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LA VRAIE RELIGION

Ce que nous avons de plus grand et tout ensemble de plus intime, c'est notre raison, notre entendement, cette sublime faculté de connoître qui nous rend semblables à Dieu^ puisque par elle nous devenons participants de son être ou de sa vérité. Élevés ainsi au-dessus de la création matérielle, au-dessus des mondes qui roulent dans l'espace,, au-dessus de tous les êtres qui ont reçu la vie et n'ont pas reçu l'intelligence, nous ne saurions concevoir une trop haute idée de nous-mêmes. Par notre pensée, nous touchons de toutes parts à l'infmi. Nul temps ne peut la borner, nulle étendue la circonscrire, et Dieu seul est assez vaste pour la contenir dans son immensité.

Ce n'est donc point parce qu'il se glorifie de sa raison que l'homme s'égare, mais parce qu'il se méprend sur sa nature, en s'attribuant ce qui n'est pas à lui. Dans son orgueil, il confond la capacité de connoître avec la puissance de produire. Il ôubhe que son intelligence, pure-

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ment passive à l'origine, naît et se développe à l'aide des vérités qu'on lui donne, et qu'elle ne possède que ce qu'elle a reçu. Doué du pouvoir de connbiner ces vérités primitives et d'en tirer des conséquences, pouvoir borné comme toute action d'un être infini, il cherche en soi la certitude ou la dernière raison des choses, et ne l'y trouvant pas, il commence à douter. Les vérités se retirent, la nuit se fait ; au milieu de cette nuit, il cesse de se reconnoître lui-même ; seul et fier de sa solitude, il essaie de créer; il remue d'obscurs souvenirs, et croit peupler d'êtres réels son entendement désert, parce qu'il évoque des fantômes. Mais bientôt détrompé, las de ce vain labeur, il ferme les yeux et s'assoupit dans des ténèbres éternelles.

Hors de Dieu tout est contingent; hors de lui rien n'existe que par sa volonté ; lui seul est nécessairement ; lui seul donc possède en lui-même la certitude. Il est certain de son être, parce qu'il se connoît ; il est certain de l'existence des autres êtres, parce qu'il connoît ses volontés ; et toute la certitude que nous en pouvons avoir vient de lui, et repose sur son témoignage. C'est toujours là qu'il faut remonter, à un témoignage, à une autorité première, infaillible, sans quoi l'on ne peut pas même raisonner ; car tout raisonnement présuppose quelque vérité antérieure, un principe d'où l'on part et qu'on ne prouve pas, et qui dès-lors ne peut être certain qu'en supposant l'infaillibilité de la raison ou de l'autorité qui l'atteste. 11 n'importe d'ailleurs que l'on comprenne clairement ce principe, cette vérité. Vouloir tout comprendre, c'est vouloir tout nier. Et, en effet, que comprenons-nous? 11 n'y a pas une loi de la nature qui ne renferme l'infini, par conséquent pas un phénomène que l'homme puisse pleinement exphquer et pleinement comprendre.

Comment donc parviendroit-il à découvrir avec certitudfila vraie Religion par le vrai raisonnement? Connoître sa Religion, c'est connoître Dieu, c'est connoître l'homme, leur nature et les rapports qui en dérivent, ou les lois de l'intelligence : et l'on veut qu'il s'en aille à la recherche de ces lois dans les sohtudes d'un esprit d'où l'on aura banni toute idée reçue de confiance sur le témoignage des autres hommes ou de la société. Est-ce ainsi que l'homme a vécu? Est-ce ainsi qu'il se conserve? A-t-il, avant de les admettre, discuté ses premières notions, qu'il nepouvoit comparer à rien? Qu'on nous exphque par quelle industrie il auroit suppléé à l'enseignement primitif, à la parole qui lui révéla sa propre existence, alors que sa pensée, sa volonté, tout dormoit en lui? Obhgée d'agir avant d'être ou de se créer elle-même, la raison, qui n'existe que par la vérité, puisqu'elle n'est que la vérité connue de nous, seroit demeurée éternellement inerte, éternellement ténébreuse; jamais la lumière ne se fût levée sur le monde intellectuel. Et quand les esprits, emportés par le désir de l'indépendance, veulent vivre dans cet état contre nature, quand ils refusent de croire et prétendent tout soumettre à l'examen particulier, cette brillante lumière peu à peu pâlit et s'éteint. Représentezvous un homme à qui l'on vient dire : « Oublie tout ce « que tu as appris de tes semblables, oubhe tout ce que « tu sais. Rejette de ton esprit jusqu'à la dernière idée, « fais le vide; et puis cherche dans ce vide la vérité. » N'est-ce pas comme si l'on disoit à l'âme: «Meurs, et « puis cherche dans le néant une vie qui n'appartienne « qu'à toi. » Se peut-il imaginer de contradiction plus évidente? Car, sans vérité, point d'action, point de volonté, point de vie ; et si la raison retient une vérité, une seule, ce sera nécessairement une vérité crue sans être démontrée, une vérité de foi, et dès lors celles qu'on

