CHAPITRE XIV
De t existence de Dieu.
X ouRNONS un moment nos regards en arrière; fixons-les sur l'espace que nous avons parcouru. Nous cherchions la certitude , et nous avons vu que nous ne saurions la prouver en nous-mêmes. La considération attentive des faits , nous a con-* duits à reconnoître qu'elle réside dans l'accord ' des jugemens et des témoignages, c'est-à-dire dans l'autorité , hors de laquelle il n'existe qu'un doute absolu, éternel. De là vient que l'homme, à qui le doute est un supplice ; l'hommç , qui , pour vivre , a besoin de croire , cède à l'autorité et se détermine par elle, aussi naturellement qu'il respire. Que s'il essaie de se soustraire à cette Ipi universelle; outre qu'il n'y réussit jamais entièrement , parce qu'il ne lui est pas do^^ié d'anéantir son intelligence , il est aussitôt puni de sa révolte insensée, par les ténèbres qui se répandent et s'épaississent sur son entendement. Devenu pouf les
S6 BSSAI SUR l.'lIfDIFF£IŒ5GB
autres hommes un objet de mépris et de frajeur* ils le contemplent avec surprise traversant ^ d'une course aveugle et désordonnée > les espacées intellectuels f et s'avançant vers le chaos : tel qu'un astre ^arë que ne r^iroient plus les lois de la gravitation. Gomme êtres intelligens, aussi-bien que comme êtres physiques, nous dépendons y malgré nous , essentiellement de nos semblables ; j3tla vie de l'âme, ainsi que celle du èorps, résulte de la société des moyens et de l'union des forces.
Au lieu de raisonner à perte de vu# sur les ope^ rations de notre esprit , po^r découvrir ime r^Ie de certitude y les métaphysiciens anroient donc dû laisser de côté le raisonnement, et regarder autour deux : car il est clair que l'homme, actif par sa nature , et n'agissant jamais que sur des motifs déterminans , ou en vertu d'une croyance quelconque , le principe de détermination ou la règle de certitude, devoit elle-même être déterminée par la nature de l'homme, et se manifester dans se» actions , avec un caractère d'évidence et d'universalité qui ne permit pas de la méconnoltre. Mais c'est l'universalité même et la simplicité de cette règle innée en nous , qui nous empêche de la remarquer; notre attention n'étant d'ordinaire excitée que par ce qui nous est étranger ou qui
EN ATÂTlàRE DE RELIGION. 5y
est nouveau pour nous. Semblables k un nageur qui suit le courant , nous ne sentons les lois de notre être , que lorsque nous leur résistons : et comme la résistance suppose de la force, l'homme qui se complaît en tout ce qui lui donne la conscience des siennes 9 met souvent son orgueil à se roidir contre l'autorité. Telle est la source la plus commune et la plus dangereuse de Terreur : en sorte que y par une liaison qui n'étonnera que les. esprits superficiels ^ la raison de" l'homme et son cœur se perfectionnent ou. se dépravent par les mêmes causes, eil^hunulîtéy fondement de lamor rale, est aussi le fondement de la logique.
J'ai dit que nous avions en nous trois moyens de coimoître y les sens y le sentiment et le raisonnement; et j'ai montré qu'insuffisans pour nous conduire à la certitude, nous ne pouvions rien affirmer sur leur seul témoignage. Voyons maintenant de quelle manière le consentement commun y suppléant à leur foiblesse , devient , dans l'institution de la nature, le point d'appui de nos connoissances , le titre qui nous en assure la pos^ session certaine, en un mot , la véritable base de notre raison.
Quelque système qu'on tldôpte sur l'oidgine de nos idées, il est incontestable que nous n'acqué* rons la coniioissance des objets sensibles qu'à l'aide
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des organes. Les corps et lenrs propriétés ,* les phénomènes physiques , les faits de toute espèce ne nous sont connus que par les sens ; et lliis^ toire, aussi-bien que les sciences naturelles ou d'observation 9 repose uniquement sur leur témoignage.
Or, il n'est nullement rare que > les sens nous trompent. Une continuelle expérieiice nous ap- . prend à nous défier de ces instrtunens imparfàitSi et dont nous n'apercevons les défauts , qu'en les comparant avec d'autres instrumens semblables. Formés sur un type commun , et. variant néanmoins dans les divers individus , nous présumons avec vraisemblance que l'imperfection d'où provient l'erreur, n'affectant pas, en chacun de nous, la même partie de l'instrument, la similitude des rapports en prouve la vérité, et d'autant mieux que les rapports comparés sont en plus grand nombre. Aiïisi un témoignage unique ne produit qu'une simple probabilité : à mesure qu'ils se multiplient, la certitude augmente , et il vient un moment où tous les hommes, d'un commun accord, interdisent le plus l^er doute, sous peine d'être tenu pour insensé. Il n'importe que le phénomène ou le fait attesté, ait ou rion frappé nos propres sens. Saunderson , aveugle de naissance , n etoit pas moins sûr de l'existence du soleil que Newton,
EN HATlEllE DE RELIGION. 5q
fit nous ne sommes pas .plus assurés que Paris existe , que nous ne sommes certains que Canhage a existé.
La multiplicité des témoignages uniformes constitue donc, à notre ^ard, la certitude des con* noissances qui tirent leur origine des sens ; quoi* que toutefois y nous . n'en puissions rigoureusement conclure la vérité absolue de leurs rapports. Mais obligés dy croire y la nature nous. enseigne à soumettre nos croyances à cette r^e , que nouS' appliquons , sans y penser , presque à chaque instant.
Fixer le nombre de témoignages^ nécessaires pour produire une certitude parfaite, est impossible. Cela défpendde mille circonstances-, et,- en particulier, du poids de chaque témoignage pris à part. Tout , dans cette appréciation , se réduit à ce principe : «Un témoignage a d'autant plus de force, que >> la véracité du témoin est mieux coimue, et qu'il » à moins d'intérêt à nous tromrper. » Et comme f c'est encore le consentement commun qui décide de ces choses, qui sanctionne et consacre le principe même que j'énonçois tout à l'heure , la cer-titude vient toujours, en dernière analyse , se 'reposer sur la base de la plus grande autorité»
Il en est ainsi à l'égard du sentiment et de Tévidence ,. de même à l'yard du raisonnement. Il y
40f ESSAI SUR l'iICBIFFÉRSIîCK
Sk des vérités et des erreurs de sentiment^ des évidences certaines et des évidences trompeuses , de bons et de mauvais raisonnemens : qui ne sait cel^ par expérience? et (jui ne sait aussi queie seul moyen de discerner avec certitude le vrai du faux y est l'autorité ou l'accord des jugemens et des témoignages? Où cet accord ne se trouve point , le doute T^ne en paix du consentement de la sa* gesse; mais partout où il se rencontre , le doute cesse, ou les hommes l'accusent de folie.
