‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 4)Chapitre 1 sur 23 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

"T.a perpétuité est un caractère du christianisme.

jLn considérant, à Tépoque de leur plus grande dépravation , tous les peuples de la terre , nous avons trouvé la même loi morale , mais continuellement violée par les passions ; les mêmes vérités, mais obscurcies par une multitude d'erreurs ; le même culte essentiel , radoi;atîon , la prière et le sacrifice , mais corrompu par d'în- . nombrables superstitions. ; c'est-à-dire, que malgré le dérèglement des mœurs et les égaremens

a ESSAI SUIl LINDIFFLUE.NCE

de Tesprit, nous avons reconnu partout la même conscience, la même raison, la même religion (i).

Ainsi la religion est universelle , elle est une comme la raison humaine; mais comme eUe aussi, elle se développe, par un progrès naturel, et dans le genre humain , et dans chacun des individus qui le composent; de sorte que les hommes et les peuples, qui tous participent à la raison et connoissent la religion , ne participent pas tous néanmoins à la plénitude de la raison , et ne connoissent pas tous la religion dans son entier développemient; quoiqu'il n existe pas un seul peuple ni un seul homme à qui la raison universelle et la religion ne soient manifestées à un degré suffisant , pour que rien ne leur manque 4c ce qui est nécessaire à la conservation de la vie physique, morale et intellectuelle.

Et, puisque l'expérience montre qu'il en est ainsi alors même que les nations semblent avoir atteint le dernier degré de la corruption , il en est ainsi toujours ; car une moindre coriruptiou n'est qu'un moindre éloignement de la lai de vérité et de la loi d'ordre : d'où il suit que l'universalité de la religion dans les temps où ses pré-

(i) Non sont «bsconsa tcst«imcnta pfr iniffnitîrtem îllonim. Etrlesiust.^ XVII s 17.

ceptes ont cté le plus violés, prouve son universalité dans tous les temps, ou sa perpétuité.

D'ailleursla religion n étant que là loi de notre nature intelligente , cette loi , nécessairement aussi ancienne que Thomme, n'a jamais pu être ignorée de lui; autrement Dieu lui auroit refusé en lui donnant la vie, le moyen de la conserver, ce qui est tout ensemble et contradictoire et démenti par le fait, puisque l'homme existe.

Il est donc évident que la religion a dû commencer avec le monde, et se perpétuer sans interruption (i). C'est une conséquence de soji unité, et un dogme du christianisme. Aussi tous les peuples ont-ils cra que l'antiquité étoit un

(i) Il n'est pas nécessaire de recourir aux Livres saints pour pouvoir se conyaîncre que la véritable religion étoit originaîreraent celle du genre humain. Les anciens peuples, quoique livrés à des superstitions extravagantes , conser- YQÎent des traces sensibles de Tancienne tradition > et les semences précieuses des yéritcs les plus importantes. Cet accord frappant entre des nations qui souvent ne se connoîssoient point, qui n'avoient entre elles aucun commerce , prouve évidemment que leurs pères communs avoient une même croyance, une«nême morale , un m^me culte; et que les diverses opinions qui dans la suite partagèrent les hommes , n'étoient que des inventions modernes et des altérations de la religion primitive. Mem. de l*acad. des Inscript, tom. XLII 9 pag, 175, ly^.

/| ESSAI SUR l/lNDTFFÉRENCE

caractère essentiel delà vraie religion, et par lequel on la dîscernoit des superstitions qui la défigurent. Ils ont dit, comme Vincent de Lerins et comme TEglise catholique : Nous reconnoîtrons la vérité avec certitude , et nous nous préserverons de Terreur*, si nous suivons l'universalité ^ l' antiquité ^ le consentement (i). Que cette règle fut en effet admise par les païens , on Ta déjà vu pour ce qui concerne l'universalité et le consentement commun ; et nous montrerons bientôt qu'ils regardoient également l'antiquité on l'autorité de la tradition , comme le fondement de la vraie foi et du véritable culte. Mais auparavant ïl est nécessaire de remonter à l'origine de ce culte et de cette foi ou à l'origine de la religion, pour faire voir comment elle concourt avec l'origine de Thomme , et comment , malgré les altérations plus ou moins considérables qu'elles a subies en différens lieux dans la suite dès âges, elle s'est néanmoins toujours perpétuée , ainsi que le principe qui la conserve. Plusieurs savans ont prouvé que la croyance de

(i) Hoc est enim verè proprièque catholicum, quod ipsa vis nominis ratioque déclarât, quod omaîa ferè iiniversaliler coiuprehendit. Sed hoc ità de(nûm fiet, si sequauiur universitatcin, anliquitatciTi, consensionein. Vinc, Lirin, Commonitor. cap, II.

EN MATIÈRE DE RELIGION* f)

la création du monde ( i ) et de celle de 1 liomme , n'étoit nî moins ancienne , ni moins universelle que le genre humain (2). Platon enseignoit même , ainsi que les stoïciens , que tout ce qui existe a été fait par le Verbe et la sagesse de Dieu (3) , qui a formé l'homme à son image ,

(1) Selon Sanchoniatun^ les Phéniciens reconnoissoîent que le monde ayoit eu un commencement : cette croyance étoit générale , et leur étoit commune avec les autres peuples. Les Chaldéens, au rapport de Bérose, faisoient mention de celui par qui le monde avoit commencé ; les Egyptiens conyenoient que ce monde n'avoit pas toujours été; ce ne fut que fort tard, c'est-à-dÎTe, lorsque les Grecs eurent commencé de s'appliquer à la philosophie et de disputer sur tout, que l'origine du monde fut mise en question, et que quelques-uns soutinrent qu'il ayoît toujours existé* Mém. de i'acad, des Inscript,» tom. LXI y pag. 2^2 et 245.

(2) Euseb. Demonstr. evang., lib. III, c. III. — Th. Burnet, Archeolog. philos., lib. Il, c. II et Telluris theorîa sacra, lib. I, c. IV, et lib. II, c. VI. — Grofîus, De yerit. relig. christ. , lib. I , § 16. — Hyde , hist. veter. Persar. , cap III, pag. 81. — Huet, Alnetan. , Quœst. , lib. II, c. V et VII. — Goguet, de l'orig. des Loi:5 , des Arts et des Sciences, tom. II, pag. 45i, 4^2.

— Consul, et. Strab. , lib. XV , pag. 1040. — Diogen. Laert. inProœm. §4. — Stob.Eclog. phys., lib. I, c. I.

— Clein.'Alexandr. Sirom. , lib. V.

(3) Atà A«You0goû y.at ^tavotaç. f^id. Euàcb. Pi^œp. evarig. lib. XI„ c. XXX. —S. Augiîst. de ci vit. Dei. , lib. VIII,

O KSSAI SUR L INWFFEaElNÇE

ajoutoit-il ; car la ressemblance de l'homme avec Dieu étoit encore un des points de la doctrine commune et traditionnelle (i),

Nousen voyons Torigine dansFEcritureSainte^ qui, nous révélant , pour ainsi parler , le secret de notre nature , nous apprend que le Souverain Etre tira du néant notre intelligence, en lui manifestant les vérités et les préceptes qui font la loi de sa vie, et le fonds immuable de la. religion.

« Dieu a créé Thomme de la terre, et Ta formé » à son image. 11 lui créa de sa substance une aide

c. XI. — Justin. P#œn. et Apolog. IL— t-Theoph. ad Autolyc, lîb. II. — Lactant. Divin, institut., lib. IV, c^IV, et lib. VII f c. VII. — Jam ediximus Deum universitatem hanc mundi verbo et ratîone et virtute molitum. Âpud vestros quoque sapientes A070V , id est sermonem atqueratîonem constat artijQcem yiderî universitatis. Hune enim Zeno déterminât factitatorem , qui cuncta in dispositione formaverit. T^^t^/ian. apolog,^ c, XXI.

