‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 4)Chapitre 4 sur 23 · ESSAI SUR l'iNDIFFÉRENCB · texte numérisé non relu

ESSAI SUR l'iNDIFFÉRENCB

» surtout celle des Grecs ^étoit plu? capable d*ô-^ » ter au peuple toute idée de religion , et d'eflfa- » cer entièrement jusqu'aux moindres traces » des anciennes traditions, que de lui donner de » vrais principes , et de rectifier ses erreurs sur » les points les plus importans du dogme et de » la pratique (1). »

Quelques anciens reconnoîssoient le vice de cette philosophie aussi vaine que présomptueuse; et, ce qui mérite d'être remarqué, ils la rejetoîent principalement à cause de sa nouveauté j comme nous l'apprenons de Lactance , dont voici les paroles : « Hortensius emploie encore un autre argument très-fort contrela philosophie : il étoit , selon lui , aisé de comprendre qu'elle n'étoit point la sagesse , parce que l'on connoissQÎfc son origine et dans quel temps elle étoit née. Quand a-t-il commencé , dit-il ^ à y avoir des pkUosoplies ? Thaïes , ce me semble , est ie premier; cette époque est récente. Où étoit donc auparavant cet amour pour la recherche de la vertu ? Lucrèce aussi nous dit : La nature et la raison des clioses na été découverte que depuis peu j et je suis le premier qui aie pu traiter ces matières dans la langue de ma patrie.

(i) heland, Nouv^ démonslr. érangél. , partie I, c. XI^ tom. II, pag. 162 et suit.

£W MATIÈRE DE REUGION. 77

» Et Sénèqtie : Il n'y a pas mille ans que l'on » connoit les élémens de la sagesse. Le genre liu- » main a donc été pendant une longue suite de » siècles, privé de raison? Sottise dont Perse se » moque : Depuis , dit-il , qu'avec le poivre et les » dattes on a introduit la sagesse à Rome : comme » si la sagesse eût été apportée avec les épices , » elle qui a dû nécessairement commencer avec » l'homme , si elle est conforme à sa nature. Si » elle n'y est pas conforme , la nature humaine Il -est incapable de la recevoir. Or elle la reçoit : » donc la sagesse a néceasairement existé dès le » commencement; donc la philosophie, n'ayant » point existé dès le commencement , n'est pas » cette vraie sagesse (i). »

Après dix-sept siècles de christianisme , on

(i) Prœtereà illud quoque argumentum contra phiiosophiam valet plurimûm, quo idem estusus Hortensius, ex en posseintclligi,pIiilosophiam non esse sapientlam, qu6d principium et origo ejus appareat. Quando^ inquit,/?^/losophi esse cœperunt ? Thaïes ^ ut opinor, primas: recens hœc quidem œtas, Ubi ergo apud antiquiores latuit amor îste ihvestigandae virtatis ? Idem Lucretius ait :

Denique natura haec reram , ratioqae reperta est Nuper, et hanc primus cuni primis ipse repertus . Nunc egu sum , in patrias qai possuni veitere voceti.

78 ESSAI SUR t^INDIFFÉRENCïî

a VU cette philosophie , renouvelée en Europe , y produire les mêmes effets qu'elle avoit autrefois produits dans la Grèce et à Rome ; ébranler par le raisonnement les croyances traditionnelles, obscurcir toutes les vérités^ nier toutes les lois en niant la loi divine , et creuser un abîme au fond duquel la société toute brisée , toute sanglante, se débat dans des convulsions qu'on peut craindre être le présage de sa fin.

Mais à répoque même où , chez les anciens, une fausse sagesse minoit peu à peu les fondemens de Tétat, et affoiblissoit Tintelligence en affoiblissant la foi , il se trouvoit parmi ces philosophes , si ridiculement absurdes , quand ils

Et Seneca : Nondàm sunty inquit, mille anni^ ex quo initia sapientiœ riÊta suiit, Multis ergo saeculis humanum genus sine ratione vixit. Quod irridens Persius :

Postquam (m^acV) sjipere urbi Gum pipere et palmis veoit :

Satir. ^L

tanquàm sapientia cum saporis mercibus fuerit inyecta, quae , si secundum hoininis naturam est , cum homine esse cœperit necesse est. Si verô non est , née capere quidem illam posset humana natura. Sed quia recepit, igitur à principio fuisse sapientiam necesse est : ergo philosophia, quia non à principio luit, non est eadem yera sapientia. Lactant, Divin, Instit. j lib. III ^ c, XVI,

ne parloieut que d'après leur seule raison , des hommes attachés encore à Tordre public , et pénétrés de l'importance des dogmes, sans lesquels nul ordre et nulle existence n'est possible. Or que faîsoient-ils pour les défendre contre l'esprit d'incrédulité ? Par quelle méthode , sur quelle base les établissoient-ils? Renonçant à la raison philosophique qui ne les conduisoit jamais qu'au doute , il recouroient à une plus haute raison, à la raison première, d'où émanent les vérités nécessaires, et à la raison universelle, qui les conserve. Qu'on écoute Platon.

« Dieu, comme l'enseigne l'antique tradition ^ » ayant en lui-même le commencement , la fin K et le milieu de toutes choses , fait inviolable- M ment ce qui est bien (i), suivant la nature. » Toujours il est accompagné de la justice, qui » punit les violateurs de la loi divine. Quiconque » veut s'assurer une vie heureuse se conforme à » cette justice (2) , et lui obéit avec une humble » docilité (3). Mais celui qui s'élève avec or-

(i)BeDè omnia feoit. Marc. VII ,17.

(2) Beati immaculati in yiû : qui ambulant in Icge Domini. Ps, CXFIII y 1. Qui custodit legem beatus est. Prov. XXIX. 18.

(3) 0 fxèv ^ij 05OÇ , wGTTTsp xa't 0 TraXatôç Xé'yoç , x. «K X. Deus , sicut antiquus quoque sermo testatur, principium , fînem

8o ESSAI SUR L*INDIFFÉR£NGE

» gneil , à cause de ses richesses , de ses hon- » neurs , ou de sa beauté ; celui dont la folle 9 jeunesse s'enflamme d'une insolente présomp- » tîon , comme s'il n'avoit besoin ni de souye- > rain , ni de maître , et qu'il fût au contraire » capable de conduire les autres : Dieu l'aban- » donne entièrement ; et ce misérable délaissé , » s'associant d'autres malheureux abandonnés » comme lui , s'applaudit en bouleversant tout; » et il ne manque pas de gens aux yeux de qui )• il paroîtêtre quelque chose ; mais, puni bien- » tôt par l'irréprochable jugement de Dieu, il » renverse à la fois et lui-même , et sa maison , )> et la cité tout entière. Or , puisqu'il est ainsi , » que doit faire et penser le sage? — Nul doute » que le devoir de chaque homme ne soit de » chercher par quel moyen il sera du nombre to des serviteurs de Dieu. — Qu'est-ce donc qui » est agréable à Dieu , et conforme à sa volonté? » Une seule chose , seloii la parole ancienne et in- » variable , qui nous apprend qu'il n'y a d'ami- » tié qu'entre les êtres semblables et qui s'é-

^ t II

et média rerum omnium continens, rccla peragit secundumnaturamcircuiens. Hune semper judiciumcomitatur, eos, qui à divine lege descivcririt , punicns. Cui quidem judicio, quicumque fellx futurus est, adhserens, humilia suhsequitur atque composîtU8<

ty ilATliRE DE RELIGION. 8l

loignent de tout excès. Or la soureraine mesure de toutes choses doit être , pour nous , Dieu , ainsi qu'on le dit, bieû-plus qu'aucun homme, quel qu'il soit. Si donc vous voulez être ami de Dieu , efforcez-vous de lui ressembler autant qu'il vous sera possible (i). — Le service de Dieu est léger (2) ; celui des hommes est dur et pesant. Dieu est la loi de

» l'homme sage ; la volupté est celle de l'intem-

^ pérant(3). »

(1) Aîj^ov dri ToûTÔ 7e , X. t. \, Nemini dubîum quin CO' gitare quisque debeat, quâratione ex eorum numéro sît qui Deum sequantur. — Quœnam îgitur actio à Deo amatur, DeuEoque sequitur? Una certè, rationem (^ôyov) unam antiquam habens atque prsecipuam, quod simile simMi, quod moderatum sit, amicum est : immoderata Terô nequc invicem , neque moderatis «unt arnica. Deus profectô Dobis rerum omnium maxime sit mensura , mult6 magîs quàm quivis, utferunt, homo. Qui îgitur huic tali amicus fore studet, eum necesse est, ut quàm maxime pro viribus talis efficiatur. Plat. De Legib., Itb. IV, Oper. tom. VIII s pag. 185^ i>S6. EdiU BiponU

(2) Jugum meum suave est, et onus meum levé. Matt. XI, 3o.

