‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 13 sur 51 · ESSAI SUR L'IÎN'DIFFÉRENCE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L'IÎN'DIFFÉRENCE

formels : « Quand tous les philosophes 'proiiveroient que (( j'ai tort, si vous sente% que j'ai raison, je n'en veux pas (( davantage ^ )) Et quevoudroit-il de plus en effet, puisque le sentiment ou la conscience, juge infaillible du bien et du mal, rend l'homme semblable à Dieu, et fait V excellence de sa nature et la moralité de ses actions? « Sang toi, dit- « il, je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes « que le triste privilège de m' égarer d'erreurs en erreurs, « à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans « principe *. »

Le sentiment est donc l'unique voie par où l'homme puisse parvenir à la connoissance de la vérité, selon Rousseau. Cela ne l'empêche pas de recourir ailleurs à cette raisofi sans principe et à cet entendement sans règle, pour découvrir à leur aide la vraie Rehgion. « Cherchons-nous « sincèrement la vérité, ne donnons rien au droit de la nais- « sance, et à l'autorité des pères et des pasteurs ; mais « rappelons à l'examen de la conscience et de la raison, « tout ce qu'ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont « beau me crier : Soumets ta raison, autant m'en peut dire « celui qui me trompe. Il me faut des raisons pour sou- ({ mettre ma raison^. » Et encore : « La foi s'assure et s'af- (( fermit par l'entendement : la meilleure de toutes les Re- « hgions est infailliblement la plus claire... Le Dieu que « j'adore n'est pas un Dieu de ténèbres; il ne m'a point « doué d'un entendement pour m'en interdire l'usage. Me « dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur. « Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison, il « l'éclairé*. »

* Emile, p. 253.

s Ibid., t. m, p. 9.

* im., t. m, p. 48

D'après Rousseau, l'on peut donc choisir entre deux méthodes pour discerner la vraie Religion ; lune fondée sur le raisonnement, et l'autre qui l'exclut. « C'est, dit-il, « le sentiment intérieur qui doit me conduire ^.. Ce que « Dieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui fait pas dire « par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l'écrit au « fond de son cœur. »

S'il en est ainsi, tous les hommes doivent trouver la vraie Religion écrite au fond de leur cœur, puisque sans doute elle renferme ce que Dieu veut que les hommes fassent, et de plus, ce qu'il est nécessaire qu'ils croient ; car encore faut-il croire en Dieu pour lui rendre un culte, et à une loi morale pour y obéir volontairement. Mais alors qu'on m'explique la diversité des ReHgions. « Si, ditRous- « seau, l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de « l'homme, il n'y auroit Jamais eu qu'une Religion sur la « terre * ; » c'est-à-dire que tous les hommes, dans tous les temps, auroient cru les mêmes dogmes et obéi aux mêmes préceptes.

Sophiste, répondez maintenant : IN'y a-t-il qu'une Religion sur la terre? Est-ce là ce que nous voyons? et que

* Emile, t. III, p. 2. — Madame de Staël adopte cette doctrine, et l'applique à la politique même ; en sorte que chacun doit chercher en soi-même ou dans ses sentiments intimes, quelle est la meilleure religion, la meilleure morale, la meilleure législation et la meilleure forme de gouvernement; car tout cela nous est connu par une révélation perpétuelle. Les expressions de cette femme philosophe sont trop curieuses pour ne pas les citer ici : « Il n'est aucune question, ni de morale, ni a de politique, dans laquelle il faille admettre ce qu'on appelle auto- « rite. La conscience des hommes est en eux une révélation perpé- « tuelle, et leur raison un fait inaltérable. Ce qui fait l'essence de la « ReUgion chrétienne, c'est l'accord de nos sentiments intimes avec les « paroles de- Jésus-Christ. » Considérations sur les principaux événements de la révolution françoise, par madame la baronne de Staël, t. m, p. 15.