(1) Deus nimiùmihdignatur, quoties quispîatn illius .«imilem improbat aut probat dissimilem ; Deî verô simili» estrir bonus. Platon. Minos, Oper. tom. VI , pag. i36. — Idem de Republicâ, lib. VI , et ap. Lactant. , lib. II, c. X. — Arîstot., De anim., 1. 1, c. II. — Eurypham. in frag. Pythagor. — Eurysus, ap. Clem. Alexandr. Strom. lib. V. -— HierocL, in aurea carmin, et de Provid. et de fato. — Maxim. Tyr. dissertât. 38.-^Scncca, de Provident. cap. h

EN ftATlÈRE DE RKLlGrON. 7

jÉemblable à lui. Il kur donna le discernement» une langue^ dc8 yeux , des oreilles, un esprtt pour penser , et il les remplit de la doctrine de Tintelligence. Il créa dans eux la science de l'esprit ( 1 ) ; îl remplit leur cœur de sens , et il leur montra les biens et les maux. Il fit luire son œil sur leurs cœurs, afin qu'ils connussent la grandeur de ses œuvres, qu'ils célébrassent parleurs louanges la sainteté de son nom, et qu'ils le glorifiassent de ses merveilles. Il leur imposa des devoirs et leur donna la loi de vie en héritage. Il fit avec eux une alliance éternelle, et leur manifesta sajustice et ses jugemens(2).i

— Animal hoc providum, sagax, multiplex ^ acutum 9 memor, pleoum ralionis et consiJii 9 quem rocamus Âomi^ nem prasclard quâdam conditioce » g^eneratum «sse à Deo supremo . « « . Ita({uQ|fs: tôt generibus , Dullum est animal^ praeter hominem, quod faabeat notitiaoi aliquam Dei; îpsi«^ que in homioibus:, nuUà gens est neque tam immansueta^ oeque tam fera^ quse oon, etiam si ignore t qualem babere Deum deoeat, taïuen habendum sciât. £x quo elSicitar illud, lit is «i^gnodcat Deum , qui ^ undè ortus sit, quaai recordetur ac noscat. Est igitur homini cum Deo simiU" tudo^ Cicep. de legibiis, lib. I, c. VII et VIII. — Manilîusj lib. IV, V. 893. — Ovid. Metamorph. , lib. I^^ v. 83.

(1) Par la science de l'esprit, on entend la science de la foi, ia connoistance de Dieu, des anges, etc. , que Dieu avoit données â Thomme en le créant. Sacy, in hanc loc,

(a) DeiH creavit de terra hoininem , et secundum ima-

Voilà donc Tîntelligeace humaine et la religion qui naissent ensemble, par larévélatiop que Dieu fait au premier homme des vérités nécessaires et des devoirs qui en découlent, des dogmes et des préceptes qui forment la loi de vie ; et cette loi, transmise en héritage , se perpétuera par la tradition.

C'est ce qui faisoit dire à Pythagore, que nous avons en Dieu nos racines (i); à Epicharme, que notre raison est née de la raison divine (2); à Cicéron, qu'il y a eu premièrement une société de

gincm suam fecit illum.... Creayît ex ipso adjutorium simile sibi : constlium, et lînguam, et oculos, et aures, et cpr dédit illis excogitandi : et disciplina intellectûs replevîtîUos. Creavit illis sçientiam spiritûs; sensu implevit cor illorum^et mala, et bona ostendit illis. Posuit oculum suum super corda illorum , ostendelte illis unagnalia operum suorura , ut nomen sanctifîcationis collaudent ; et gloriari in mirabilibus illius ut magnalia enarrent operum ejus. Addidit illis disciplinam , et legem yitae haereditavit illos. Testamentuin «ternum constituit cum illis , et justitiam et judicia sua ostendit illis. Ecctesiast, XVII , 1 ,

( I ) PtÇwÔÉvreç ex 0g6û xai yuévTEç tîîç aurwv ptÇ/iÇ i;(a>|xs9a. Demopfi, Sent, Pithagor.^ pag. 4o.

'2) O Sk yz Tov àvÔpwTToi» Àoyoç 7réç'uxe> ànà ys 3'fitou Xo'yoi».

Kpicharm. ap. Ëuseb. Praep. Ëyang.

lib. XIll, cap. XIII , pa^. 682.

EN MATIÈRE DE fiEUGION. 9

raison entre Dieu et l' homme (i); à Lucain , que l'auteur de l'homme^ après l'avoir créé y lui dit tout ce qu'il est permis de savoir (2) ; à Confucius, que la lumière naturelle n'est qu'une perpétuelle Conformité de notre âme avec les bis du ciel (3).

Adam viole ces lois, et se perd avec sa postérité. Le péché et la mort entrent dans le monde. Mais Dieu prend pitié de Tiiomme; il lui promet un Rédempteur (4) qui, jusquà Jésus-Christ, n'a jamais cessé d'être attendu par l'universalité du genre humain. Déchus de leur innocence , nos premiers paréns reçoivent un commandement nouveau 5 et l'on voit s'établir le culte expiatoire ou l'usage des sacrifices sanglans (5) , qui dureront jusqu'à l'accomplissement du grand sacrifice qu'ils figurent.

Cependant le germe de corruption que renfermoit la nature humaine depuis la chute d'A-

(1) Est igitur.... prima homîni cum Deo rationis societas. Cicer, DeLegib. , lib, /, c, FIL

(2) Dixitque semel nascentibus auctor

Qaidquid scire licet . . .

Lucan. Pharsal.

(5) Morale de Conîiicins, pag. i5i. Londres, 1785.

(4) Gènes. III, i5.

(5) Gènes. IV, 4.

10 ESSAI SDR l'iNDIFFKRENCK

dam y se développe ; l'iuclination au mal 4{ue aous apportons eu naissant se ma:nife5te de plus en plus; les crimes se multiplient et vont irriter dans le ciel la justice du Dieu trois fois saint« Il se résout à exercer sur une race perverse une mémorable vengeance. La terre et ses coupables habitans sont ensevelis sous les «eaux ; un seul juste échappe avec sa famille au naufrage universel, pour repeupler le mondedésert, et sauver le genre bumain d'une entière destruction : car alors même que le Tout-Puissant infligeoit à sa créature rebelle une punition si éclatante, une pensée de miséricorde tempéroit encore son 'courroux , et en arrêtoit les derniers effets i ii avoit promis à l'homme tombé un Réparateur, et ses promesses sont sans repentance.

Le déluge dut laisser une impression profonde dans la mémoire des enfans de Noé : aussi toutes les nations ont elles conservé le souvenir de cette terrible catastrophe (i), dont notre globe

(i) £useB. Prficp. Eyang. , lib. X, c. XI, pag. [\\t\ et seq.; lib. Xll, c. XV, pag. 5S7. Ed. Coîod., 1688 — Plato de legîb. , lib. III. Oper., tom. VIII, pag. 112. — Lucîan. Samosat. De Syriâ deH. Oper. tom. II, pag. 968. Paris., i6a4- — Edm-. Dickinsoc, Grdeci phœnicisantes , in append. , pag. 170. Seq. opuscul. quae ad histor. et philolog. spectant, tom. I. sive fascicul. I. — Jean. Ni-

offre partout des traces si évidentes , qu'aucune vérité physique n'est aujourd'hui regar-

colaî Notse in Caroli Sigonii lib. deRepubl. hebr. j c. I^^ Antiquit. sacr. Thesaur. Blas. Ugoliai, vol. IV, col. 14 1*

— Essai sur les hiéroglyphes des Egyptiens 9 tom. II, pag. 5o8. — Le Chou-Ring, ouvrage recueilli par Confucius, traduit par le P. Gaubil, revu et corrigé sur le texte chinois , par M. de Guignes, pag. CYIll. seq, 4» seq, i5, i5, 26, 35. Paris, 1770. — Hist. univers, trad. de Tanglois, tom. I, pag. 169. — M. de Humboldt, Vues des Cordillerres et monumens de rÂmériqi;e, tom. I, pag. 1 14. — Voyage des missionnaires anglois à Othaïli.

— Selon la chronologie des Tibétains , le déluge a dû arriver Tan du monde 2190, et selon celle des Chinois, Tan 2290. C'est à cette même année que Bonjour ( Dissert. , des ann^ Diluv. % II 9 pag. 54 ) rapporte ce grand événement , d'après des calculs fondés sur le texte hébreu, f^id. Alphabet, tiâetan.y tom. /, pag. 293. — « Ce a fait incompréhensible, dit Boulanger, que le peuple ne » croit que par habitude , et que les gens d'esprit nient « aussi par habitude , est ce que Ton peut imaginer de 9 plus notoire et de plus incontestable. Oui, le physicien » le croiroit , quand les traditions des hommes n'en au- » relent jamais parlé ; et un homme de bon sens qui » n'auroit étudié que les traditions, le croiroit encore. Il » faudroit être le plus borné, le plus opiniâtre des hu- » nAiins, pour en douter, dès que l'on considère les » témoignages rapproches de la physique et de l'histoire , » et le cri universel du genre humain. » Vid. Uanliqaité justifiée, ouRéfut. d'uti lip. intitulé: L'Antiquité déroiléc par ses usages. Ch, /, pag. 3 et 4.