Qui nieroit la distinction du bien et du mal moral , que le tout est plus grand que sa partie, ou les conséquences rigoureuses que bt géométrie déduit de cet axiome; celui-là ne seroit pas moins fou , que s'il nioit la différence du plaisir et de la douleur 9 l'existence des corps ^ et leurs propriétés générales. Povwquoi cela? parce qu'il choqueroit l'autorité du genre humain. Car , du reste, ces négations pourroient être, relativement à son organisation propre, autant de vérités; du moins seroit-il impossible de démontrer le contraire.
Appeler ^e l'autorité à la raison, c'est donc violer la loi fondamentale de la raison même, c'est ébranler le monde moral, c'est constituer l'empire du scepticisme universel , et creuser un abîme où toutes les vérités, toutes les croyances vîendroieat nécessairement s'engloutir. Par la na-
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tur6 même des choses , s'isoler c'est douter. La certitude 9 principe de vie de l'intelligence, ré-+ suite du concours des moyens et de la similitude des rapports; elle est, si cette expression m'est permise 9 une production sociale : et voilà pourquoi l'être intelligent ne se conserve que dans l'état de société ; comme aussi voilà pourquoi la société tend à se dissoudre > quand on renv^sela base de la certitude et de l'intelligence ^ en soumet^ tant l'autorité à la raison individuePe.
Or, en ce moment où nous ne connoissons encore et ne considérons que l'homme, la plus grande autorité que nous puissions concevoir est l'autorité du genre humain ; par conséquent elle renferme le plus haut degré de certitude où il nous soit donné de parvenir. Si donc il existoit unevérité universellement crue, unanimement attestée par tous les hommes , dans tous les siècles ; vérité de fait, de sentiment, d'évidence, de raisonnement , à laquelle ainsi toutes nos facultés s'uni- , roient pour rendre hommage; cette vérité sou-^ veraine , manifestement jinvestie d'une puissance suprême sur notre entendement , viendroit se placer en tête de toutes les autres vérités dans la raison humaine. La nier, ce seroit détruire la raison même. Quiconque en effet la nieroit , niant par- là même le témoignage unanime det
42 ESSAI SfJK L
8ens.y du sentiment et du raiscmnemeiity ne pour* roit en aucun cas l'admettre , et seroit contraint de douter de sa propre existence , qu'il ne coït' noît que par ces trois moyens. Encore est-ce trop peu diœ; et si Ton a bien saisi les principes exposes précédemment y il sera aisé de comprendre que la vérité dont il s'agit y étant beaucoup pliv certaine que notre propre existence, puisqu'elle est attestée par des témoignages beaucoup plof nombreux , il y auroit incomparablement plus de folie à en douter^ qu'à douter que nous existons (*).
En définissant les caractères de cette vérité sublime y universelle , absolue , j'ai • nommé Dieu.
(^) La folie ou la déraison 4u doute a pour mesure , non la difficulté ou la répugnance que nous éprouvons à. douter , mais la certitude de la chose dont nous doutons. Ainsi tel homme sera obligé de se faire beaucoup plus de yiolence pour douter du rapport très-incertain de ses sens en telle circonstance donnée, que pour douter d'une Térité métaphysique ou morale parfaitement certaine. Dans le dernier cas cependant le doute est une vraie folie, au lica qu'il pourroit être , dans le premier , un acte de sagesse. Ceci peut servir à faire comprendre comment , ne doutant point de sa propre existence , il est néanmoins possible qu'on parvienne à douter de celle de Dieu , quoiqu'elle ait réellement un beaucoup plus haut degré de certitude.
BN MATIÈRE DE RELIGIOX. 4$
Avec quel ravissement, quels transports , ne de- Tons-nous pas voir cette magnifique et resplendissante idée se lever tout à coup sur l'horizon du inonde intellectuel , enveloppe d'ombres épaisses, et répandre la lumière et la vie jusque dans ses profondeurs les plus reculées.
Toute existence émane de l'Etre éternel, infini, et la création toute entière avec ses soleils et ses inondes , chacun desquels enferme en soi des myriades de mondes, n'est que l'auréole de ce grand £tre. Source féconde des. réalités, tout sort de lui , tout y rentre ; et tandis qu'envoyées au deliors pour attester sa puissance, et pour célébrer sa gloire, dans tous les points de l'espace et du temps, ses innombrables créatures, leur mission remplie, reviennent déposer à ses pieds la portion d'être qu'il leiu* départit , et que sa justice rend aussitôt à plusieurs d'entre elles , ou comme récompense , ou comme châtiment : seul , immobile au milieu de ce vaste flux et reflux des existences, unique raison de son être et de tous les êtres, il est à lui-même son principe , sa fin , sa félicité. Chercher quelque chose hors de lui , c'est explorer le néant. Rien n'est produit, rien ne subsiste que par sa volonté, par une participation continuelle de son être. Ce qu'il crécj il le tire de lui-même, et conserver, pour -lui, c'est • se
44 ESSAI SUR L.INDl^ÉllB]!liaS
eommuniquer encore. U réalise extérieurement rétendue qu'il conçoit ^ et voilà l'univers. Il anime, si on peut le dire y quelques-unes dk ses pensées^ il leur donne la conscience d'elles-mêmes y et voilà les intelligences. Unies à leur auteur, eUes yivefti de sa substance en se nourrissant de sa vérité 9 leur aliment nécessaire. Même lorsqu'elles ligne* rent^ même lorsqu'elles le nient, elles puisent encore dans son sein, conmie la plante aveugle dans le sein de la terre , la sève qui les vi-" vifie. Foibles mortels , qui naguère dése^pénùat delà lumière, redisons -le donc avec une joîé pleine de confiance et d'amour : Il existe un Dieu* Les ténèbres fuient devant ce grand nom; le voile qui couvroit notre esprit s'abaisse , et llionmie, à qui toute vérité, et son être même échappoit , sans qu'il pût le retenir , renaît délicieusement à 1 aspect de celui qui est^ et par qui tout est.
Mais il faut montrer comment les divers moyens de connoître, dont la nature ïious a doués, s'accordent poiu* nous conduire à cette vérité nécessaire , en sorte qu'elle réunit au plus haut d^ré tous les genres de certitude.
Que les hommes conservent la mémoire ^ faits, et se la transmettent, cela n'a pas hesmn d'être prouvé* Que, parmi ces faits, il y en ait qu'on ne puisse révoquer en doute ^ sans être pftr
EN MATlàRS DE RELimON. 4$
cela seul convaincu de folie , on Fayoue encore universellement. Qui nieroit l'existence d'Auguste^ ae seroit pas jugë moins fou, que s'il nioit l'exisr tence du soleil. L'éloignement des faits > suffisamment attestés d'ailleurs y n'en altère point la cer^ titude , et l'histoire de saint Louis n'est pas plus certaine que l'histoire de Trajan.