2 IMd., p. 5.

devient votre règle démentie par les faits? En vain prétendrez-vous que les hommes n'ont pas écouté. Ce n'est pas d'écouter qu'il s'agit, mais de sentir. Or les hommes ne sont pas maîtres de ne point sentir ce qu'ils sentent. Ils ne pourroient pas plus, dans votre hypothèse, confondre la vérité et l'erreur, que la souffrance et le plaisir. Ils ne pourroient ni se méprendre sur leurs devoirs, ni ne pas les remplir, puisque naturellement ils aimeroient le bien et haïroient le mal. La vraie ReMgion seroit un sentiment invincible et le même dans tous. Elle seroit leur être même; car, en admettant la supposition des sentiments innés, on se représenteroit aisément l'homme dénué de toute idée acquise, mais il seroit impossible de le concevoir privé de ce qui constitueroit le fonds de sa nature morale et intelligente.

La diversité des Religions prouve donc que le sentiment n est pas le moyen général établi de Dieu pour nous faire discerner la véritable. Voyez combien de croyances opposées les hommes adoptent d'une conviction également ferme. Le sentiment du vrai et du faux, du bien et du mal, aussi variable que leurs idées, dépend de l'éducation, des préjugés, et de mille causes extérieures qui le modifient selon'les lieux, les temps, les opinions reçues, les institutions. Loin d'être quelque chose de primitif et d'antérieur à la foi, c'est la foi qui le détermine, comme l'enseignement détermine la foi. Est-ce par sentiment que le chrétien croit à la Trinité, le musulman à Mahomet, et l'Indien à Buddah? Est-ce par sentiment que certains peuples ï)ffroient à d'horribles divinités le sang de leurs enfants, ou leur sacrifioient la pudeur de leurs filles? Ils obéissoient à une loi fausse que Dieu n'avoit pas écrite dans leur conscience, et ils y obéissoient sans remords, parce que Terreur de l'esprit enfantoit une erreur analogue de sentiment.

Et ceci 4oit faire comprendre l'absurdité de ceux qui, voulant conserver les devoirs et rejeter les dogmes, disent comme Rousseau : « La foi est indifférente, la morale « seule ne l'est pas * : » car la morale et la foi sont inséparables, et de même qu'il n'existe point de dogme d'où ne découle quelque devoir, il n'y a point de devoir qui ne suppose quelque dogme qui en est le fondement, et les dogmes ne sont que les devoirs de l'esprit. A chaque point de foi est attaché un précepte correspondant ; nécessairement il faut croire pour agir. Ainsi le premier article du symbole, je crois en Dieu, est la raison du précepte qui commande d'adorer Dieu et de lui rendre un culte, et l'on ne sauroit faire à personne une obh'gation d'adorer Dieu et de lui rendre un culte, si l'on ne peut pas lui faire .une obligation de croire en lui. Certaines vérités déterminent des devoirs envers Dieu, d'autres vérités déterminent des devoirs envers l'homme, et ces vérités et ces devoirs ont entre eux une mutuelle dépendance. Gomment, dans l'ordre moral, seroit-on obligé de s'interdire certains actes, le vol, par exemple, et l'adultère, si l'on n'étoit pas obhgé de croire que l'adultère et le vol sont des crimes? L'idée même de crime et de vertu, étant liée à l'idée générale de loi, et celle-ci à l'idée d'un législateur suprême dont les volontés souverainement justes constituent l'ordre, il est nécessaire que ces volontés nous soient manifestées pour les connoître, il est nécessaire qu'on y croie pour y obéir, et la morale est de foi comme le dogme, et autant que le dogme.

On a peine à concevoir la fohe des déistes qui cherchent dans le cœur sa propre loi *, et la loi même de la raison,

* Emile, t. III, p. 186.

