‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 11 sur 51 · G6 ESSAI SUR L'INDIFFERENCE · texte numérisé non relu

G6 ESSAI SUR L'INDIFFERENCE

rience, regardent comme un symptôme de mort, n est que la violation des lois naturelles.

De là cette inquiétude secrète, cette terreur, que l'on voit quelquefois se manifester dans les nations, soit par d'impétueux et soudains mouvements, soit par un silenct morne et un repos sinistre, lorsque de longs abus, dt« nombreuses injustices, ou une grande foiblesse, ont troublé l'ordre, et qu'elles sentent ainsi leur existence menacée.

De là encore cet effroi qui s'empare des hommes, quand ils croient apercevoir un dérangement dans les lois du monde matériel. L'univers leur semble toucher à sa fm. L'esprit un moment a douté de l'ordre, et l'épouvante consterne les cœurs.

Rien d'indépendant, rien d'isolé dans la création : expression, si je l'ose dire, d'une magnifique pensée de Dieu, les êtres s'y lient aux êtres, et les mondes aux mondes, comme les mois s'enchaînent dans le discours ; mais la liaison la plus intime, la plus nécessaire, est sans doute celle de cette pensée même avec la puissante raison qui l'a produite. Et nous savons qu'en s'élevant encore plus haut, et, comme parle Leibnitz, jusque dans la région infinie des essences, on découvre, à travers un voile de lumière, trois personnes liées par des rapports à jamais immuables ; en sorte que, dans le fond le plus secret de son être. Dieu lui-même est une grande et éternelle société.

Mais, pour considérer l'homme en particulier, le corps n'a-t-il pas les lois de sa vie, expression de ses rapports avec les autres corps, et de ses différentes parties entre elles? Que ces lois soient troublées, le corps souffre,; qu'elles soient totalement interverties, il périt. En quahté d'êtres physiques, la plupart des substances matérielles, brutes ou organisées, l'air, la lumière, l'eau, les plantes,

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nous sont immédiatement nécessaires pour nous conserver; nous vivons dans une dépendance absolue de tout ce qui nous environne, et pour nous assurer un seul moment d'existence; des millions de rapports, dont la chaîne s'étend du grain de sable imperceptible jusqu'au soleil le plus éloigné de notre système doivent se maintenir invariables.

Mais qu'est-ce que ces rapports purement physiques, comparés à ceux qui nous unissent avec les êtres intelligents '? Et combien j'ai pitié de ces esprits bassement curieux, qui, oubliant tout le reste, se réjouissent en eux-mêmes et s'admirent quand ils ont aperçu quelque relation nouvelle entre les corps ! N'apprendront-ils donc jamais à s'élever au-dessus des organes, et à connoître des lois plus nobles que celle du mouvement et de la pesanteur? Des rapports de l'homme avec ses semblables, je vois naître l'ordre moral, la raison, la société, si nécessaire que, hors d'elle, l'homme ne peut ni se perpétuer, ni se conserver *, comme elle-même ne se conserve et ne se perpétue qu'en se conformant aux lois qui résultent de la nature de l'homme. Point de salut pour elle que dans la possession de la vérité et la soumission à l'ordre; et, pour nous, point de vie que celle qu'elle nous communique. Qu'importe qu'on cite trois ou quatre animaux à face humaine trouvés dans les bois, où, sans idées, sans langage, mus par d'aveugles appétits, ils partageoient la pâture des bêtes : certes, ce n'est pas là Thomme. Et

' * Parmi tant de nations si différentes de nous, et si différentes entre elles, on n'a jamais trouvé d'hommes'isolés, solitaires, errants à l'aventure à la manière des animaux, s'accouplant comme eux au hasard, et quittant leurs femelles pour chercher seuls leur pâture. Il faut que la nature humaine ne comporte pas cet état, et que partout l'inslinct de l'espèce l'entraîne à la société. Volt., Addit. à l'IIist. générale, p. 218, édit. de 17G3.

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encore, ces êtres imparfaits appartenoient originairement à la société , et lui dévoient , avec la naissance , une première éducation ; car on ne prétendra pas qu'un enfant, jeté dans les forêts en sortant du sein de sa mère, privé de force et d'expérience, ait pu subsister deux jours.

Mais, je le répète, cen*est pas là l'homme; manger, digérer, dormir, ce n'est pas toute sa destinée, et l'on consentira peut-être à lui permettre d'autres fonctions : ce seroit aussi trop lui ravir que le déshériter à la fois de la pensée, de la parole, de la vertu, de l'espérance et de l'amour. Or j'ai prouvé que toutes ces choses sont des dons de la société. Pour aimer il faut connoître, pour connoître il faut avoir entendu ou vu parler ; car on parle aux yeux comme à l'oreille, et l'écriture n'est qu'une parole figurée. Ainsi, hors de la société, la vie morale et intellectuelle s'éteint de même que la vie physique, et, séparé de ses semblables, l'homme meurt tout entier.

Que sera-ce donc séparé de Dieu, de la vérité suprême et du souverain bien? La violation d'une seule loi du corps, un léger désordre dans nos organes, devient pour nous une cause de souffrances et de mort ; et nous violerions impunément les lois de la raison, la règle éternelle des devoirs, l'ordre conservateur des intelligences ! Le tourment du remords n'annonceroit pas d'autres tourments ! La conscience du coupable l'effraieroit par des menaces menteuses, et ne prophétiseroit que des chimères! Nos désirs ignorants et notre volonté pervertie prévaudroient contre la sagesse, la justice et la toute-puissance! Que ceux-là s'en flattent, qui se sentent assez forts pour vaincre Dieu.