Les sciences , les arts ^ les mœurs , la l^islation; la politique 9 la société entière repoise sur cette transmission de faits 9 et ne suhsiste qu'à son aide; car tout ce qui est, a sa racine dans le passée et 'p&iroit en se séparant de lui. Et comme les rela^^ tions d'origine j ou d'autorité et d'ohéifsance ^ sont les plus nécessaires j puisqu elles constituent fondamentalement la famille et l'état; chaque famille a sa tradition 9 par laquelle elle remonte plus ou moins haut , selon qu'elle est plus ou moins constituée, jusqu'à un premier père , dont l'existence attestée sans interruption par ses descendans, n'est pas moins- certaine que l'existence de la famille même , et en est la raison.
De même chaque peuple a sa tradition , sem-^ blable à celle de la famille, et comme elle d'au« tant plus ancienne 9 qu'il est plus fortement cons* titué; tradition orale où écrite^ par laquelle il remonte d'âge en âge y jusqu'à un premier pou-p voir, ou un premier père, dont l'existence n'est
ifi fiss AI SUR l'indifférence
pas moins certaine que celle du peuple même, et en est la raison.
Ei^n le genre humain , comme il étoit nécessaire, a paiement sa tradition, conservée dans* toutes les familles , chez tous les peuples , et par laquelle il k*emonte jusqu'à son premier père , ou jusqu'à Dieu, dont l'existence unanimement attestée de siècle en siècle , n'est pas moins txrtaine que l'existence du genre humain, que l'existence de l'univers, et en est la raison.
Aussi la plus ancienne histoire connue, s'oavre-t-elle par ces mots : j4u commencement Dieu créa : où nous voyons d'abord Dieu existant seul, avant tout commencement ^ et les autres êtres recevant de lui l'existence , à l'origine des temps.
Nulle tradition, de l'aveu même des athées, n'est plus universelle, plus constante; donc aucun fait n'est plus certain. Parcourez la terre en tous sens; des contrées civilisées, des nations savantes, passez au fond des bois chez les hordes sauvages ; que pas un peuple, pas une famille n'échappe à vos recherches; entrez dans la tente de l'Arabe, dans la cabane du Nègre, dans la hutte du Cafre et du Samoïède : partout vous retrouverez la croyance d'un premier être, père de tous les êtres; partout vous entendrez nommer Dieu. .
Demandez à ces hommes inconnus. les uns aux
autres , d OÙ leur est venu cette croyance , ils vous répondront : Nos pères nous ont dit j Patres nçstri, narraverunt nokis. Ils connoissent Dieu •comme ils connoissent leurs ancêtres , par le témoignage transmis; et le souvenir de la première famille/ tige féconde de la race humaine ^ est inséparable pour eux du souvenir de son auteur.
Prétendroit-on s'inscrire en faux contre cette tradition 9 sous préteiOte que les témoins primitifs n'ont pu s'assurer par leurs sens de la vérité du fait qu'elle atteste? Sur ce point la tradition se défend assez elle-méinc, puisqu'elle dépose qu'originairement Dieu se communiqua d'une manière sensible à sa créature. Il n'en faut pas davantage pour fermer lajbouche aux contradicteurs , fussent-ils armés d'objections en apparence insolubles. Car le raisonnement , dont j'ai prouvé que la dernière force réside dans l'autorité , ne sauroit, en aucun cas, prévaloir contre elle, de quelque façon qu'elle proclame sa décision.
Cependant, comme on doit une certaine condescendance aux esprits plutôt ombrageux par foiblesse qu'opiniâtres par orgueil , je veux bien m'occuper un moment de tranquilliser la raison de ceux qu'inquiéterbit la difficulté que j'indique. Je consens d'autant plus .volontiers à y jeter un .coup d'œil en passant , que cela m« fournira
48 BSSAI SUR L'l]^IFFéHBNG£
Foccasion d attaquer d'avance un des fondemeas du déisme : car le principal n^otif pour lequel ses sectateui'S rejettent la révélation, c^est qu'ils ne sauroient comprendre que l'Etre infini, spirituel de sa nature, se soit rendu accessible à nos sens. Je ne sache point de spectacle plus fait pour «iciter un grand étonnement , que celui de créatures intelligentes qui repoussent la lumière, à cause, disent-elles , qu'elles sont [jlongées dans une obscurité profonde^lles ne comprennent pas que Dieu ise soit rapprocbé de nos sens. Eh ! qu'importe qu'elles comprennent ou non un fait que Je genre humain tout entier atteste ? Leur raison est-elle la r^le de la puissance divine , en est-elle la borne ? Encore s'ils la consultent sérieusement , cette raison toute débile qu'elle est , suffira pour dissiper leurs répugnances. Qu'y a-t-il , en effet , de si étrange à ce que celui qui a donné des organes à l'âme humaine, et lui a refusé tout autre moyen de communiquer avec les autres âmes , et de connoître qu'elles existent, se sorit servi de ces mêmes organes pour communiquer avec l'honune , et lui manifester son existence ? Je ne parle pas de la possibilité , évidente par elle-même , de ce mode d'actioii; je parle de sa convenance , de son analogie avec la nature. Falloit-il que son auteur , i l'instant même où il venoit d'en établir les lois ,
EN MATlèlŒ DE aELIGION. ^9
les violât dans ses rapports avec notre premier père? Par une suite de ces lois, nous ne pouvons trouver la certitude en nous-mêmes ; sa base nécessaire est l'autorité. La plus importante des vérités , Texistence de Dieu , devoit donc reposer sur un témoignage d'une autorité infinie. Et n'étoit-il pas d'ailleurs éminemment convenable , qu ayant reçu du Créateur toutes nos facultés , toutes nos j&cultés concourussent à nous conduire à lui , et à nous convaincre de son être ? Qu'y a-t-il là qui blesse la raison ? et en quoi l'action de Dieu sur notre œil ou sur notre oreille , seroit-elle plus surprenante que son action sur notre cerveau , à laquelle veulent le réduire les déistes ? ProfondA esprits , qui , par pitié , daignent apprendre au Tout-puissant quels moyens il dut employer pour se révéler primitivement à sa créature!
Ce que je ne fais qu'effleurer ici , sera développé plus loin. Il nous suffit maintenant de la preuve de fait qu'offre la tradition universelle. Et qu'on n'ol)jccte pas qu'elle se réduit à la déposition de deux témoins ; car, premièremfcnt, nous ignorons à quelle époque ont cçssé les communications sensibles du Créateur avec l'homme ; et , en second lieu^ nous avons vu que le nombre de témoignages requis pour produire ime certitude complète , dépendant de mille circonstances va- 2. 4
âo ESSAI SUR L'n9t>IFFÉRBl!fCS
riables , était uniquement détermine par le goii* sentement commun. Or, j eut-«il jamais de consentement plus unanime que cetui qui sanctitmne le témoignage de nos premiers parens ? Et quelle vérité respectera le doate , s'il pénètre jnsqnl^ celle-ci , à travers cette? ' majestueuse enceinte de toutes les générations et de tous les siècles rangés autour d elle pour la défendre ?