(3) Merpta ^è ri 0ew ^ov^ta- o^poç 9k , ri rot; àvOpuTroK. Osoc ^è àvOp&>7r9iç -a&>fp:>(ri , vopioç* a^poeri ^s , iS^ovij. Moderata quidem servitus est , quœ Deo exhibitur ; immoderata ver6 , quae hominibus « Deus quidem hominibus teinperatif lex est: întemperntis vcr^» , yolnptas, Plat^g

8*2 ESSAI SUR l'iNDIFFÉREPîCE

Aristote , après avoir cité le commencement de ce morceau , où Platon parle de la justice qui accompagne Dieu pour punir ceux qui transgressent sa loi, s'écrie : « Heureux , bien heureux » celui qui s'est attaché à cette loi dès le com- » mencement de sa vie ( i ) ! »

Comme les autres philosophes, il s'égare dans ses raisonnemens sur la nature du premier Prii^cipe, et souvent il balbutie des paroles dénuées de sens; mais, sortant des ténèbres de son esprit, vient-il à rappeler la doctrine antique , alors on croit entendre un chrétien.

« C est une tradition ancienne (2) , transmise 9 partout des pères aux en fans , que c'est Dieu

• qui a tout fait , et que c'e6t lui qui conserve 1 tout. Il n'est point d'être dans le monde qui :> puisse se suflSre à lui-même, et qui ne périsse, » s'il est abandonné de Dieu. C'est ce qui a fait

• dire à quelques-uns des anciens , que tout est

Epist* VIII. Oper. tonu XI , pagy iSg. O grata et jucunda Dei.servitus, quâ homo veraciter efiicîtur liber et sanctu? ! De Imit* Çhristi^ iib. III, cap. X9 n, 6.

(1) Mocxoépiôç Ti xai cù^otpav, cÇ «px^^ evôùç utTO/pç ci». ArUt. De mundo, eap. VII » Op:r, tom, l , pag, 476. — In quo corrigit adol«§centior yiam 5uam ? in custudiendo sermones tuos. JP<. C XV III , 9.

(a) Cette traduction ttt de l'abbc Le Batteux.

9 plein de dieux ; qu'ils entrent en nous par les » yeux f par les oreilles , par tous nos sens : » discours qui convient à la puissance active de » Dieu plutôt qu'à sa nature. Oui, Dieu est vé- » ritablement le générateur et le conservateur » de tous les êtres, quels qu'ils soient, dans tous » les lieux du monde. Mais il ne l'est pas à la > manière du foible artisan, dont l'effort est pé- » nible et douloureux ; il l'est par sa puissancd » infinie ,• qui atteint , sans aucune peine , les » objets les plus éloignés de lui (i). Assis dans 9 la première et la plus haute région de l'unî- » vers , au sommet du monde , comme l'a dit le » poète, il se nomme (2) le Très-Haut (3). »

(1) Attingit ergo à fine usque ad finem fortiter. Sapient, VIII ^1.

(2) Tu soLus altissimus. Ps. LXXXIIy 19.

(3) Âp;^atoç pièv oiiv tiç ^oc xai Trarpcoc sort Trâcev àvBpimotç , (u; SX d£oi> Ta Tràvra , xal Stct, &&o\j i^pitv Grv»vé9T>ix6v.' OxiStfda, 9i fuffiç, ccùrij 'M.^ eauT;ov auTopxjQC , sp)]pLo>Gsî(ra Tige sx tovtov ao)- Tijpîoç. Atô xat Twv 7ra).aiwv f IttsÏv Tiveç 7rpo^;^0>îffav , oTt Tavra TrâvTa sttI dsûv rr^ca tÈ , xai Bi off^oà^twif iv^o^opigvya 39fûv , xai Si' àxoriç , xai 7rdéo>]ç alo^nccuç , t^ fjièv deta ^uva^jiffe Trpcirovra xa- Toêa^opicvot ^ÔTov , ou fiviv t>} 7c oùoria. 2fli>Tqp picv yàp ovt&>( àirav* Tuv i<rrt xat 7cy6T6>p tûv OTroxi^niroTC xaTa tôv^c tov xoffpov avv<- TsXouptfv«Av , 6 Btôç* oO finv avTODp7o£i xat iTrtirovou Çuou xoparov vTTOfACvoav , àXXà ^uvdl^si ^^poapuvoç aTpuru , St iç xat twv nôppta ^oxouvTuv sivat, TrsptytvsTat. T^^v pùv ovv àvei>TàTw xat TrpÛTïjv

Gomment pourroit-ba mainteuant ne pas convenir que les anciens c'onnoissoient ég;alement et les hautes vérités qui appartiennent à la première révélation, et le moyen de les distinguer des erreurs qu'on y ajouta dans la suite ? Mais personne n'a mieux établi que Cicéron le principe de la perpétuité , et l'autorité de la tradition. Ilfaut Tentendre, Tadmirer, et gémir de ce que, sachant si bien comment on pouvoit discerner les véritables dogmes et le cujte véritable des opinions fausses et des superstitions qui les défiguroient, il ait lâchement cédé , sur tant de points essentiels , aux préjugés de son siècle, et n'ait pas osé attaquer de front le paganisme qu'il méprisoit (i).

t Lorsque, levant nos regards au ciel, nous » considérons ces grands corps qui roulent dans

iSpctv «vtÔç tkoL^ev , YTrar^c ts ^là toOto wvô^aorat , xat yarà tÔv iroMrriv , àypoTdrn xopuy^ toO oTipiTrovroç èyxadidpupigvo; oùpovoû. Arist. DeMundos cap, VI , Opir, tom. I, pag, 471.

(1) La même chose arrive'aujourd*hui ohez les protestans. A peine trouveroit-on un homme instruit et de bonne foi qui ne nréprisc le protestantisme , et n'en rcconnoisse en lui-même la fausseté. Mais on ne laisse pas pour cela d'y rester attaché et de le défendre , soit par des considérations politiques, soit par des intérêts temporels, soit par habitude , soit enfin par une crainte secrète de la vérité et des devoirs qu'elle impose.

EN MATltHE DE RELIGION. 85

» rimmensité, qu'y a-t-il de plus clair, de plus 1 évident , qu'ils sont régis par une intelligence » divine ? S'il n'en étoit pas ainsi , icomment » Ennius auroi\-il pu dire , avec l'assentiment » universel : Contemplez cette sublime lumière^ Jur- » piterque tous invoquent. Et ce Jupiter, qu'est-ce ■ sinon le souverain maître de l'univers , qui » gouverne tout par sa volonté, et comme l'ap- » pelle le même Ennius , le Père des dieux et des • hommes^ le Dieu tout-puissant et présent par- » tout? Celui qui douteroit de son existence, je » ne comprends pas certes pourquoi il ne pour- » roit point douter aussi de l'existence du soleil; » car l'un n'est pas plus évident que l'autre. Si » cette connoissance li'étoit pas certaine, si cette » croyance n'étoit point inébranlablement affer- » mie dans nos dmes , elle ne demeureroit pas » toujours stable^ elle ne seroit pas confirmée par » la longueur du temps , elle nauroit pu se forti- » fier avec les siècles et le cours des âges. Car nous » voyons les opinions vaines et fausses s'éva- » nouir en vieillissant. . . Mais le temps, qui efface » les rêves de l'opinion, confirme les jugemens » de la nature (i). »

(i) Qnid eniin potest essetam apertum, lamque perspicuuni , cùQi cœlum suspeximus , cœlcstiaque contcmplati «unius , quàin esse aliquod Nuinen praestantissimae incn-

86 ESSAI SUR L'iJNDIFrÉR£NC£

Aîasi la perpétuité est le caractère de ce qui T* I €8t vrai; et quel autre moyen de reconnoître la perpétuité d'un dogme ou d'une loi , que la tradition des ancêtres? Aussi egtnce cette tradition que Cicéron propose pour règle des croyances ; le raisonnement , comme il le dit, n'étant propre qu'à ébranler les vérités les plus certaines.

« J'ai toujours défendu, je défendrai toujours » les croyances que nous avons reçues de nos » pères, touchant les dieux immortels et le culte » qui leur est dû; et les discours d'aucun homme ,

tls , quo haec regantur ? Quod ni ita esset , qui potuisset assensu omnium dicere Ennius :

Aipice hoc fublime oaudeof , qaem inTocant omnei Jotem ?

Illum verô et Jovem , et dominatorem rerum , et omnia nutu regentem , et , ut idem Ennius ,

Fatrem dirûmque homioumque ,

et prœsentem, ac prœpoteentem Deum. Quod qui dubitet, haud sanè intelligo cur non idem sol sit, an nullus sit^ dubîtare possit. Quîd enim est hoc illo eyidentiùsPQuod nisî cognitum comprehensumque animîs haberemus^ non twn stabilis opinio permaneret, nec confirmareturdiutumîtale temporis, necunàcum sœculîSf œtatibusque fiominum inveterare potuisset* Etenim yidemus caeteras opiniones fiotas atque yanas diuturnitate extabuisse.... Opinionum enim commenta delet dies ; naturae judicîa confirmât. Cicer. y Denat. Deor,, lit. Il , cap, II , n. 4 ^t 5.