Deux sortes de rapports nous unissent à lui, parce qu'il est tout ensemble et le principe de notre vie, et le

pouvoir de la société à laquelle nous appartenons comme êtres intelligents. Violer ces rapports, c'est donc, premièrement, violer notre nature, et nous constituer dans un état de ruine ; en second lieu, c'est violer les lois de la société dont nous sommes membres, et la loi fondamentale de toute société, qui est l'obéissance au pouvoir. Or, si dans ce monde d'épreuve, image fugitive de notre vraie patrie, celui-là est retranché de la société qui en viole les lois, qui désobéit au pouvoir, pense-t-on que, dans la société parfaite dont Dieu est le monarque, ce rapport de justice ou cette grande loi de l'ordre demeure sans exécution? Pense-t-on qu'il ne sache pas défendre son royaume et le défendre lui-même? 11 n'a pas besoin pour cela de sortir de son repos ; l'ordre qu'il a établi se maintient, ou se sépare de soi-même. Ici-bas la société rejette de son sem ou punit de mort ceux qui la troublent; elle les dépouille de tous les biens qu'ils tenoient d'elle ; car la vie même est un bienfait de la société, et en l'ôtant à qui en abuse contre elle, elle ne fait que reprendre ce qu'elle avoit. donné. De même, être retranché de la société éternelle, c'est être éternellement puni de mort, ou privé à jamais de tout bien, puisque Dieu les renferme tous *. Mais ce retranchement terrible, ce n'est pas Dieu

« Quiconque s'attache sincèrement à Dieu et l'aime de tout son a cœur, comme il veut être aimé, Dieu s'unit à lui; et l'union avec « Dieu, c'est la vie, c'est la lumière, c'est la jouissance de tous les « biens qui sont en Dieu. Pour ceux qui se séparent de lui, il les punit « en consommant la séparation qu'ils ont mise entre eux et lui. Or la « séparation d'avec Dieu, c'est la mort. La séparation d'avec la lumière, « ce sont les ténèbres ; la séparation d'avec Dieu, c'est la perte de tous « les biens qui sont en Dieu. Voilà pourquoi ceux qui ont perdu par « leur apostasie tous les biens dont j'ai parlé, se trouvent par là même « accablés de tous les maux. Ce n'est pas Dieu qui les punit directe- « ment; le châtiment les suit de lui-même, par la privation de tous les G biens.. Comme ceux qui, dans le sein d'une lumière immense, se II. 10

qui l'opère par un acte particulier ; il est la suite, l'effet nécessaire de la violation des rapports qui nous unissent à lui; nous mourons à la vérité, à l'amour, à l'espérance, comme le corps meurt quand nous violons volontairement ses lois, et jamais l'âme ne 'périt que par un suicide.

Pour bien comprendre la misère d'une créature ainsi séparée de Dieu, il faut nous souvenir qu'il est notre lumière, le principe et le terme de notre amour, en sorte que nous ne nous aimons nous-mêmes que par le mouvement qui nous porte vers le souverain bien ou la souveraine vérité. Ici nous n'en sommes jamais séparés totalement. L'athée même participe aux vérités que la société conserve ; protégé quelque temps par l'ordre même qu'il viole, il vit de la foi sociale et des biens qui en sont le fruit, comme un étranger s'assied en passant à la table de la famille. Mais, au moment du départ, il n'emporte que ce qui est à lui; et qu'a-t-il en propre que les ténèbres, avec je ne sais quelle faim dévorante d'un bonheur que rien de créé ne peut lui offrir? Vide de tout bien, et ne pouvant aimer que le bien, il se hait dès lors d'une haine infinie; car l'amour du souverain bien imphque la haine du souverain mal ; et conçoit-on un mal plus grand que le désordre irréparable qui, ne laissant dans un être rien de vivant que la douleur, le prive à jamais de sa fin? je dis à jamais; car comment l'homme rentreroit-il en société avec Dieu? De lui-même il ne le peut pas, puisqu'il ne peut forcer Dieu de l'éclairer, de l'aimer^ de s'unir à lui ; et Dieu non plus ne le peut pas, parce qu'il ne peut aimer le mal, ni vouloir le

« sont aveuglés eux-mêmes, sont à jamais privés de la douceur de la « lumière, non que la lumière soit la cause de leur aveuglement, mais « parce que leur aveuglement les sépare de la lumière. » S. Iren adv. hxres.,(\]\ . V, cap. xxvii. Oper., p. 525. Edit. Bencdict.

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désordre, ou sa propre destruction. Donc aussi longtemps que Dieu sera Dieu, aussi longtemps qu'il s'aimera comme le principe de toute perfection et de tout ordre, il ne peut aimer un être iftauvais, ni s'unir à lui ; donc leur séparation, une fois consommée, est éternelle.