9ft4^^^^ Jirâ* ^A^ 44*^hJ^ /^uJt 'X^fM^

12 KSSAl SUR L IjNDlFFElliiNCE

déé comnie plus certaine par les géologues (i). Il ne paroît pas que Terreur ni Tidolâtrie fussent au nombre des désordres qui provoquèrent cet effroyable châtiment (2). Toute chair, dit rÉcrivain sacré , avoit corrompu sa voie sur la terre (3) ; paroles qui ne réveillent d'autre

(i) « Je pense donc, avec MM. De Luc et Dolomieu, » que^ s'il y a quelque chose de constaté en géologie , » c'est que la surface deilotre globe a été victime d'une » grande et subite révolution 9 dont la date ne peut » remonter beaucoup au delà de cinq ou six mille ans ; » que cette révolution a enfoncé et fait disparoître le » pays qu'habitoient auparavant les hommes et les espèces » d'animaux aujourd'hui les plus connus; qu'elle a, au » contraire, mis à sec le fond de la dernière mer', et en a » formé aujourd'hui les pays habités; que c'est depuis » cette rérolution que le petit nombre des individus épar> » gnés par elle se sont propagés sur les terrains nouvelle- » ment mis à sec; et, par conséquent , que c'est depuis » cette époque seulement que nos sociétés ont repris une » marche progressive , qu'elles ont formé des établisse- » mens , recueilli des faits naturels, et combiné des sys- » tèmes scientifiques. » Cuvier ^ Discours préliminaire des Recherches sur les osserrtens foesiles des quadrupèdes. Voyez aussi De Luc ^ Lettres géologiques. Paris, 1798. — y-indré , Théorie de la surface actuelle de la terre, Paris, 1^06. — Th, Howard, The scriptural history of the Earth,

(a) S. Cyril, contr. Julian , lih. J.

f J (3) Omnis quippe caro corruperat viam suam super

terram. Gènes,, VI , 12.

EN MATIÈRK DE RELIGION. k1

idée que celle de la violation de la loi morale ; et les hommes en effet étoient encore trop près de la révélation primitive, pour qu'elle fût oubliée , ou obscurcie parmi eux.

Dieu la confirme de nouveau; il renouvelle son alliance avec les enfàns d'Adam (i); et Ton ne peut pas douter qu'outre les commandemens . principaux qui regardent la foi et les màsurs, il n'ait prescrit à Noé , les rites mêmes du culte par lequel il vouloit êtfe honoré , puisque nous le voyons, cinq siècles après, parler ainsi à Isaac : « Toutes les nations de la terre seront bénies » dans ta semence , parce qu'Abraham a obéi à » ma voix , qu'il a gardé mes préceptes et mes » commandemens , et observé les lois et les cé- » rémonîes (2) » que j'ai ordonnées. Ce commaiidenient divin , reconnu d'ailleur« par tous les peuples, explique seul Tétonnante universalité du sacrifice , et l'uniformité de certains usages religieux chez des mations totalement inconnues les unes aux autres (3)»

Descendues d'une souche commune, elles ne

(1) Gènes., cap. VIII et IX.

(2) Benediccntur in semine tuo omnes gentes terrae , co quod obedierit Abraham voci meae , et custodierit praecepta et mandata niea , et ceremonias legesque servaverît. Gènes,, XXVI , {\et^.

(5) Grotiiis . De verit. Rrlîg. chrLslan. , l. I. sect. VIT.

l4 ESSAI SUR L INDIFFÉRENCE •

perdirent point, en se séparant, la connoissance de la loi qui devoit être leur héritage commun ( 1 ) ; et c'étoit une antique croyance des Hébreux (2), que le premier précepte des Noachides , ou le premier commandement donné aux enfens de Noé , et en eux à tout le genre humain, avoît pour but de prévenir la corruption du culte, en ordonnant, comme Tenseignoient les Egyptiens mêmes , de détester tout ce qùin'étoit pas transmis par les ancêtres (3).

Platon assure que les premiers hommes vécurent dans l'innocence , aussi long-temps qu'ils

— De Jure Belli et Pacis, lib. II, cap. V, § i3, — Clerîci, Comment, in Pentat. in not. supra Livitic. , cap. XXIII, vers 10.

(1) C*est surtout de l'Orient, le berceau de la religion, des arts et des sciences , qu'il faut tirer cette tradition primitive sur laquelle nous insistons. C'est delà qu'elle est passée à tous les peuples. Il n'y a point de vérité historique aussi rigoureusement démontrée que l'existence de cette tradition , confirmée par tous les monumens antiques. Fabricy , Des titres primitifs de la Révélât. , tom. I, Disc, prélim.^ p» LXXVI. •

(2) Vid. Selden, De Jure natur. etgent. juxtadisciplîn. Hebraeor.

(3) De cultu eoctraneo, sive idololatriâ. ^Egyptii, Cuit as extranei nomine , detestari videntur quicquid 01 Toveiç ov Trapé^eiÇav parentes non commonstrârunt. Marsham , Canon ehronicus , p. 161.

EN MATIERE DE RKUGlOiX. i5

ne s'écartèrent point de ce précepte. « Ils étoient » bons, dit-il, prineipalement à cause de leuA • simplicité. Ce qu'ils entendoient dire être hon- » nête^ ou honteux , étoit pour eux la vérité » même; pleins de droiture et de candeur, ils » croyoient et obéissoient. Ils ne connoissoient » point, comme aujourd'hui, cette sagesse qui » apprend à soupçonner le mensonge; mais, te- » nant pour vrai ce qu'on disoit des dieux et des » hommes, ils y conformoient leur vie (i). »

D'après Tinstitutiou divine 5 la religion universelle ou la vraie religion reposoitdonc orîginairementy comme elle repose encore , sur la tradition; et en aucun temps l'erreur n'a pu entrer dans le monde, que par la violation de cette régie infaillible de vérité.

(1) ÀyaOcc. us» ^jq ^là ravrx re ivavy xae ^tà rnv >e70piéw7v fùsiOccav. A yàf ^xauov xo:^^^ xae ^^XP^ t\fr,9etç ovrs;, rrpiJYTù ctXnOécrraTa ^syeo-Ôat, xat «TreiôovTO. We\j^oç yàp vTrovocêv pxfêtîi aTyriorflCTO , ^là ootpiav , taorrcp tovûvV à^Ià ntpï 3fô>v rc xai àv0p(k>noiv Ta ^o^£va, àhiBYi vopti^vrcç , eÇc^v xorà tolvxx» De Legik» Itb. II L Oper, tom. VIII ^ pug. m. Ed. Bipont. C'est l'âge d*or de& poëtes. Primas illos hommes diisque proximo« mortales optimm fuisse indotis, vitûmque vixisae optimam undè et auream kanc dici œtatem. Diccearch. ap. Por* pbyr. Deusuajùmal., lib. IV , pag. ^5. Vid. et, Yairo , De \ Rerusticâ, Uh» I, cap. II , et Pausanias, lib, VIll , pag. 457. Edit, Hanovi(t^ 16 13.

Mais , lors même qu'ils la violoient , les anpciens ne Tabandonnoicnt jîas entièrement, ils n'en méconnoissoient point Tautorité , et bien des siècles s'écoulèrent avant qu'ils essayassent de s'en former une différente. « La philosophie » traditionnelle, qiiine s'appuyoit pas sur le rai- » sonnement et l'explication des causes, mais sur » une doctrine d'un autre genre et d'une autre » origine, sur la doctrine primitive transmise » des pères aux enfans, me paroît, dît Bur- * net , avoir subsisté jusqu'après la guerre de » Troie ( i ) • »

Elle se perpétua surtout en Orient (2) , comme le remarque Diodore , à propos des Chaldéens ,

(1) DiirAsse mihi videtur ultra trojana tempora philosophia traditiva , qnso! rati ociniis et causarum explicationc non nitebatur, sed alterius generis et originis doctrinal primigenâ et Trarporrapa^ôrw Th. Burnet , Archœolog, philos,, lib, I j cap» FI,

(a) La philosophie ne s'euseiguoit dans l'Inde, comme dans rÉgyptc , que par tradition ... ; partout elle ne se tpansmettoil que de vive voix ; cette manière , en usage chez les anciens Druides e^ chez les Gymnosophistes , subsiste encore aujourd'hui dans l'Inde; leur philosophie n'ayant point d'autres fondeinens que la tradition , n'eàt point contentieuse , et ne donne aucun lieu aux raisoiincmens subslils ou (îaptieux. Memoir. de l'acaU. des Inscript, <f tom, LV , p» 2i8j 220.