'•; Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les

qui demandent aux passions ce qu'il faut croire, aux désirs ce qu'il faut aimer, qui veulent faire sortir la perfection de l'homme de la source même de sa corruption. Et que recommandent les moralistes, dans tous les pays et dans tous les temps, sinon de résister aux penchants de notre cœur, de nous défier de ses conseils si souvent funestes? Mais, dira-t-on, s'il nous porte au mal, il nous attire aussi vers le bien, et l'attrait du plaisir a son contrepoids dans la crainte du remords. Quand il seroit toujours vrai, qu'en résulteroit-il ? et quelle lumière tirer de là sur nos devoirs réels ? Vous me montrez un être soumis à l'action de deux forces contraires, mais vous ne m'apprenez pas comment, entre ces deux forces, il reconnoîtra celle quï est la loi de sa nature morale, la loi obligatoire à laquelle sa volonté doit obéir. Trouvez dans ce qu'il sent, dans ses affections considérées seules, un motif de céder plutôt à la crainte qu'au désir ; un motif de juger que le devoir, toujours indiqué, selon vous, par le sentiment, puisse, en aucun cas, être opposé au sentiment le plus impérieux. N'arrive-t-il jamais que l'on commette le mal avec complaisance? Le bien ne coûte-t-il jamais d'efforts? Dites-nous donc par où l'on distingue l'un de l'autre dans votre système; dites-nous ce que c'est que la vertu, ce que c'est que le crime, ce que c'est que la vérité et que l'erreur. Le sentiment doit-il être notre guide, la régie de nos actions, il n'y a point de désordre qui ne soit justifié, puisqu'il n'y en a point qui n'ait sa cause dans une violente passion, dans un sentiment qui domine l'âme. Apparem-

sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, et d est par eux seuls que nous connoissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir » Emile, liv. lY. « Chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son cœur est simple. » Bernardin de Saint-Pierre, Chaum. indienne, p. C8. Paris, 1791.

ment on ne se résout pas à égorger son semblable pour se combattre soi-même, pour vaincre l'horreur naturelle du meurtre. On obéit à un désir puissant qui subjugue la volonté ; on use avec une exactitude rigoureuse du moyen que vous prétendez infaillible pour discerner le bien du mal.

Ce n'est pas tout, et ce moyen, ou nous laissera dans l'incertitude sur les devoirs de l'intelligence, sur ce que nous sommes obligés de croire, ou il devra nous servir encore à distinguer le vrai du faux en des choses qui ne se sentent pas, mais qui se jugent. Sentez-vous que la matière ne sauroit sentir? Sentez-vous qu'elle est créée? Sentez-vous qu'à cette vie il en succède une autre qui ne finira point? Sentez-vous l'éternité des châtiments et des récompenses? Non, répondrez-vous, maisje jw{/e de tout cela pa7' sentiment. C'est-à-dire que vous jugez avec autre chose que votre jugement, avec une faculté passive de sa nature, et dés lors incapable de juger et de raisonner. Et si vous raisonnez, si vous jugez par le sentiment, pourquoi ne sentiriez-vous point par le raisonnement ? l'un ne seroit pas plus étrange que l'autre. Prodigieuse extravagance ! Mais à quoi l'esprit ne se soumet-il pas pour demeurer son maître? On ne tient tant à dire jg sens, quand il s'agit de choses qui ne peuvent être senties, que pour n'être pas forcé de dire, je crois, dans les choses qui doivent être crues, et qu'une autorité infaillible ordonne de croire *.