Tandis que nous vivons dans la société présente, nous tenons encore à Dieu par elle ; nous pouvons nous replacer dans nos vrais rapports avec lui ; nous pouvons le connoître, l'aimer, obéir à l'ordre qu'il a établi ; car en toute société humaine, même la plus imparfaite, il y a connoissance, amour ou crainte delà Divinité, et un ordre moral auquel l'homme est libre de se soumettre. Mais après cette vie, une autre vie commence dans une autre société, société du bien, ou de vérité et d'amour, si nous sommes demeurés volontairement unis à Dieu ; société du mal, ou de ténèbres et de haine, si nous nous sommes éloignés volontairement de Dieu, et tout changement dès lors est impossible, parce qu'il n'existe plus ô,e liaison entre ces deux sociétés, mêlées seulement sur la terre, et ensuite éternellement séparées ; parce que l'homme ne peut plus ni aimer Dieu, ni s'aimer lui-même, ni par conséquent se repentir : il ne peut s'aimer, parce qu'il ne voit en lui aucun bien ; il ne peut aimer Dieu, parce que Dieu, le repoussant de toute sa justice, ne peut vouloir lui imprimer aucun mouvement vers lui. Bien plus, quand le souverain Être, s'oubliànt lui-même, lui ouvriroit les portes de l'abîme où il s'est précipité, sa conscience l'arrêteroit sur le seuil ; il refuseroit une autre demeure; car en celle qu'il a méritée, il est dans l'ordre, et l'ordre même dont nous souffrons est plus conforme à notre nature, il est pour nous une moindre souffrance que ne le seroit sa violation *. Tel est, même ici-bas,

« La cause du peu d'idées que nous avons du péché dans cette vie^

l'empire de la justice sur l'homme, que, pressé du remords, on l'a vu solliciter la punition comme une grâce : et le supplice soulage quelquefois. Ainsi Dieu ne concourt au châtiment de l'homme coupable qu'en le laissant là où il s'est placé, et où il demeure volontairement.

Et qu'on ne se flatte pas que la longue durée du châtiment efface la faute. La punition ne rend pas plus l'innocence, que la mort, punition aussi des désordres corporels, ne rend la santé : et certes, si nous ne nous étonnons pas en voyant cette punition terrible, immuable, de la violation, même involontaire, des lois physiques, je ne sais

« est le peu de connoissances que nous y avons de la justice de Dieu ; « et la cause au contraire de cette grandeur où nous le verrons dans a l'autre, est la vue claire que Dieu nous donnera de cette justice. Nous « verrons jusqu'à quel point le péché est haï de Dieu, la difformité « effroyable qu'il cause dans l'âme, le dérèglement horrible qu'il en- « ferme, l'opposition qu'il a avec la sainteté et la justice de Dieu. Nous « serons tous convaincus de la rigueur et de l'inflexibilité de cette jusce tice. Et cette vue sera si terrible pour les méchants, qu'elle leur fera « souhaiter l'enfer pour s'y cacher. Ils s'y réduiront, selon la pensée « d'une âme sainte (sainte Catherine de Gênes), comme au lieu qui « leur convient le plus, et où ils seront le moins pénétrés par les rayons « brûlants de cette lumière qui les chassera de tout autre lieu, et ne « leur permettra que cet abîme. » Nicole, Traité des quatre dernières fins de l'homme, liv. Il, ch. iv; Essais de Morale, t. IV, p. 409 et 110.

Bane, and in Heav'n much worse would be my state,

dit le Satan de Milton (liv. IX); et cette idée est si vraie, si naturelle, qu'on la trouve également dans le poëme de Dante.

Quelli chè mujon nell' ira di Dio, Tutti convegnon qui d'ogni paesc :

E pronti sono al trapassar del rio, Che la divina giustizia gli sprona.

Si che la tema si voige in disio.

Carit. m.

pourquoi nous nous étonnerions de ce qu'un semblable châtiment soit la* suite de la violation volontaire des lois de l'intelligence.

Aussi presque toujours ne feint-on d'en douter, que pour s'étourdir soi-même. L'idée d'une peine infinie consterne l'imagination. Cette idée néanmoins est si naturelle à l'homme, elle le remplit d'une si vive terreur, qu'il embrasse avec joie, pour s'y dérober, l'espoir d'un anéantissement éternel. Otez la crainte de l'enfer, cet horrible amour du néant seroit inexplicable ; car l'homme hait invinciblement sa destruction. 11 ne pourroit songer sans horreur qu'il cessera d'être, s'il ne redoutoit d'être à jamais misérable. La m.ort même n'est si affreuse, que parce qu'elle est une image du néant. Nul doute que, si l'on proposoit aux hommes, au prix de longues souffrances dans l'autre vie, une félicité sans terme et sans mesure, ils ne l'acceptassent avec empressement à cette condition, de préférence au néant. Donc, quiconque désire le néant, craint l'enfer.

Je crois avoir prouvé qu'il existe une Religion véritable, ou des rapports nécessaires entre Dieu et l'homme ; que ces rapports étant invariables comme la nature de l'homme et celle de Dieu, il n'existe qu'une seule vraie Religion ; et enfin qu'il n'y a de salut, ou de bonheur et de vie, que dans son sein, puisqu'aucun être ne peut vivre qu'en se conformant aux lois qui dérivent de sa nature.

Ces conséquences se déduisent si évidemment de l'existence simultanée de Dieu et de l'homme, que je ne pense pas qu'on les conteste. Mais quand on les nieroit, il m'importeroit peu, et voici ma réponse à ceux que le raisonnement n'aura pas convaincus : Mon dessein n'est pas de disputer ; je ne viens point m' engager avec vous dans des controverses interminables. Ce n'est ni votre raison, ni la mienne qui doivent décider ces grandes questions, mais la

raison générale. Reconnoissez son autorité, ou abjurez votre propre raison, car elle n'a pas d^autre londement. ]\e dites point : Je ne comprends pas : il suffit que tous les peuples aient compris, il suffit qu'ils aient cru. Ne dites point : Cela répugne à mon jugement : qu'est-ce que votre jugement, et de quel droit osez-vous l'alléguer? De qui avez-vous reçu l'intelligence, sinon de la société? Elle vous a donné la parole, elle vous a donné la pensée, et avec cette pensée d'emprunt, vous prétendriez réformer les siennes ! Ne voyez-vous pas que, sur aucun point, vous n'êtes assuré de la vérité que par son témoignage ? Croyez-la donc, ou ne croyez rien. Croyez tous les peuples, lorsqu'ils attestent qu'entre Fhomme et son auteur il existe des rapports naturels, immuables, ou renoncez à toute certitude. Si, une seule fois, vous vous élevez contre l'autorité du genre humain, à l'instant, comme je l'ai fait voir, vous perdrez le droit de rien affirmer ; et l'acte par lequel un esprit créé se constitue roi de ses pensées, n'est qu'une effrayante abdication de la vie.