£N MATX£R£ !)£ RELIGION. Ï'J

» qu'il loue de n'avoir point d'autres maîtres que te leurs parenS) ce qui fait qu'ils possèdent une » instruction plus solide , et qu'ils ont plus de » foi dans ce qui leur est enseigné. Pour les » Gr^cs , ajoute-t-il , qui ne suivent point la doc- » trine de leurs pères , et n'écoutent qu'eux- » mêmes dans les recherches qu'ils entrepren- » nent, courant sans cesse après des opinions » nouvelles, ils disputent entre eux des choses » les plus élevées , et forcent ainsi leurs disciples, » continuellement indécis, d'errer toute leur vie » dans le doute , sans avoir jamais rien de cer- » tjiin (i). »

11 s'en faut beaucoup cependant que , même à cette époque de désordre , le respect pour l'antiquité fût éteint dans la Grèce , et l'autorité de la méthode traditionnelle entièrement détruite. « Lorsque la philosophie eut accoutumé à dis-

(i) Quoniam parentibus utuntur magistris ( Chaldaei) , pleniùs omnia discunt, et iis^ quae doceotur majorem jGdem habent. . . ► ( Grecî verô) qui non parentum doptrinam imitantur, sed îpsi suâ sponte in disciplinarum studio pro libîtu incumbunt, et de maximis scientiis inter se altercantes , dùm novis semper opinionibus student, incertos discîpulos reddunt , animumque eorum per omnem vitam dubium , nullâ certâ sententîâ, errare compelluut. Diod. SicuL:, lib. C. Vid. et. Clem, Alex, Strom. ^ lib, VIII ^ p^g. 768.

l8 KSSAl SUR L*INDIFrÉHENCE

* puter de tout , observe un savant académicien , » il s'éleva dans tous les pays peuplés par les » Grecs une foule d'artisans de systèmes phiîo-

* sophiques, tous plus bizarres les uns que les » autres; ce qui a fait dire à Cicéron qu'il n'y » avoit point d'extravagance que quelque philo- » soplie n'eût débitée gravement. L'expédient

* auquel on avoit communément recours , pour » faire passer un nouveau système, étoit d'en » rapporter la première idée à quelques anciens , » dont la réputation fût bien établie (i). ».

Le peuple ne prenoit d'ailleurs aucune part aux disputes philosophiques • et ne connoi^&oit même pas les systèmes qui divisoient les différentes écoles des sophistes ; tant le raisonnement est peu fait pour é^re le principe des croyances publiques.

Les descendans de Noé conservèrent la tradition qu'ils tenoient de lui , et qu'il tenoit lui-

(i) M. de la Barre, Mémoir. de Tacad. des lûscrîpt., lom. XXIX, p. 71. — Les Romains avoient un si grand respect pour l'antiquité , que son nom même, dans le langage usuel, désignoit ce qui est bon, vrai , puécieux. Rien ne doit être plus antique pour l' homme j c'est-à-dire plus sacrée dit Cicéron , en parlant des devoir.^ de la justice. Quibus rébus intelUgitur ^ studiis ofjiciisque scientice prœponenda esse officia justitiœ ;.,,, quâ nihil homini esse débet antiquiùs, Deofliciis, lib. I, cap. XLIII, n. i54*

même de ses pères qui avoient vécu avec Adam. C'est ainsi qu'elle se perpétua dans les familles qui furent U tige des premières nations. Dieu , comme nous le lisons dans l'Ecriture , préposa sur chacune d'elles un chef pour la guider (i) ; et , suivant l'observation d'un ancien Père , elles étoffent encore instruites de la vraie doctrine par les Patriarches et les saints personnages que Dieu , de siècle en siècle , suscitoit dans ce dessein (2).

Pour ne pas détruire la liberté de l'homme , et tout ensemble pour assurer la durée du genre humain , il falloit que la connoîssance de la loi divine ne se perdît jamais dans le monde, et

(1) Tn unamquamque gentem praeposuit rectorein. Ecclesiast.y XVII ^ i4-

(2) Hanc Deus à multîs retrô sseculis doctrinam dlssemînavil in unâquaque generatione. iEgyptios itaque docuit ex \brahain, Persas rursùs ex eodem, Ismaëlitas ex ejus iiepotibus , et alios innumerabiles , et per Jacob eas qui babitabant in Mesopotamiâ. Vides universum orbem terrarum fuisse à sanctis docendum, si modo ipsi voluissent. Quînetiam anle eos, diluvium et linguarum con-

fusio ad excitandam eorum mentem salis fuerant Ità

eliam qui babitabant in Occidenteomnes omnia discebant cum mercaloribus aegyptiis versantes. Quamquam aiioqui non multae gentes erant in illâ regione : ied rnaxima hominum frequentia ac turbse multitudo erat in parlibus Orientis. Etenim et Adam illinc egressus est, et {;enusNoë

20 ESSAI SUR LINDÏFFÉREîNiCE

que riiomme néanmoins pût la violer. Or, nous voyons en effet cette loi toujours connue, et toujours aussi plus ou moins transgressée par les passions , soit dans ce qu'elle ordonne de croire , soit dans ce qu'elle commande de pratiquer.

Les cultes superstitieux ne s'établirent cepoijidant p^s immédiatement après le déluge (i). Comment les hommes auroient-ils osé , si hardis qu'ils fussent , dresser des autels sacrilèges sur une terre encore humide des flots de la vengeance de Dieu? Ni les individus , ni les peuples ne se corrompent en un jour, et l'idolâtrie n'a pu naître qu'au sein d'une corruption déjà profonde.

illic versabatur, et post turrîm illic erant, et ut plurimum Tersabantur in Oriente. Sed tamen in unaquaque gêneratione Deus illis doctores constituit, Noë, Abraham , Isaac, Jacob , Melchisedech. S. Joan. C firisostom. y Exposit. in psalm, IV, Oper,^ tom, V ^ p, \^ et i6. Edit. Benedict,

(i) Tous les peuples de la terre ont conservé , pendant quelque temps , la religion de Noé , leur père commun, et ne s'en sont écartés que peu à peu , et presque sans s'en apercevoir. Mém, de l'acad. des Inscript, y tom. LXXI » p. 85. — D'après les traditions orientales, les musulmans croient que les premiers hommes n'avoiént qu'une même religion, et qu'ils étoient souvent visités des anges. D'Herbelotf Biblioth, orientale ^ art, Adam; tom, I ^ p* i4i' P^" riSf 1781.

Aussi ne commence-t-on à en découvrir quelques traces qu'assez long-temps après la mort de Noé, lorsque ses descendans, dispersés dans l'Asie et dans l'Afrique - formoîent non plus seulement des familles , mais des nations. Lactance en attribue Torigine aux Sabéens , «parce » que 5 dit-il , le prince et le fondateur de ce » peuple , maudît par son père , ne reput point de » lui le culte de Dieu (i). » Làctance , comme on le voit 5 suppose que les Sabéens descendoient de Cham.

Quoi qu'il en soit, les monumens historiques et la tradition générale attestent que les hommes n'adorèrent d'abord qu'un seul Dieu. «La reli- » gîon , dît le savant et judicieux Mignot , fut la » même chez tous les peuples , dans les premiers » temps. Elle consîstoit dans la croyance d'un » Dieu auteur de toutes choses , rémunérateur » des bons, et juge sévère des médians ; à cette » croyance étoit jointe la pratique du culte qu'il ^ avoit lûi-raêrrie prescrit. Cette religion ne fut » point altérée aussi promptement que quelques- » uns se le sont persuadé. LTiîstoire du monde , » et celle de la conduite de Dieu sur les hommes ,

(i) Quonian princeps ejus et conditorcultum Dei à pâtre non acccpit , maledictus «b eo. Lactant., Divin, inst., fik. Il, cap, XIII,

» suffisoîent pour la transmettre; et les faits » qui composoient cette histoire , n'étoient point » en assez grand nombre pour ne pouvoir être » facilement retenus.