9^ f^'tiM^

EN UATIÈnE DE RELIGION. 87

» sataDt ou ignorant , n'ébranleront jamais en » moi ces croyances. Voilà quels sont , Balbus , » les sentimens de Cotta, les sentimens du pon- » tife. Expliquez-moi maintenant les vôtresi; car » je dois apprendre de vous, qui êtes philosophe, » la raison %le la religion; et je dois croire nos » ancêtres^ lors même qu'ils n'apportent aucune » raison de ce qu'ils nous enseignent (i). »

Bûlbus, qui venoitde faire un long discours sur la nature des dieux , répond qu'il est inutile d'y rien ajouter, puisque Cotta est convaincu de leur existence. Oui j reprend Cotta, j'y crois sur le témoignage de nos pères , mais non pas sur les preuves que vous avez données. « Ne trou- » vant pas ce dogme aussi évident que vous » désireriez qu'il le fût, vous avez voulu prouver » par des argumens l'existence des dieux. Pour » moi , il me suffisoit que ce fût la tradition de

(1) Ôpiniones , quas à majoribus accepimus de diis immoTtalibus, sacra , cœremonias , religionesque... Ego eas defendaro semper , semperque defendi : nec me ex eâ opînioue , quam à majoribus accepi de cultu deorum immortalium , ullius unquàm oratlo aut doctî , aut indoctî moTebit... Habcs, Balbe , quid Cotta, quîd pontifex sentiat. Fac nunc ergo intelligam tu quid sentias ; à te enim philosopho rationem accîpere debeo religionis ; majoribus autem nostrîs , etiam nullâ rationc reddîtâ , credere. Dfi^t. D«or,<f lib. III f tap, II , n. 5 0t 6»

8S ESSAI SUR l'indifférence

9 nos ancêtres; mais vous, méprisant Tauto- » rite , vous cherchez Tappui de la raison. Souf- » frez donc que ma raison combatte la vôtre. 1 Vous employez toute sorte d'argumens pour 1 démontrer qu'il existe des dieux; et, en argu- 1 mentant, yous rendez douteuse uœ vérité qui, ^ ^ » à mon avis , est au-dessus du plus léger » doute (i). »

C'est ainsi que le raisonnement êbranloit peu à peu les croyances publiques , en affoiblissant dans les esprits l'autorité de la tradition. Il n'a jamais eu d'autre effet; et, comme le remarque un auteur persan : « Adhérer à ses » propres sentimens et à ses lumières , est le 1 grand chemin de l'impiété... Toutes vos pen-

• sées et tous vos raisonnemens ne peuvent » vous conduire que dans les ténèbres de Tor- » gueil et de l'opiniâtreté. Il faut donc quitter

• absolument cet attachement à ses propres lu-

(i) Quia non confidebas, tam esse id perspicuum, quàm tu velis : proptereà multis arguni^entis deos esse docere volulsti. Mihi unum satis erat, ità nobis majores nostros tradîdisse. Scd tu auctoritates contemnîs , ratione pugnas. Patei-e igitur , rationem meam cum tuâ ratione contendere. AfTers bœc omnîa argumenta^ cur dii sint; remque meil sententlâ minime dubiam, argument^ndo dubiam facis. Ibid.jcap. IV , n. ^ et lo»

» mières , qui est une impiété manifeste et une 9 idolâtrie de soi-même (i). »

L'immortalité de Tàme étoit un dogme non,^ moins universel et non moins ancien , que celui de l'existence de la Divinité. Comme l'observe M. de la Barre , « On ne commença à le révo- » quer en doute , qu'après une longue suite de » siècles, lorsque la philosophie eut accoutumé » à disputer de tout (2). » L'espérance s'en alloit avec la vérité, et la sagesse humaine ne laissoît à l'homme que le tombeau. Les païens mêmes a voient horreur de ces doctrines du néant. « Quand je viens à y penser , ainsi qu'il » na 'arrive souvent , dit Cicéron , j'admire l'in- » solence de ces philosophes qui, avec des » tuansports de joie , rendent grâces à leur I» chef, à l'inventeur de cette opinion , et l'ho- » norent comme un dieu, parce qu'il lés a, » disent-ils, délivrés de deux maîtres très-durs, ■ d\ine erreur éternelle , et d'une crainte qui les » poursuivoit le jour et la nuit (3). »

(i) D'Herbeloty Biblioth. orient, ^ art. Din^ totn, II y p, 21 5. Paris y 1783.

(2) Méinoîr. de l'acad. des Inscript. , t. XXIX, p. 59.

(3) Quae quidem cogitans, soleo saepè mirari nonnullonim insolenliam phiiosopliorum , qui naturae cogtiitionem admîrantur, ejusque inrentori et principi grattas

9<> ESSAI SIR L INDIFFEnENCE

Cependant Cicéron lui-même , lorsqu'il ne consultoit que la seule raison, ne pouvoît parvenir à s'assurer pleinement de Timmortalité pour laquelle il sentoit que son âme étoît faîte (i).

ezsultantes ag^unt, eumque venerantiir, ut deum : liberatos enim se per eum dîcunt grayissimis dominis , errore sempiterno, et diurno ac nocturne metu. Tuscul.jQuœst,^ lib, I y cap, XXIyU^^S.

[i) Nùm eloquentiâ Platonem superare possumus ? Eyolye diligenter ejus eum librum qui est de anime ; ampliûs quod desideres , nihîl erit. — Feci meherculë , et quidem saepiùs : sed nescio quo modo, dùm lego, asseotlor ; quum posui librum , et mecum ipse de immortalitate anîmorum dœpi cogitare, assensio omnis illa elabitur. Ibld., cap, XI i n. aS. — Ce que disoit Cicéron , les philosophes modernes l'ont répété, et rien n'est plus curieux et plus instructif que ces rapprochemens , qui prouvent l'éternelle impuissance de la raison humaine abandonnée à elle-même. Suivant Gibbon , les plus sublimes efforts de la philosophie ne peuvent nous donner qu'un foible désir, une foible espérance, et tout au plus une foible probabilité d'un état futur 9 dont l'existence ne peut être cerfaine que par une révélation divine. « Sincc therefore » the most sublime efforts of phîlosophy can cxtenfl no » farther than feebly to point out the désire , the hope , or, » at most, the probability of a future state , ihere is no- « thing , except a divine révélation , that can ascertain » ihe existence , and describe the condition of the invi- ^ sible conntry which is destined to receîvc the soûls of » rnen, affcr ihcir séparation from ihc body. 0 The hist>

Pour dissiper ses inquiétudes , il ne falloit rien moins que le consentement de tous les peuples ( 1 ) , et le témoignage de l'antiquité , qui plus près de l'origine et de Dieu même , savait mieux ce qui était vrai (2).

Aristote, cité par Plutarque, parle du bonheur de l'autre vie, comme d'une croyance si ancienne, que l'on n'en peut assigner ni le commencement, ni l'auteur, et qui s'est perpétuée sans interruption depuis les âges les plus reculés (3). Plutarque insiste sur cette tradition , et s'en sert pour prouver qu'il existe un séjour où leshommes vertueux seront récompensés après la mojrt (4).

of the décline and fall , etc, tom. II , chap, XV, p. 244* Ed, deBasle.

(1) Pertnanere anliuos arbitramur consensu nationum omnium. Ibid,^ cap, XVI , n. 36.

(2) Auctoribus quidcm ad istam sententiam. . . uti optimis possumus ; quod in omnibus causis et débet et solet yalere plurimùm : et primùm quidem omni antiquitate ; quae qu6 propiùs aberat ab ortu et diyinâ progenie , hoc meliùs ea fortassè quœ erant yera cernebat. Ihid,, cap. XII, 71, 29.

(3) Kai ToùO' ouTbiç oipy&ia. xai TraXatà , x. t. X. Atque haec nostra senientia ità Tetusla est , ut ejus et initîum et auctor prorsùs ignorentur, sed ab infinito usque aevo continenter ea sic est propagata. Plutar. , De consolât, ad Apollon,, Oper,, tom, II, p, ii5.