Or quel est le peuple qui n'ait pas cru à l'existence d'une vraie Religion, qui n'ait pas repoussé comme fausses toutes les Religions contraires à la sienne, et regardé comme un crime la violation des devoirs qu'elle impose ? Qu'on nous montre ce peuple étonnant, sans Dieu, sans foi, sans culte. On ne le tentera même pas. Depuis l'origine des sociétés, un pouvoir supérieur, qui n'est que la raison sociale éclairée par une raison plus haute encore, prosterne le genre humain au pied des autels ; de tous les points de la terre, une voix puissante n'a cessé de monter vers les cieux pour y porter les prières et les adorations des mortels. Qu'importe, dans ce magnifique concert, le silence de quelques hommes? Qu'importent leurs opinions et leurs doutes solitaires? En accusant d'erreur toutes les nations et tous les siècles, ils se convainquent eux-mêmes de folie ; car quelle

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folie plus extrême que d'opposer à la raison générale sa propre raison, incapable dès lors de se prouver à ellemême qu'elle est?

Enfin, il se trouvera des intelligences rebelles qui en viendront jusque-là. Elles mettront leur gloire à se séparer de la société où elles puisent la vie, et on les entendra chanter en triomphe leur hymne de mort. Étrange dégradation ! Et qui peut donc inspirer à quelques insensés cette monstrueuse répugnance pour leur auteur? Us s'en vont cherchant ardemment de nouveaux rapports entre eux et les créatures, entre leurs organes et les substances brutes ; même ils en rêveront avec joie entre la matière et leur pensée, entre leurs destinées et le néant ; et les voilà qui s'indignent quand on leur parle de leurs rapports avec la Divinité ! Cela confond ; mais il est ainsi : Dieu les fatigue, Dieu leur déplaît ; ils l'ont pris à dégoût. Ils pourront supporter toutes les lois, hors les siennes. Ah ! j'en aperçois la raison. Pénétrez au fond de ce cœur, qu'y découvrez-vous ? des penchants que la Rehgion réprouve ; il faut les vaincre, on ne le veut pas ; un orgueil démesuré, qui aspire à une indépendance sans bornes, et refuse d'obéir même à Dieu ; il faut le soumettre, on ne le veut pas. Donc c'est la volonté qui déprave l'entendement; et j'en comprends mieux encore cette grande loi de châtiment portée contre l'impie. Oui, une effroyable punition est due à ce désordre effroyable. Qui se soustrait au sceptre du monarque trouvera tôt ou tard le glaive du juge. J'en atteste la foi du genre humain, la raison de toutes les sociétés. Une autre vie au delà de cette vie, des peines et des récompenses infinies en durée, tel est le symbole de la tradition. Partout vous rencontrerez la crainte et l'espérance à l'entrée du tombeau ; partout on vous dira que, de ses profondeurs mystérieuses partent deux routes à jamais séparées, dont l'une conduit au royaume des ténèbres, des

souffrances et de la haine, et l'autre aux régions de la lumière, des joies immortelles et de l'amour. Mais nous n'avons pas même besoin de recourir à cet infaillible témoignage. Lorsqu'au milieu des Religions diverses, nous aurons découvert la véritable, il suffira d'écouter ce qu'elle nous apprend sur ce point. Cherchons donc parquet moyen nous apprendrons à la reconnoître ; et d'avance, nous dégageant de tout préjugé contraire à ses enseignements, de toute passion contraire à ses lois, préparons notre esprit à lui obéir et not* e cœur à l'aimer.

CHàPITRE \

BÊFLEXIOX;' GÊNÉE VLES SUR LA POSSIBIMTê ET LES MOYENS DE DISCERNER LA VRAIE RELIGION.

Élevons-nous un moment au-dessus de la terre et de tout cet univers visible, pour entendre ce que c'est que l'homme, et le contempler dans sa grandeur. A peine s'est-il reconnu lui-même, qu'il se sent à l'étroit dans l'immensité. Roi de la création, il jette un regard sur son empire, et le dédaigne. Sa pensée, son amour, s'élancent dans l'infmi; il y cherche l'Être éternel, il le découvre; et alors, seulement alors, ses anxiétés s'apaisent et ses désirs se reposent. L'ordre universel lui apparoît dans son immuable magnificence ; il y voit sa place fixée à jamais par la sagesse suprême; il y voit les rapports qui l'unissent avec toutes les intelUgences, avec Dieu même, leur principe et leur centre, avec la vérité souveraine et le souverain bien. A cette hauteur, il s'appuie sans étonnement sur ses destinées im- ' mortelles, et il aspire avec calme au rang qui lui est promis dans la subUme société dont le Tout-Puissant est le monarque.

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Pour obtenir ce rang ou pour atteindre sa fin, il faut qu'il obéisse. aux lois de son être; car tout être, comme nous l'avons YU, a ses lois ou sa manière propre d'exister : il vit en s'y conformant, il périt s'il les viole. Relatives à notre nature, les lois de notre être embrassent nécessairement toutes nos facultés : et il est étrange que, reconnoissant les lois de la matière et de notre organisation physique, on se persuade que Tintelligence, l'amour, ou ce qui constitue véritablement l'homme, ne soit soumis à aucune loi.