» La création de Tunivers, la formation de » rhomme du limon de la terre , à l'image » et à la ressemblance de son auteur, sa chute » et la promesse de sa réparation , le minis- » tère des anges , dont Dieu se servoit pour » intimer ses ordres aux hommes et pour leur » manifester ses volontés, la dépravation du » genre humain , sa punition et la. purification » delà terre par le déluge , formoîent le cercle » des connoissances nécessaires à Thomme pour » se maintenir dans cette religion. Ces connois- 'i sances n'étoient point difficiles à acquérir ; la » longue vie des premiers hommes , attejstée par » nos livres saints et avouée par les écrivains » profanes , en facilitoit la transmission . . . Abraham, âgé de cent cinquante ans lorsque Sem mourut , avoit pu voir ce Patriarche et converser avec lui. Sem avoit quatre-vingt- » di:^-huit ans lorsque le déluge arriva : il fut par conséquent contemporain de Mathusalem qui, parvenu à neuf cent soixante-neuf ans, termina sa carrière lorsque la terre fut inondée. Ce dernier , né Tan du monde 687 , a vécu deux cent quarante-trois ans avec l'auteur du

» genre humain , de sorte qu'au temps d'Abra- » ham , né Tan du monde 2008 , la chaîne de » cette tradition n*étoit composée que de quatre » anneaux qui se tenoient les uns aux autres. » Cette tradition ayoit jeté de si profondes ra- » cines parmi tous les descendans de Noé , que » les corruptions successivement introduites » dans leur culte , n'empêchent point qu on n'en » trouve des vestiges assez marqués, soit dans » leurs dogmes, soit dans leurs pratiques* En » dégageant les récits de leurs anciennes his- » toires des allégories et des Actions dont ils » les ont surcliargés , on aperçoit encore aujouri> d*huî les mêmes principes et les mêmes faits » que Moïse a consignés dans ses écrits (1). »

(i) Mém. de l'académ, des Inscript. , tom. LXI, pag. 240 et suiy. — Vid, et. Âugust. Steuchus •Ëugubinus. De perenni phîlosoph. , lib. 11^ cl çt II, fol. 28. Seqq. lib. III , c. I; seqq. fol. vers. ^i. seqq. — Edmond Dickinson, Grîeci pbœnicisantes, c. IV, pag. 5o ; seq. c. X, pag. 110. Opuscul. quiadbîst. etphilolog. sacr. spectant, fâsciculus I. — Th. Hyde , de Reirg. veter. Persaniin , c. I, lïï, IX, X, XXXI, XXXIII, pag. a, seqq. 80, seqq. 166, seqq. 168, seqq. 385, 402^ seqq. Ed. Oxooii, 1760. — Paul. Ernst^ Jablonsky, Panthéon jEpyptiorum , proiegom.,pag. 7,seqq. 12, 18,46,49* etPanth. part. I, pag. 38, 4^5 81, 83. — Campeg. Vilnnga, Observât, sacr. lib, I, c. IV, -r- Hist. univers, trad. de l'angloîs.

L'abbé Lebatteux a prouvé , par le témoignage des^ livres saints , qu'au temps de Moïse et de Josué , les traditions primitives subsistoient encore, dans toute leur vigueur, chez les Egyptiens (i) et chez les peuples de la Chaldée, de l'Arabie (2) et de la Palestine (5) , quoique déjà la pureté du culte fût altérée en beaucoup de lieux par le mélange de diverses superstitions , et qu'en plusieurs contrées des désordres abominables eussent enfanté une abominable idolâtrie. C'étoit principalement pour en préserver les Hébreux que Moïse leur défendit de contracter des mariages avec les Chananéens ; et , puisque la prohibition ne s'étendoit pas aux autres peu-

toni. I, pag. 23, a5, 27, 62, et suiv. ; tom. III ^ pag. 427 j not. — Goguet , de l'Origine des Lois et des Sciences, tom. I^ liv. VI, c. IV, pag. 555 et suiv. — Shuckford , Connexion de l'hist. sacrée et de Thist. profane, tom. I. — Leland, Nouv. démonstr. évang. , tom. 1 , pag. 87.

(1) Il est vraisemblable que, du temps de Joseph , l'idolâtrie n'étoît pas encore formellement établie en Egypte. Hérodote, historien du peuple hébreu, sans te savoir^ pag, 223.

(2) Vid. et. Bibliothèque britannique. Juillet, 1734^ art. 5.

(3) Hist. des causes premières, ^ct. II, art. 4? P* * *6> 125. — L'abbé Foucher. Mém. de l'Acad. des Inscriptions , tom. LXXI, pag. 88 et suiv. — Bullet, l'Existence de Dieu démontrée , etc. , tom. II, pag; 24 9 a5.

pies , il est vraisemblable , qu'à cette époque, ils n'étoientpas encore entièrement livrés aux cultes idolâtriques.

Il pfaroît que la religion ne se corrompit en Egypte que sous le règne de Suphis , que Marathon appelle le contemplateur des dieux {1)9 parce qu'aux vérités traditionnelles il mêla les vaines spéculations de son esprit (2). Originairement les Egyptiens n'avoient point de statues dans leurs temples (3) ; et les Scythes , les Seres , ainsi que les peuples nomades de la Lybie , n'avoient encore , au second siècle , ni temples , ni simulacres (^).

Les Cariens , les Lydiens et les habitans de la Mysie , ne reconnoissoient anciennement qu'un seul Dieu (5). 11 en étoit de même des Arcadtens (6) et des Pelasges (7) , qui adoptèrent plus tard le culte des divinités égyptiennes (8),

(1) OvToç Se xat ô TreptoTTTïîç £iç 5soùç £7iv8T0. A p. 9 Sincet , pag. 54.

(2) Vid. Mém. de l'académ. des Inscrip., tom. LXV, pag. 64 et su iv.

(3) Lucian. De deû syr.

(4) Origen. contre Cels., iib. VII, n" 62.

(5) Mém. de Pacadém. des Inscript. , tom. XXIV, p. 464* (6)Ibid., tom. XXIX, pag. 63.

(7) Ibid., tom. XXIV, pag. 416.

(8) Ibid., pag. 417; et tom; LXI, pag. 481.

26 ESSAI SUR l'IiNDIFFÊUENCE

comme nousrapprenonsd'Hérodote(!). Le culte jusqu'alors s'étoit conservé pur , aussi bien que les croyances. « On n'adoroît , dit Théophraste ^ » aucune figure sensible; on n'a voit pas encore » inventé les noms et la généalogie de cette » foule de dieux qui ont été honorés dans » la suite; on rendoit au premier principe de » toutes choses des hommages innoceas , en lui » présentant désherbes et des fruits pour recon- » noître son souverain domaine (2). »

' Tel a été le premier culte de toutes les nations. Les Romains n'en avoient pas d'autre au temps de Numa. « Ce qu'il ordonna, dit Plutarque, » touchant les images et représentations des » dieux, se conforme du tout à la doctrine de » Pythagoras , lequel estimoit que la première w Cause n'estoit ny sensible, ny passible, ains » invisible et incorruptible , et seulement intel- » ligible. Et Numa semblablemeiiit défendit aux » Romains de croire que Dieu eust forme de beste » ou d'homme : de sorte qu'en ces premiers » temps- là il n'y eut à Rome image de Dieu ny

(1) Herodot. lih. II, n° 9.

(a) Theophr. ap. Porphyr. de abstio. animal. — Herodot., lib. II, n* 69. Pausanias remarque qu'il n'y avoit aucune image dans quelques anciens temples qu'il avoit vus à Haliarté, ville de Béotie. In Corinthiâ,

EN MàTIERE DE KELIGION. 27

» peinte ny moulée , et furent l'espace de cent » soixante et dix premiers' ans , qu'ils édifièrent » bien des temples et des chapelles aux dieux: * mais il n'y avoit dedans statue ne figure quel- » conque de Dieu , estimant que ce fust un sacri- » lége de vouloir représenter les choses divines » par les terrestres, attendu qu'il n'est pas pos- » sible d'atteindre aucunement à la cognoissance » de la Divinité , sinon par le moyen de l'enten- » dément (i). ».

Les temples dont parle ici Plutaixjue , étoieot consacrés aux vertus, pour signifier, dit Cicé^ roB, que ceux qui avoient ces vertus dans le cœur, étoient les temples des dieux mêmes (2). . Varron assure également que les "Romains n^eurent, pendant plus de cent spixante-dix ans, aucune image des dieux; et que ceux qui introduisirent l'usage des simulacres, établirent une erreur inconnue auparavant (3).

(i)Plutarquc, Vie cteNuma. Hommes illustres, tom. I, pag. a35 , a36. Traduct,.d'Amk>t. Edit. de Vascosan.