Voule:6-vous donc contester au genre faumaiir sa tradition : alors, et nécessairement , contester à chaque fnmillp , à chaque peuple, sa tradition particulière moins attestée , et dès lors moins certaine. Effacez toutes les histoires , niez tous les faits , tous les témoignages ; ravissei^-vous à vousmême la possibilité de rien croire , de rien connoître, de rien affirmer; doutez de tout ce qui fut , et , les yeux fermés , asseyez-vous en silence entre les ruines du passé et les ténèbres de Favenîr ; simulacre vide placé entre deux mondes , pour indiquer aux intelligences d^oûtées de la vie , la route du néant.
C'est déjà , certes, tme 'assez forte preuve de Texistencede Dieu , qu'il faille ou l'admettre , ou rejeter tous les faits traditionnels, tousles rapports des sens; ce qui emporteroit , s'il étolt possible à l'homme d'être conséquent jusqu'à ce point , la destruction de la société et de la race hiunaine. On n'auroit
EST MATIÈRE DE RfiLKHOIV. 5t
cependant qu'une l^ère notion de la folie de l'athée, si l'on ne comprenoit en outre qu'il tie peut nier Dieu sans se nier lui-même, sans être coh-^ traint de douter du sentiment intime qui'lfassart de sa propre existence ; car j'ai montré que la aet^ titude des vérités de sentiment repose , aussi bien que la certitude des vérités de sensation^ àur l'att^ torité générale ou le consentement commun. Qui donc oseroit nier une vérité de sentiment univeî^ «el , devroit douter de tout ce qu'il sent ou s'imagine sentir; puisqu'il est visible que «i le genre humain a pu être , depuis son origine , perpétuellement abusé par im sentiment faux , nul homme ne peut se répondre que le sentiment le plus invincible pour lui , ne soit pas une illusion.
Or, jamais il n'exista de peuple qui n'eût le sentiment de la Divinité* Le intiment se manifeste par l'action , conune la pensée par la parole ; et partout nous voyons un hommage , un culte public rendu par la société au souverain Etre. « Vous pourrez trouver, dit Plutarque , des cités «> privées de murailles , de maisons , de gynma- » ses, de lois, de l'usage de la monnoie, de la » connoissance des lettres ; mais un peuple sans » Dieu , sans prières, sans sermens , sans rites re- » ligieux,sans sacrifices, nuln'en vit jamais (i). «
(i) Plut. ady. Goloteo.
n faut bien' reconnoître y avec Cicëron, dans ce consentement unanime des peuples, la loi même de la nature (i) ; car la nature et ses lois, même physiques , ne se reconnoissent qu'à ce caractère de permanence et d'universalité. Donc , refuser de croire en Dieu, en éteindre en soi le sentiment y c'est essayer de sç soustraire à l'une de ces lois naturelles 9 qui sont pour tous les êtres les lois de l'existence; et nous ne devons plus être surpris que la mort de la société et la mort de llionmie, soient le résultat de l'athéisme. Qui viole la nature des êtres , détruit les êtres même ; et il n'existe pas d'autre moyen de donner la mort.
Je n'examine point s'il est absolument possible qu'une créature intelligente perde tout sentiment de Dieu; du moins n'en est-il aucune qpi ne lui ait auparavant rendu témoignage. La main de ce scélérat consommé y maintenant tranquille en apparence y a tremblé en commettant le premier meurtre. On dit de lui qu'il a étouffé le remords : donc il l'a senti y donc il a craint Dieu. Mais n'allons point chercher de tristes argumens parmi les monstres ; c'est de l'homme que nous nous occupons.
(i) Omni in re consensio omnium gentium, lex nalm» putanda est. TuscuL lib. I, cap. i3.
Quel moyen de méconnoître le sentiment de la Divinité, dans le penchant naturel qui le porte incessamment à faire acte , pour ainsi dire , de sa dépendance d un Etre supérieur ? en sorte que là^ même où labsence d un pouvoir public le laisse sous les seules lois de la famille y chaque famille 9 eu , si l'on veut remonter à un état plus imparfait encore , chaque individu a son culte , souvent , à la vérité, bizarre, extravagant; parce qua mesure que l'homme s'isole, la connoissance et l'autorité des traditions s'affoihlit, pt il di*vient plus dépendant de sa raison particulière , qui dès lors se montre nécessairement avec ses caractères propres, lafoiblesse, l'inconséquence, l'obscurité.
Mais , malgré les erreurs de son esprit , l'homme partout a le sentiment d'une puissance souveraine , sage , prévoyante , qui entend sa voix , qui juge ses actions et dispose de ses destinées. S'il désire , s'il craint, s'il souffre, il l'invoque. Que ne fait-il point pour la fléchir , pour se la rendre propice ? Le danger des fausses religions tient uniquement à l'énergie de ce sentiment , quelquefois supérieur à l'amour même de la vie. Universel comme la pensée, comme elle et plus sensiblement qu'elle , il est le signe distinctif de l'homme , que les an ciens , par cette raison , n'avoient pas cru pouvoir mieux définir qu'en l'appelant un animal reli gieux. Qu'on
S4 ESSAI SUR l'iITDIFFÉREKCB
me nomme ^i eSet la contre où ce trait de sa natm^ soit entièrement efiacë , où le malheureux , Tinnocent opprime j la mère alarma sur son enfant, ne lève au ciel des yeux et des niains suppliantes : merveilleux mouvémait que déterminent, non la disposition des organes ni aucune impulsion physique , mais les lois de l'eqpërance , et l'éternelle gravitation de notre intelligence vers Dieu.
On ne sauroit non plus assigner d'autre cause du besoin que nous éprouvons d'un bien parfiaût , infini , vers lequel notre volonté tcaid bycc une force invincible. Nous ^voulons être heureux , et ne pouvons le devenir que par la possession de ce bien , qui est Dieu même. Hors de lui nou^ ne trouvons qu'inquiétude , ennui , d^oût , une stérile fatigue de l'ame épuisée par le travail du désir. Soyons de bonne foi dans notre misère ; aussi bien comment nous la d^uiser? Une prompte expérience nous apprend qu'aucun objet terrestre n'est le bien où nous aspirons , et qu'en vain nous le cherchons ici-bas autour de nous. Tous les siècles retentissent de cette maxime. Nous voyageons y il est vrai , dans un monde d'illusions; mais le temps se hâte de rompit le charme ; les fantômes séduisans auxquels nos vœux prêtent une réalité imaginaire , s'évanouissent au milieu àt
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notre cœur. Dî^ ne la fait si grand , 4[ue parce qu'il y vouloit habiter. Il s'est préparé en nous comme une demeure immense , où tout ce qui n est pas lui $e perd et disparoît.
Le désir naturel d'un bonheur infini y le remords 9 la prière, le culte, prouvent donc que tous les honunes ont le sentiment de Dieu. Or , s'il étoit possible que le genre hiunain sentît ce qui -n'est pas , ou se trompât sur ce qu'il sent , à plus forte raison chaque homme en particulier pourroi t-il être trompé par ce qu'ilsent , ou se tromper sur ce qu'il croit sentir; et le sentiment que nous avons de nous-méme^ , nul en comparaison du sentiment imanime dès hommes dans tous les siècles, loin d'être upe preuve de notre existence > ne foumiroit même pas en sa faveur une simple présomption.