Mais si, comme on n'en sauroit douter, il existe entre notre intelligence et la vérité, entre notre amour et le bien, des rapports indépendants de notre volonté, ces rapports sont, pour l'homme moral et intelligent, les lois naturelles de la vie, et il ne peut pas plus les enfreindre impunément que les lois du corps.

On ne dira pas que nous avons la connoissance innée de celles-ci, ni que nous les découvrons par le raisonnement. Nous apportons, il est vrai, la faculté de connoître, mais nous ne connoissons rien en naissant: Incapables de pourvoir à notre conservation, nous ne savons même pas faire usage de nos sens, et il en seroit ainsi, de l'aveu de Rousseau *, quand nous naîtrions avec des organes plei-

* « Supposons qu'un enfant eût à sa naissance la stature et la force « d'un homme fait, qu'il sortît pour ainsi dire tout armé du sein de sa « mère, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter; cet homme enfant c seroit un parfait imbécile, un automate, une statue immobile et pres- « que insensible. Il ne verroit rien, il n'entendroit rien, il ne connoî- « troit personne, il ne sauroit pas tourner les yeux vers ce qu'il au- « roit besoin de voir. Non-seulement il n'apercevroit aucun objet hors ce de lui, il n'en rapporteroit môme aucun dans l'organe du sens qui « le lui feroit apercevoir ; les couleurs ne seroient point dans ses yeux, « les sons ne seroient point dans ses oreilles, les corps qu'il toucheroit « ne seroient point sur le sien, il ne sauroit même pas qu'il en a un...

« Cet homme formé tout à coup ne sauroit pas non plus se redresser « sur ses pieds; il lui faudroit beaucoup de temps pour apprendre à

neiïient développés. Dans les premiers temps de notre existence, on nous force d'obéir aveuglément aux lois physiques, les seules auxquelles nous soyons alors soumis, parce que nous ne sommes encore qu'êtres physiques. Lorsque nous devenons capable* de pensée, on nous instruit de ces mêmes lois, on nous les notifie, pour ainsi dire, sans se mettre en peine de les exphquer, et nous y croyons sur le témoignage des autres hommes ou de la société. Ainsi se forme la foi, ainsi la vie se conserve. Ni la raison, ni l'expérience ne sauroient, à cet égard, suppléer l'autorité; car, avant que la raison ait commencé de poindre, avant que nous ayons pu acquérir aucune expérience, il faut nécessairement ou mourir, ou se conformer aux lois du corps.

a s'y soutenir en équilibre; peut-être n'en feroit-il pas même l'essai, (a et vous verriez ce grand corps fort et robuste rester en place comme « une pierre, ou ramper et se traîner comme un jeune chien.

« Il sentiroit le malaise des besoins sans les oonnoître, et sans ima- « giner aucun moyen d'y pourvoir. Il n'y a nulle immédiate communi- « cation entre les muscles de l'estomac et ceux des bras et des jambes, « qui, même entouré d'aliments, lui fit faire un pas pour en approcher, a ou étendre la main pour les saisir; et comme son corps auroit pris « son accroissement, que ses membres seroient tout développés, qu'il « n'auroit par conséquent ni les inquiétudes, ni les mouvements conft linuels des enfants, il pourrgit mourir de faim avant de s'être mu « pour chercher sa subsistance. Pour peu qu'on ait réfléchi sur l'ordre <c et le progrès de nos connoissances, on ne peut nier que tel ne fût à « peu près l'état primitif d'ignorance et de stupidité naturel à l'homme, (; avant qu'il eût rien appris de l'expérience et de ses semblables, i; [Emile, t. I, p. 67 et 68, édit. de 1783.) Par ces dernières paroles, Rousseau rentre dans son système sur l'état naturel de l'homme, état où, comme il vient de le dire, l'homme ne pourroit se conserver; de sorte que, selon ce système, la nature de V homme seroit de ne pas êlrey et Rousseau avoue que, pour qu'il vive, il faut gue ses semblables lui apprennent à vivre : importante vérité qui auroit dû le conduire à beaucoup d'autres, et qui détruit par leur fondement toutes les erreurs où il est tombé.

Mais l'hoinme moral et intelligent doit vivre aussi de sa vie propre ; il doit connoître, aimer, sans quoi il n'existeroit pas ; et la Religion n'est autre chose que la loi naturelle de l'intelligence, l'ensemble des rapports ou des vérités qui dérivent de notre nature et de la nature de l'Être souverainement intelligent. Nous vivons donc plus ou moins de la vie spirituelle, selon que la vérité nous est plus ou moins connue ; et le plus haut degré de vie et de bonheur consiste à connoître parfaitement la vérité infinie, et à en jouir pleinement par l'amour. L'ignorance absolue est l'état qui précède la naissance, un profond sommeil de nos facultés ; l'ignorance partielle en est le développement imparfait. Elle diffère de l'erreur en ce que celle-ci n'est pas simplement une privation, mais un désordre, une maladie quelquefois mortelle.

Or combien n'est-il pas absurde de supposer qu'ayant une fin qu'il ne peut atteindre qu'en obéissant à des lois naturelles ou nécessaires, l'homme intelligent n'ait aucun moyen de connoître ces lois ; que, plus abandonné, plus malheureux que les animaux qui ont reçu l'instinct et à qui l'inst'nct suffit pour se conserver, il ait été en naissant condain é par son père à la souffrance, à la mort ; et que, par des volontés contradictoires, ou par une haine insensée pour l'être qu'il venoit de former à son image. Dieu lui eût montré la vie comme un leurre, et ne lui en eût donné le désir que pour être son tourment éternel?

