CHAPITRE XII
Importance de la Religion , par rapport à Dieu.
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Supposé qu^il existe une Religion véritable , je veax montrer combien le mépris de ses dogmes et la vio** lation de ses préceptes sont injurieux à Dieu et cri« minels dans Thomme.
Ârrachons-nous à Tempire des sens, feimou les yeux , dérobons un moment notre ame aux impressions des objets extérieurs, qui, la remplissant de vains fantômes , la détournent de la contemplation des réalités intellectuelles, et lui font oublier jusqu'à sa propre nature, en Tégarant dans le monde des corps , fugitive patrie des illusions qui nous abusent sur notre être véritable, nos devoirs et nos destinées. Comprenons que des organes ne sont pas riiomme , que la création matérielle n'est que Tombrc d'une création plus noble, que les sociétés de la terre ne sont qu'une foible image, une dépendance relative à notre état présent, de la grande société de toutes les intelligences dont Dieu est le monarque; société parfaite, étemelle,
EH MATIÈRE DE RBLIGIOK. 5l3
à laquelle rhomme doit appartenir , à laquelle il I appartient dès ici-bas en partie, mais où sa place, ^ qu'il doit choisir lui-même en qualité d'être libre, 7 ne sera irrévocablement fixée que lorsque, dépouillé 1^ de son enveloppe mortelle, il aura cessé d*appar- . tenir à la société mixte , où l'ordre exige qu'il soit prouvé passagèrement. Comprenons que cette dernière société même ne consiste point dans Tassem- . blage des corps, et dans la combinaison des intérêts matériels; qu'elle ne devient une vraie société que lorsque ses membres, unis par des lois relatives à leur nature intelligente, obéissent au pouvoir su- * préme qui régit tous les êtres iutelligens : car il n'existe de véritable société qu'entre les intelli^ gences; et c'est une des raisons pourquoi la société humaine se dissout , quand Fhomme , se matéria- Vsant, ne met plus dans la société que son corps, son action et ses besoins physiques. Comprenons enfin que si le Créateur a établi un ordre plein de sagesse et de majesté dans la collection des êtres matériels , s'il les a soumis à des lois appropriées à leur nature , et d'où dépend leur conservation , il est absurde de penser qu'il n'existe aucun ordre voulu de Dieu dans la société des intelligences abandonnées sans règle et sans lois aux destins qu'elles se feroient elles-mêmes. Cela répugne aux plus simples lumières de la raison. Tout ce qui est, est ordonné.
5l4 ESSAI SUR L^INJ)IFFÉREMCE
L'existence simultanée de plusieurs êtres semblabbi enferme dans sa notion celle de certains rappoili naturels entre ces êtres, par conséquent Fidée d'ordre; et de là vient qu'en détruisant i*ordre nataid entre les êtres, on détruit les êtres mêmes»
Mais pour mieux concevoir encore rimportance de Tordre dans la société des intelligences , et le crime de sa violation, il faut entendre que, de toute éternité , TÊtre souverainement par&it , s^aimant d'un amour infini , jouissoit, dans son immenserepos, d'une félicité sans bornes; que lorsqu^il résolut de créer , ne devant rien qu'à lui , puisqu^il n'existoit que lui, il ne put se proposer quViue fia relative à lui-même , c'est-à-dire , sa gloire , ou la manifestation de ses perfections infinies.
Or, manifester ses perfections, c'ëtoitmanifiester son être, en produire au ^ehors une vivante imap; et l'homme , en effet , fut créé à /'image eiàla res^ semblance de Dieu, Participant, quoiqu'en un degré fini , à tout son être , il fiit , comme Dieu, puissance , intelligence et amour : il put connoître la vérité, aimer le bien, et le réaliser au dehors par ses actes.
Et afin que sa ressemblance avec l'Être souverain fût plus parfaite , Dieu voulut que l'bomnie, concourant librement à ses desseins , se rendît , en quelque sorte , volontairement son image , en ré-
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fjUnt Tnsage des facultés dont il Tavoit enrichi, sur *hBS rapports immuables ou les lois éterp^IIes, qui ' fnciteu^ , si je Foçe dire, Tprdre en Pîe^i même..
Il lui révéla donc c^ qu'il étoit néc^^ix^ quHl connaît àç cies loi^; et l^ ]Eleligion , lipn cr^nion entre Die«| et rhomme , comme $op inpm piêrnc Tindî* qoe f i^*est que cette immortelle et sublime législation.
Qui la viole dégrade doue , a^taQjt qu'il est en Ini, r]Être éternel, le prive d'upe partie de sa gloire , jjitroduit k désordre dans la ^ci.été des intelligfiWe^ 9 se révolte contrje )e pouvoir qui la régit : criais si grand 9 que Pieu seul pouvoit ne pas le juj^er inexpiable.
M^i^ nécessairement il faut qu'il soit, ou expié , on pqnî; car c^esl ainsi que , malgré la coupable (^pçf^tîpn de rhqmme, les dess^eips de Dieu s'ac- COQiplissient , et que Tordre est rétabli. « La peine » rectifie le désordre : qu'on pèche , c'est un dé- » sordre; mais qu'on soit pimi quand ou pèche , » c'est la règle. Vous revenez donc par la peine » dans l'ordre^que vous cloiguiez par la faute. Mais M que l'on pèche impunément , c'est le comble du » désordre : ce seroit le désordre , non de l'homme M qui pèche , mais de Dieu qui ne punit pas. Ce M désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut » être déréglé en rien, lui qui est la règle. Comme
5i6 ESSAI SUR L^IKDIFFÉIIENCE
» cette règle est parfaite , droite parfaitement , et » nullement courbe, tout ce qui n'y convient pai » y est brisé ^ et sentira TefFort de Tinvincible et » immuable rectitude de la règle (i) ».
Qu'avant donc de rejeter avec dédain la Religioiii rhonime apprenne h la connoitre. Le mépris est facile ; c'est un plaisir que l'ignorance procore a peu de frais à l'orgueil : mais encore faudroit-il, portant les yeux plus loin , regarder aux suites de ce mépris, et songer à ce qu'on répondra au L^û* lateur suprême, lorsqu'il nous en demandera raison. Sourire, ce n'est pas tout : et Dieu aussi sourirai dit FEcriture , irridebit et subsannabii eos (2). Mais en ce jour formidable , qui sera le jour de sa justice , la créature rebelle, contemplant à décoavert l'ordre qu'elle a ble^é, et l'admirant avec désespoir, le sentira tellement conforme à sa nature , que ce sera pour elle un moindre tourment d'y concourir par son supplice , que de le troubler, s'il étoit possible, par la jouissance injuste de la félicité qu'elle mérita de perdre.
A quoi sert de s'abuser? Quel avantage nous en revient-il ? Qu'est-ce, hélas! que ce court assoupissement qu'on se procure à l'aide de sophismes eni-
(i) Médit* siir rEvangile^ tom. I, p. 5i ^ édil. in- fa, (2) Psaîm. II, 4.
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vrans, comparé à cette veille terrible qni lui succède, et à laquelle rien oe succède? Cependant Von se tranquillisera sur des motifs si frivoles, que je roogis même de les rappeler. Une créature superbe, s'ayilissant par orgueil , cherchera Findépendance au fond de Tabjection, et se flattant, à force de bassesse, d'échapper à Tœil du souverain Être, essaiera de traverser clandestinement le monde moral, comme ces obscurs vagabonds que la police ignore OQ dédaigne. Jusque dans Thypocrite humilité de son langage, on reconnoit Tcsprit de révolte et Faversion de la règle. « Qu'est-ce que l'homme , » dit-elle, à Tégard de Dieu ? Comment , à Tinfij» nie distance qui les sépare , la créature pourroit- » elle offenser le Créateur ? Qu'importent à l'Eter- » nel les stériles hommages ou les folles insultes » d'un être d'un jour ? Que lui importent ses peu- » sées , sessentimens , ses actions ? Foibles mortels, j* cessez d'attribuer au Très-Haut vos idées ram- » pantes. Dieu , n'en doutez pas , est trop grand j» pour s'abaisser jusqu'à l'homme, et rtiomme est » trop petit pour s'élever jusqu'à Dieu ».