(4) Et (î' 6 Twv TTJiXat'ôv , -/. T. >. Jani si , \\\ par «si arbi-

La punition des méchans formoit un autre point de la doctrineprîmitîve , et voici ce qu'en dit Platon : « On doit certainement toujours croire à » Tantique et sacrée tradition qui nous enseigne » que Fâme est immortelle , et qu'après sa sépa- ■ ration d'avec le corps , un juge inexorable lui » inflige les supplices. qu'elle a mérités (i)- »

Si maintenant nous passons aux extrémités de l'Orient, -nous trouverons, dans un se\i\ exemple, l'invincible preuve que le principe de perpétuité y fut toujours reconnu pour règle de foi (2) , et que ce principe , appliqué par un esprit sincère et par une âme droite , cond<uit in-

trari , vera sunt quae veteres poetae ac phîlosophi perhîbuerunt, pîîs postquam vitam hanccum morte commutayerunt, esse suos quosdam honores, dignîoremque ia consessu tribui locum, destinatamque piîs animis certain in quûdegant regionem. Ibld.j p. 120.

(1) rigîÔsffÔat ^g ouTwç alet ypii toÏç Tra^aiotç re xat Upoîç Xô^ot; , ot Sri ^Tîvuoyartv ?!pv àSavarov ^v^yjv elvaf (Jtxaffràç tc lo^gty , xat Tivgtv ràç ptgytoraç ri^wpta; , orav Ttç ànoà'kx-^Biri t5v (TwpzToç. Plat. Epis t. VII y Oper,, tom. XI, pag. 11 5.

(2) C'étoit celle des Arabes. « Us se fondent sur leurs » traditions paiernelles i qui paroissent leur avoir conservé D la mémoire de la création du monde , celle du déluge, w-et des autres premiers événemens qui servent à établir » la foi d'un Dieu invisible, et ia crainte de ses juge- » mens » BoulainviH,y Vie de Mahomed ^ liv, II s /?• 190.

failliblement au christianisme, qui, dans sa constante unité , n'est que le développement prédit, et attendu pendant quarante siècles , de la reli-gîon primordiale. Nous avons parlé d^un prince de la famille impériale , qui, ayant embrassé la religion chrétienne à la Chine , publia , dans un écrit extrêmement remarquable , les motifs de sa conversion. Parmi ces motifs , Vqntiquité paroît être celui qui le frappoit davantage , et celui qui avoit aussi le plus frappé tous les hommes de bonne foi, quand le christianisme fut annoncé dans ce vaste empire. Nous espérons qu'à cause de l'importance du sujet , ou voudra bien nous pardonner une citation un peu longue peutêtre.

« Vers la fin de la dynastie des Ming , plu- » sieurs sa vans d'Europe sont venus prêcher la » religion chrétienne : ils ont composé des livres. ^) Ce sont eux qui les premiers ont donné une » vraie et juste idée du suprême Empereur du » ciel, dont il est tant parlé dans les livres clas- » siques, en nous éclairant sur sa nature... Si » on veut' faire le parallèle de ce que nous en- » seiguent ces savans étrangers, avec la doctrine » de nos anciens sages et philosophes , nous y » trouverons une grande ressemblance ; de » même que cette doctrine, comparée avec les » rêveries et les mensonges de nos sectaires mo-

» dernes^ en est aussi éloignée que le ciel et la

» terre le sont entre eux (i)

» Il faut convenir que la religion du vrai Dieu

» renferme quantité de mystères profonds et

» incompréhensibles à Tesprit humain ; mais

» aussi tous ceux qui en ont entendu par-

» 1er, ont été extrêmement contens des preuves

» qu'on en apportoit. Une seule chose les arrê-

» toit, c'est que nos anciens sages et nos lettrés ne

») s'en étoient point expliqués dans leurs livres , et

» ne r avoient point suivie*, aussi se sont-ils con-

» tentés de lire ces livres et de les admirer, sans

» se mettre en peine d'aller plus avant , et at-

» tendant toujours que quelques personnes d'un

n savoir éminent leur fissent comme toucher au

» doigt la vérité, afin de les déterminera suivre

)) cette religion , ou à la rejeter. Hé ! qui ne sait

» combien nous avons eu de grands hommes

» qui ont reconnu que cette religion est la vérî-

» table , et la seule qui doive être embrassée ?

» Dans certain livre composé par notre docteur

» LieoU'Yng ,.. n'est-il pas prouvé comment ces

» grands hommes ont successivement rais au

» jour avec beaucoup de clarté leurs pensées sur

(i) Motifs du prince Jean pour embrasser la religion chrétienne. Lettres édif.,toin. XX, p. 35i , 55a. Edît de Toulouse, 1811.

KN MATJlCftE DE RELIGION. qS

» cet article ? Dès le comiiiencement que cette » loi a été annoncée dans notre empire, le fa- » meux ministre Sin-Kouang-Ki démontra la » vérité de la doctrine qu'on prêchoit... Depuis, » tous ceux qui ont écrit, et tous les leitrés ont » puisé dans cette source , et se sont étudiés à » lenvi de faire connoître la p^randeur de Dieu » et la sublimité de sea œuvres ; tout ce qu'ils » eri disent est parfaitement conforme à la doctrine » de nos anciens livres et à la tradition constante » de nos sages. Que disent Li-ngo-tscj Li-tclie- » tsao ? Leurs écrits ne sont autre chose qu'un » parfait énoncé delà loi chrétienne, etqu'undé- » veloppement de son excellente morale. Yang- » hong-yven et Ting-kiun^ s'accordent à publier » que<ette loi nest point nouvelle^ ni extraordin nuire , qu'elle a une entière ressemblance avec » ce que Yao , Chun ^ Tcheou-kong , Kong-tze ^ » nous ont enseignée. Ouang-mo-tcltong ^ Kia- » tche^ tiennent le même langage; Tcheou-kongy » Kong-tze^ expliquent cette doctrine en expli- » quant la leur. Tching-ho'èn-fou ^ Leang-tsai y » disent que cette doctrine s'appuie à merveille » de celle de nos anciens sages , quelle est U » bonheur de tous les siècles et de tous les âges y » sans en avoir aucun mal à redouter. Les sa- » vans de l'Europe qui nous l'ont apportée, selon n Lieou-tsing'Choui j Yuen-tchang ^ doivent être

» regardés comme nos fidèles citoyens, à qut » nous avons des obligations essentielles. Selon » Hiong'tanche , Ming-yu^ la loi chrétienne s'ac- » corde entièrement avec les enseignemens de * Fo-hi^ Ouen-ouang ^ Tcheou-Kongy Kong-tze ; » et même elle renferme quelque chose; de ptu$ » ;7ûr/iz«Y..- C'est le témoignage que rendent en- » core à la sainte loi Fong-ko-tu ^ Yug-kin , en » assurant que chacun de ses articles porte Tem- » preintedu vrai, sans Talliage de lamoîndre faus- » seté..* Tous nos lettrés disent Tching-ming, « Fong-y^ qui ont écrit beaucoup sur le /i, sur » le H, SUT le vou'kie y le tai-^kie ( systèmes des » philosophes ) , ressemblent à des personnes » dont l'estomac est surchargé et incapable de » digestion... Ye-heang-kao dît... que si on vou- » loit faire revivre les enseignemens des trois » premières dynasties, il ne croit pas qu'on en » pût venir à bout sans le secours de la religion » chrétienne. Le sentiment de Sun-hoa-yuen est, » que cette religion si sainte est bien supérieure à » tous les cultes anèiens et nouveaux^ que les forces » humaines n'y peuvent pas atteindre, et que » son établissement marque bien son auteur. » Enfin Chin-quang-yu s^exprime ainsi : Tous » les écrits publiés en faveur du christianisme » sont si solides et si éloquens, qu'on ne trouve » point de termes pour les louer ; leurs auteurs

» éclairés, et dont le nombre est très-grand, » après avoir étudié les dogmes de la religion , » en ont fait voir la solidité , et ont pris plaisir à » nous les développer. Les anciens et ceux qui les » ont suivis ont tous parlé le même langage ^ de » ^quelque nation. qu ils fussent; leur éloignement » n a point empêché qu'ils ne fussent d'accord. » Que conclure de là? que la religion chrétienne » est très-véritable, qu'elle est seule la véritiable, » et qu'il fa ut par conséquent la suivre, s'étudier » à la connoître toujours davantage , et s'eflfor- » cer de mettre en pratique ses saintes lois, pour » obtenir un bonheur éternel .(i). »

Commenter ce passage , ce seroit Taffoiblir : les réflexions que nous pourrions faire , se présentent d'elles-mêmes à tous les esprits.

Mais observez la conformité de la doctrine universelle avec la doctine de nos livres saints. Nous avons trouvé partout la croyance d'une loi divine, immuable, principe de toute vérité et de toute justice, et qui se conserve par la tradition. Or, que dit TEcriture?

« La loi de Dieu est parfaite , elle convertit » l'âme; le témoignage de Dieu est vrai, il donne » la sagesse à l'homme simple (2). »

(1) Motifs du prince Jean, etc. Lettres édif., tom. XX, p. 363—367.