Ne blasphémons point la Divinité ; elle veut le bonheur de ses créatures ; car la gloire d'un être bon est de manl fester sa bonté ; il se doit à lui-même cette haute justice. Qu'est-ce que le bonheur? le repos de l'ordre ; et de quel désordre l'Être parfait peut-il être auteur? Comment k mal seroit-il l'objet direct de ses volontés? Non, Dieu n'existe pas, ou il veut le salut de tous les hommes. Il ne les punit point d'être sortis de ses mains, et ce n'est pas

la haine qui a fécondé le néant. Qui oseroit dire, qui oseroit penser qu'en nous imposant des lois dont l'infraction a des effets si terribles, il les ait couvertes d'un voile impénétrable à nos yeux? qu'il ait jeté dédaigneusement tant déminions d'intelligences entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal, sans moyen de les discerner? qu'il se dérobe à Celui qui le cherche, qu'il étende à ses pieds un océan de ténèbres, et repousse loin du rivage l'infortuné qui s'efforce d'aborder?

Mais pour comprendre toute l'absurdité de l'hypothèse que je combats, il faut s'élever encore à de plus hautes considérations : il faut se représenter l'homme, non comme un être isolé, mais comme un chaînon de la vaste hiérarchie des êtres, comme un membre de l'éternelle société des intelligences. Or tout ce qui est n'existant que pour cette société, et devant concourir à sa perfection, l'homme en particulier doit acquérir toute la perfection que comporte sa nature. Il doit vivre pour que l'ordre universel soit complet, il doit vivre d'une vie parfaite pour que l'ordre lui-même soit parfait. Si l'impossibilité de connoître les lois de l'intelligence le forçoit de les violer, ce seroit Dieu même qui attenteroit volontairement à sa sagesse et à sa gloire ; ce seroit, dans l'Être infini, comme un effroyable essai de suicide.

L'idée de devoirs ou d'obligation morale est d'ailleurs renfermée nécessairement dans l'idée de religion ; et voilà pourquoi la souffrance qui suit tôt ou tard l'infraction de ses lois, quand la faute n'est pas effacée par le repentir, a toujours été conçue sous la notion de peine ou de châtiment. Or comment existeroit-il de véritables devoirs pour celui qui les ignoreroit invinciblement ? Gomment seroit-il coupable de n'avoir pas obéi, s'il ne pouvoit pas savoir ce qui est commandé? Le punir de son ignorance, d'une ignorance insurmontable, ne seroit- ce pas le comble ir 11

de l'iniquité ? Qu'on se représente un législateur, un roi, prescrivant en lui-même, ou défendant certaines choses sous peine de mort, sans manifester ses volontés, sans publier ses ordonnances, et envoyant ensuite ses sujets à l'écliafaud, pour ne s'être pas conformés à cette loi secrète, ' qu'il s'étoitplu à leur cacher. Pourroit-on concevoir une injustice plus énorme, un plus abominable tyran ? L'Être souverainement juste et bon, Dieu seroit ce tyran, s'il avoit refusé aux hommes le moyen de discerner la véritable Religion.

Au reste, il suffit d'en appeler au témoignage du genre humain. Tous les peuples ont eu une ReHgion qu'ils croyoient vraie ; donc tous les peuples ont cru qu'on pouvoit connoître la vraie Religion. Aucune Religion, même fausse, ne se seroit étabhe sans cette croyance. Or les croyances universelles sont des décisions de la raison générale ; les rejeter ou les contester , c'est détruire la raison même. Donc, quelle que soit la vraie Religion, il est possible de la reconnoître. Si l'on prétend que tous les peuples ont pu se tromper sur ce point, ils ont pu se tromper également sur l'existence du premier Etre, ils ont pu se tromper sur tout ; et dès lors plus de certitude, plus de vérité, plus d'erreur, mais un doute si profond, qu'il n'auroit d'autre expression que le silence.

Et qu'on n'objecte pas la multitude des cultes divers, car c'est comme si l'on^objectoit la multitude des opinions diverses , pour conclure qu'il est impossible d'arriver à des vérités certaines. La diversité des cultes prouve seulement que les hommes peuvent négliger le moyen que Dieu leur a donné pour reconnoitre la vraie Religion, ou en abuser, comme ils abusent de la Religion même. Cette diversité prouve qu'en toutes choses, sans excepter les plus importantes, l'erreur peut se mêler à la vérité ; elle prouve l'ignorance et les passions de l'homme, la foiblesse

de son esprit, lorsqu'il substitue ses propres pensées aux traditions antiques ; elle prouve enfin la nécessité d'un examen sérieux, et rien de plus.

Pour diriger cet examen, il nous reste à chercher quel est le moyen général offert aux hommes pour discerner avec certitude, entre les différentes Religions, la véritable.

Ce moyen est en nous, ou hors de nous. Les seuls moyens de Gonnoître que nous ayons en nous-mêmes, sont le sentiment et le raisonnement : hors de nous il n'existe que l'autorité. Donc les hommes doivent parvenir à la connoissance de la vraie Religion, soit par le sentiment ou une révélation immédiate, soit par le raisonnement, soit enfin parla voie de l'autorité.