Intelligence dégradée , est-ce là ton excuse? Estce là le fondement de ta stupide sécurité dans l'oubli de tes devoirs? L'Etre qui l'a créé est trop grand pour t'avoir créé pour lui ! Il est trop parfait pour s'occuper de la perfection de son ouvrage ! Dieu est trop au-dessus de toi , pour s'irriter que tu te
5l8 ESSAI SUR L^NDIFPÉRENCE
préicrcs à lui , qiie ta volonté s^ôppose à sa volonté Miiveraine! Dieu est trop s^ge poitr avoir établi aacun ordre parmi ses créatures intelligentes, pour leur avoir prescrit des lois , pour exiger qu'eUes kf observent ! En te donnant T^tre , il t'a dit : Jt te crée pour m'adorer , oit pour m'otitràger , cofflilie il te plaira ; pour m'ainier, ou pour me haïr, sdoil tes caprices; la vérité , Terreur ^ le bien j té itial, tout en toi m'est indifférent : ton ejdstéilGe Isolée ne se lie à rien dans mes conseils; vile prodtlctidtl de mes mains, tu ne mérites pas de fixer mes regards : sors de ma vue , sors de ma pensée , et ifae la tienne soit ta loi, ta règle, et ton Dien î
Chose étrange, que Ton s'affranchisse de tout devoir envers le Créateur , sur les raisons même qui prouvent le mieux, et Tirtlpotldnce de ces devoirs t et combien l'homme se rend coupable en les violant. Vous refusez d'adorer Dieu, et pourquoi? parce qu'il est trop grand, trop parfait , c'est-àdire, trop digne qu'on l'adore. Vous refusez d'obéir à Dieu , et pourquoi ? parce qu'il est trop puissant, trop sage, c'est-à-dire, parce qu'il a trop de droits à l'obéissance. Vous refusez d'aimer Dieu^ et pour* quoi? parce qu'il est trop Juste , trop saint, trop bon , c'est-à-dire, trop aimable. Je ne m'étonne plus qu'ayant préparé des réponses si péremptoires, vous attendiez en repos le jugement formidableqnî décidera de votre sort étemel.
IH MATIÈRE DE nELlGI05» Dig^
' Ce n'est pas certes une foible preuve de là ilëgra^* dadmi originelle derhomme, que ces extravagances* puissent trouver place dans son esprit. Mais , fussent-elles autant de vérités incontestables , il faut lui: apprendre qu'il ne sauroit encore en déduire aucun • motif solide, pour se tranquilliser dans Tétat d'indépendance absolue où il cherche à se placer. Car la Religion nous enseigne, qu'entre Dieu et llionufie , il existe un Médiateur qui , réunissant en soi la nature divine et la nature humaine, comble l'espace immense qui nous sépare du premier Être, et donne à nos hommages unis aux siens, à nos œuvres unies aux siennes, une valeur infinie. Dès lontpuslesprétextesfondéssurlenéant de Thorome, pour se dispenser de rendre à Dieu le culte qu'il exige de nous, s'évanouissent comme l'ombre. Notre infirmité naturelle , qui sembloit nous reléguer à jamais loin de FÊtreinfini, sert même à nous faire comprendre Ténormité du crime que nous commettons, en violant les lois d'une société qne Dieu a établie par des voies si merveilleuses.
Nous savons , et l'analogie seule nous conduis roit à juger, qu^il existe de pures intelligences plus parfaites que l'homme, et membres, ainsi que lui , de cette haute société dont le Médiateur est le lien. ]VIais il ne nous est point donné de pleinement f onnoître la vaste hiérarchie des êtres spirituels ,
ni renscnible des lois qui les régissent. Il en c* d'uniquement relatives à un ëtat trop différent da nôtre, pour que Dieu ait voulu nous les dëcoavrir. Il nous a départi la mesure précise de lamière dont nous avons besoin dans notre condition présente; mais rien de plus. En accordant à Thomme tout ce qui lui est nécessaire pour parvenir à sa fin, il lui refuse ce qui ne serviroit qu'à salis£iire sa vaine curiosité. Car, outre que la foi , poar être méritoire, doit être mêlée de ténèbres , et ressembler, suivant l'expression de Tapôtre , à une lampe qui luit dans un lieu obscur ( i ), il y a un ordre de connoissances que notre nature ne comporte point ici-bas, et, dans les connoissances où nous pouvons atteindre, un degré de clarté qui, loin de nous être utile, nous deviendroit très-dangereux , et dérangeroit complètement l'économie des desseins de Dicii à notre égard. Notre liberté , notre existence même dépend de ce mélange de Inniière et d'obscurité. Si nous apercevions toute la grandeur de Tame humaine, sans découvrir en mcme temps les perfections infiniment plus éle\'ées du souverain Etre; ravis , sans pouvoir nous en dé- . fendre, d'une admiration désordonnée pour nousmêmes, nous tomberions à l'instant, comme l'ange
(i) B. Pétri, Ep, II, cap. i, 19.
?d)elle, par ForgiieiL Et si Dieu, toat à coup se dévoilant, nous perraettoit de contempler une foible partie de sa gloire , Tame transportée brîseroit ses organes , trop frêles pour résbter à Timpétuosité des sentiinens que cette vue exciteroît en elle.
On conçoit donc que les lois générales de la Religion se modifient selon la nature des différens êtres qa^elle unit, et selon les divers états où ces êtres se peuvent trouver. Ainsi Thomme, être mixte, a des devoirs relatifs à sa double nature et à sa condition présente; et comme il ne se conserve et que ses facultés ne se développent que dans Fétat de société. Dieu a pris soin d'établir une société dépositaire des lois destinées à régler Tusage de ces facultés, ou à mettre Tordre dans tout Thomme, dans ses pensées, ses affections, ses actions : société spirituelle à la fois et visible, parce que Thomme est esprit et corps ; société une , parce que la Religion est une; société universelle, parce que la Religion est universelle; société perpétuelle , parce que la Religion est perpétuelle; société sainte ou parfaite, parce qu'elle est régie par des lois parfaites, sous l'autorité d'un parfait Monarque.
Quiconque se sépare de cette société fondée par le Médiateur, et gouvernée par lui, ne possédant aucun droit au bienfait de la médiation , est privé de tout moyen <le communiquer avec Dieu. Il lui ravit la gloire qu'il vouloit tirer des hommages de
5aâ ESSAI SUR L^11«D1FFÉIIEKCE
sa créature, divinisés par leur anion avec ceux dtf - Médiateur, et se déclare assez grand pour s^unir à rÊtre infini , sans Tintermédiaire de rHomme- Dieu. Il se fait Dieu lui-même, en opposant sa raison à la raison divine, qui a jugé Fincamation né* cessaire pour établir celte étonnante société de rhomme et de son Auteur. Il rebute la plus éclatante marque d'amour qu'ait pu lui donner le Tout- Puissant. Il dédaigne ses bienfaits, se soulève contre ses volontés, trouble rharitionie de la création, et là où FEternel, principe immuable de tout bien, avoit voulu réaliser une image de ses perfections, le force de contempler le mal. Ceux-là, certes, Se forment une étrange idée deDieu , qui le supposent insensible à un tel outrage. Plus il est parfait , plus rindifTérrncc est opposée à sa nature. Il hait souverainement le désordre; il Ta en horreur, comme rhomme a horreur de sa destruction; avec la différence que cette horreur est dansThomme un sentiment aveugle et borné, tandis que la haine du désordre 5 commandée i\ Dieu par sa sagesse infinie, est infinie comme elle.
Or, la Religion renfermant tontes les lois auxquelles rhomme doit obéir, rejeter la Religion, c'est rejeter tons les devoirs ensemble ; c'est rompre à la fois tous les liens de la société des inteUigeticei, et se constituer dans le plus complet et le plus effroyable élat de (li%ordrc où une créature libre se
puisse placer. Le ciel et la terre passeroient , plutôt qa'on si grand crime demeurât impuni ; car le bou* leversement de la nature physique , et Fanëantissement même de l'univers, seroient un mal infini* ment moindre que la violation d'une seule règle de la justice.
Le peu d'importance que Ton affecte d'attacher si la Religion , vient de ce qu'on ne la connoit pas; et le malheur est qu'on croit la connoitre , parce -qu'on en a beaucoup entendu parler, parce qu'on en a beaucoup parlé soi-même ^ sans en avoir d'autre idée que celle qu'on s'en est formée au hasard , sous l'influence de mille préjugés, et d'autant d'intérêts contraires à la vérité qu'on a de payions. Si l'on comprenoit seulement que la Religion est , dans le monde moral , l'unique moyen de l'ordre, cm pourroit la haïr 5ans doute, comme on peut haïr Dieu; mais Ton cesscroit de la mépriser. T^ crime de ceux qui la violent ne seroit pas moins énorme, mais il seroit moins stupide. Comme l'ange d'orgueil , ils choisiroient entre le bien et le mal , avec connoissance. La perversion de la volonté ne s'étendroit pas jusqu'à la raison. Ils épouvanteroient par leur audace désespérée, mais ils n'exciteroient pas cette pitié humiliante qu'inspire leur imbécile dédain.
Qu'ils sachent doue qu'en créant l'homme à sou image , c'est-à-dire, capable de connoitre, d'aimer
5^4 ESSAI SUR t^lNDIFFÉREKCE
et d'agir librement , Dieu , n'ayant eu d*aatre dei* sein que de manifester ses perfections, a voulu qoe les lois immuables de sa sagesse fussent la règle de ces facultés, ou qu'il a voulu établir dans rhomme, être semblable à lui , le même ordre qu'en loimême.