(3) Lex Domini immaculata coavertens animas : tcstî- A

98 ESSAI 8(iR l'indifférence

Voilà donc la loi éternelle (1) , qui n'est que le témoignage de Dieu , sa parole , ses commandémens (2)^ ses jugemens (3) j^ sa vérité (4) , sa justice (5) , comme l'appelle le roi-prophète , dans cet hymne admirable où il s'écrie : « Je » garderai les témoignages de votre bouche (6) : » une croyance sans mesure est due à vos témoi- » gnages, ô mon Dieu ! (7) »

Et ce témoignage divin , comment se perpétuoit-il ? toujours par le témoignage , par la tradition, qui conserve tout, même la parole, même la pensée.

« Souviens-toi des jours anciens, repasse dans » ton esprit les générations successives : înter- * roge ton père, et il t'instruira ; tes aïeux , et » te diront (8). »

monium Domini fidèle , saplentîam praestans parvulisr Ps. XVIII i 8. Nous avons traduit sur Thébreu.

(1) In aeternum, Domine, verbum tuum permanet io €œlo. Ps. CXVIII , 89.

(q) Ibid., Y. 4*

(5)Ibid., V.43.

(4) Ibid., V. 86.

(5) Ibid., V. 94.

(6) Gustodiam testimonia oris tui. Ibid., v. 88.

(7) Testimonia tua credibilia facta sunt nimis. XCII. 5.

(8) Mémento dierum antiquorum , cogita generatione»

EN JIÂTIÈKB DE REUGION. gg

S*agit-il de montrer la fausseté des cultes ido lâtriques et la vanité des idoles (i) : Ils nétoient pas dès le commencement ^ dit TEcrivain sacré. Et c'est aussi en prouvant la nouveauté du paganisme, que les Pères combattoient ce grand égarement du cœur humain (2).

Hélas ! en s'y livrant les païens étoient avertis de leur crime, et c'est ce qui le rendoit inexcusable. « Dieu a toujours voulu, dit Ori-

sîngulas, înterroga patrem tuum , et annuntiabit tibi ; majores tuos , et dicent tibi. Deuteron. XXXII ^ 7.

(1) Neque enim erant ab initio. — Sapieiit. XIV , i3.

(2) Laudatis semper antiquos, sed novè de die viyitis. Per ■quod ostenditur, dùmà bonis majorum institutis decedilis, eavosr©tinereetcustodirequaenondebuistis, cùm quae debuîstis non custodiHs. — Tertull. Apologet. adv. Gent., c. VII, etibid., e. XXV, XXVI, XL VII. —Theoph. ad Autoljc. , lib. II , n. 53 et seq. — Euseb. , Praep. Evan^f. , lib. II, cap. I et seq. — Laclant. , Divin, instit. , lib. I. — De falsû relijj., cap. IX et seq. Lib. IV. — De verâ sapicnt. et relig., cap. I. et alibi passitn. — Epitome divin, instit., cap. XXIV. — Julien avouoit le principe, et l'un des reproches qu'il faisoit à la religion chrétienne, c'est qu'elle n'avoit pas, selon lui, de fondement dans l'antiquité. Cyril, ^ adv. Julian,y lib, I. On a pu voir, dans ce chapitre et le précédent , l'absurdité de ce reproche. Il sert du moins à prouver qu'on rcconnoissoit uniycrsellemeot que le caractère de perpétuité étoit ess«;ntcil à la Traie religion.

100 ESSAI Sun L INDIFFERENCE

» gène, que les hommes fussent justes (i), et » il leur a ménagé , dans tous les temps , le » moyen de se convertir et de pratiquer la vertu. » Dans tous les temps , la sagesse divine descen- » dant dans les âmes des justes, en a fait des » prophètes et des amis de Dieu. Nous voyons » dans nos livres sacrés , qu'il y a eu dans tous » les siècles des saints qui ont eu l'esprit divin , » et qui ont donné tous leurs soins pour conver- » tir les autres (2). »

On savoit qu'il avoit existé toujours une loi divine partout tamême; c'e^t-à-dire qu'on reôonnoissoit l'existence d'une loi une, universelle, perpétuelle , sainte, en un mot , delà vraie religion , qu'on pouvoit aisément , à ces caractères, discerner des religions fausses. On étoit donc coupable de la violer, comme on est coupable delà violation de toute loi qu'on peut connoîtrc ; et l'on ne sauroit justifier l'idolâtrie, sans justifier en même temps l'homicide , le vol , l'adultère , tous les vices et tous les crimes ; puisque la loi qui les dé-

(i) La piélé, suivant Cicéron, est la justice envers la Divinité : Est enim pictas jusiiiia adversum deos. — De naturû deoruin , lib. I,.cap. XLI.

(a) Orjgen. contra Cels. , Hb. IV , n. 7. Traduction de l'abbé de Courcy.

fend est identiquement la même loi qui défend le culte des idoles.

Quelque général qu'il fût , on ne doit pas croire cependant que le vrai Dieu n'eût aucun adorateur parmi les nations, ni qu'avec tant de moyens de s'instruire de sa loi, elle fût pour tous les hommes un objet d'indifférence. Saint Jean parle des enfans de Dieu qui étoient dispersés parmi les gentils (i). «Je ne pense pas, dit » saint Augustin , que les Juifs mêmes osassent » prétendre que, depuis l'élection de" Jacob , » nul, excepté les Israélites , n'a été du nombre » de ceux qui appartiennent à Dieu. » Et après avoir cité l'exemple de Job , il ajoute : « Je ne » doute point que la Providence divine n'ait mé- » nagé cet exemple , pour nous apprendre qu'il » a pu y avoir aussi, parmi les autres nations , » des hommes qui, vivant selon Dieu et lui étant » agréables , appartenoient à la Jérusalem spi- » rituelle (2). »

(1) Jésus moriturus erat pro gcnle, sed ut ûlios Dei^ qui erant dispersi, congregaret inunum. Joan. XI , 52.

(2) Necipsos Judaeos existimo audere contendere, neminem pertinuisse ad Deum , prseter Isiaëlitas, ex quo propago Israël esse cœpît. » . Dîvinitùs autem provisurn fuisse non dubito , ut ex hoc uno scirenous etiam peralîos. gentes cssepotuisse , qui secundum Deum vixerunt elque

MNb

ion ESSAI SUR £*INDIFFÉRENGB

Bossiiet va même plus loin , et l'on aime à voir ce grand homme , si peu suspect de relâchement dans la doctrine, étendre , pour ainsi parier , son espérance , comme Dieu lui-même ae plaît à dilater sa miséricorde. « Il est vrai ( ce » sont ses expressions ) que depuis la loi de » Moïse 5 les païens ayoient acquis une certaine » facilité plus grande de connoître Dieu , par la » dispersion des Juifs , et par les prodiges que » Dieu avoit faits en leur faveur; en sorte que le » nombre des particuliers qui Tadoroient parmi » les gentils , est peut-être plus grand qu'on ne » pense. Ti Etencore:a Chaque particulier pouvoit » profiter des grâces générales, et il ne faut point 9 douter quil n'y ait eu un grand nombre de ces » croyans^ dispersés parmi les gentils dont nous » venons de parler (i). »

Quand Jésus-Christ parut dans le monde, il n'apporta point une loi différente de* celle que

placuerunt, pertinentes ad spiritualem Jérusalem. S. Au^ gusty De eivit, Dei., lib, XVIII y cap, XLFIL — On a même vu des princes cherclier à abolir le culte des idoles , et à rétablir le culte du vrai Dieu. Deux rois de suite tentèrent cette sainte entreprise dans l'Ycmen , environ trois siècles avant Jésus-Christ. Voyez ia Vie dé Mohamed 9 par le comte de BouiainviUiers y p. 109.

(1) Lettre à M. Brîsacier. Œuvres de Bossuet, tom. X» p. 409. Edit. de Dom Dcforis. ^

EN MATIÈRfi 1)£ RKUGION. I o3

Dieu avoît donnée au premier homroe, et dont la connoissance s*étoit perpétuée par la tradition chez tous les peuples ; il ne vint pas la détruire mais l'accomplir (i) ; et la loi évangélique n'est que le développement , on , comme parle saint Irenée , V extension^ la dilatation (2) de la loi une et universelle révélée dès Torigine. C'est l'unanime enseignement des Pères (3) , et ce que

(1) Nolite putare quoniam veni solvere, legem aut prophetas : non veni solvere, sed adimplere. Matt. F , ly.