(.2J Benè ver6, quôd mens^ pietas^ virtus, âdes, consecratur manu : quanim omnium RomaB, dedicata publiée templa sunt ut illa qui habeant ( habent autem omne& boni ) deos ipsos coUocatos putent in aoimis suis. De Legib,, lib. IJ, c. XI,

(5) Dicit etiam idem auctor acutissimus atque doctissimus ( Yarro), guôd hi soli ei yideantur animadvertîsse

28 ESSAI sur. r/lNDIFFÉRENCE

Il est certain que la religion primitive des Celtes et des Germains étoit exempte d'idolâtrie, et qu'elle ne commença de se corrompre que lorsque ces peuples, abandonnant les traditions antiques , adoptèrent les superstitions égyptiennes et romaines (i).

quid esset Deus, qui crcdiderunt eum esse animam motu ac ratiooe mundum gubernantem.... Dicît etiam antiquos Romanos plus annos centum et septuaginta deos sine simulacro coluisse. Quâd si adhuc, inquit^ mansisset , cas^ tiàs dit observarentur,,., Nec dubitat eum locum ità conclu dere, ut dicat, qui primi simulacra deorum populîs posuerunt, eos ciyitatibus suis et metum demsîsse, «t errorem addidisse, S. August. De clvitate Dei, Ub. IV j €. XXXI. Oper, tom. VIl^ col. \\\, 1 1 a. Ed. BenedicU (i) Voyez V Essai sur les Gaulois , dans l'ouvrage intitulé : Antiquités de Vesoul , etc. ; par M. le comte Wlgrin de Taîllefer. — « Les différens noms de Teutatès , Belé- » nus 9 Esus , Taranis et Dis , semblent n'avoir été dans » l'esprit des Druides autre chose que des attributs de la » Divinité. Outre que ce sentiment se lie très-bien avec » l'idée du Dieu suprême qui ne s'est jamais perdue tota- » lemcnt chez eux, les anciens Gaulois ne connurent point » d'abord d'autre Divinité. Les chefs mêmes des premières » colonies n'acquirent pas l'idée d'un seul Dieu par la » voie du raisonnement, mais par la tradition. Le nom » de Tis fut donné dans le commencement à l'Etre su- » prême par les Germains. Il répond au mot Theos de» j» Grecs, dont les latins ont fait celui de Deus. Au nom )» de Tis , les Gaulois ajoutèrent celui da Teutatès : ce qui

£lf MATl£R£ D£ K£LIGXON. 2g

€ Les Slaves ou Esclavons , et les Antes n*ado- » roient encore au sixième siècle , qu'un seul » Dieu 5 seigneur de toutes choses , et qui lance le » tonnerre, auquel ils immoloient des bœufs » €t, d'autres victimes. C'est ce qu'atteste Pro- » cope (i) , qui écrivoit sous l'empire de Justi-

» veut dire père des hommes. Une pareille doctrine étoit

9 l»en éloignée du polithéisme. Esus étoit un nom appel-

» latif : il signifie Seigneur ou Tout-Puissant, C'est le

» même que le Zéu^ des Grecs. Dieu, dit Aristote, est ainsi

» appelé. Hésjchius , célèbre grammairien , assure que

» parle terme Esus on doit entendre T^/r^ suprême.,. Le

» nom de Belenus peut également se donner au vrai Dieu.

» Au reste , il est certain que les Gaulois reconnurent un

» premier être, d'où sont émanés tous les autres. Les fo-

» rêw , les arbres et les pierres qu'ils consacre ient à la Di-

1» vinlté , n'étoientpas originairement l'objet de leur culte.

» Ces consécrations se faisoient pour rendre plus respec-

» table le lieu de l'assemblée. Le nom de Dieu qu'ils don-

» noient aux sanctuaires , ne servoit qu'à rappeler sa pré-

» sence plus facilement à l'esprit. Ils l'adoroient , tantôt

» sous le nom de père , pour animer la confiance qu'ils

» dévoient avoir en lui; et tantôt sous celui de maître du

» tonnerre ( Taranis ) , de Seigneur et de roi , pour se

» rappeler les droits qu'il avoit sur eux... Tandis que les

» Gaulois respectèrent les traditions qu'ils tenoient des

» anciens, la religion primitive se conserva parmi eux

j> dans son intégrité. » Deric , Introduct, à l'Hist, eccté-

siast, de Bretagne ^ tom, I ^ liv, I ^ pag, 2i'5 et suiv,

(i) Debello gotb.,lib. HI, p. 498.

5o ESSAI SUR l'indifférence

» iiien. Ces peuples faisoient partie des Scythes. » On sait que la première de ces deux nations a » occupé la Bohême , la Pologne , rEsclavonîe » et la Russie , et qu'elle n'embrassa le chrîs- » tianisme que quatre ou cinq cents ans après le » temps dont il est ici parlé- » Or l'histoire prouve qu'aucun peuple ne passa jamais de luimême, et sans un secours étranger, de l'idolâtrie au culte d'un seul Dieu. « J'infère de là , con- » tinue Bullet, que les Esclavons n avoient ja- » mais adoré qu'un seul Dieu , maître du monde, » puisque telle étoit leur religion au sixième » siècle. J'en infère encore que tel avoit été ori- » ginairement le culte de tous les Scythes, dont » les Esclavons étoient un essaim , n'étant pas ' » croyable que la même nation ait eu, dans ses » premiers temps, des religions différentes (i )• » Rien n'obscurcit , rien n'altère l'éclat de la vérité, lorsqu'elle se lève comme l'astre de la vie sur les peuples naissans. Sa pure lumière pénètre dans des cœurs purs et y féconde le germe de tout ce qui est bon, de tout ce qui est saint : heureux âge d'innocence et de foi; et que ne peut-il durer toujours! Mais bientôt les passions fermentent; elles produisent l'erreur et le vice , qui se projettent

(i) L'existence de Dieu démonlrce par les merveilles (Je la nature, tom. II, p. 20 — 22.

EN MATIÈRE DE 1iELiq|pN. 3i

comme d énormes ombres entre Thoinme et la vérité. Cependant Tastre poursuit son cours, il continue de briller, mais à travers de noires vapeurs qui s épaississent sans cesse; et vers le soir on le voit , descendant peu à peu dans des ténèbres enflammées , éclairer de ses derniers rayons un ciel sanglant et chargé de tempêtes. Les habitans de l'Amérique ( i ) , de la Perse (2) ,

(1) Carli, LeUres améric, tom. I, p. io5. — Garcilasso de la Vega nous apprend qu'avant l'arrivée des Incasau Pérou, les ancien s habitans de ce s contrées crojoîent qu'il y avoit un Dieu suprême auquel ils donnoient le nom de Pacha-Camack (le Créateur du monde) , qu'il donnoit la vie à toutes choses , qu'ils conservoitlc inonde. Us tlisoient qu'il étoit invisible. . . Tout son culte se réduisoit à incliner profondément la tête et à élever les yeux lorsqu'ils prononnoient son auguste nom. Cependant on lui éleva dans la suite un seul temple, dans un endroit appelé la vallée de Pacha-Camack : il subsUtoit encore lors de la première entrée des Espagnols au Pé^ou. Lelandy Nouv. démonst. évnngéLy tom, I , p. 127.

(2) Suivant Mohsin Fani , la religion primitive de la Perse fut une ferme croyance dans un Dieu supiême qui a fait le monde par sa puissance, et le gouverne par sa sagesse; une crainte pieuse de ce Dieu, mêlée d'amour et d'adora'ion; un grand respect pour les parens et les vieillards 9 une affection fraternelle pour le genre humain. Sir John Malcolm, Hist, de laPeise^ tom, I ^ p, 2^5. — Caiumarath ou Kaiomurs , premier roi et fondateur de la

3â ESSM SUR l'indifférence

et de rinde (i), ne rendoient originairement de culte qu'au seul vrai Dieu. Ce culte primitif se conservalong-tempsàlaChine (2), où le gouvernement, les lois, les mœurs, s'unîssoient pour consacrer Tautorité de la tradition ; et Voltaire lui-même a remarqué le respect prodigieux que

première dynastie de Perse, descendit volontairenaent du trône et se retira , disent les historiens persans , dans sa première demeure , qui étoit une grotte, où il vaquoit à prier et à adorer le Créateur de toutes choses. Il n'est pas probable que le peuple eût une autre religion que le monarque. \ oyez D' Herbelot ^ Bibiioth. oriental. ., art. Caiumarath; tom, II , p. 180. Paris , 1783.