Or, la Religion remplit excellemment cette importante fin : et d'abord elle met l'ordre dans les pensées de l'homme, en les réglant par la loi éternelle de la vérité. Elle lui apprend à se conuotlre, à connoitre le Médiateur qui l'unit à Dieu, et Diea lui-même ; en sorte qu'il possède iroplicitcnient toutes les vérités, puisqu'il possède Dieu, qui en est le principe. Ce n'est pas, qu'embrassant de toutes parts le souverain Etre, il puisse s'en former une notion exempte d'obscurités. Il n'appartient qu'à Dieu de se connoitre ainsi. S'apercevant tel qu'il est, et selon tout ce qu'il est, par un seul acte de sa puissante intelligence , il n'est à lui-même qu'une grande pensée ; et tontes ses perfections se confondant, en quelque sorte, dans l'immense idée de l'être, de toutes les idées la plus positive , il ne peut non plus se définir «[ue par cette sublime affirmation : Je suis celui qui suis.
Or, par cela même qu'elle a des bornes, l'intelligence humaine n'aperçoit rien avec cette parfaite clarté. Ce qu'elle ignore obscurcit plus ou moins ce qu'elle connoît; car chaque partie ayant des rap-
ports nécessaires au tout , il faut connoitre le tout , pour connoitre parfaitement la moindre de ses parties. De là vient que la raison ne comprend rien pleinement. Une foible et vacillante lueur marque à peine quelques contours , quelques légers traits des objets qu'elle considère. Sitàt qu'elle en veut pénétrer la nature intime , d'épaisses ombres arrêtent ses regards, et la repoussent dans Tignorance dont elle tâchoit de sortir. Voilà sa condition, aussi triste qu'irrémédiable, quand elle est réduite à chercher le vrai par ses seules forces. Incapable d'affirmer, incapable de nier, perpétuellement flottante au gré des probabilités contraires, sur la vaste mer du doute, ce ne sera pas elle qui affermira la pensée de l'homme, jusqu'à la rendre aussi inébranlable ({ue la pensée de Dieu : et néanmoins il le faut,. pour que notre intelligence soit véritablement l'image de l'intelligence divine, infinie en certitude comme en étendue. Qui viendra donc au secours de cette intelligence débile? Quelle puissante main la soulèvera jusqu'à celte hauteur? Qui mettra, ô homme! sur tes lèvres tremblantes, celte parole que tu dois prononcer avec une aussi pleine assurance que Dieu même : // esl celui (/ui est? ce sera la Religion : et comment? Ne pensez pas qu'elle aille follement charger la raison du poids de la vérité infinie, qu'elle ne sauroit porter. Non, mais elle suppléera
526 ESSAI sua l'indifférencb
par la foi à la foiblcsse de rintcllîgence. Après avob prouvé son autorité divine , elle ordonnera a rhomme de croire ce qu'il ne peut encore com^ prendre, et elle mettra dans ses croyances , infima dans leur objet, infinies en certitude, puisqu'elles reposent sur un témoignage divin, le même ordre qui existe dans les idées de Dieu : et comme les mêmes vérités sont connues, par la même foi, de toutes les intelligences , il y a société entre elles et le grand Être qui les a créées pour lui.
Le lien essentiel de cette société est le Médiateur, par qui seul nous connoissons Dieu : Personne ne connoît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler (i ). Nous ne pouvions trouver en nous celle sublime idée, qui renferme Tinfini. Que dis-je ? Nous ne trouvons en nous-mêmes aucune vérité; elles nous viennent toutes du dehors; la raison n'est que la capacité de les recevoir, de lesreconnoître et de les combiner ; et , à cause de notre double nature, il faut, pour nous devenir perceptibles , qu'elles revêtent une forme sensible, qu'elles s'incarnent, pour ainsi dire. La parole est comme le corps , qui nous rend les idîées visibles ; elles s'efTacent de notre esprit avec leur expression.
(i) Ncmo no vit Patrem y nisi FiUus j et cui voluerit FiUus revelare. Matth. xi , 27. ,
Elf MATIÈAE DE ERLIGION. 527
. Il n^est donc pas surprenant que nous ne connois- I Âons Dieu même que par sa Parole ou son Verbe; ( ni que cette Parole immatérielle, voulant se com- ! mnoiquer à nous , s^ms altérer notre nature , s^en ioil eUe-méme revêtue : Et le Verbe s'est fait cliair^ et il a habité pariai nous ( i ) ; eu*, dans Tordre éta* bliy il falloit qu'il fôt corps, ^qmt parler hi notre entendeniKent. La sagesse éternelle restant ce qu'elle est,' •'est mise en rapport avec Thonmne, restant aussi ce qu'il est; et Tuiftion de la Divindtéçtderhumanité,* -dans la personne du Verbe, représente rigoureusement l'union qu'il est venu établir entre Dieu et le genre humain . Je suis venu^ dit THomme-Dieu luimême , apporter dans le monde la vérité j ou, selon Texpressioa remarquable de TEvangile , pour lui rendre témoignage ^ c'est-à-dire, non pas, chose impossible ^ pour la faire comprendre parfaitement i l'homme, mais pour lui déclarer qu'elle est, et ce qa^elle est : Quiconque aime la vérité m'écoule (2): De cette sorte, la certitude du témoignage rempla^ {ant la certitude d'évidence, l'homme a pu, sans changer de nature , posséder pleinement la vérité
{i) El verbum caro factum est, et habitax^it in nobis. Joan. c. 1^ i4-
(a) Ef^o in hoc natus sum , et ad hoc veni in mundum , ut testimonium perhibeam veritali : omnis gui est ex veriUUe , audit vocem mear/i> Joan. xyiii,37.
5a8 ESSAI SUR l'indifféeeitcs
infinie \Ua pu devenir enfant de Ditu^ oa entrer en société avec lui, car la famille est F image et Félément de toote société ; et cela librement , parce que si Tesprit n'est pas libre de refuser d'acquiesceri Tévidence , la volonté est toujours libre d'écouter ou non un témoignage j de Tadmettre ou de le rejeter : et c'est même ainsi qu'en croyant, sans y être forcé par une évidence intrinsèque et invincible, rhomme rend volontairement à Dieu un hommage digne de lui ; véritable adoration en esprit et en vérité, qui consiste à reconnoitre, par unesoumiasimi parfaite à sa parole, la dépendance infinie où notre raison est de la raison divine.
Il ne suf&soît pas cependant d*avoir promulgué la vérité, il falloit encore pourvoir à sa conservation , car son règne doit être étemel ; il falloit la préserver de tout mélange , et la rendre reconnoissable et accessible à tous les hommes , par une voie analogue à leur nature. Jésus-Christ , ou le Médiateur, remplit merveilleusement ce grand objet; et, dans le moyen qu'il choisit , on admire à la fois, et une si profonde connoissance de l'homme qu'elle ne pouvolt appartenir qu'à un être sur-humain, et ce beau caractère d'unité « particulièrement propre aux œuvres de Dieu. Qae fait il en efTet? Ecritil sa doctrine dans un livre? cherche-t-il à l'environner de tant de preuves de
raisonnement ,
raisonnement , que res[>rlt soit dans Timpuissance d^y refuser son adhésion? Voilà, sans doute, ce qu'un philosophe eût tâché de faire. Mais qui ne voit qu'attendu la foibiesse de notre esprit , ce n'eût été qu'ouvrir un champ plus vaste aux difficnltâ, et qu'en s'adressant ainsi à la raison de l'homme , et l'autorisant dès lors à n'admettre que ce qu'il concevroit pleinement, on eût élevé, entre lui et l'Être incompréhensible, une barrière insurmontable? Jésus-Christ, dédaignant tous les vains appuis des opinions humaines, descend au fond de notre nature , pour y poser le fondement de la perpétuité de la Religion. Il conserve la vérité dans la pensée de l'homme , comme la pensée même se conserve, par la parole transmise; et, pour assurer sa transmission , il unit par des liens extérieurs et indissolubles ceux qu^il a unis intérieurement par la même foi; il les constitue en société, sous un gouvernement dont il est le chef; en un mot , il fonde son Eglise. Envoyé par son Père, il envoie à son tour des pasteurs, qu'il revêt de son autorité : Allez et enseignez toutes les nations; voilà , je suis avec vous tous les jours jusqu 'à la consommation des siècles (i). Et comme il di-
(i) Euntes dûCelc omnes pentes,,, et eçce ego vobiscum sum omnibus diebus , usque ad consummationem secuU. Mattli.xxvii, ig« ^o.