Passons maintenant à l'évidence : selon la force du mot , elle consiste dans une vue claire de la vérité d'un principe pu d'une proposition. Mais comme il arrive souvent que l'esprit croit voir avec clarté ce qu'il ne voit réellement point, car l'erreur n'^st pas visible ; ou , ^en d'autre» termes , comme il y a des évidences trcmipeuses , la certitude des vérités évidentes; repose u^)quement sur l'autorité ou le témoignage d'un certain nombre d'hommes ^ qui attestent que leur esprit est affecté delà
même m^ière par la même proposition; et si le témoignage est unanime ou l'autoritd universelle y la certitude est la plus complète que nous puissions obtenir.
Cela posé, je soutiens que cette proposition : Uunivers est Vous^rage d^un Etre inteUigent y est aussi évidente pour tous les hommes qu'aucun principe quel qu'il soit y . et plus évidente même que cet axiome regardé comme incontestable : Deux choses identiques avec une troisième ^ sont identiques entre elles. (i); car beaucoup d'esprits hors d'état de concevoir ce^tc majume , comprendront aisément l'autre proposition.
Et, de fait, c'est partout la première réponse que font les hommes, lorsqu'on internée leur, raison sur Tëxistence de Dieu ; et l'unanimité de cette réponse en constate tellement l'évidence, que celui qui la nieroit , s'ôterait par cela seul tout moyen de discerner une évidence réelle d'une évidence fausse, par conséquent tout droit de rien aflirmer comme évident, ou la possibilité de raisonner ; puisqu'on ne raispime qu'en partant d'un principe, qu'on suppose- évidemment certain. .
Ce principe admis , nous ne sommes assurés de ' la justesse des conséquences que nous en dédui-
(i) Quae sunt eadem uni tertio , sutit eadem inter $ew
EN MATIÈBE DE RELIGION. ^f
sons y que lorsqu'elles sont elles-mêmes admises généralement , c'est-à-dire, lorsque le témoignage des autres hommes nous apprend que , sur ce point, leur raison s'accorde avec la nôtre ; et plus cet accord est universel , plus la certitude est grande. Or , en aucun temps , en aucun pays , la raison humaine n'a varié sur l'importante question del'exîs^ tence d'un premier être. Les plus forts argumens* par lesquels on l'établit , consignés -dans les moiiumens de la philosophie de tous les peuples , ont produit constamment la même imifffission siu* les esprits (*). A quelle époque de ténèbres, en quel
(*) Les preuves 'jparticulières de l'existence de Dieu notant que des moyens de mettre cette grande vérité à la portée de la raison individuelle , et comme un secours of* fert k sa foiblesse pour lui aider k s'élever à la hauteur delà raison générale , il n'entre pas dans notre plan de les exposer. Cependant, en faveur de ceux qui croiroient avoir besoin de ce secours , nous iniAquerons trois preuves' de Vexistence du souverain Etre, tirées chacune d'un ordre d'idées différent , afin de mieux montrer comment l'homme, entouré d'effets et effet lui-même, est, pourainsi dire , ramené de tous les points de son être , à lacause première et universelle. ;
Preuve métaphysique. — Pour démontrer évidemment l'existence de la Divinité , il suffiroit d'observer que l'athéisme , ou la proposition qui l'énonce , // n'y a point de Dieu, est contradictoire dans les termes. Qu'estfce en
$8 B^Ai SUR l'indifférbncs
lieu n a-t-on pas conclu de Tordre du monde , Texi» tence d'un suprême ordonnateur ? Nulle preme
effet que Dieu ? L'idëe la plus juste k la fois et la plus générale qu'on s'en puisse former , est celle de TEtre par excellence ; et c'est ainsi que , dans l'Ecrîtitre , il se définit lui-même : Je suis celui qui suis. Dieu est l'être , sans bornes , l'être infini , l'être nécessaire , en on mot l'Etre ; car toi^t ce qu'on ajoute à c^ nom en altère U simplicité , et semble en restreindre le sens* L'atbéisme se réduit donc à cet axiome : L'Etre n'est pas; axiome qui renferme uno oontracUotÛMn telle que tous les bommes ensemble, durant l'éternité entière , ne |wn»tuudi aient jamais k en imaginer de plus monstrueuse.
Quelque cbose existe , doue quelle chose a toujours existé, donc quelque chose existe nécessakement. L'alfaée lui-même convient de ceci, mais il veut que la matière soit cet être nécessaire ; et c'est ici qu'égaré par une ima» gination malade , il tombe dans un alHU^e d'absurdités. En effet , exister nécei^airement , c'est exister de tdle sorte que la non^^xîs'tence implique contradiction ; ces deux idées sont identiques. Et , pour expliquer ceci par un exemple , il est nécessaire qu'un triangle ait trois angles , et ii'en ait que trois , c'est-drdire , qu'il inique contradiction qu'un triangle ait plus ou moins de trou angles ; et comme ce qui implique contradiction, ce qui est essentiellement impossible ne saitroit être conçu, personne ne concevra jamais un triangle de deux ou de quatre angles. H suit de là que tout ce qui peut être conçu, est possible, ou n'impbque pas contradictimi-
l&TH MATIÈRE DE RELIGION. 69
ne I^eçut jamais de sanction si universelle. Si donc oette preuve n'ëtoit qu'un sophisme , si y pendant
Maintenant , qu'on se représente un pîedcube de matière, et qu^on se demande k soi-même , si l'on n'en conçoit pas gisement la non-existence , si cette supposition r^ugne à l'esprit : tout homme de bonne foi conviendra que non. Or , ce que je dis de ce pied cube, je puis le direde deux, de trois , d'un nombre quelconque d'autres pieds cubes , de la totalité de la matière par conséquent ; et puisqu'elle peut être conçue non-existante , il n'implique donc pas contradiction qu'elle n'existe point: ellfi..ji'^xiste donc pa» nécessairement , elle n'est donc pas l'être nécessaire, dont l'athée lui-même est contraint d'avouer l'existence.
Pour cotmoitre maintenant quel est cet Etre, il ne s'agit que de chercher quel. est celui dont la non-exis* tfSiice implique contracUctîi^n , ou qui ne asuroit être coil* ça non existant ; or je défie qu'on en trouve un autre que celui qui , renfermant en soi toutes les réalités, toutes les perfecltons , en un mot la plénitude de l'être , ne sauroit 9Lon plus être défini que par ce caractère essentiel qui lui est exclusivement propre , Vétre; en sorte qu'on ne peut le nommer sans ^iffîrmer qu'il existe , ni nier qu'il existe •ans énoncer la plus grossière des contradictions. Le coi^ cevoir , c'est le concevoir existant ; nier qu'il existe y c'est dire à la fois qu'il est et n'est pas, c'est concevoir une impossibilité manifeste , c'est ne rien concevoir du tout.