(2) Hoc autem quod praecepit. . . . neque solventis legem y sed adimplentîs , et extendentis , et dilatantis. S. Iren, contr, Hœres.y lib. IV y cap. XIII , p. 242. Ed. Benedict,

(3) « Au commencement , dit saint Chrjsostôme , » JDieu ^ en formant Thomme , lui donna la loi naturelle. » Combattant ensuite ceux qui nient Fexistencede cette loi divine : « D'où viennent donc^ conlinue-t-il , toutes ces » lois qu'ont écritds leurs législateurs, sur les mariages, » l'homicide , les testamens , les dépôts , etc. ? Sans doute » ils les avoient reçues de leurs pères, et ceux-ci de leurs » aïeux , et ainsi toujours en remontant. Mais les pre- » miers , de qui les tenoient-ils ? .... Il est clair quec'é- » toit la loi que Dieu donna à Thommc en le créant. Que » signifie le mot de saint Paul , qu'Us périront sans la loi ; » leurs pensées et leur conscience les accusant , et non pas la » loi ? S'ils n'avoient pas eu la loi de la conscience » » même en péchant, ils ne dévoient pas périr. Et corn- TU ment ont-ils péché sans la loi ? Quand donc l'apôtre dit

104 )i$»SAI Si;H l/lNDIFFÉlŒNCE

Tertullieii, en particulier, explique admirablement.

f Sur quel fondement, dit-il aux Juifs, pour- » riez-vous croire que Dieu, qui a créé et qui » gouverne l'univers, Dieu Tauteur de l'homme » et le propagateur de toutes les nations, n'eût » donné la loi qu'à un seul peuple par Moïse, à » l'exclusion de tous les autres peuples? S'il ne » Tavoît pas donnée à tous, il n'auroit point per- » mis que les prosélytes d'entre les nations y » eussent accès. Mais, ainsi qu'il comîent à la » bonté de Dieu et à sa justice, comme auteur » du genrehumain, ila donné lamente loiàtoiUes^ » les nations^ à certains temps fixés, il en a pro- » mulgué les préceptes, quand il l'a voulu , par » ceux qu'il a voulu, et comme il l'a voulu. Au » commencement du monde , il a donné la loi » à Adam même et à Eve... Et dans cette loi » donnée à Adam nous reconnoissons tous les » préceptes proclamés ensuite en détail par » Moïse... La loi primitive donnée à Adam et » Eve dans le paradîa, est donc comme la ma-

» saiis la loi, il ne dit point qu'ils n'ont pas eu de loi, » mais qu'ils n'ont pas eu la loi écrite , et qu'ils ont eu la » loi de nature. » HomîL XII y mi Papal, Antiochen, , Opci\ tom. //, p. 127^ 129, i5o. — Natur» et disciplinas una estlex. Clem. Alexand. Strom., lib, I yp, 556.

EN MATIERE DE RELIGION. lo5

» trice de tous les commandemens de Dieu.., » Dans cette loi divine, primordiale, et univer- » selle, tous les préceptes de la loi postérieure , » (|ui ont germé en leur temps , étoient renfer- » mes (i). »

TertuUien montre ensuite que les Patriarches nese sont sanctifiés et n'ont été agréables à Dieu, que par Tobservation de cette loi, qui n'étoitpas néanmoins, non plus que celle de Moïse, la loi

(i) Cur etenim Deus unîversitatïs conditor, mundi totius gubernator, hominis plasmator, uaiversarum gentîum sator , legem per Moysen uni populo dédisse credatur , et non omnibus gentibus attribuisse dicatur? Nisi enim omnibus eam dedisset, nullo pacto ad eam ètiam proselytos ex gentibus accessum habere permitteret. Sied ut congruît bonitati Dei et aequitati ipsîus, utpote plasmatoris generis humanî , omnibus gentibus eamdem legem dédit; quam certis et statutis temporibus observari praecepit, quando voluît, et per quos voluit, et sicut voluît* Namque in principio mundi, ipsi Adae et Evae legem

dédit In h5c enim lege Adae data , omnia praecepta

condîta recognoscimus , quae posteà pullulaverunt data per Moysen. - . . Primordialis lex est enim data Adae et EvaB in paradiso , quasi matrix omnium prasceptorum Dei. . . Igitur in hâc generali et primordiali lege Dei , omnia praecepta legis posterions specialiter indita fuisse cognoscîmus , quae suis temporibus édita germinaverunt. TertuUian, , adv. Judœosj cap, II ^ Oper, pag. 184. E4» Rigalt.

106 E8SAI SUR l'indifférence

principale (i) ; et il fait voir que Tune et l'autre supposoient et annonç oient un dernier développement qui s'est accompli par Jésus-Christ et en Jésus-Christ.

Et comme la loi primordiale et la loi de Moïse reposoient sur le témoignage de Dieu qui se perpétuoit par la tradition , la loi évangélique repose également sur le témoignage de Dieu, perpétué par la tradition.

« Si nous recevons le témoignage des hommes, » le témoignage de Dieu est plus grand : et ce * plus grand témoignage de Dieu, est celui qu'il » a rendu de son Fils. Celui qui croit dkns le Fils » de Di^u, a le témoignage de Dieu en soi. Ce- » lui qui ne croit point au Fils, déclare que Dieu » est menteur; parce qu'il ne croit point au té- » moignagc que Dieu a rendu de son Fils (2). »

(1) Undè inteiligemus Dei legemante Moyscn, nec in Coreb tantùm aut in Sinâ et in eremo , sed antiquiorem primùm in Paradiso , post patriarchis, atque ità et Judœis cerlis temporibus reformatam ; ut non jam ad Mojsi legem ità attendamus , quasi ad principalem legem , sed ad subseqqentem , quam certo tempore Deus et gentibu» exhibuit , et repromissani per Prophetas in meliûs reformavit, et prœmonuit futururo. /^t^.,p. 184? iB5.

(a) Si testimonium homînum accipimus , testimonium Deî mains est : quoniam hoc est testimonium Deî , quod majus est , quoniam tertificatus est de Filiosuo. Qui crédit

EN ITATliRE DE BELIGION. 1 O7

«Vous croyez en Dieu 9 croyez aussi en moi (i). » Celui qui croît en moi , ne croit pas en moi , » mais en celui qui m'a envoyé (2). »

Ainsi nous croyons à Jésus-Christ sur le témoignage de Dieu : voilà le fondement de notre foi , et Jésus-Christ lui-même ( hommes d'orgueU, philosophes , sectaires , eniendez ceci ) , et Jésus-Christ lui-même, fils de Dieu, égal à son Père, neparlepoint en son propre nom (5). « Ce- » lui qui m'a envoyé est vrai ; et je ne dis dans » le monde que ce que j'ai entejidu de lui (4). » — Je leur ai donné les paroles que vous m'a- » vez données; et ils les ont reçues... , et ils ont » cru que vous m'avez envoyé (5). »

in Filîsm Dei , Labettestimoniuin Dei in se. Qui non crédit Filio, mendacem facit eum : quia non crédit in testimonîum quod testificatus est Deus de filio suo. Joan, /, "Ep. V y g et 10.

(1) Creditis in Deum , et in me crédite. Joan. XIV y i.

(a) Qui crédit in me , non crédit in me, sed in eum , qui misit me. Ihid, XII , 44*

(3) Verba , quse eg(» loquor yobis, à me ipso non loquor. Joan. XIV y 10.

(4) Qui me misit yerax est ; et ego quœ audivi ab eo , Imbc loquor in mundo. Ib. , VIII , a6. — Quœ ergo loquor, sicyt dixit mibi Pater, sic loquor. Ibid. XII 9 5o.

(5) Verba , quœ dedisti mihi , dedi eis : et ipsi accepe* runt... . et crediderunt quia tu me misisti. Ibid. XVII , 8«

loS ESSAI Sun l'indiffAkence

Est-ce assez pour confondre la raison superbe et imbécile qui n'interroge et ne veut écouter qu'elle-même? Non, il faut qu'elle reçoive encore une leçon plus étonnante. Jésus-Christ promet à ses disciples de leur envoyer l'Esprit Sanctificateur, pour les consoler et pour achever deles instruire. Or , que dira cet Esprit , qui possède toute vérité, puisqu'il est Dieu? C'est ici qu'il faut mettre son front dans la poussière. «Lorsque cet » Esprit de vérité viendra, il vous enseignera toute » vérité : car il ne parlera point de lui-même , » mais il dira tout ce qu'il aura entendu (i). »

Tradition merveilleuse, dont l'origine se cache dans les profondeurs du Souverain Etre, où l'Esprit Saint lui-même écoute^ pour nous la retire, autant que nous la pouvons connoître, cette vérité immuable , infinie , qui est la Parole vivante que lePère éternellement prononce enlui-même!

Ainsi la religion n'est qu'un enchaînement indissoluble de témoignages qui remontent jusqu'à

(i) Cùm autem venerit ille spîrîtus veritatis , docebît vos omnem yeritaten* : non enim loquetur à semetipso , sed quœcumque audiet loquetur. Joan, XVI ^ i3. — Ab illo audiet à quo procedit. Audire illi scire est... Quia ergo non est •\ senaetipso , sed ab illo à quo procedit , à quo ilM est essentia, ab illo scientia, ab illo igitur audientla , quod nîhil estaliud quàm scienlia. S, Augast,, in Joan, Evang,^ tract, XCIX^ n, 4. Oper, part, II y t. III , col. 746.