* Jamais l'orgueil de la raison ne fut porté plus loin que dans ce siècle, et jamais on ne montra plus de penchant à décider les hautes questions de religion, de morale, et même de politique, par sentiment ou par une règle indépendante de la raison. Or, voici ce que Bayle pensait de ce genre de preuves : « Les preuves de sentiment ne concluent a rien. On en a en Saxe touchant la présence réelle, tout comme en 4 Suisse touchant l'absence réelle. Chaque peuple est pénétré de preu-

L'homme n'apporte avec lui que des besoins que la société doit satisfaire, et peut seule satisfaire. Son corps a besoin d'aliments, la société les lui donne ; son âme a besoin de vérité, la société la lui donne. Quel est l'enfant qui ait dit : Je sens Dieu, avant qu'on le lui ait fait connoître? On le lui nomme, il en a l'idée ; on lui apprend à le prier, il en a le sentiment ; on lui dit : ceci est bien, cela est mal, et la conscience se développe. Voilà l'ordre de la nature. Aussi n'exista-t-il jamais de peuple dont la Religion fût fondée sur le sentiment ou l'inspiration particulière de chaque individu. Tous, en croyant, se sont soumis à une autorité extérieure, et, selon leur pensée, originairement divine. Jamais il ne leur vint à l'esprit, que chacun, sans autre enseignement, trouvât la Religion dans son cœur. Tous les peuples déposent donc, avec une parfaite unani-

« ves de sentiment pour sa religion ; elles sont donc plus souvent faus- « ses que vraies.» [Continuation des Pensées diverses, t. III, p. 130 ) Des preuves qui ne concluent rien sont des preuves qui ne prouvent rien, ou, en d'autres termes, ce ne sont pas des preuves. Cela n'empêche pas Rousseau d'insister beaucoup, comme on Va vu, sur ces preuves qui ne prouvent rien. C'est le sentiment, dit-il, qui doit me conduire. Ce que Je sens être bien, est bien, etc. Le sentiment est, à l'entendre, l'unique fondement de la morale; jamais l'homme ne s'égareroit, s'il suivoit toujours ce que son cœur lui dicte. Voilà ce que Rousseau répète presque à chaque page de l'Emile. Vous croyez peutêtre qu'il étoit profondément persuadé de cette doctrine? Écoutez ce qu'il écrivoit confidemment à l'un de ses amis : « Oui, je suis convaincu « qu'il n'est point d'homme, si honnête qu'il soit, s'il suivoit toujours ff ce que son cœur lui dicte, qui ne devînt en peu de temps le dernier « des scélérats. » [Lettre de Bousseau à TroncJwi, citée dans les Mémoires de madame d'Épinay, t. III, p. 192.) Cet aveu ne fortifie-t-il pas merveilleusement ce que dit Rousseau en faveur de la règle de sentiment? Au reste, si le sentiment étoit une preuve de vérité, ce seroit chez les fous qu'il faudroit chercher les vérités les plus certaines ; car, apparemment, la preuve est d'autant plus forte que le sentiment est plus énergique, et le sentiment que produit l'erreur qui constitue la folie est absolument invincible.

mité, contre le système qui fait du sentiment, ou de l'inspiration individuelle, ou de la révélation immédiate, le moyen général de reconnoîtrè la vraie Religion. Or, comme nous l'avons déjà observé tant de fois, le témoignarge du genre humain, expression de la raison universelle, est infaillible : le nier, c'est nier la raison et renoncer à la certitude.

Et en effet, quand Rousseau veut faire du sentiment le principe de la foi et la régie des mœurs, n'est-il pas conduit à nier la raison? Et quand les prétendus réformateurs de l'Église, Jurieu, Claude et leurs disciples, adoptant la même erreur, se sont persuadés que la seule voie pour parvenir sûrement à la vérité en matière de religion, étoit ce qu'ils appellent la voie d'impression, de sentiment, ou de goût ^ n'ont-ils pas rejeté, non-seulement la raison humaine, mais encore la raison divine elle-même, puisqu'ils n'ont pas craint de soutenir qu'il suffit de proposer aux hommes un sommaire de la doctrine chrétienne ; et qu'alors, indépendamment de toute discussion, c'est-àdire de toute raison humaine, et indépendamment même du livre où la doctrine de l'Évangile et de la véritable Weligion est contenue ^, c'est-à-dire de la raison divine, la vérité leur est claire ; qu'on la sent comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, ledouxet l'amer, quand on mange '" ? Selon George

* Le Vrai Syst. de l'Église, liv. II, ch. xx, xxi ; liv. III, ch. ii, m, V, IX, X, etc.