On voit donc comment et pourquoi le symbole de l'a*thée est nécessairement contradictoire dans les termes mêmes. Quoi qu'il fasse » il est contraint d'affirmer et de
6o ESSAI stm l'indifférewck
soixante siècles, le genre hamain avoit pu être abusé par sa raison y que seroit-ce de la raison de
nier en même temps la même chose du même être; et la proposition , // ny a point de Dieu , est exactement semblable à celle-ci , La vét-ité n'est pas vraie. H ëtoit juste et conforme à Tordre , que la plus dangereuse et la plus féconde des erreurs en fût aussi la plus palpiAle.
Preuve physique. — On établit comme un axiome in* contestable en mécanique , que la matière est indifférente au mouvement et au repos. Si, en effet, le mouvement lui étoit efis«ntî«l , «1 ftproît impossible de la concevoir en repos. Or , loin que nous ne puissions pas W ^jm^cc t uir en repos , nous sommes portés au contraire à regarder le repos comme son état naturel. Qu'un corps inanimé se meuve sous nos yeux , nous imaginons aussitôt une cause de son mouvement , certains qu'il a commencé , et qu'il doit finir avec l'impression de la cause étrangère qui le produit. De plus y qu'entend-on lorsqu'on parle du mouvement essentiel à la matière ? qu'est-ce que ce mouvement? est-il indéterminé, ou déterminé? Un mouvement indéterminé seroit un mouvement en tous sens , et ayant à la fois tous les degrés de vitesse , chose absurde. Il n'y a point de mouvement sans quelque direction. Si donc le mouvement nécessaire est déterminé, « dans quel sens la » matière se meut-elle nécessairement ? Toute la matière » en corps a-t-elle un mouvement uniforme, ou chaque D atome a<^-il son mouvement propre ? Selon la première » idée, l'univers entier doit former une masse solide ^t i> indivisible; selon la seconde, il ne doit former qu'ua
* SN MATIÈRE DE RELIGION. 6i
chaque individu? N'ayant plus aucun moyen de discerner le vrai du faux en matière de raisonne-
» fluide épars et incohérent, sans qu'il soit jamais pos- 9 sible que deux atomes se réunissent. Sur quelle di- 9 rection se fera ce mouvement commun de .toute la ma- 9 tiëre? Sera-ce en droite ligne, ou circulairement , en » haut, en bas, à droite, à gauche ? Si chaque molécule 9 de matière a sa direction particulière , quelles seront 9 les causes de toutes ces directions et de toutes ces dififé* » rences? Si chaque atome ou molécule de matière ne » faisoit que tourner sur son propre centre , jamais rien ■9 ne «ortirolt de sa place , et il n'y auroit point de mou* 9 vement communiqué ; encore même faudroit-il que ce 9 mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. 9 Donner à la matière le mouvement par abstraction , 9 c'est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner 9 un mouvement déterminé , c'est supposer une cause » qui le détermine. Plus je multiplie les forces partie u- 9 lières, plus j'ai de nouvelles causes à expliquer, sans a» jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. 9 Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours 9 fortuit des élémens , je n en puis pas même imaginer 9 le combat , et le chaos de l'univers m'est plus inconce- 9 vable que son harmonie. » ( Emile, liv. IV. )
Il ne sert de rien de recourir à des lois générales pour expliquer l'eidstence du mouvement, son intensité plus ou moins grande , et ses directions diverses. « Ces lois , 9 dit encore Rousseau , n'étant point des êtres réels , des 9 substances , ont donc quelque autre fondement qui
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ment 9 il faudroit renoncer à raisonner ^ et briser avec mépris le dernier instrument de nos con-
noissances.
9 m'est inconnu. L'expérience et l'observatioii nous ont 9 fait coniioitre les lois du mouveÊtuaaX ; ces kns déter- » minent les effets sans montrer les cause»; elles ne sn^ » fisent point pour expliquer le systime du naondect la » marche de l'univers. Descartes avec des dés fonnoît le » ciel et la terre , mais il ne pari donner le premier krmls » a ces dés , ni mettre en jeu s» force centrifoge qu'à l'aide » d'un mouvement de rotation. Newton a trouve la loi de 9 l'attraction, mais l'attraction seule f«ohfeniiAâ4kM««A(fo- » nivers en une masse immobile : k cette loi, fl a lailv » joindre une force projectile ponv faîte décrire des » courbes aux corps célestes. Que Descartes novS dise » quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que n Newton nous montre la main qui lança les planètes » sur la tangente de leurs orbites.
» Les premières causes du mouvement ne sont point j» dans la matière ; elle reçoit le mouvement et le eomn munique, mais elle ne le produit pas. Plus f observe » l'action et réaction des forces de la nature arasant les » unes sur les autres , plus je trouve que d'effets en eflets, » il faut toujours remonter à quelque volonté ponr pre- » mière cause ; car supposer un progrès de causes à l'in- » fini, c'est n'en point supposer du tout. En un mot, » tout mouvement qui n'est pas produit par un autre , ne » peut venir que d'un acte spontané , volontaire. Les D corps inanimés n'agissent que par le mouvement, et il
t SV MATIÈRB DE RBLIOION. 63
Et maintenant yenez , hommes sans Dieu , su-*perbes athlètes du néant ^ venez prendre possession de votre empire ; vous 1 avez conquis , il est à
9 n'y a point de vëritable action sans volonté. Voilà mon
» premier principe. Je crois donc qu'âne volonté meut
» Funivers et anime la nature. Voilà mon premier dogme,
1 ou mon premier article de foi. » {Emile, ihid, )
Preuve mathématique. -—De l'impossibilité absolue que la matière ait existé éternellement , suit la nécessité de la création , par consécpieat ]a nécessité d'un créateur, ou la nécessité de l'existence de Dieu. Or. qu'il Aoit impossible qa« la matif^ro i»ît exîsté de toute éternité , c'est ce qu'on démontre géométriquement , par l'impossibilité reconnue d'une suite actuellement infinie de termes soit permanens, soit successifs. (Voyez la Dissert, de Gerdil , t. III dk ses œuvres y p. 261 ; Maclaurin, Traité des fluxions , introd,^ p« 4» » Mairan, ^Àlembert, etc. ) Je suppose en effet la matière étemelle , on pourra supposer aussi que l'ordre présent de l'univers a subsisté éternellement ; car , par exemple , le mouvement de la terre autour du soleil, n'étant point une chose qui répugne , ce mouvement a pu exister à quelque époque que ce soit , et dès lors rien n'empècbe de supposer qu'il a existé toujours , ou que la terre a accompli un nombre actuellement infini de révolutions autour du soleil, ce qui implique l'existence possible d'une suite actuellement infinie de nombre^, et par conséquent une absurdité démontrée telle mathématiquement. Que deux points vinssent à se mouvoir de même vitesse sur deux parallèles , ou , ce qui ne change
64 ESSAI SUR L'iKDIFFEIlBNn: t
VOUS ; mais , ne vous y trompez pas , votre triomphe sera muet comme la mort. Impuissants à rien établir , même le doute , si vous osez ouvrir la boor che , prononcer un mot , tout le genre humain se lèvera pour vous imposer silence ; il '^ous nien votre être, et vous ne pourrez le prouver. Un morne scepticisme , la nuit des tombeaux , voilà votre partage. Nulle vérité, nulle croyance, nul amoiu* dès lors et nulle action. Prodigieux dénu*
rîen au fond de V hypothèse , sur deux lignes , dont l'une seroit une branche de rhyperl>oh: «t Tautre son. jutûnp;' tote ; nous ririons de qui nous diroit : Il arriyera un m(h ment où ces deux points se rencontreront. Où seroit néanmoins Vabsurditë ? uniquement dans la supposition d'un point de concours, dont l'existence ne seroit possible que dans le cas où les deux mobiles eussent parcouru avant d'y arriver, une suite actuellement infinie de longueurs déterminées; Renversons maintenant l'hypothèse; supposons aux deux mobiles un mouvement inverse , et qu'on nous dise qu'ils sont partis du point où l'asimptote touche la courbe : l'assertion seroit-elle moins absurde? LadifYérencedans le sens du mouvement rend-elle le point de concou/s plus possible ? Fait-elle que l'existence d'une suite actuellement infinie de grandeurs déterminées, iinpossible dans le premier cas , soit admissible dans le second? Cette impossibilité une fois i^econnue , il faut donc avouer la nécessité de la création , et de l'exisience de Dieu par conséquent.