Dieu. Saint Paul , de . même que saint Jean . appelle la loi évangélique le témoignage de Jésm- Christ (1) : et ce témoignage nous le connoissons par celui des Apôtres, et enfin ^ar le témoignage toujours un , universel , perpétuel , de rimmense société chrétienne (2).

La vérité, en se développant, n'a point changé, non plus que le moyen de la discerner de tout ce qui n'est pas elle. La règle est constamment la même : Ce qui a été cru toujours, partout y et par tous. Car cela est vraiment et proprement ca-

. thoUque^ comme (f force même du mot le fait assez entendre j qui comprend tout presque universellement. Jamais donc nous ne nous écarterons de la vérité cat/iolique , si nous suivons C universalité ,

' l'antiquité y le consentement (5).

(1) Sicut teî^timonium Christi confirmatuinestinvobîs. / Cor,j /, 61. — Et ego cùin venissem ad vos , fratres, non in sublimitate «ermonis , aut sapientiae , annuntians vobis testimonîum Christi. Ibid, 9 II s ï. — Joan, Apoc. y XII s 17.

(a) Omnem doctrînam. . . . veritati deputandam , sine dubio tenentem quod ËcclcsiaB ab Apostolis , apostoli !\ Christo , Christus à Deo accepit ; omnem vero dôctrinam de mendacio praejudicandam , quae sapiat contra vcritatem Ecciesiarum , et Apostolorum , et Christi , et Dei. TertuUian.y De Prœscript. adv, Hœretic, cap, XXI.

(5) Quod ubique, quod semper , quod ab omnibus cre-

tlO ESSAI SUR L*INDIPF]^R£NCK

Nous disons donc avec les anciens : Là coraen^ tentent de tous les peuples doit être regardé comme la bi même de la nature ( i ) ou la loi céleste ^ la loi divine, qui ]»'est que la raison de Dieu manifestée à Thomme , ainsi que l'explique Cicéron ; et les Pères en effet prouvoient par le consentement universel des peuples, contre les hérétiques de la loi ancienne , l'existence d'un seul Dieu créateur du monde (2), et tous les dogmes révélés dès l'origine au genre humain; comme ils prouvoient par le consentement universel dea

ditum est. Hoc est enîm yerè proprièque catholicum 5 quod ipsa yis nominis ratioque déclarât , quod omnia ferè universalîter comprehendît. Sed hoc ità demùm fiet , si sequamur uniyersalitatem , antiquitatem , consensionexD» Vincent. Lirlnens, , Commonitor. , cap. II.

(1) Omni in re consensio omnium gentium y lex naturae putanda rst. TuscuL, Ub. I , cap, XIII.

(a) Quoniam quidam est mundi fabricator Deus... snf« ficitid.,.. omnibus hominibus ad hocdemùmconsentien-» tibus, yetesibus quidem, et in primis à primoplasti tia-^ ditione banc suadeiam custodientîbus > et unum Deum fabricatorem cœli et terrse hjmnisantibus ; reliquis autem post 608 à propbetis Dei hujus rei commemorationem aceipientibus : ethnicisyerôabipsâconditionediscentibus... Constante igitur hoc Deo^ quemadmodum diximus, et testimonium ah omnibus accipiente , quoniam est , etc. S. Ireti. contr. Hœres. , Ub. II , cap. IX , Oper^ , p, ia6. Edit. Benedici,

chrétiens , conrte les hérétiques de la loi nouvelle, les dogme3 que Jésus-Christ a révélés (i). Voulez-vous découvrir avec certitude la vérité, au milieu des erreurs et des opinions variables : Prenez^ dit Aristote, ce qu'il y a de premier ; voilà le dogme paternel (a), le dogme divin (3). Et TertuUien : Tout ce qu'il y a de premier est vrai; ce qui est postérieur est corrompu (4).

(i) Le plus grand défenseur de V es prit particulier en matière de religion , Rousseau ne laisse pas de dire , et au même moment où il s'efforce d'établir le principe philosophique: « Il est bien vrai que la doctrine du plus grand » nombre peut être proposée à tous comme la plus probable » ou la plus autorisée. » Lettres écrites de la Montagne ^ p. 57. Paris 3 1793.

(a) Hv et Ttç ;fwpi(ra; aOro Xa^ot povov ro ITpwTOv... ri usv oi)v irdirpioç So^a. Si quis ipsum solùm primum separando accipîat. . . . hoc est enim paternum dogma. Metaphys, , /. XII s c.VlII.

(5) Oeiuc ocv ÈipTîaOai vopî(rsie : divine profectô dictum putabit. Ibid.

(4) Terumquodcumque primum^ adulterum quodcumque posterius. TertuL — Hoc erit testîmonium veritatis, ubique occupantis principatum. Id. dePrœs,, c, XXXV, — Le protestant Stillingfleet , après avoir observé qu'Origène se sert de ce principe pour réfuter Celse , ajoute que le seul moyen de discerner la tradition primitive et pure dès traditions corrompues , est de faire voir que la première est manifestement plus ancienne, « AVhich Origen weil réfute.

112 JESSAI SLR L INDIFFERENCE

Il faut croire les anciens sans raisonner (i), dit Platon. C'est la tradition^ dit Saint-Chrysostôme ; ne demandez rien de plus (2).

S'agit-il de discerner, entre différens cultes , quel est le véritable : Oît doit croire^ dit Cicéron, que le meilleur est le plus ancien et le plus près de Dieu (3). Et Tertullien : « Qui décidera, si ce » n'est la considération du temps , attachant » l'autorité à ce qui sera trouvé plus ancien, et » préjugeant la corruption dans ce qu'on aura » reconnu plus récent; car, le faux n'étant que » la corruption du vrai , la vérité précède néces-

1) from the far greater antiquity of those relation^ amoDg » the Jews, than any among the Greeks ; and therefore the » cerruption of the tradition was in them , and not in the » Jews : which must be our only way for finding out which » was the original, and whîch the corruption , by demons- » trating the undoubted anliquîty of one beyond ihe other. » Or'i^* sacrœ 3 Bookl^ cli. /, vol, I , p. i5. Oxf.^ i797-

(1) Priscis itaque viris credendum est. . . licèt nec necessariis nec verisïmilibus rationibus eorum oratio confirmetiir. Plat. InTimœo; Oper,, tom. IX ^ p. 524-

(2) Ilapà^ootç £0"Tt , ^uYiSev nXéov ÇyjTei. Traditîo est : nihiJ. quœras ampliùs. S. Chrisost. In II, Epist. ad Thessal,^ c, III , Homil. IV ^ Oper, t. VI , p. 532. Ed. Bened,

(3) Et profecto ità est , ut id habendum sit antiquissimuoi et Dco proximutn, quod sit optimum. De legib.y lib. Ils cap, XVI.

^N MATIÂRK DE KELIGION.

Il3

» sairement Terreur. En un mot, ce qui est vrai, » c'est ce qui étoit avant tout le reste ; ce qui » étoit avant tout le reste , c'est ce qui a été dès » le commencement ( i ) • »

// est donc absurde , dit Tite-Live , de rien changer à ce qui est antique (2). Quon n'innove donc points dît un ancien Pape, et qu'on s'en tienne à la tradition (3).

Telle est la doctrine unanime des siècles* également proclamée par les Patriarches , les Juifs , les Gentils , les Chrétiens ; doctrine immuable comme la vérité qu'elle conserve et qu'elle perpétue; doctrine enfin qu'un des plus grands génies qui ait paru dans le monde, et l'un des plus illustres docteurs de l'Eglise, résume en ces mots : « On ne peut en aucune manière parvenir à* la

(1) Quis inter nos determinabit , uisi tcmporîs ratio, ei praescribens auctoritatem , quod antîquiùs reperietur ; et ei prae)udican9 Titîationcm , quod posteriùs revincetur ? Iq quantum enim falsum corruptio est yeri, in tantum prsecedat necesse est veritas falsum.... In sumna...,. id verius quod prius , id prius quod et ab initio. TertuUlah,» adv, Marcion. , (ib. IV, cap, IV. Oper. p, 41 5. EdiU Rigalt

(2) Nihil motum ex antique probabile est. TU, Liv. 3 lib. XXXIV, -^^ap. LIV.