S3o ESSAJ SUR L'iffDirFÉHEHCE
•oit de lui-Tnéme : Celui gui nCa envoyé est wm^ d moi je redis au monde ce que foi entendu de lui {i]; ces pasteurs aussi diront : Celui qui nous a ençojè estvrai; et nous^ nous redisons au monde ce guenom aidons entendu de lui. Simples témoins, ils déposent de ce qu'ils ont entendu de leur maître, et leur témoignage n^est que celui de Jésus-Cbriit, qui a promis A' être açec eux tous les jours ^ sam aucune interruption; comme le témoignage de Jésus-Christ n'est que celui de Dieu qui l'a en* voy é , et qui a dit de lui : Celui-ci est mon fis bien-aimé; écouiez-le (2). C'est pourquoi Jésus- Christ ajoute : Qui vous écoute^ m'écoute; et qm vous méprise ^ me méprise; qui me méprise^ méprise celuiquim*a ençoyé{3). Pour entrer en société avec Dieu , ou, suivant l'expression de l'Evangile, pour eteçenir son Fils , il faut donc recevoir la vérité de l'Eglise enseignante , comme elle l'a reçue de Jésus-Christ, comme Jésus-Christ l'a reçue de son Père : la recevoir de confiance ^fide^ parce que c'est pour nous ici-bas le seul moyen de la pos-
(i) Qui me. misit^ verax est : et ego quœ audivi ab eo. hœc loquor in mundo. Joan. vin , 26.
{1) Hic est Jilius meus carissimus : audite ïUunu Marc. IX, 6.
(3) Qui 7}os audit j me audit : et qui vos spemU^ me tpernit. Qui auteni vos spernit, spernit eum qui midi ■m^. Luc. %f i6>
'<#éder, et que le plus léger doute feroh injure à l'autorité infinie qui Tatteste. Sortez de là, faites intervenir la raison pour juger si elle doit admettre oa rejeter les dogmes que Dieu nous révèle , aussitàt le magnifique et immense édifice de la Religion , transporté sur cette base firagile, croule de toutes IMurtSf et écrase sous ses ruines la raison présomptaeose, qui s'étoit crue capable de le soutenir.
Obligés d^écouter TEglise, et Tordre de la société spirituelle reposant sur son témoignage , celui de Jésus-Christ , et celui de Dieu , il existe trois degrés correspondaus de désordre , ou trois grands crimes contre la vérité : car on peut l'attaquer en niant, soit le témoignage de TEglise, soit le té-* moignage de Jésus-Christ , soit le témoignage de Dieu même; négations qui constituent les trois systèmes généraux d'erreur , exposés et combattus an commencement de cet ouvrage.
Le premier , qui est Thérésie , consiste , selon la force du mot même , à choisir, entre les vérités révélées , celles dont la raison se contente le mieux, rejetant les autres, ou comme inutiles, ou comme douteuses, ou comme des erreurs certaines. Maïs, dès qu'on refuse d'écouter l'Eglise sur un point , il n'y a plus de motifs pour l'écouter sur aucun. Son autorité est indivisible comme son témoignage: qui le récuse en partie, le récuse tout entier. N'importe ce qu'on croie, la foi dès lors ^st
éteinte ; car , au liai de soumettre son jngemi la loi de vérité , on soumet la vérité à son juj propre. Par-là on renverse tous les rappoits la société spirituelle ; on fait de la raison ^ qui obéir, le pouvoir qui doit commander; À sV force de substituer la certitude d'évidence à certitude de témoignage ; et , tratisformant àbm Religion en pure opinion, Ton détruit le TondB-j ment dés vérités mêmes qu'on retient ; ce qui 6à\ dire à Tapôtre : Celui qui viole un seul point lâi m loi j viole toute la loi{i): principe également vrv, soit qu^on l'applique aux mœurs ou à la doctrine. L'hérésie donc bouleverse toute l'économie de (a médiation, l^efusant de croire sur le témoignage des envoyés de Jésus-Christ y l'hérétique nie leur autorité , leur mission. Il se fait juge du moyen que le Médiateur a dû choisir pour lui parler, et, par une conséquence inévitable , juge de sa parole. En se mettant au-dessus de TEglise , il se met audessus de son chef, au-dessus de l'Homme-Dieu, Et comme, en réalité, tout ce qu'il sait de lui, il n'a pu l'apprendre que de l'Eglise , de ses monamens écrits et de sa tradition; en cessant de croire l'Eglise, il arrive bientôt, s'il est conséquent, à
(i) Quicumque auîem totam Ugem servaverit^ qffendai autem in uno ,factu$ est omnium reu^. Ep. B* Jacob. 4» Uy 19.
Eli MATIÈRE DE RELIGION. 533
~ ne pins croire le Médiateur même , à nier son aa- ^ttOiité, sa mission, son existence; et c'est le second ' iÉystème général d'erreur , ou le déisme.
De même que Thérétiquc , rejetant l'intermé- 'diaire du corps pastoral enseignant , veut s'établir ^tn rapport immédiat avec le Médiateur; le déiste , rejetant Tintermédiaire du Verbe incarné, veut «^établir en rapport immédiat avec Dieu : tel est le caractère essentiel de sa doctrine. Il nie le témoignage du Médiateur, par qui seul nous connois* fons Dieu , comme Fhérétique nie le témoignage de l'Eglise, par qui seule nous connoissons le Médiateur. Ainsi le désordre va croissant dans la pensée de l'homme, et l'infidèle image de la Divinité, cessant de réfléchir ses perfections, se défigure de plus en plus. Car prétendre connoître Dieu autrement que par son Verbe , c'est vouloir le connoître comme lui-même il ne se cônnoit pas; c'est ^ en le séparant de sa sagesse substantielle, mutile^ son essence , et transporter en lui notre ténébreuse raison, pour éclairer les débris de son être. Aussi dès lors devient-il pour nous comme un doute immense. Dlmpénétrables mystères l'environnent ^ on ne sait ni ce qu'il est , ni s'il est. » Ce n'est » pas, dit Rousseau, une petite affaire, de conte noitre enfin qu'il existe; et quand nous sommet 9 parvenus là , quand nous nous demandons , quel j» est-il ? où est-il ? notre esprit se confond , s'é-
534 ESSAI SUR l'inoifféaence
» gare, et nous ne savons plus que penser (i) >;
Mais pour mieux comprendre encore à qnà point il est insensé de prétendre s^onîr à Dien, et le connoître par la pure raison , observez que nom ne connoissons de la sorte aucun être spiritocL Comment nous assurons-nous de Fexistence df l'ame dans les autres hommes , si ce n'est par la communication des pensées? et la pensée d^autroi ne nous seroit-elle pas totalement inconnue, si die ne nous étoit révélée par la parole ? Sans cette révélation, notre ame, éternellement solitaire , vivroit dans une ignorance absolue des êtres semblables i elle. Or , sHl faut nécessairement que Thomme parle à rhomme pour être connu de lui, comment rhomme connoîtroît-il Dieu , si Dieu ne lui parloit point ? Cherchant, donc en vain l'Être infini dans sa raison , incapable d'enfanter seule cette immense idée , le déiste finit par nier Dieu , qu'il ne comprend pas: et c'est le troisième système général d'erreur , ou l'athéisme^
Jusqu'ici l'homme conservoit quelques foibles traits de ressemblance avec son Auteur : l'athéisme achève de les effacer. Tous les fondemens de la certitude, ébranlés à la fois , s'écroulent. Une profonde nuit couvre l'entendement ; la raison , chancelante dans les ténèbres, ne sait où se prendre,
(i) Emile j tom. 11, pag. 34 1*
et s^enfonce dans le scepticisme absolu., En per- ^nt Dieu , l'homme perd tont^ les vérités. Tel est le terme extrême du désordre dans Fétre intel* figent
Tremblons à la vue de ce désordre : il est plus effrayant que ne seroit le chaos de la nature , si , Fastre du jour s^éteignant, elle se trouvoit tout à coup plongée dans une obscurité impénétrable.
Qui concevra le malheur d*une créature san^ Religion, sans Dieu? Mais surtout, qui concevra sou crime? Sectaires, déistes, athées, ne dite^ point : Comment serions-nous coupables de nous tromper, en cherchant sincèrement ce qui est vrai? car cela même, c^est accuser Dieu, c'est supposer en lui des volontâ contradictoires, c'est dire qu'ordonnant à rhomme de croire la vérité, il lui re-^ fuse le moyen de la connoitre. Ni Tignorance ni l'erreur n'est un crime en soi, l'une et l'autre pouvant être involontaires. Nul n'est donc coupable précisément parce qu'il ignore, ou parce qu'il se trompe; et c'est pour cela , c'est parce que l'homme ignore naturellement , et se trompe avec une facilité si déplorable , que Dieu n'a pas voulu faire «dépendre de sa raison , mais de sa volonté , la connoissance des vérités nécessaires. Il a tout ménagé » tout disposé, pour qu'elles lui fussent attestées dans tons les temps par un témoignage d'une aulorité iuBuic. Dès lors , en les rejetant , sa volonté |^
536 ESSAI SUR L^KDIFFÉRBKCE
sans excase , se rend coupable d*un crime ilUim, dont un orgueil sans bornes est le principe.
Calvin y sur quel fondement nies-tn la pràcnce réelle j que TEglise entière croit et atteste ? — Sur le fondement de ma raison , qui ne sauroîf comprendre ce mystère. — Ainsi donc le ^émoifluige des apôtres et de leurs successeurs , avec qui Jém- Christ a promis d'être tous tes jours ^ jusqu'à la consommation des temps , devra céder à ta raison individuelle ; et il faudra que FÈglise , cette Eglise que saint Paul appelle ie fondemeni de h vérité ( I ) , ait menti , parce que tu ne comprendi pas!