ment! Us ont^ disent-ils secoué le joug : oui , le joug de l'intelligence , le joug de la vie. Je cherche à me représenter cet état d'indigence totale , ce vide ténébreux de la raison , ce sourd mouvement de la pensée , semblable au travail intérieur de la putréfaction dans un cadavre ; ma vue se trouble , je ne vois que des ombres qui se pressent pour recouvrir un mystère effrayant.
Entraîné par sa doctrine à la destruction , l'athée ne subsiste que parce que la nature , ou plutôt Dieu même le force d'être inconséquent, et de déférer à chaque instant à l'autorité générale comme à* la règle infaillible du vrai. Il ne fait pas une démarche qui ne prouve sa pleine foi en quelque vérité, dont il n'a d'autre certitude que le consentement commun. Il parle, il agît, donc il. croit; car on n'agit qu'en vertu d'une croyance, et qui parle croit au moins pouvoir être entendu : or , sur quoi repose cette croyance , que sur le témoignage des hommes? Mais il faut nécessairement ou l'admettre toujours, ou le récuser toujours. Nier ce témoignage sur le point où il est le plus unanime , c'est s'Ôter le droit de l'allouer sur aucun autre point ; c'est renverser la base de la raison, et l'athée n'est pas même recevable à raisonner contre Dieu , puisqu'il commence par rejeter l'autorité générale de la raison.
66 ESSAI suu l'iisdiffbrence
A la vue d'une folie si exti*ême et d'un crime si grand, on tombe dans un étonnement profond. Se peut-il que l'homme en vienne jusqu'à cet excès ? Y a-t-il de vrais athées ? Peut-être ; car , hélas! qui comioît les bornes de la perversité humaine ? Cependant, dit Bossuet, « la ten*e porte peu de tels » monstres {*) ; les idolâtres mêmes et les infidèles » les ont en horreur. £t lorsque dans la lumière M du christianisme on en découvre quelqu'un , on » eu doit estimer la rencontre malheureuse et abo- » minable (i). »
Mais y disent-ils ; on ne comprend pas l'Etre infini : puissans génies qui comprennent tout le reste! autrement seroient-ils si choqués qu'on leur proposât de croire sur des preuves certaines, un dogme incompréhensible? S'éleveroient-ils si
(*) n n'est point , dit Cicëron , 3e peuple si sauvage , si barbare, qui, même en ignoraùt ce qu'il faut penser de Dieu, ne sache qu'on doit croire à son existence: et l'idée de Dieu est pour l'honune comme un souvenir et une reconnoissance de son origine. Nulla gens est, neque tam immansueta, nc^ue iàmjera, quœ non , etiamsi îgnoret qualem habere Dtuni tleceat , tamen habendum sciât. Ex (juo efftciturillud, ut is agnoscatDcum , gui, undè ortus sit , quasi recordetur et agnoscat. DeLegîbM lib. I.
(i) I" sermon pour le i " dimanche de l'avent.
EN MATIÂRB D£ RELIGION. 6/
fièrement au-dessus de l'idée de Dieu ? Ainsi ^ des choses qu'ils croient, il n'en est aucune (ju'ils ne connoissenty qu'ils ne comprennent parfaitement. Que croient-ils donc ? Cioient-ils à l'attraction? Oui, sans doute. Us comprennent donc que les corps agissent à distance Fun sur l'autre à travers le vide? Alors qu'ils nous expliquent clairement ce mode d'action. Croient-ik à la communication du mouvement? Oui encore. Qu'ils nous disent donc ce que c'est que la force , et cônament elle se transmet. Est-ce un être physique? Le comprennent-ils? Si c'est une portion de matière qui passe d'un corps dans un autre, on sera contraint de chercher une cause de ce passage, ou une nouvelle force qui le détermine, et ainsi à l'infini. Si ce n'est rien de matériel , commeixt ce qui n'est pas matériel agit-il sur la matière, et y produit-il des modifications sensibles telles cjue le mouvement? Croient-ils à la matière ellemême? Croient-ils à la pensée? Croient-ils A la vie? Il faut bien qu'ils y croient : la nature leur impose ces croyances et mille autres avftc un souverain empire : il faut qu'ils y croient malgré l'impuissance la plus absolue de concevoir jamais ce que c'est cjue la matière (*) , ce que c'est que
(*) D'Alembert reconnoit celte impossibilité de comprendi*e Lés choses dont on peut le moins douter. H avoue,
68 ESSAI StR L^INBIFFÉRENGB
la pensée , ce que c'est que la vie. Rien ne leur est plus incompréhensible que leur être. Ils ne connoissent rien pleinement; leur science ne se compose que de lambeaux. Non-seulement le tout leur ^Liappe 9 mais ses parties les plus voisines d'eux ne.se laissent qu'à peine entrevoir. Leur conception n'est proportionnée à rien de ce qui est; elle se perd dans un atome; et ils veulent clairement comprendre celui qui a créé de rien el cet atome et l'univers! Insensés! qu'ils m'expliquent un grain de sable , et je leur expliquerai Dieu.