(5) Nihil novandum nisi quod tradîtum est. Steph. , Pap.I, Epist. ad Afros ; ap. Vinc. Lirin. Commonit., c, VI. — Nihil addi convenît vetustati. Vinc. Lirin,

n4 KSSAl SL1K l/lM)lFl'Éj\ENr.E ^

» vi^aîe Religion , qu'en croyant ce que Ton con- » noîtra plus clairement dans la suite , si Ton » en est digne, et en obéissant à ce qu'ordonne 31 la plus haute autorité (i). »

(i) Nous citerons en entier le passage d'où sont tirées ces paroles, afln qu'on voie avec quelle force saint Augustin oppose la méthode catholique de l'autorité^ à la méthode hérétique du raisonnement, qui ne conduit qu'au doute et à l'erreur. Si jam salis tibijactatus vider is y finem-que hujusmodi laboribus vis imponere; sequere viam catholicœ disciplinœ, quœ ab ipso Christo per Apostolos ad nos usque manavit , et ab hlnc ad posteros manatura est, — Bidiculum, inquiss isiud est, cùmomnes hanc se profiteantur tenere , ac docere. Profitentur hoc omnes haeretici , negare non possum ; sed ità uteisy quos illeclant , rationem se de ohscurlssimis rébus polliceantur reddîturos : eoque catho-licam maxime criminantur , quôd illis qui ad eam veniunt prœcipitur ut credant ; se aulem non jugum credendi imponere 3' sed docendi fontem aperire gloriantur, Quid , inquis , dici potult j quod ad eorum laudem magis partineret ? Non ità est. Hoc enim faciunt nullo robore prœdili , sed ut ali-quam concilient muUitudinem nomine rationis : quâ pro^ missâ naturaliter anima gaudet humana , nec vires suas valet udinemque considerans, . . , irruit in venena fallentium. Nom vera lleligio, nisi credantur ea quœ quisqueposteà, si se benè gesserit dignusque fuerit» assequatur atque perdplat, et omuinè sine quodam gravi auct^ritatis imperio inire rectè nullo pacto potest* S. August.^y De utilitate credendi, c, VIII, n. ^o et 21. Oper, tom, VIII, col. 58. Edit. Benedict,

lîN MATIERE DE KEMGION. 1 1 5

Or nous avons prouve qu'aucune secte idolâtrique n'avoit d'autorité réelle ; qu'il n'existe et qu'il n'exista jamais qu'une seule religion , qui a commencé avec le monde ; religion , par conséquent 5 une , universelle , perpétuelle , dans ses dogmes , dans ses préceptes , dans son culte essentiel ; que toujours et partout on a connu son existence , et le moyen par lequel on pouvoit la discerner des erreurs et des superstitions nées de l'orgueil , de l'ignorance, de l'insatiable curiosité et de toutes les passions humaines. Nous avons fait voir, en même temps , que cette religion n'est autre que la religion chrétienne, qui seule possède ces grands caractères de l'autorité souveraine à laquelle tout esprit doit obéir, l'unité , l'universalité , la perpétuité. Nous allons montrer de plus , que la sainteté ne lui appartient pas moins visiblement : de sorte qu'à quelque époque , et sous quelque rapport qu'on la ' considère , Dieu se manifeste en elle et par elle avec tant d'éclat , que ne pas l'apercevoir , c'est être livré à un aveuglement si terrible, qu'on ne trouve point de terme pour le déplorer.

Et que l'impie ne cherche point à se rassurer en se disant , que peut-être n'est-il pas en son pouvoir d'en sortir ; qu'il cherche la lumière , et que la lumière le fuit. La lumière est partout, car partout est la Parole qui éclaire tout hofnine

Il6 ESSAI SUR L INDIFFÉRENCE

venant en ce monde. Elle entre par la foi dans Tentendement ; et la foi , ce grand don de Dieu qu'il ne refuse à personne , ne dépend que de la volonté (i). L'esprit , comme le cœur, est libre d'obéir ; et si la raison n'étoit pas libre , rien dans l'homme ne le seroit. Mais ou l'on ferme l'oreille

( 1 ) Rousseau lui-même avoue, dans l'Emile, qu'au moins quelques hommes peuvent être coupables de ne pas croire; ce qui suppose que la foi dépend de la volonté. Et en effet , comme l'observe Pascal, «la volonté est un des principaux » organes de la créance ; non qu'elle forme la créance, mais » parce que les choses paroissent vraies ou fausses, selon la » face par où oi» les regarde. La volonté qui se plaît à l'une » plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qua- )» lités de celle qu'elle n'aime pas : et ainsi l'esprit, marchant I) d'une pièce avec la volonté , s'arrête h regarder la face » qu'elle aime ; et, en jugeant par ce qu'il y voit , il règle » insensiblement sa créance suivant l'inclination de sa vo- » lonté. » — «C'est ce qui fait, dit Leibnitz, qu'une cime a tant » de moyens de résistera la vérité qu'elle connoît, et qu'il D y a un si grand trajet de l'esprit au cœur. »> Théodicée, iom» II » p. 80. Et c'est ce qui fait aussi que l'homme peut être justement puni pour n'avoir pas cru, ou pour avoir vécu dans de fausses croyances. Ecoutez un des patriarches de là philosophie moderne. « On re^idra compte un A jour à Dieu de tout ce qu'on aura fait en conséquence » des erreurs qu'on aura prises pour les dogmes véritables; D et malheur, dans cette terrible journée, à ceux qui se w seront aveuglés volontairement I » Œuvres de Bayle , tom, II , p. 226.

au témoignage , àla voix de Tautorité qui prescrit les croyances et les devoirs ; ou Torgueil se complaît dans la résistance à cette autorité nécessaire , et reconnue de tous les hommes : car tous les hommes croient sur l'autorité , et savent qu'ils doivent croire ce qu'atteste Tautorité la plus haute. A mesure qu'on viole cette loi , la véri" tité diminue ( i ) ; de là les schismes et les hérésies , ces rébellions qui sans cesse en produisent de . nouvelles. Peu à peu Ton en vient à ne vouloir obéir qu'à soi , à son propre jugement ; on rejette comme insuffîsans des témoignages innotnbrables et unanimes, et l'autorité qu'on leur refuse , on l'accorde à un témoignage unique , le plus souvent dicté par les passipns.

Cependant la raison isolée et inquiète de sa solitude, y cherche en vain de tous côtés un appui qui lui manque toujours. Elle n'ose, elle ne peut rien affirmer, ou s'imposer à elle-même des lois : et c'est cette impuissance, cette incurable infirmité d'un esprit concentré en lui-même , dont l'impie se faitune excuse lorsqu'on le presse de revivre en rentrant dans la société où il trouveroit la foi. Qu'il Interroge les païens mêmes , ils lui apprendront qu'en ne reconnoissant d'autorité que la sienne , il viole sa nature, il se dé-

( 1 ) Diminutas sunt vcritatcs à fîliis hominum , Ps. XI ^2.

Il8 l-îi.SAf SLR L'l^DIKFKRE^CE

truit autant qu'il est en sa puissance , puisque rien ne subsiste, ni la famille , ni la cité , ni le genre humain, ni l'univers même, qu*en obéissant à Dieu , et à la loi suprême qu'il a promulguée (i). Quand donc il dit : Je ne puis obéir, je ne puis croire ; il ment, car c'est comme s'il disoit : Je ne puis être ; et nul, en recevant l'existence, n'a été privé de^ moyens nécessaires pour la conserver. Cette foi qu'il voudroit se persuader être impossible , le domine malgré ses efiforts ; il ne peut la vaincre entièrement ; il ne peut parvenir à une incrédulité complète et tranquille : tel qu'un fantùme formidable , la vérité apparoît encore dans les ténèbres de son esprit; il ne sait pas ce qu'il a vu, mais il a vu quelque chose, et son sommeil en est troublé. Ce qu'annonçoit un Prophète, s'accomplit en lui. Il y aura an jour connu de Dieu : ce n'est pas le jour ^ ce n est pas non plus la nuit. Qu'est-ce donc? ne

(i) Kihil porr6 tam aptum est ad ejus comlitionemque naturœ (quod ci^m dico, legem A me dici nihilque aliud intelligi volo) quàm impedum; sinequo nec domus ulla, nec civilas , nec gens, nec hominum universum genus stare, nec rerum natura omnîs, nec ipse mundus potest : nam et hic Deo paret , et hnic obediunt maria tepraque, et hominum yitajussis snpremae legis obtempérai. €icei\^ Dclegib.y lih. III , cap. I y ji. 5.

EN MATIKRK DE RELEGION. II9

seroit-ce point cette lueur iucertaine qui flotte et vacille dans une intelligence affoiblie ; ce pénible état de doute où nous voyons Timpie tomber? Mais cet état ne sauroit être long ; un jour ^ dit le Prophète , et sur le soir la lumière se fera (i). Lumière effrayante, pleine d'horreur, qui se lève au bord de la tombe , pour éclairer sans fin une éternité de tourmens l

(1) Et erit dlvs una, quae nota est Domino, non dies nequenox, etin tempore vesperi erit lux. Zarch. XIV y 7.

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