^ Rousseau , sur quel fondement nies4a la révélation , le Médiateur? toi qui as dit : « Les &itsde * Socrate, dont personne ne doute , sont moins » attestes que ceux de Jésus-Christ (2) ». — Sur le fondement de ma raison , qui ne sauroit comprendre la nécessité de la révélation , ni les dogmes révélés par le Médiateur (3). — Ainsi donc le témoignage de tant de millions de chrétiens y qui ont cru sur des preuves de fait , le témoignage même du Fils de Marie , dont la vie et la mort sont d'un
(1) Ecclesia Dei vivi, columna et Jlrmamentum veri' tàtis, £p. I ad ximoth. m, i5. >
(2) Emile y tom. m , p. 182.
(3) Ibid, p. i83.
Elf ITATIÈRB DB tiîSLXÙtM. 537
Dieu (i) , devfa céder à ta rafi^bii iùdhnldaeHe; et il faadrâf que Jéâos-Chiist , le Verbe rucamé , ail Aient! (2) , patce que tn M^omp^end» pasf
fliderotf sdr qitel fondenfetit nies-ttt Fexiisteiiee àé Diea , attestée par la f r adJtkrii tmiveiwlte da Heure hûrtraiii ? — Sur le fondemedt de xmû raison , ^fbi iié satirôit comprendre Dieu. — Ainsi donc le lëmioîgùage utïaùinne des peuples, àtteslatit, de ^ëèle en siècle , on fai( révélé ptîmitivetnem , de-^ Tra céder à ta raison individuelle; et il faudra que tout le genre htimaîn , que Died même ait menti , parce que iXi rie comprends pas !
L'orgtieil donc , un orgueil démést<ré qn'irueun . excès n'épouvante , voilà le cHme de « Tathée , le fcrîiiie dii déiste et du sêCtairè. Au moins implicitement , tons trois nietlt lé témoignaf^ de Dieu 4 se déclarent plus grands, plus parfaits que lui^ en s^érigeant en jiiges de sa parole : véritable idolâtrie de la raison humaine , dont nous avons vu le dernier développêiiienf et l'aveu public , dans le culte de la déesse Raisbn .
Sitôt qu'on méconnoit la règle , il faut aller jusque-là; nul moyen de s'arrêter : le principe en*
(1) Emile, tom. 111, p. i8a.
{1) Qid crédit in Filium Dei, hnhet testimonium Dei in se. Qui non crédit Filio , mendacem Jacit eum : qiiirt non crédit in testimonium quod testificatus est Dtus de Filio suo. £p. I , Joan. v. 10.
538 ESSAI SUR l'indifférencb
traîne, et plus Tesprit a de vigueur et de rectitude; plus il s'égare. C'est une des merveilles dû Chriitianisme , que non-seulement il nous offre la vé« rite , mais qu'il nous en assure la possession , qa*il la défende dans Thomme contre Thomme tuéme. Cela seul prouveroit la divinité de la Religioa chrétienne; car Thomme n'a aucun moyen de ae résister à lui-même : ce qui remédie à la foiblene de la nature, est évidemment au-dessus de la nature.
Mais Dieu ne s'est pas rapproché de l'homme par des voies si admirables, pour le laisser libre de s'éloigner de lui. Si ses dons sont sans repentante, c'est que , reçus ou méprisés , il sait en tirer sa gloire, soit en les couronnant par un dernier don, celui de la parfaite béatitude , soit en rejetant à son tour ceux qui les ont rejetcs. La récompense d'avoir ici-bas aimé la lumière , sera de la posséder éternellement dans sa source : In lumine tuo videbimus lumen ( i ). Mais ceux qui la haïssent , et se complaisent dans les ténèbres de leur intelligence; ô Dieu! que leur réservez-vous, sinon ces ténèbres effroyables, dont il est écrit : Là seront des pleurs et des grincemens de dents (2).
(1) Ps. XXXV, 10.
(2) Ejicientur in tcnehras exteriores : ibi eritJleUu d glridor dentium, MauL. vni , la; et ibid* xxii^ i3*
EN MATIÈRE DE EELI6I0N. SSq
En second lieu , la Religion met Tordre dans les affections de Thomme ; elle règle son amour comme elle règle son intelligence , en lui apprenant à le proportionner au degré de perfection des êtres; et Fhomme devenant ainsi , sous un nouveau rapport , rimage de Dieu, achève de former en soi cette merveilleuse ressemblance , en vue de laquelle le Tout-Puisiant se résolut à le créer.
Ici encore le Christianisme s^élève au-dessus des doctrines humaines , autant que la sagesse divine est au-dessus de notre sagesse. Quelle profondeur , en effet , dans ce précepte si simple en apparence : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton » cœur, de toute ton ame, et de toute ta force : j» voilà le premier et le plus grand commande- 3» ment. Le second lui est semblable : Tu aimeras » ton prochain comme toi-même ( i ) » . L'homme , semblable à Dieu , doit être aimé d'un amour semblable à celui que nous devons à Dieu , mais non pas d'un amour égal : il doit régner entre ces deux amours la même distance qu'entre l'image et son modèle. Un mot suffît à Jésus-Christ pour nous en.
(i) Diliges Dominuni Deum tuum ex toto corde tuo ^ et ex totâ anima tud, et ex omnibus viribus tuis, et ex omfii mente tud, Luc. x, 27. — ffoc est maximum, etprimum mandatum» Secundum autem simile est huic : Diliget proximum tuum sicut te ipsum. Matlb. xxii, 38, 3^.
54o E8»Al SVR L'iNDlfFBRBNCE
avertir , en nous rappelant à notre origine , dont h grandeor est le titre même de notre dépendance « Ces deux commandemens renferment toute la loi M et les prophètes ( i ) » ; c'est-à-dire • ^^ik ombns* sent à la fois la société présente et la société éte^* nelle, dont le Médiateur, annoncé par les prophèteii est venu nous ouvrir Feutrée.
Infiniment parfait, oii souverainemint ainiable, Dieu s'aime d'un amour infini : c^est la loi de^o^ dre qui doit régir l'homme , comme elle répi Diea même. Tout amour borné est indigne de lui. Il eit le bien par excellence , le bien sans mesure , roni-^ que bien , et par conséquent la fin unique où doi* vent tendre tous nos désirs , toutes nos afTeetioDi. Nous devons l'aimer plus que toutes choses , plus que nous-mêmes, et à cause de notre imperfection , et parce que, n'étant pas à nous-mêmes notre bien , l'amour éclairé de nous-mêmes doit se porter vers Dieu , et s'y arrêter , pour l'intérêt même de notre bien-être. II faut que nous^ nous aimions en lui , comme il s'aime en nous; que nous n'aimions rien que pour lui , et que nous l'aimions lui-même comme il s'aime. Profond mystère! car où l'homme, si foible et si pauvre , trouvera-t-il l'amour infiai qu'il doit à Dieu ? Comment acquittera-t-il cette
{v) In his duoùus mandalis universa Uxpcndet, etprih phetœ, Matlh. xxii , ^o.
£N MATlèKE DE RELIGIOV. 54 1
dette immense? La nature défaillante ne sent que son impuissance. Cependant , ô homme ! prends «mrege : ce qui V^st impossible » est (usé à Dieu ( i ); M'étois*tn pas naturellement 4ans une égale impuissance de le connoitre? 11 t'a envoyé son Fils , et tu le connois pleinement par lafoi. Ce divin Fils, oni à son Père , t'enverra l'Elsprit qui les unit , pour remédier à ton infirmiié (2) ; et , de même que tu eonnois Dieu par son Verbe , tu Taimeras par son Mnour. Cet amour substantiel , s'unissant à toi , ^vinisera ton^mour , le revêtira du caractère d'infini I qui seul le peut rendre digne de Dieu. Tu entreras ainsi dans la société immortelle des wms adorateurs , qui adorent le Père en esprit et en vé^ riié (3); c'est-à-dire, par son Verbe, qui est vérité (4) 9 et par son Esprit , qui est amour : car la vérité a été effectuée par Jésus (5) , et l'amour tU
(i) Quœ impossibilia sunt apud homines ^possibilia sunt apud Deum, Luc. xviii, 27.
(3) Spiritus adjuvat infirmiteUcm nostram, £p. ad Rom. viii , a6.
(3) Fenit hora, et nunc est, quandb veri adoratore§ udorabunt Patreni in spiritu et veritate, Joan. iv, 23.
(4) Chrislus est veritas. £p. I , Joao. v, 6.
(5) Gratia et veriUu pcr Jesum-Christum Jiwla esU loan. I y 17*
54^ CSSAI SUR L^IUDIFFÉRENCB
Dieu est répanda dans nos cœurs pitr son Es/ml qui nous est donné ( i ).