^ Ibid., liv, II, ch. XXV, p. 453. — Pour les protestants, qui n'admettent ni la tradition, ni l'infaillibilité de l'Église enseignante, l'Écriture est l'unique manifestation de la raison divine. Dans cette hypotlicàc, nier la nécessité de l'Écriture à l'égard de tous les hommes et de chaque homme en particulier, c'est nier qu'il soit nécessaire, pour connoîlre la vérité, que Dieu se révèle à notre raison, ou nous manifeste la sienne.

^ Ibid, liv. II, ch. XXV, p. 45? — Pour être conséquent dans ca

202 ESSAI SUR t'INDlFFÊRENCG

Fox, nous devons écouter l esprit de Dieu qui est au dedans de nous, de préférence à l'autorité d'un homme, quel qu'il soit, et de tous les hommes, de préférence même à Vautorité de l'Évangile ^

Or, qu'est-ce que cela, sinon le fanatisme? On se persuade qu'on est éclairé intérieurement, et toutes les extravagances d'une imagination échauffée passent pour des vérités incontestables et des inspirations divines. L'orgueil se complaît dans cette persuasion. Les sectes naissent, s'étendent, car l'enthousiasme est contagieux. Mais le sentiment ne tarde pas à révéler à chacun des dogmes différents ; rien de plus divers que son langage. On se divise, on se combat ; les disciples deviennent maîtres à leur tour; les sectes se multiplient. Chaque homme a son sentiment, sa doctrine. Montrez-nous deux déistes qui soient d'accord sur tous les points. Les sectaires ne s'en* tendent pas ir^ieux. L'un nie ce que l'autre affirme, et réciproquement. Que s'il se rencontre un enthousiaste d'un caractère ardent et sombre, il n'y a point de crime qu'il ne puisse commettre sous prétexte d'inspiration. Combien de guerres et de forfaits sont dus à cette seule cause depuis Mahomet jusqu'à Jean de Leyde, et depuis Cromwell jusqu'à Sand * ! La vérité n'est plus que les

système, il faudrolt changer la forme du symbole; et au lieu de dire : Je crois en Dieu, etc., on devroit dire : « Je sens Dieu, je « sens qu'il est Père, qu'il est tout-puissant, qu'il a créé le ciel et «la terre; je sens Jésus-^Christ, «etc. Il en est ainsi des déistes par sentiment. Le symbole de l'athée, dans le même système, se ré* duiroit à ces mots, je ne sens rien, et celui du sceptique à ceux-ci, estce que je sens?

* Voyez l'excellent ouvrage du docteur Milner, intitulé : The end of religions contrôler sy, in a friendly correspondence between a religioué Society of protestants, and a Roman catholic divine. Part. I, p. 45. Seconde édit. London, 1819.

On citeroit des exemples sans nombre des excès de tout genre où

pensées d'un esprit sans règle, et la loi que les passions du cœur. Enfin il arrive un moment où la confusion est si grande, les contradictions si manifestes, qu'il faut bien renoncer à cette chimère du sentiment, et chercher