Avant d'examiner à fond chacun de ces trois moyens, nous ferons observer qu'il résulte de nos recherches précédentes , que la certitude n'a point de base en nousmêmes. N'existant que par la volonté d'un autre être, nos facultés s'appuient nécessairement sur quelque chose d'extérieur ; et le degré de confiance qu'on leur doit accorder dépend, en premier lieu, de la nature de l'être par qui elles sont, et, en second lieu, de la connoissance de ce qu'il a voulu qu'elles fussent ; ce que lui seul a pu nous révéler. Cette simple considération démontre la nécessité d'un premier témoignage, et celle d'un acte de foi*, avant de pouvoir raisonnablement faire usage de nos facultés. Aussi verrons-nous tout à Theure, par l'expérience de tous les temps, que l'esprit qui s'isole ne sauroit se rien prouver ; qu'a mesure qu'il s'enfonce en luimême, ses idées s'obscurcissent, ses croyances se dissipent , sa vie s'affoiblit : inquiet et languissant , il se traîne, dans des régions stériles, a la lueur incertaine du doute, dernier reflet de la vérité, qui s'éteint au bord du néant.

18i ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE

Cette cause générale d'erreur est surtout remarquable en notre siècle. On n'interroge que soi sur son origine, sur ses devoirs, sur ses destinées. L'homme ne demande rien aux hommes, et moins encore à Dieu ; son inteUigence se nourrit d'elle-même : pâture bientôt épuisée ! Nul ne veut croire ou obéir: dès lors, avec le respect pour le témoignage*, se perd la notion de la loi-, la notion de l'autorité, et le principe de la certitude. Tout devient individuel. On ne peut plus même nommer la Religion, parce qu'elle est nécessairement loi, et le hen de toute société. On dit la pensée religieuse, le sentiment religieux, expressions qui constatent l'indépendance de l'esprit, ou le droit de chacun d'avoir sa religion, comme chacun a son sentiment, sa pensée particulière."

Mais qu'est-ce enfin que ce sentiment religieux? Nous l'apprendra-t-on ? Profonde misère de l'homme ! Ce sera tout ce qu'on veut, jusqu'aux foiblesses et aux infirmités de notre nature, les craintes sans objet, les vagues rêveries du cœur, la mélancolie, l'ennui même et le dégoût d'être**. Il en faut bienvenir à ces extravagances, quand on n'admet d'autre règle de vérité que ce qu'on sent. Et remarquez que personne n'est maître de communiquer le sentiment qu'il éprouve ; que c'est quelque chose de si indéfini dans sa nature et dans ses nuances, qu'on ne saur oit

* Notre jurisprudence criminelle aUache beaucoup moins do forcô que l'ancienne au témoignage. L'esprit de la législation est d'accorder le plus de pouvoir possible à la pensée particulière et au sentiment particulier de chaque juré. C'est une conséquence naturelle de la souveraineté de la raison individuelle. On se défie de tout ce qui est général ou social, ou plutôt on ne le comprend plus. Chaque homme est toute la société.

** On ne dit rien ici qui n'ait été sérieusement avancé par des gens d'esprit. Selon leurs idées, pour faire entendre qu'un homme a de la religion, on diroit qu'il est mélancolique, et très-enclin à la rêverie. î\« aoit-on pas rc.vei" sQi-iuàne?

même en domier l'idée nette par le discours. Nul homme ne se représentera jamais un sentiment dont il n'a pas été affecté : or rien ne dépend moins de l'homme que de s'affecter d'un sentiment quelconque. Ainsi une religion de pur sentiment seroit une religion sans langage, sans voix, songe fugitif qui échapperoit éternellement à l'intelligence.

Que si l'on se borne à considérer le sentiment comme un moyen de reconnoître la certitude des dogmes et des devoirs, on ne s'abuse pas moins grossièrement ; car le sentiment ne prouve que l'existence de la pensée qui le détermine. J'ai l'idée d'un être puissant, il en résulte un sentiment de crainte ; j'ai l'idée d'un être puissant et bon, il en résulte un sentiment d'amour. Mais l'amour, effet naturel de l'idée que je me forme de cet être, ne prouve nullement sa bonté ; car, si je me trompois, le sentiment ne laisseroit pas d'être le même.

Allons plus loin : le sentiment, passif de sa nature, ne nie rien, n'affirme rien, parce qu'affirmer ou nier, ce n'est pas sentir, c'est juger. Ainsi quiconque dit, je sens, prononce un jugement dont la vérité repose sur la même base que la vérité de nos autres jugements.

11 faut donc nécessairement remonter à la raison pour trouver la certitude ; mais à une raison plus élevée que la nôtre, à la raison générale manifestée par le témoignage, c'est-à-dire, à une autorité hors de nous. Toute raison individuelle est faillible, parce qu'elle est finie ; elle ne peut avoir que des opinions ; les dogmes appartiennent à la société : aussi, quand la société se dissout, à l'instant les opinions succèdent aux croyances. Il n'y a donc de certain que ce qui est de foi * ; et la seule foi certaine est

* Dès que la conviction individuelle n'est pas le fondement de la certitude; dès qu'on avoue que ce qui paroît vrai à notre raison particu-

celle qui repose, selon le genre de vérité qui en est l'objet, sur la plus grande autorité ou sur la raison la plus générale.

Placez dans le sentiment le principe de certitude, vous consacrez tous les genres de fanatisme et de superstition, tous les désordres et tous les crimes ; car il n'en est point qui ne soit déterminé par un sentiment que produit quelque erreur de l'esprit. Ainsi prétendre que le sentiment

lière peut être faux, que ce qui lui parotl faux peut être vrai, il s'ensuit clairement que la certitude, essentiellement distincte de l'évidence, n'est que la foi dans une raison plus haute et seule infaillible, et qu'il n'y a de certain que ce qu'elle atteste, ou ce que nous croyons sur son témoignage.