Le second commandement est semblable an premier : Tu aimeras ton prochain comme âoi^ Même. Tous les hommes, égaux par nature, ou également parfaits , ont droit à un amour égal. Li préférence que Tun d'eux s'accorderoit sur les autres , n'étant fondée sur aucune supériorité de nature , seroit une violation de Tordre. Voilà le principe de ce sentiment sublime qu'on appelle humanité, sentiment né du Christianisme , et qui étend à tout le genre humain Tamour qu'a chaque homme pour soi-même.
Ce n'est pas que la Religion détruise les afTectioos de famille , ni le noble amour de la patrie; au contraire , elle transforme en devoir le penchant de la nature; elle le fortifie en le réglant, et l'empêche de dégénérer en passion exclusive et désastreuse, en le subordonnant à celte grande loi générale : préférence de tous h quelques-uns , de la patrie à la famille , du genre humain h la patrie , de la société étemelle à la société présente.
« L'ordre, dit Bossuet, est parfait, si on aime » Dieu plus que soi-même , soi-même pour Dieu , » le prochain non pour soi-même, mais comme
(i) Charitas Dti diffusa est in cordibus nosiris par SfHritum sanclum qui datus est nobis, Ep. ad Rom. v, 5.
Z9 mAlTièrc de rcugiOH. ^43
Il soi-même pour Dieu. Toute vertu est là-de- » dans (i) ».
L'amour sans règle est ëgoisme , préférence ab-' aolne de soi à ses semblables et à Dieu. L'amour r^lë par les seules lois de la société présente ^ est humanité , ou amour égal de tous les hommes , à cause de l'égalité de nature. L'amour réglé par les lois de la société étemelle , est charité ; sentiment tout divin , puisqu'il n'est que l'amour même de Dieu pour l'homme.
Or , Dieu a aimé f homme Jusqu'à donner soFk Fils unique f pour lui acquérir la vie étemelle (2). L'homme doit donc aimer l'homme , jusqu'à tout sacrifier , et la vie même , pour lui procurer cette vie immortelle.
Et conime elle n'est que la possession de Dieu , ou du souverain bien , l'homme ne doit rien aimer ^ ni s'aimer lui-même , qu'en vue de cette dernière fin. Tout ce qui l'en écarte , est un mal , et il doit le hsav ; tout ce qui n'a de rapport qu'à une existence passagère , n'est pas un véritable bien , et l'ordre inflexible lui défend d'y attacher son cœur. « Le temps est court » , dit l'apôtre , et la nature nous le redit tous les jours ; tous les jours , la mort
(i) Méditât, sur T Evangile j t. I, p. i^jS, in-ia.
(a) Sic enim Deus dilexit mundunij ut FiUwn suum urUgenitwn daret: ut omnis, qui crédit in eum^non pereat^ ^fidhabeat vitum œternam. Joan. m, i6w
544 ^^^^ ^^^ L^lNDlFfÉREHCE
grave, de $a main de fer , sur des milliers de tombo)
cette grande leçon : « Le temps est court : que ccm
m donc qui ont des épouses , vivent comme â'ib
M n'en avoieut pas; ceux qui pleurent , coaime^lb
m ne pleuroieotpas; ceux qui se xé)ouisseiit, cqfmiie
» s'ils ne se réjouissoient pas ; .ceux qui achètent ,
» comme s'ik ne possédoient pas ; ceux qui ment
.» de ce monde , comme s!ib n'en usoiept pas :
» carja fi^re de ce monde passe (i) ». |\lathyiy
à qui laisse son amour s'égarer et croupir dans tft
ononde qui passe! car , lorsque tout -à l'heure il soi
•passé , que restera-t-il à cette ame miséçaUe , qu'on
vide infini , et , dans une étemdle séparation de
«Dieu, une impuissance éternelle. d'aimer?
Le même principe qui met le désordre dani notre intelligence , met aussi le désordre dans notre cœur. L'orgueil , ou le dérèglement de la raison, par lequel nous nous élevons au-dessus de tout , .produit la concupiscence , ou le dérèglement de l'a- -mour , par lequel nous nous aimons plus que tontes choses ; d'abord , plus que nos. semblables , ensuite
(i) Tempus bre^^e est : reliquum est, ut et qui habtni uxores, tanquàm non habentes sint : et quijlent, tamquàm non/lentes : et qui gaudent, tanquàm non gaudentes: et qui emunt , tanquàm non possidentes : et qui utuntur hœ mundo, tanquàm non utantur : prœterit enimjigura hMJm mundi, Ep« I, ad Gorinth. vu, ag, 3i.
plus
EN MATIÈRE DE RELfCIOîC. S^5
pins que Dieu. Etrange excès! Maïs il est ainsi; li'homme en vient jusqu'à se rendre un culte exclusif d'amour , comme un culte exclusif d*admîiration! Ravî de sa propre excellence , il s'aîmé sans imiésure et sans règle,* et, dès lors , jugeant des biens cl des maux par leur rapport à sa nature corroraipue , il appelle bien tout ce qui flatte son orgueil et ses sens, et mal tout ce qui les blesse. La gloire ^ les richesses, les plaisirs, même les' plus honteux, voilà ce que cette créature immortelle re* cherchera comme sa fin ; et , l'œil fixé sur un vil métal , ou l'oreille avidement ouverte à un vaiii bruit'de réputation , elle prononcera en elle-même qu'il y a plus de perfection , ou de bieii réel , dans ce bruit enivrant , ou dans cette pièce d'or qu'elle convoite , que dans le Créateur des mondes ^ et Téternelle source de tout bien. Et Dieu seroit insensible à un tel outrage ! Lui que l'ordre contraint de vouloir être aimé comme il s'aime , accepteroit , ou les débris d'amour que les passions rassa-* siées lui abandonnent avec dédain , ou Tindifftrence , ou la haine! Non ; c'est aussi trop s'abuser. Qui méprise le souverain bien , ne doit attendre que le souverain mal. Point de grâce pour ce crime , qui les renferme tous. Ceiui qui parle con^ ire le Fils de l'homme , son péché peut lui être re^ mis , car il peut encore revenir à la vérité par l'amour ; niais celui qui parle contre l'Esprit saint •
546 ESSAI SUR L'iSfDIFFÉItEXCE
qui se roidît obstinément contre Tamoar mCnK; celui-là est sans ressource , sans espérance ; car, fB pourroit le ramener^ s'il a résisté tout ensemble, ci à la lumière de la vérité, et aux inspirations de iV mour ? Dieu même ne peut rien de plus pour lot; il a épuisé la puissance, comme la miséricorde de TEtre infini; et son péché, renfermant une totak opposition de la volonté à Tordre, ne luiseraraA^ ni dans le siècle présent^ ni dans le siècle futur (\\
Enfin la Religion met roi;^re dans les actions de rhomme , et pour cela elle prescrit certains defoin extérieurs 9 et interdit les actes contraires. OTi rhomme est en rapport avec ses semblables et MC Dieu. L'ordre, dans les actions qui ont rapporta Dieu , s'appelle culte. L'ordre , dans les actions qoi ont rapport à nos semblables, s'appelle morale oo vertu.
Les actions sont déterminées par Tamour; IV mour est déterminé par la connoissance du bien oo de la vérité. Voilà pourquoi la morale et le culte prennent chez les sectaires un caractère vagoc comme leurs croyances , et tendent comme dlesa s'abolir; sont indifférens aux yeux du déiste,
(i) Quicumque dixerit verbum contra Fitium hommùf remittetur ei :• qui autem dixerit contra Spiritum sanc* tunij non remittetur ei^ neque in hoc seculo , nequei^ futwro. Mauh. xu, 32.
tiî , ne sachant ce qu'il croît , permet de oe rien roire, par conséquent de ne rien aimer; et de* iennent pour Fathée, qui ne croit qu'en lui^ et t*aime que lui , TafFreuse morale de Tintërét perrànel , et le culte monstrueux de l'org;ueil et de la olupté.
L'homme , composé de deux substances , doit à )ien l'hommage entier de son être; ou, pour parer le langage profondément philosophique du Caëclîisme , il doit cojinoitre Dieu , Taimer, et le ervir ; le connoître par sa pensée , l'aimer par son iceur, le servir par ses sens. La nécessité d'un culte extérieur dérive donc de la nature de l'homme , ttre intelligent et physique. Un culte purement |>iritnel est le culte des purs esprits; c'est le culte les anges; mais ce n'est point celui de l'homme , ]Qi , par un effet de l'intime union de l'ame et du :orps , ne peut entrer en société , soit avec Dieu , soit avec ses semblables, qu'à l'aide des organes. m Le culte , dit-on , que Dieu demande , est celui » du cœur (i) ». Qui empêche qu'on ne dise de même: « Les vertus que Dieu exige, sont celles du » cœur » , et d'en conclure, qu'en aimant le prochain, on accomplit toute justice ? Quelle pitié! comme si l'amour ne se manifestoit pas nécessairement par des actes extérieurs. Qui aime l'homme
(i) Emile^ tom. III, p. i34-
548 ESSAI Stril L*IMDIFFÉAE1TCE
sert rhomme, et qui aime Dieu le sert ëgalementi Le culte est action , comme la vertu; et de même que chacun doit concourir par son action, dans les sociétés politiques , au maintien de Tordre , d*ou "résulte le bonheur de Thomme , chacun aussi doil concourir par son action , dans la société religieuse , au maintien de Tordre , d'où résulte la gloire de Dieu : et comme le culte extérieur est un rapport qui dérive de la nature de Thomme, le culte public est un rapport qui dérive de la naflire de la société.