conduit ce dangereux fanatisme. Les anabaptistes prétendoient avoir reçu de Dieu l'ordre de mettre à mort les impies, de confisquer leurs biens, et d'établir un nouveau monde, composé des seuls justes. [Sleidan, De stat. rel. et reip. comment., liv III, p. 45.) Jean Bockler, chef de cette secte, déclara que Dieu lui avoit fait présent d'Amsterdam et de plusieurs autres villes ; il envoya, pour en prendre possession, quelques-uns de ses disciples, qui parcoururent les rues dans un état de nudité complète, en criant : Malheur à Babylone! malheur aux impies! {Histoire abrégée de la Réforme, par Gérard Brandt, 1. 1, p. 49.) Herman, autre anabaptiste, pour obéir à l'impulsion intérieure de VeS" prit, enseigna qu'il étoit le Messie, et se mit à évangéliser le peuple en ces termes : Tuez les prêtres, tuez tous les magistrats. Repentezvous; votre rédemption approche. [Ibid., p. 51.) Les anabaptistes ne tardèrent pas à pénétrer en Angleterre. Un certain Nicolas, disciple de David George, y fonda la secte des Familistes, ou la Famille d'amour, très-nombreuse à la fin du seizième siècle. Selon sa doctrine, l'essence de la Religion consistoit dans le sentiment de l'amour divin ; la foi et le culte étoient inutiles. Il rejetoit également les préceptes fondamentaux de la morale, enseignant qu'il étoit bon de persévérer dans le péché, afin que la grâce pût abonder. (^Moshein, Eccles. hist., vol. IV, p. 484.) Qui n'a pas entendu parler de Venner et de ses hommes de la cinquième monarchie? Poussés par Vinspiration, ils se précipitent hors du lieu où ils tenoient leurs assemblées dans Coleman-street, déclarent qu'ils ne reconnoissoient d'autre souverain que le Seigneur Jésus, et qu'ils ne rermtlroient leurs épées dans le fourreau qu'après avoir fait de Babylone, c'est-à-dire de la monarchie, un objet de risée et d'exécra^^ tion, non-seulement en Angleterre, mais dans les pays étrangers. [Echard's Hist. of Engl.) Le même fanatisme produisit les mêmes ef^ fets parmi les quakers. George Fox, leur fondateur, prétendit que le vrai culte est inspiré par un mouvement intérieur et immédiat qui nous vient de l'esprit de Dieu, et qui n'est limité à aucuns temps, à aucuns lieux, à aucunes personnes. [Barclay Apolog., Propos, Xl.j C'est la règle de sentiment, dans sa plus grande généralité. Elle produisit bientôt toute sorte d'extravagances et de crimes. Un quaker vint, l'épée à la main, à la porte du parlement, et blessa plusieurs person-

une autre voie pour discerner la vraie Religion. La raison se présente, on la prend pour guide ; on s'imagine pouvoir, à son aide, s'assurer de la vérité, et cette dernière erreur est pire que la première; car, impuis-

nes, disant que le Saint-Esprit lui avoit inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient dans cette chambre. [Maclainé's notes on Mosheim, vol. V, p. 470.) Nous ne parlerons point des Muggleloniens et des Labbadistes, qui, sous prétexte de suivre la lumière intérieure, s'abandonnoient aux désordres les plus honteux, et à des pratiques pleines d'impiété. On sait jusqu'où vont, en ce genre, certaines sectes de méthodistes, ou plutôt on ne le sait pas assez. Qu'on écoute l'antinomien Richard Hill : c( L'adultère même et le meurtre ne nuisent point aux vrais enfants de « Dieu, au coatniro ib bur sont utiles. [Fletcher's Works, vol, III, « p. 50.) — Mes péchés peuvent déplaire à Dieu : ma personne lui est « toujours agréable. Quand je pécherois plus que Manassès, je n'en se- « rois pas moins un enfant chéri de Dieu, parce qu'il me voit toujours ce dans Christ. De là vient qu'au milieu des adultères, des meurtres et « des incestes, il peut m'adresser ces paroles : Tu es toute belle, ô mon « amour, et il n'y a point de tache en toi, [Ibid., vol. IV, p. 97.) — « Quoique je blâme ceux qui disent : Péchons, afin que la grâce abonde « en nous ; cependant, après tout, l'adultère, l'inceste et le meurtre, a me rendront plus saint sur la terre, et plus joyeux dans le ciel. » [Fletcher.-Daubeny's Guide to the church,, p. 82.) — Salmon, minisre à Coventry, enseignoit au peuple à jurer, à blasphémer, et à s'abandonner à tous les désordres de la chair. A Douvres, une femme coupa la tête à son enfant, sous prétexte d'un commandement particuherque Dieu lui avoit fait comme à Abraham. Une autre femme fut condamnée à York, en mars j647, pour avoir crucifié sa mère, et sacrifié un veau et un coq. [Milnefs Letters to a Prebendary.) — Stork, disciple de Luther, et fondateur de la secte des Abécédaires, soutenoit que les fidèles, pour éviter les distractions qui empêchent d'être attentif à la voix de Dieu, dévoient renoncer à l'étude, et ne pas même connoître les premières lettres de l'alphabet, lyid. Osiander, cent. XVI, lib.' II, Stokman l£xic. voce abecedarii.) — Quelque absurde que paroisse une pareille doctrine, en admettant le prmcipe de l'inspiration particulière, Stork étoit conséquent : et Jean-Jacques aussi est conséquent, lorsqu'après avoir dit : c'est le sentiment intérieur qui doit me conduire, il ajoute : « Puisque plus les hommes savent, plus ils se <r ti'ompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez

