efforçant naguère d'en abolir jusqu'au nom, démolirent ses temples, et égorgèrent ses ministres. La haine, une implacable haine, voilà le sentiment qui anime ces apôtres d'impiété , dont le fanatisme aveugle sacrifieroit la société entière au triomphe de .leurs principes désastreux. Certes, il faut plaindre ces insensés , il faut flétrir avec horreur leurs maximes; mais il ne faut pas tenter de les guérir

€4 ESSAI SUR L^NDIFFÉREHCE

par le raisonnement : il y a un excès de délire qnS interdit toute discussion. Ce n^est donc pas à ces hommes emportés que s'adressent les réflexions qu'on va lire. La vérité , pour être sentie, demande un esprit plus calme, et surtout un cœur susceptible encore de s'ouvrir à ses impressions.

Il existe une sorte d'indifTérens que nous n'avons pas non plus dessein de combattre. Je veux parler de ces foibles chrétiens qui , séduits par les plaisirs, distraits par les affaires , ou subjugués peutêtre par le respect humain , s'abandonnent au torrent du siècle, éloignent de leur pensée dés vé* rites importunes, sans les révoquer en doute, et, dans leur inconséquence , ne tiennent à la Religion que par une foi stérile et de languissans remords. Que dire à ces infortunés? Us se condamnent eux-« mêmes. Leur raison ne se refuse à aucun aveu. Ce n'est pas là qu'est le siège du mal. Us n'ont pas besoin d'être convaincus, mais remués, mais justement eflrayés sur le sort qui les attend. U faudroit porter la terreur dans leur conscience assoupie, et la réveiller au bruit formidable des vengeances du Dieu dont ils fatiguent la patience et tourmentent la miséricorde.

Cette tâche n'est pas la nôtre. Nous n'avons en vue, dans cet Essai, que les indifférens systématiques, ou ces philosophes insoucians, qui, à force d'avoir entendu répéter que toutes les religions

sont

fitf MATIÈRE DE RELIGION. 65

tant indifTérentes, les méprisent toutes sans les connottre, refusent d'examiner s'il en est une véritable,» roiigiroîent même d'y penser; et, sur Taveugle foi d'an préjugé absurde , s'imagiiiant que la suprême sagesse consiste à ne se point inquiéter de l'avenir, végètent dans un profond oubli du premier devoir d'une créature raisonnable, qui est de s'Instruire de sa fin, de son origine et de ses destinées. Ce que l'un regarde comme indifférent, paroi t quelquefois à un antre d'nn très-haut intérêt , selon la mesura de connoissances et de lumières de chacun. On peut même assurer que Tindifference varie à l'infini: elle offre autant de nuances diverses qu'il y a, nonseulement d'individus indiiTérens, mais de degrés dans le développement de l'intelligence, de combinaisons de pensées et de situations d'ame possibles, pour chaque individu.

Cependant , considérée , non dans les hommes , mais dans les doctrines , elle se réduit à trois systèmes, dans l'un desquels il faut nécessairement entrer dès qu'on sort de la vérité catholique : car on ne peut l'attaquer qu'en niant , soit l'autorité jde l'Eglise, soit l'autorité de Jésus-Christ, soit Tautorité de Dieu; trois grandes destructions ou erreurs, qui constituent l'hérésie, le déisme et l'athéisme.

Nous diviserons doùc en trois classes les indifférons dogmatiques. La prtmière comprend ceux qui,

6G ESSAI SUR l'indifférence

ne voyant dans la religion qaWe institution poli-' tique , ne la croient nécessaire que pour le peuple. La seconde renferme ceux qui admettent la nécessite d'une religion pour tous les hommes, mais qui rejettent la révélation. La troisième enfin , se coni* pose des indifférens mitigés, qui reconnoissent la nécessité d'une religion révélée, mais permettent de nier les vérités qu'elle enseigne , à l'exception de certains articles fondamentaux.

Après quelques réflexions sur chacun de ces systèmes, réflexions qui suffiront pour en montrer Tinconséquence et l'absurdité , nous ferons voir qu'en dernière analyse , ils aboutissent tous au même point, c'est-à-dire à Tindifférence absolue pour la vérité en matière de religion. Nous nous attacherons donc à combattre cette indiflerence monstrueuse, en renversant les seuls principes sur lesquels le raisonnement puisse essayer de l'établir; en sorte que tous les indifférens, quelque modification que chacun d'eux juge à propcw. de mettre à la doctrine générale de l'indifférence , se trouveront réfutés ensemble par ce qui sera dit de cette doctrine, que nous prouverons leur être commune à tous.

Que ceux à qui cet ouvrage est destiné souffrent que je les conjure d'écarter, en le lisant, tout esprit de contention. A quoi sert il de se trompersoi-même? Où ne détruit point la vérité en s'opiniâtraut à la

CN HATtÈRE DE RELIGtOlC; 67

mëeonnoitre; elle n'en reste pas moins ce qaVlle est , et son jour arrive tôt ou tard. En ce jour inévitable , et déjà près de nous , la vanité d'avoir repoussé la lumière sera de peu de consolation. Recevoos-la donc avec joie, de quelque part qu'elle nous vienne. Honorons rintelii{!;ence qui nous a été donnée, en Télevant. jusqu'à la contemplation delà vérité infinie, immuable, qui renferme en son sein nus étemels intérêts. Notre perfection est de la connoître, et notre bonheur est de Taimer. Créés pour elle et pour Timmortalité , songeons que la vie va nous échapper, nous échapper pour toujours: levons plus haut nos regards; et, voyageurs d'un moment dans des régions étrangères , ne mettons point an triste orgueil à nous persuader que nous n'avons point de patrie.

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€8 ESSAI SUR L^lKDIFFÉaERCB

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