Sénèque semble avoir aperçu cette inlportante vérité : il a du moins parfaitement reconnu i^insuffisance des opinions philosophiques, et la nécessité d'une base plus solide pour élever l'édilice de nos connoissances et de nos devoirs. Cette base, suivant lui, c'est l'autorité ou les vérités universelles que les Grecs nommoient Sày/j-xTo., et qu'il appelle décréta, parce qu'elles ont, pour ainsi parler, force de loi. « Nous leur « devons, dit-il, notre tranquillité, notre sécurité : (Qu'est-ce que la « sécurité de l'esprit, sinon la certitude?) Elles renferment toute notre <{ vie, et la nature tout entière; elles sont le principe de tout ce qui « est, Lt sagesse antique, ajoute-t-il, se bornoit à prescrire ce qu'on « doit faire et ce qu'on doit éviter : les hommes étoient alors beaucoup « meilleurs : quand les savants se sont montrés, les gens de bien ont « disparu, La vertu simple, et qui frappoit tous les yeux, s'est changée « en une science obscure et subtile. On nous enseigne à disputer, et « non pas à vivre,,. Nulle tranquillité, excepté pour ceux qui possèdent « une règle immuable et certaine du jugement : les autres flottent au « hasard, adoptant et rejetant les mêmes sentiments tour à tour.

« La cause de ces variations, c'est que rien n'est clair pour ceux « qui n'ont qu'une règle très-incertaine, l'opinion. Si l'on veut toua jours vouloir les mêmes choses, il faut vouloir ce qui est vrai. Or on a ne parvient à la vérité que par les décisions de l'autorité [decretis] ; « sans die, point de vie... Les connoissances claires ne suffisent pas « pour remplir la raison ; sa portion la plus grande et la plus belle con- « siste dans les choses cachées. Ce qui est caché exige des preuves, c( nulle preuve sans l'autorité [sine decretis) : donc l'autorité est né- « cessaire, La croyance des choses certaines, qui fait le sens commun ,

décide de la vérité, et par conséquent des devoirs, c'est offrir à celui qui hait la vengeance pour règle de justice, et l'adultère pour morale à celui qui convoite la femme de son ami.

Placez dans la raison individuelle le principe de certitude, aussitôt vous voyez renaître les mêmes inconvénients. L'homme, maître de ses croyances, l'est également de ses actions. Il peut tout nier, en disant : Je ne comprends pas ; et ensuite tout se permettre, en disant : Je ne crois point.

« fait aussi le sens parfait; sans elle, tout nage dans l'âme : donc « encore une fois, l'autorité qui donne aux esprits une règle inflexible K de jugement, est nécessaire. Décréta sunt qux munianty qux secu- « ritatem nostram, iranquillitatemque tueantur, quse totam vitam, « totamque rerum naturam simul contineant... Illa et horum causx ft sunt et omnium. Antiqua sapientia nihil aliud quàm facienda et vi- « tanda prœcipit; et tune meliores longé erant viri : postquam docti « prodierunt, boni desunt. Simplex enim et aperta virtus m obscu- « ram et solertem scientiam versa est, docemurque disputare, non via vere... Non contingit tranquéllitas, nisi immutabile certumque Ju- « dicium adeptis : cseteri decidiint subindè et reponuntur, et inter « omissa appetUaque alternis fluctuantur. Causa hujus jactationis « est, quod nihil liquet incertissimo regimine utentibus, famâ. Si vis a eadem semper velle, vera oportet velis. Ad verum sine decretis non « pervenitur : continent vitam. . . Ratio autem non impletur manifes- « lis; major ejus pars pulchriorque in occultis est. Occulta probatio- « nem exigunt, probatio non sine decretis est, necessaria ergo décréta « sunt. Quse res communem sensum facit, eadem perfectum, certarum « rerum persuasio, sine quâ oînnia in anima natant; necessaria ergo « sunt décréta, qux dant animis inflexibile judicium. » Ep. 05. On retrouve les mêmes idées dans Cicéron : « Sapientix vero quidfuturum « est? qux neque de se ipsâdubitare débet, neque de suis decretis, qux « philosophi vocant ?dy/;.aTa, quorum nullum sine scelere prodi po-

« terit. Ciim enim decretum proditur, lex veri rectique proditur

« Non potest igilur dubitari quin decretum nullum falsum possit esse; « sapientique salis non sit non esse falsum, sed etiam stabile, fixum, « ratum esse debeat; quod movere m 'Il a ratio queat. » Academ,, lib. II, c. IX.

Qu'est-ce que la Religion? une loi, ou plutôt l'ensemble des lois auxquelles tous les hommes sont soumis, la règle de leur esprit, de leur cœur et de leurs sens. Or la règle ne sauroit dépendre de ce qu'elle doit régler ; il faut qu'elle en soit entièrement distincte, sans quoi elle ne seroit plus règle. Gomment nos sentiments seroient-ils la règle de nos sentiments, notre raison la règle de notre raison? Cela est clairement contradictoire. Et si notre raison, notre sentiment, toujours prêts à s'égarer, ont besoin d'une loi certaine et invariable qui les redresse,, cette loi, dès lors souvent opposée à ce que nous sentons et ce que nous pensons, ne peut trouver sa certitude dans ces pensées mêmes et ces sentiments qu elle a pour objet de préserver de l'erreur, et dont la bonté et la vérité ne sont certaines que par elle.

Il suffiroit peut-être de ces réflexions pour se convaincre que ni le sentiment, ni le raisonnement ne sont que le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie Religion. Mais l'importance de cette vérité exige qu'on en développe les preuves davantage. C'est ce que nous essaierons de faire dans les chapitres suivants.

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