santé à rien établir, la raison individuelle ébranle toutes les croyances, obscurcit toutes les notions, et, toujours détruisant, s'avance de ruine en ruine, jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse dans un doute universel.

C'est pourtant à ce système d'examen et de discussion que s'arrêtent nécessairement les déistes et les sectaires. Le sentiment exclu, comme règle de foi, il ne leur reste que le raisonnement, triste ressource dont nous allons démontrer l'insuffisance, en prouvant que la voie de raisonnement ou de discussion n'est pas le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie Religion. Recueillons toutes nos forces pour attaquer l'orgueil dans s'on dernier retranchement *. *

« point, vous ne vous abuserez jamais. C'est la leçon de la nature aussi « bien que de la raison, » [Emile, t. Il, p. 156. Édit. de La Haye.) C'est grand'pitié que de n'écouler que soi, car on finit par s'imposer silence à soi-même ; et, désespérant de la vérité et de la vie, on cherche le repos dans le néant.

* Rousseau, dont le sens est très-droit quand ses passions ne l'égarent pas, a bien vu que Vorgueil étoit le père de la philosophie, et que la philosophie n'étoit elle-même que la destruction de toutes les vérités et de tous les devoirs. « Ce seroit, dit-il, un détail bien flétrissant « pour la philosophie, que l'exposition des maximes pernicieuses et des « dogmes impies de ses diverses sectes. Les épicuriens nloient toute <t providence, les académiciens doutoient de l'existence de la Divinité, « cl les stoïciens de l'immortalité de l'âme. Les sectes moins célèbres (c n'avoient pas de meilleurs sentiments... Y en a-t-il une seule qui « ne soit tombée dans quelque erreur dangereuse? Et que dirons-nous « de la distinction des deux doctrines si avidement reçue de tous les <c philosophes, et par laquelle ils professoient en secret des sentiments s contraires à ceux qu'ils enseignoient publiquemer.t?... Les philoso- « phes se trouvèrent si bien de cette méthode qu'elle se répandit race pîdernent dans la Grèce, et de là dans Rome...

« La doctrine intérieure n'a point été portée d'Europe à la Chine;

a mais elle y est née aussi avec la philosophie, et c'est à elle que les

« Chinois sont redevables de cette foule d'athées ou de philosophes

a qu'ils ont parmi eux. L'histoire de cette fatale doctrine, faite par un

« homme instruit et sincère, seroit un terrible coup porté à la philo- « sopliie ancienne et moderne Mais la philosophie bravera toujours a la raison, la vérité et le temps même, parce qu'elle a sa source dans « ï orgueil humain, plus fort que toutes ces choses. » Répoï^se au roi de Pologne, p. 265 et suiv. not. Édit. de 1793.

Page 1