Cependant Tignorance sourira de mépris au seol nom de culte ; elle ne voit pas que c'est lui qui conserve les croyances et nourrit Tamour. Des pratiques gênantes et puériles, de bizarres cérémonies , voilà tout ce qu'elle découvre dans cette sublime manifestation delà foi. Philosophe, ris, si tu veux, de nos génuflexions et de nos gestes (i); mais, après avoir ri, dis-nous ce que seroit devenu. le genre humain, s'il ne s'étoit agenouillé devant la croix? A ton culte intérieur , qui consiste à s'exercer aux sublimes contemplations (2), compare le culte chrétien , qui consiste à s'exercer aux sublimes dévouemens; compte les vertus qu'ont fait naître tes solitaires colloques avec TEter-
(i) Emile ,Xom, IIF, p. i35.
(a) Ihid. p. 1^6.
EN MATIÈRE DE HELIGION; 54g
iiél (i) , et celles qu^cnfante tous les jours un seul regard jeté sur Timage de son Fils.
Mais la Religion nous ordonne de nous élever à des considérations encore plus hautes. Il ne' suffit même pas d'admirer cette merveilleuse unité de plan, cette intime correspondance qui lie les dogmes et le culte aussi étroitement que Famé humaine est unie au corps; en sorte que la vérité nous étant donnée par un moyen extérieur, ou par la parole , la grâce ou Famour nous est aussi donné par des moyens extérieurs , ou par les sacrcmens: il faut de plus concevoir que le culte, dans son magnifique ensemble , n^est que la réalisation extérieure de la vérité infinie et de Famour infini, le don mutuel, le sacrifice effectif de Dieu «à Fhomme , et de Fhomme à Dieu , ou la consommation de leur société. Et , en effet , je vois sur nos autels la Vérité infinie , réellement présente en la personne du Verbe incarne , mais cachée sous les apparences du pain , symbole de la vie qu'elle nous communique , comme le Verbe lui-même étoît caché sous le voile de la nature humaine ; je le vois , ce Verbe fait chair , se donnant à Fhomme qu'il racheta de son sang , et le nourrissant à la fois de son corps immolé pour lui, de sa vérité « de son amour , de sa divinité tout entière , pour le
(i) Emile ^ tom. 111, pag« 126.
o5o ESSAI SVK L*1ND1FFÉRENCE
diviniser lui-même , et le préparer à une union; non pas plus réelle, mais plus intime, plus dâi-^ cieuse et plus durable. Ainsi Famonr infini d^ Dieu se manifeste par une action infinie , et la Re-* ligion me seroit plus incompréhensible sans ce mystère , que ce mystère ne m^est incompréhensible.
De son côté^ Thomme associé au sacerdoce éternel de Jésus-Christ (i), THomme-Pontife , ministre et image du Pontife-Dieu , réalise au dehors la vérité et l'amour infini , par la production du Verbe incarné sur Tautel, production prodigieuse, qui nous rend participans de la toute-puis-^ sancc divine , et que TEglise, dans son langage si étonnamment profond, expricpe par le terme absolu A' action^ parce qu'en effet aucune autre action ne peut être comparée à cette action infinie qui s^exerce
sur Dieu même.
L'homme réalise encore la vérité infinie par la profession publique de la foi; et l'amour infini que TEsprît saint lui inspire, par les actes publics d'adoralîon, d'obéissance et d'anéantissement; par le sacrifice entier de sou être, de sa
(i) Tues sacerdos in œlernum secimdum ordinern Melchisedech. Ps. CIX , 4- Vide et. Joan. xii, 34- Ep. ad Ilîcbr. V, 6; vu, 17. ^ Ponliftx factm in œternum. Ihid. VI , 20.
E» MATIÈRE DE KËLIGION. 55 1
faison par la foi ; de son cœur, par le détachement des biens périssables; desessens, par les pratiques de flhoi^tification que la loi commande ou conseille. C'est ainsi qu41 accomplit le précepte, et qull aîrné Dieu de toute son intelligence^ de tout son cœur et de toute Sa force; car sa force, ou ses sens n'agissent que pour manifester son amour. Or, « le plus grand effort de l'amour est de don- » lier sa vie pour celui qu'on aime ( i ) » : c'est le^ dernier, le parfait sacrifice , et aussi le moyen nécessaire pour arriver à une union parfaite avec Dieu, yoilà ce qu'est la mort pour le chrétien , le dernier acte du culte infini qu'il doit aci souverain'Etre. Ici encore on remarque Fétroite correspondance de l'brdre de la nature et de Tordre surnaturel. Mais veut-^-ôn voir la Religion triompher de la nature mérhe, l'ordre de la soéiété pré- • sente se subordonner à Tordre de la socfété éternelle? Veut-on voir, si je l'ose dire , une rédemption plus surprenante que celle du. genre humain? Contemplez les martyrs. Dieu est mort pour sauver Thorame; et quand il faut que Thomme périsse , ou que la vérité , Tamour , en un mot, Dieu, périsse en lui \ Thomme, àwon tour, meurt pour sauver Dieu.
{\y Majôràm hd^-dilectionem nemo habet ^ ui aninicmi ffiiam portât quis pro amicis suis, Joiin. xv , i3.
552 ESSAI SUR LINDlFrÊREliCE
Foibles esprits, qui vous venez briser contrç lei pierres de Tautel , comprenez maintenant celle p9r rôle : Tu adoreras te Seigneur ion Dieu , ei ium serviras que lui seul ( i ). Les hrunmages extérieursi la prière, tous les actes de cuhe sont inséparables de Tadoration de Tesprit, L'amour nécessaireoieot se manifeste au dehors; et c'est en vain que, se-, couant le joug de Dieu , et rompant les liens de sa socie'te', vous osez dire : Non seniani ! Malgré vous, il faudra servir; f^ous servirez vos désirs ^ vospas* sions (2); vous en ferez des dieux (3); car tout ce que nous préférons à Dieu est dieu pour nous : vous leur rendrez le culte que vous refusez au Tout- Puissant. Vous vous adorerez vous-mêmes dans votre raison hautaine et dans votre orgueil insensé , in omni colle sublimi; vous vous prosterne-^ rez devant vos vices ; vous érigerez en temples les obscurs repaires de la prostitution , sub omni ligno Jrondoso, iuprosternaberis meretrix (4) : vous ser-
(1) Dominum Deum tuum adorabis , et ilUsoli servies. Luc. IV, 8.
(2) ScrvUntes desideriù et voluptatibus variis. Ep. ad Tit. ni, 3.
(3) Quorum Deus venter est, Ep. ad Philip, m, i^.
(4) A seculo confregisii jitgum meum , rupistin>incuta mea , et dixisti : Non sj^rviam. In omni enùn coUç su^
EN UATIÈRE DE HELIGION.' 55Î
▼irez t mais bassement , comme un peuple avili sert le tyran que le hasard lai donne , jusqu'à ce qu^emporfés soudain par Vimpétueux torrent de la justice (i), vous alliez encore , et à jamais, loin de Téternelle source de Tamour et du souverain bien , servir , sans espérance , dans les régions dé^ solées de la haine , et dans Fempire du souverain mal.
Du précepte d'aimer le prochain comme soimême à cause de Dieu, découlent toutes les lois de la morale et de la société. Ce seul précepte met Tordre dans les familles, dans Tétat, et entre les peuples; car les peuples ont entre eux les mêmes rapports, et sont soumis aux mêmes devoirs que les individus. L'observation parfaite de ce commandement feroit de la société présente une parfaite image dç la société éternelle, dont nous devons un jour être membres. Rjemarquez qu'en effet cette pleine observation n'est que l'entier sacrifice de soi aux autres; sacrifice qui constitue proprement la vertu , comme le sacrifice des autres à soi constitue le crime. La vertu même est donc un véritable culte que l'homme rend à Dieu dans son image; et comme Jésus-
hlind y et sub omni lignojrondoso , tu prosternaberis me^ rcirix. Jerem. ii , 20.