(1) Le théisme a été la religion primitive du genre hu» main. La marche progressive du polythéisme supposeroit cette vérité, si d'ailleurs les faits ne la démontroient pas. Chez les Indiens comme chez tous les autres peuples de la terre, on reconnoît à travers les fables et les fictions les plus bizarres , un culte pur dans son origine , corrompu dan#son cours.... Le commerce des nations altéra le cultj public des Indiens. Quoiqu'assez éloignés de l'É-gypie, on ne peut cependant douter qu'ils n'aient eu connoissance de la religion de cette contrée. UEzour-Vedam; Observât ^ prélim, par M. de Sainte-Croix ^ tom. I , p. i3 et i4»

(2) La religion de la Chine est toute renfermée dans les King. On y trouve, quant à la doctrine fondamentale, les principes de la loi naturelle que les anciens Chinois avoient reçus des enfan? de Noé. Lettres édifiantes , tom. XXI 9 p* 177. Toulouse y 1811.

ces peuples ont pour ce qui leur a-été transmis par leurspères (i).

L'auteur (2) d'un commentaire (3) sur le Tchoûng-Yoûng^ l'un des quatre livres^ parle ainsi : « Tsèu-^sê-tsêu (petit-fils de Confucîus), n a£Eligé de voir que la doctrine traditionnelle , » base de la raison et de toute instruction^ com- » mençoit à se perdre , ressaisit et donna le fil .» ,de cette tradition en l'établissant par ces pa- » rôles ; il dit : Il n'y a pas sous le ciel d'hommes » qui ne sachent qu'il y a en eux quelque chose » de naturel , qu'il y a dans les choses une ma- » nière d'être , et qu'il y a dans les saints un » enseignement. On sait aussi que ce naturel , » cette raison, cette instruction, tirent leur » nom de leur origine. C'est le Thian (ciel ou » Dieu) qui nous les a conférés par l'entremise » des deux principes et des cinq élémens. C'est » des hommes que les hommes les ont repus ; ils en » ont formé le courage, l'obéissance , et les cinq » vertus éternelles , et c'est là ce qu'on appelle » nature. Dans les hommes tout ce qui est con- » forme à cette doctrine naturelle , tout ce qui ,

(i) Essai sur l'hist. génér. et sur l'esprit et les mœurs des nat., tom. I , cbap. I, p. 19. Ed. de 1756.

(2) Téna-lhoùi-Tin.

(3) Le Kiàng-i-pi-tchi.

34 ISSSAI SL'R, l'indifférence

» de 8oi-niême €t dans lusage journalier, forme » la voie ordinaire des actions raisonnables , s'ap- » pelle loi (ou vertu). De la part des saints^ » tout ce qui tend à disposer ou à mesurer d'une » manière conforme à la raison les actions des » autres hommes , de telle sorte qu'elles ne pé- » chent ni par jexcès , ni par défaut , ce qui forme » pour l'univers une règle ou une loi invariable ^ » s'appelle instruction. Cette instruction s'éta- » blit d'après la raison ou la loi ; la raison est » conforme à la nature ; la nature est un ordre » du ciel. Ainsi ton peut regarder la première 9 origine de la raison ou de la vertu comme i?^- » nant du ciel même (i). »

Un écrivain qui paroît avoir soigneusement étudié l'ancienne histoire de la Chine , assure « que les Chinois , depuis le commencement de^ » leur origine jusqu'au temps de Confucius , » n'ont point été idolâtres , qu'ils n'ont eu ni » faux dieux, ni statues, qu'ils n'ont adoré que » te Créateur de l'univers , qu'ils ont toujours » appelé Xam-ti^ et auquel leur troisième em- » pereur , nommé Hoam-ti^ bâtit un temple..... » Le nom de Xam-ti , qu'ils donnoient à Dieu , » signifie Souverain maître y ou Empereur. On » remarque qu'il y a bien eu des empereurs de

(i) L'Invariable Milieu , eU,<^ not , p. i34> >5^'

EN MATIÈRK D£ RELIGION. 35

o la Chine qui ont pris assez souvent le suraom » de Ti y qui veut dire Maître ^ Empereur ^ ou 9 celui de Vam^ qui signifie Roi; qu'il y a eu » même un prince de la- quatrième race , qui » s'est fait appeler Xi koam-ti^ le grand ou /'aa- » gu^te Empereur ; mais qu'il ne s'en est trouvé » aucun qui ait osé prendre le titre de Xam , » c'est-à-dire de Souverain^ et qu'on l'a toujours » laissé par respect , à l'arbitre absolu de l'uni- » vers (i).»

Nous avons déjà cité l'écrit plein d'intérêt , sous divers rapports, dans lequel un prince de la famille impériale, converti au christianisme, et qui reçut au baptême le nom de Jean , expose les motifs de sa conversion. Voici comment il $' exprime au commencement de cet écrit :

« J'ai bien examiné nos libres, et j'ai remarqua » que Yao-Chun, Ya-Tang^Ouen-Vouj Kong-- » Tze j Mong-'Tze , tou^ ces sages philosophes et » ces anciens empereurs ne servoient que le su- » prême Monarque du cid ; qu'ils regardoient ce » culte comme la première et la plus essentielle » affaire, comme la base de leur gouvernement.»

Après avoir rapporté différentes preuves de ce fait, tirées des anciennes annales de la Chine, il ajoute :

(i) Morale de CjoaC^i^iMâ. Arertissem'» p. i5«

« Le philosophe Confucîùs dît : Les céré- » monîes qu'on pratique, pour honorer la terre, » doivefnt se rapporter toutes au culte du maître » du ciel. Mongoze, autre philosophe célèbre, » dit : Veillez sur votre cœur ; veillez sur votre » esprit , parce que vous servez le souverain Mo- » narque du ciel. Enfin il paroît que ces princes et » ces philosophes n'avoient en tout d'autre but , » et d'autre fin, que de faire respecter et hono- )) rer le Seigneur suprême. Tous les sages de ces » premiers siècles ont enseigné la même doc- » trine ; ils l'ont conservée très-pure et sansmé- » lange de fausseté (i). »

Li-Lao-Kîun établît moins un culte nouveau , qu'il ne détourna du vrai culte, en formant une espèce d'école philosophique , où àvdes opinions dangereuses on mêloit les rêveries absurdes de la magie.

Ce ne fut que l'an 65 de notre ère, sous le règne de Mim-Ti , que la secte de Fô s'introduisit à la Chine (2) ; et , quoiqu'elle n'y soit que tolé-

(1) Motifs du prince Jean pour embrasser la Religion chrétienne. Lettres édif., tom. X)i, p. 349, ^^o*

(a) La plupart des historiens chinois conviennent que le culte de Fô n'a été introduit à la Chine que du temps des Hans « La doctrine de Fô, dit un de ces écrivains, » n'est dans le fond qu'une vile secte de quelques peuples » barbares; ce n'est que sous les derniers Hans qu'elle s'est

rée ( 0 5 et que les grands la méprisent (2) , elle a précipité dans l'idolâtrie presque tout le peuple de ce vaste empire (3).

Quand on vient à considérer ces grandes catastrophes du monde moral, ces nations qui s'éloignent de Dieu , et qui tombent cooime les anges rebelles, une pitié profonde et une secrète terreur s'emparent de Tâme. Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que ses lumières? Qu'est-ce que sa raison? Quelle est cette force qui le pousse au crime? et que gagnc-t-il à se perdre? Prodigieux aveuglement ! Mais il est ainsi ; le mal lui plaît. Né pour le ciel, il cherche l'enfer, comme un voyageur égaré cherche sa patrie. Et , ' chose étrange, la vérité qu'il fuit*, la loi qu'il viole y. se présentent de tous côtés à ses regards;

» glissée dans notre empire , du moins est-il très-certain » qu'anciennement elle n'y étoit point connue. » De Guignes, Mémoir, de facad, des Inscript, , t, XLV , p, 585^.

(1) Le P. Premare, Lettres édif., tom. XXI, p. 177.

(2) « Un homme entêté des contes qu'on fait sur tes divi- » oltés des sectes de Fô et de Tao, fût-il un bel esprit , il » ne se préservera pas d'un grain de folie qui paroîtra. » Mœurs de la Chine^ ouvrage chinois, trad. parle P. d'Entrecdlles, p. 44^^ Mss!

, (3) Cette même secte péuétra, l'a«n de J.-C. 533, dans l'Ile de Ceylan, et à Bornéo, vers Tan 43o. De Guignes, Uiêt, des Huns , part. H,

38 ESSAI SUR l*indiffi£reng&

il ne peut les ignorer, il tife peut les nîer^ tous les siècles et tous les peuples , même les plu* dégradés, rendent témoignage à cetteloi^à cette yérité, à la religion une, universelle, perpétuelle; et la rejeter, e'est apostasier la raison humaine.