Mais je veux étonner leur raison même de sa foiblesse ; je veux leur montrer dans cette vérité qu'ils rejettent à cause des mystères qu'elle renferme , l'idée la plus simple et la plus claire qui puisse entrer dans l'esprit humain ; de sorte qu excepté un petit nombre d'aveugles , il n*esl pas un seul homme qui ne la saisisse aisément , dès qu'on la lui présente. Et s'il n'en étoit pas ainsi d'où viendroit cette croyance unanime, et ce nom même de
en termes foijpels , « que la nature du mouvement est une » ënîgme pour les philosophes ; que le principe meta- » physique des lois de la percussion ne leur est pas moins » caché ; et que plus ils approfondissent l'idée qu'ils se » forment de la matière et des propriétés qui la repréa> sentent , plus cette idée s'obscurcit , et paroît vouloir » leur échapper. » Préface de V Encyclopédie.
Eir MATIÈRE DE «ELIOION. 69
Dieu entendu de tous les peuples? N'y verra-t-oà qu'un simple mot qu'on soit convenu d'adopter; sans y attacher de sens? Non, l'absurdité seroit trop gi*ande. Mais si ce niot a tm sens> et partout le même sens , donc on le comprend ; et quan^ le genre humain tout entier atteste qu'il comprend , venir déclarer qu'on ne comprend pas , ce n'est pas , certes , prouver la force dé sa raison , c'est faire ingénument l'aveu de l'imbécillité la plus profonde, ou de la plus surprenante folie.
Mais pour aller au fond, Dieu n'a de rapport nécessaire qu'avec lui-même , tandis que les êtres finis , par cela même qu'ils sont c(mtingens et parties d'un tout , dépendent les uns des autres, quant à leur manière désister, et d'une cause étrangère , quant à leur existence. On ne sauroit donc les concevoir, sans concevoir en même temps cette cause première , centre et raison de tous les êtres; die est le terme de toutes nos pensées^ et c'est uniquement en elle que notre esprit, errant d'effet en effet , peut trouver un point de repos. De plus,dès que l'être seul est l'objet de nos conceptions, le néant n'étant point intelligible , Tid^' la plus naturelle, la plus lumineuse, est nécessairement celle de l'Etre sans restriction, sans bornes, de
l'Etre un qu'on a défini en disa^it qu'il est. Cette iounense idée' n'est- pas '«eélement en liarm^nie
70 ESSAI 5UK l'dIINFFÉRBNCB
avec notre intelligence ; elle est notre ikitèlligence ^éme : et voilà pourquoi 1 athée, en niant le souverain Etre 9 est forcé de nier tou6 les êtres , de se nier lui-même , et ne peut rien affirmer , rien énoncer , parce qu'il ne peut prononcer le mot est^ qui est le nom propre de Diea^.
(^ Ceci ëtoit écrit , lorsque nous arons trourë la même o1>seryatton développée avec une éteudoe que notre plan ne comportoit pas , dans les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connoissances morales, par M. de Bonald : ouvrage aussi remarquable par la profon« deur àes vues et la force du raisonnement , que par la noblesse du style et la constante élévation des pensées. Guidés par la méme^i que ce philosophe illustre, et d'autant plus grand qu'il est plus chrétien , nous avons eu plusieurs ibis le bonheur de rencontrer les mêmes véritf^s ; comme une simple nacelle , en se dirigeant sur le même point des cieux , peut aborder aux mêmes rivages que le vaisseau roi de. l'Océan. £t puisque nous avons nommé M* de Boilald, qu'il nous soit permis de le citer lui-même en preuve , de cette providence qui veille sur les peuples , et donne , quand il le faut ^ à certains bornâmes , la haute mission d'annoncer les vérités devenues nécessaires , et de défendre contre l'orgueil et les erreurs de l'homme , la cause de Dieu y éternellement attaquée, et éternellement victorieuse. Je ne crains point de le dire , l'auteur de la Théorie du poux^oir politique et religieux, de la Législation primitiue, «te. , a été , dans eesiècle de déti^rdre et de ténèbres , le fondateur des der*
L'athéisme n'est donc pas, à proprement parler , tine doctrine, une opinion; mais un désordre mental, le terme extrême de Tégarèment de l'esprit, ou l'extrême folie ; et Ton ne doit pas plus argumenter contre celui qui nie Dieu > ou se fait Dieu, car c'est au fond la même erreur , que contre rin*sensé qui se croit roi. Dès qu'on oppose sa raison à la raison de tous les hommes , qu'on nie le témoignage du genre humain , il n'y a plus rien de commun entre les intelligences , plus de base sur laquelle on puisse asseoir uû raisonnement ; et si l'athée étoit conséquent, s'il pouvoit l'être, sa raison , sans point d'appui , essaieroit vainement de sortir de sa stupide immobilité.
Enfin voilà où l'homme en peut venir à force d'orgueil. Il prendra rauteut de la vie, et la vie même en haine. Aveugle et lâche jusqu'à se flatter de vaincre ses immortelles destinées, on le verra, s'isolant de tout .ce qui est , travailler ardemment dans les ténèbres à se creuser un sépulcre étemel. Misère infinie d'un être dont toutes les pensées, toutes les espérances relèvent du néant! mais désordre plus effroyable. De là cet?te épouvante qui saisit les peuples, cfette horreur profonde qu'ils
•ià.
niëres espérances qui restent pcut-èti^ aux nations , et le bon génie de la société.
y 2 ESSAI SUR l'indifférence
manifestent à la vue d'un homme sans Dieu; horreur aussi naturelle que celle du meurtre : et IV théisme n'est , en effet , que le désespoir d'une raison aliénée y et le suicide de l'intelligence.
Certes , jamais crime plus grand ne put être conçu : il renferme en soi une perversité si étonnante > que la Religion seule l'explique par se& dogmes. Oui sans doute^ il y a ici quelque chose de surnaturel; l'action d'un être mauvais sur un être d^adé, d'un tyran sur son esclave > est trop visible pour être méconnue; car aucun être ne peut tendre naturellement à sa destruction. Que l'âme tue le corps, on le comprend; elle agit hors de soi sur un sujet qui lui est soumis; mais que lame même> Tintelligence se détruise volontairejnent> cela n'est pas seulement incompréhensible, mais contradictoire ; et jamais on ne rendra raison de ce mouvement désordonné d'im être intelligent vers la mort, qu'en le supposant dominé par une force étrangère , par un esprit plus puissant qui le séduit ou l'opprime.
Nous avons prouvé que l'existence de Dieu, unanimement attestée par le genre humain, réunit au plus haut degré tous les genres de certitude, de sorte qu'on ne la peut nier que par une opposition violente à la nature qui nous porte à déférer au témoignage imivçrsel, et en ]:uinant la
EN MATIERE DE EELIGION. y5
Lase de la raison , dès lors ëtemellement impuissante à s'assurer d'aucune vérité. Considérant donc l'existence du souverain Etre conune un fait incontestable y et plus incontestable que notre existence même, nous exposerons, dans le chapitre suivant , les conséquences qui s'en déduisent relativement, à l'origine et à la certitude de nos connoissances, et peut-être ne verra-t-on pas sans ëtonnement combien ce seul fait, si grand et si simple , répand de lumière sur les lois de no^re intelligence , et à quelle hauteur il l'élève.
y4 ESSAI SUR l'iKDIFFÉRBNCE