{i) Et revelabitur quasi aqua judicium , etjustitia quasi torrensjbrtis. Amas, v, a4*
55/f ES^Al 5VK L l^DlFFIf:R£KCË
Christ f venUf en qualité de roi ( i ) , non pour iire servie mais pour servir (2), Jésus-Christ , immolé des l'origine du monde (3), est tout ensemble, dans son éternel sacerdoce, prêtre et victime; chaque membre du corps dont il est le chef, ou de la société spirituelle qu'il a établie, associé à sa royaulé pour servir, à sou sacerdoce pour s'immoler , est également prêtre et victime : P^os regale sacerdotium (4). Mais si la vertu est un culte réel , le crime est une réelle idolâtrie , ou une adoration sacrilège que rhomme se rend à lui-même , en immolant Tordre à ses passions, en déclarant qu'elles doivent être servies par des êtres semblables à Dieu : et de même que le plus grand acte de vertu , ou le dernier effort de Tamour des autres, est de sacrifier sa vie pour eux, le plus grand crime, ou le dernier excès de Tamour déréglé de soi-même , est de sacrifier à soi la vie d'autrui ; et si ce n'est pas en vain que le Verbe incarné a voulu qu'il fut dit de
(i) Dixititaquc ei Pilatus ; Ergo rex es tu ? Respondit Jésus : Tu diciSy quia rex sum ego, Joaii. xviii, 87.
(2) Filius hominis non venit ut niinistraretur ei, sed ut ministrarel , et duret animcun suam redemplionem pro mi'lu's. Marc, x , 4^*
(3) Qui occisus est ah origine mundi- Apoc. xiii, 8. (4; Ep. l, B. Pclr. II, 9.
lui , F'oilà l'homme , tout meurtre est un déicide: Appliquez ces considérations au détail des devoirs, ou domestiques, ou sociaux , vous concevrez que, sans la Religion, tout est désordre, parce que tout ordre est relatif à Dieu. L'ordre dans nos pensées est de le connoître; Tordre dans nos affections , de Taimer; Tordre dans nos actions, de le servir , soit immédiatement , par Texercice du culte établi par le Médiateur dans la société religieuse ; soit médiatement, par Texercice des vertus morales, ou du culte que nous rendons à son image* dans la société politique. Car nous ne devons rien à Thomme en tant qu'homme ; et Dieu seul est le principe comme le terme de tous les devoirs. Cela paroît bien clairement dans TEvangile , lorsqu'annonçaiit ce jour formidable où toute la race humaine coraparoîtra devant lui pour recevoir sa dernière sentence , THomme-Dîeu promet de récompenser les œuvrea^ d'amour, et de punir les œuvres contraires, non précisément parce qu'on aura servi ou opprimé Thonmie, maïs parce qu'en servant on opprimant Thomme, on aura opprimé ou servi Dieu : Quam-^ dià fecistis uni ex his frairihiis meis minimis , wihifecistis,... Quamdià non fecistis uni de minoribus his^ nec mihi fecistis (i). Hors de là, je ne vois nî crime ni vertu ; et il ne faut rien moins que
(i) Malili. XXV, 4^) 4^'
556 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCC
ces paroles pour m'expliquer celles qai suivent : « Venez, les bénis de mon Père... Retirez-vons de » moi, maudits... et ceux-ci iront au supplice éter* » ncl, et les justes à la vie ëtcrncUe (i) ».
Voilà ce qu'est la Religion par rapport à Dieu , Toilà ce qu'elle est par rapport à Thomme. Prenons {;arde de nous y tromper; elle n'est pas un système qui soit soumis à notre jugement , mais une loi à laquelle nous devons soumettre nos cœurs. Aussi la première voix qui se fait entendre à l'apparition de l'Homme-Dieu, impose silence au sens humain, en révélant le secret de l'ordre que le Médiateur vient établir : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieuXy et paix sur la terre aux hommes de bonM voloNlê(i) Ecoutonsattentivement : GloireàDfeu: tel est Tobjet principal , la cause première de Tincarnation; car Dieu n'agît que pour lui-même. S'il envoie son fils dans le monde , c'est pour faire éclater sa gloire, pour manifester son être, pour rendre témoignage à la vérité, povir étendre le règne de Tamonr : voilà la mission du Verbe fait chair. Or est-ce à la raison qu'il s'adressera? Non, mais à la volonté; car îl ne dépend pas de la raison
(i) Vcnile benecUcti Patris mei,... Discedite à nie nude» dicti,,,, et ibiint hi in supplicium œternum ; justi autem in vitam CEternam, Malih. xxv, 34, 4^> 4^^-
{7.) Gloria in altissimis Deo , et in terra pax hominibus honœ voluntatis. Luc. ii, i4*
die comprendre , mai^ il dépend toujours de la volonté de croire ce qui est attesté par un témoignage d^une autorité suffisante ; il dépend de la volonté d'ainier le bien , d'obéir aux lois de Tordre : Paix aux hommes de bonne volonté. Ceux-là écouteront Dieu dans son envoyé , et le glorifieront par leur foi, par leur amour et leurs œuvres, dont la volonté sera bonne » ou exempte de la corruption de l'orgueil, principe de tout mal, et qui inclineront leur cœur à croire, à aimer , a obéir , au lieu de tourmenter leur raison pour comprendre ; ou plutôt dont la raison éclairée comprendra qu'il est souverainement raisonnable de croire sans comprendre, lorsque Dieu parle pour nous révéler des vérités si hautes, que lui seul est capable de les comprendre parfaitement. Paix à ces hommes de bonnevolonié; paix, c'est-à-dire, société, union avec Dieu, hors de qui iln'y a de paix pour aucun être intelligent: paix sur la terre^ par la jouissance intime de l'ordre que la Religion établit dans leurs pensées, daiis leurs affections, dans leurs actions. Ce qui trouble la paix de Tintclligence , c'est le combat de l'erreur contre la vérité , de Terreur qui naît de la raison orgueilleuse , contre la vérité qui nous est connue par le témoignage du Verbe . en forçant la raison de se soumettre , en lui donnant la foi pour règle, la volonté termine ce combat. Ce qui trouble la paix du cœur , c'est le combat de la chair
SdS essai sur l'indifférencS
contre l'esprit (i), de Famour déréglé de nous-» mênies contre Tamonr de Dieu , que son Esprit excite en nous : en cédant à ses impressions, en consommant le sacrifice de tout notre être à son Auteur, la volonté termine ce combat. Gequitroa* ble la paix de la société , c'est le combat perpétuel de rintcrêl de chacun contre Tintérét de tous : en soumettant les passions au devoir , ou à la loi qui ordonne de se sacrifier pour ses frères , la volonté termine ce combat. Donc , encore une fois : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 9 et dans le ciel, Tétemel rassasiement de la gloire : «Satiabor cimi apparuerit gloria tua (2).
Mais aux hommes dont la volonté pervertie refuse d'écouter la parole divine, d^aimer le bien infini, d'obéir à l'ordre immuable : guerre, étemelle guerre, premièrement avec eux-mêmes: toutes leurs pensées, armées les unes contre les autres, s'attaquent, se choquent, se détruisent jusqu'à la dernière; et leur intelligence dévastée ressemble, dans son effrayante solitude , à une cité morne et sanglante,' où les fureurs intestines n'ont pas laissé un être vivant. Guerre dans leur cœur , tourmenté
(i) Caro enim concupiscit adversiis spirilum : spiritus autem adversiis carnem : hcec enim sibi invicem adver* santur, Ep. ad Galat. v , 17.
(a) Ps. XVI, i5.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 3^g
d'inquiétudes, ravagé de désirs, bourrelé de remords. Guerre dans la famille, dans FËtat, en proie aux dissensions , àTanarchic, ébranlé, brisé par de continuelles commotions. Guerre entre les peuples qui s'entre-dé voreront , comme on dévore un morceau de pain (i). Enfin guerre avec Dieu, séparation de sa société , haine mutuelle , révolte impie de Thomme contre son Auteur, qu^il tentera d'anéantir pour se mettre à sa place; guerre , jusqu'au jour marqué pour le triomphe de Tordre, où l'Éternel, étendant son bras, et saisissant ses foibles ennemis , ils sentiront , dans leur consternation profonde, Tépouvautable vérité de cette parole , qui doit s'accomplir aussi-bien que les autres : // est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (2) !
Nous avons montré que la Religion, s'il en existe une véritable, est d'une importance infinie pour l'homme, pour la société, pour Dieu même; et parlà nous avons détruit un des fondemens de Tindifférence dogmatique. Pour achever de renverser la base sur laquelle elle repose, nous prouverons qu'il existe en effet une vraie Religion, qu'il n'en existe
(1) Dévorant plebem meam sicut escam partis, Ps. aiii, ^ i4*
(^2) Horrendurn est incidere in manus Dei vivent/s, £p. ad. Uabr. x« 3u
56o ESSAI SUR l'indifférence, etc.
qu'une f qu'elle est pour tous les hommes l'unique moyen de salut , et qu'aussi tous les hommes peuvent aîséracnt la discerner des Religions fausses. Mais auparavant, il convient de rechercher comment , dans notre condition présente, nous parvenons à une connoissance certaine de la vdritc. Tâchons cependant d'exciter en nous l'amour de cette vérité sainte; car l'amour seul donne du prix à la vérité. Quand, à force de travail, on réiissiroit à la découvrir , elle ne seroit encore , si on ne Taime , qu'une stérile opinion philosophique. Or, non plus que Pascal , « nous n'estimons pas que tonte la phi- » losophie vaille une heure de peine (i ) ».
(i) Pensées de Pascal^ t. II, p. a33 , édit. de i8o3.