PaTtout le culte d'un seul Dieu a précédé Tîdolâtrîe , comme Tinnocence précède le vice , comme Tordre précède sa transgression. La foîblesse de l'esprit et la corruption du cœur donnent naissance à des pratique^ superstitieuses; elles se répandejat, elléssemultîplientj elles deviennent enfiti générales ; et , ce qu'on ne sauroit trop * faîte observer, la tradition qui les condutntte, la perp^tuît^ ou Taritiquîté , n'en demeure pas moins la règle universellemerit reconnue de la véritable foi et du culte légitime. Mais on abuse de cette règle , on la fausse ; les passions et les préjugés , c'est-à-dire , une volonté pervertie et une raison rebelle , empêchent qu'on en fasse une juste et complète application. Demandez à l'idolâtre et au protestant ce qui les retient , l'un dans l'idolâtrie, l'autre dans le schisme, ils vous répondront qu'ils suivent la religion de leurs pères. Tous deux avouent le principe qui doit les conduire à la vérité, tous deux refusent d'en tirer la dernière conséquence. Vous suivez la religion de vos pères : ont-ils suivi la religion

des leur»? et si la plus ancienne est la seule vraie, comme votre réponse le suppose et comme l'atteste le monde entier, interrogez donc vos premiers ancêtres, et non leurs coupables descendans ; ouvrez les tombes antiques , et il en sortira une voix qui vous instruira (i).

« Quand les hommes , dit Leland, se disper- » sèrent après le déluge, pour remplir la terre et » en habiter les différentes contrées , les chefs » ou les conducteurs de chaque horde , trans- » portèrent avec eux les principes fondamentaux » de la religion et de la morale, dans les pays » où ils s'établirent; ils les conservèrent au moins » quelque temps , et ils les tràtismirent aux gé- » nérations suivantes. Platon pensoit la même » chose , lorsqu'il disoit que dans ces premiers » temps le peuple suivoit les lois et les coutumes » de ses pères, de ses ancêtres et des anciens de » la nation* Les moralistes de cet âge ne raison- » noient point comme les nôtres sur les prin- » cipes de la morale': r autorité leur servait de » philosophie^ et la tradition étoit leur unique ar-

(1) Interroga de diebus antiquîs , qui fuerunt antè te ex die quo creavit Deus homioem super terram, à summocœlo usque ad summum ejus, si facta est aiiquando faujuscemodi res, autumquàm cognitum est. .. Interroga. . . majores tuos, et dicent iihi. Deuteron.^ IV » 3a, et XXXII , 7.

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n gument(i). Us débitoient donc leurs maximes » les plus importantes comme des leçons qu-ils » avoient apprises de leurs pères , et ceux-ci de » leurs prédécesseurs , en remontant jusqu'aux » premiers hommes à qui Dieu avoit parlé. Tous » les païens en général étoient persuadés que la » loi venoit de Dieu, et que sa force obligatoire » étoit fondée sur une autorité divine. Le savant » Selden a rassemblé un grand nombre de té- » moignages de poètes, de philosophes et d'his- IPtoriens païens qui disent la même chose (2). » Il est probable que cette croyance ne venoit pas

seulement de l'idée qu'ils avoient d'une Provi- » dence divine qdî prenoit soin des hommes :

elle étoit plutôt fondée sur une ancienne tra - » dition qui portoit qu'au commencement Dieu » avoit donné sa loi aux hommes (3). »

Ce dogme fondamental ne fut jamais obscurci: Dans tous les temps on a cru que Dieu

(1) Notez que c'est un 'auteur protestant qui fait cet aveu. Edouard Ryan avoue aussi que « la tradition fut la » source d'où les nations et les sages de Tanliquité tirèrent » les idées raisonnables de l'existence et des attributs de ?) Dieu. Bienfaits de la relig. chrét, s iom, /, c/i, I ^ p, 12.

(2) Selden , de Jure nat. et Gent., lib. I, cap. VII, p. 94 et seq. Ed. Lips.

(3) Lcland, Nouvelle démonstrat. évangel , IP part. , ch. II , toin. III , p. 5n— 5g.

fiN HaTUBBE DB RECIGION. l\ I

avoit originairement révélé la vraie religion, ou la bi céleste^ immuable d'où dérivent toutes les autres lois ( i ) 9 et qu'on la reconnoissoit à ces caractères quis lui sont exclusivement propres , l'unité, l'universalité, l'antiquité.

C'étoît la doctrine de Pythagore (2) et il Tavoit trouvée établie dans l'Orient (3) . Le méchant disoît-il, n'écoute point la loi divine^ et c'est pourquoi il ne respecte aucune loi (4).

On n'imaginoit point, dans ces anciens temps , de société purement humaine , ni de législation qui ne reposât sur l'autorité de Dieu. La religion étoit le fondement et la sanction des devoirs , le lien qui unissoit et les ihdividus dans la famille , et les familles dans l'état; et comme on voyoit en elle la société tout entière, c'étoit

(1) Antè quàm ad populares leges venias^ vim istius cœlestis legis explana, si placet. Cicet\, deLegib,^ lib. II , cap, IV s 71. g.

(2) Ocellus Lucan., cap. lY.

(3) La vérité, disoît Zoroastre ^ n'est point une plante de la terre : où Tap àX>j9ei»j; çutôv èvl yfio^u (Oracul. Zaroastr» ap. Cleric, Philosopha orient., lib. IV , p. a37.j Invoqae la pure loi, dit Ormuzd , dans le Vendidad, p. 1 15.

(4) No/xou 06tou ToyâuXov àyjfixoov , Bii xa'i Trapavofiilc. Démophil. Sentent,, Pythagor,,, pàg. 56. Lips, i^5^. Et ap. Stob,, Senn. IL

4^ E^SAï S^'R' L'tNDIFFÉRENCÉ

elle aiiïfsî que la éociélé resp^etoit ef défendoit aTtottout (i)»

« Est-ce Dictt, ou bien quelque homme, qui » est Fauteur* des lois? C'est Dieu, ô étranger; fl » est très-juste d'affirmer que c'est Dieu (2). » Âinsf pîirle Pfaton ; et ailleurs il déclare qu'il n'y a de loiû légitimes ou dte réritables lois, que celles qui sonf conformes à la loi souveraiiie, la loi royale y immuable règle de toute justice ; loi universelle , {Perpétuelle, et que nul homme ne peut mécionnortre à ceâ caractères. Le passage est trop important pour que' lious hésitions- à te citer en entier.

« i^cftATE. Pènse^-vous que ce qui est juste » puisse en même temps être injuste , et* récî- » proquementPLejnsteet l'injuste ne sont-ils » pas au contraire essentiellement distincts l'un » de l'autre?

» MiNOS. Sans doute , ce qui est juste , pé peut » pas ne point être juste , et il en est de même » de ce qui est injuste.

t^0m "t Vt^i^^i^^émmi^i' A h^ Il I §^a

(f) Otoirfa natnqoe jjdst rdigîoinem ponendia draper cîtitas nostra daxît. P'aler, Moucim.

(2) 0eoç ?Tiç àvôpwTTWv vpïv ,* 5) gévot y st>7îyg T«v atrCav t^ç

fiTTëtv. Plat, De Legib., Ub. I^ Opeir.j, tant, VIII, pag, 4.

EN HATIÂKE DE RELIGIOIT. 4^

« SoQKATE« En jug:c-t-on par toute la terre » comme nous en jugeons ici?

» MiNOS. Assurément.

» SoGRATE. Et chez les Perses aussi?

» MiNOs* Et cheft les Perses.

» SoGRATE« Et toujours ?

» MiNOs. Oui , toujours.

» SocRATE. De deux corps qui entraînent un » plus grand et un moindre poids, lequel esti- » me-t-on le plus f)esânt ?

» MiNOS. Celui qui entraîne un plus grand 1 poids.

» SocRATBi Porte-t-on là-dessus le même ju- » gemeht en Lycie et à Carthage?

» MiNOS. Le même.

» SocRATE. Il paroît donc que partout Ton re- » garde comme beau ce qui est beau , et comme » honteux ce qui est honteux ?

» MiNOS^ Oui certainement.

» SoCRATE. Donc , en toutes choses j, ce qui est » vrai est reconnu pour vrai^ et ce qui est faux est » reconnu pour faux , tanfit par nous que par tous » les autres hommes ( i ) .

» MiNOS. Je le pense comme vous.

( I ) Oùxoûv «i; xatà nivra iiirsîv , rà ovra vo^ti^gTat stvai , où Ta yài ovTa, xai Trop* rj^lv , xai vapcc roîç aXXoc( ccTrao'tv.

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