en déduira n'auront d'autre fondement et d'autre certitude que cette foi elle-même.

Supposera-t-on que l'homme naît avec certaines vérités empreintes dans son entendement, lesquelles fécondées ensuite par la raison, deviennent le principe de ses connoissances postérieures? Ce seroit reproduire, sous une autre forme, l'hypothèse des sentiments innés, hypothèse absurde et complètement réfutée par l'expérience. La modification qu'on y apporteroit, en réduisant le nombre des vérités de sentiment; et accordant à la raison le privilège d'en déduire les autres vérités nécessaires, ne feroit qu'y ajouter des embarras nouveaux et de nouvelles contradictions : car ce système mixte, sans lever aucune difficulté, seroit sujet à toutes celles que présentent chacun des deux autres. On demanderoij toujours au sentiment de se manifester d'une manière uniforme, générale, invincible, et à la raison de fournir la preuve de son infaillibilité.

Mais prenons l'homme tel qu'il est, formé par la société, enrichi des connoissances, éclairé des vérités qu'il reçoit d'elle. 11 n'établit pas plus tôt sa raison individuelle juge de ces vérités, qu'elles lui échappent successivement *. La raison veut d'abord concevoir, et rien de plus juste, dès qu'on fait de la raison le fondement des croyances. De là sa première règle, de ne croire que ce qu'elle conçoit. Écoutons Rousseau :

« A l'égard des dogmes, ma raison me dit qu'ils doivent ({ être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si « la ReUgion naturelle est insuffisante, c'est par l'obscu-

* Parlant des divers systèmes des philosophes sur la Divinité, « Ce « n'est pas de Dieu même qu'ils les tiennent, dit un ancien Père, mais « chacun les a imaginés à son gré. Voilà pourquoi ils se sont égares et « partagés en tant d'opinions opposées sur Dieu, sur la nature, sur le 4 mdnde. » Athenag. Apolog. n. 7.

« rite qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous (( enseigne. C'est à la révélation de nous enseigner ces « vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de « les mettre à sa portée ; de les lui faire concevoir afin ((*quil les croie *. »

Il s'ensuit qu'en admettant même que l'homme puisse concevoir parfaitement un dogme quelconque, c'est-àdire, clairement concevoir l'infini, ou connoitre Dieu comme il se connoît lui-même , encore les esprits n'étant ni également forts, ni également droits, ni également cultivés, l'un concevra plus et l'autre moins, et par conséquent les dogmes et les devoirs qui en dérivent, varieront pour chacun selon la justesse et l'étendue de sa raison *. Celui-ci devra croire ce que celui-là devra rejeter, ne le concevant pas. Autant de raisons, autant de symboles, de morales, derehgions. Cependant nous avons vu qu'il n'en existe qu'une vraie, et qu'il n'y a point de salut hors d'elle ^ Voilà donc la plupart des hommes perdus à jamais pour avoir usé scrupuleusement de l'unique moyen que Dieu leur ait donné de découvrir les lois auxquelles ils doivent obéir. L'objection n'auroit pas

* Emile, t. III, p. 17 et 18. — Ailleurs, Rousseau parle ainsi : o: Plus « je m'efforce de contempler sou essence infinie (l'essence de Dieu), « moins je la conçois, mais elle est, cela me suffit; moins je la con- « çois, plus je l'adore. » [Ibid., t. II, p. 342.) Il y croyoit donc, puisqu'il l'adoroit, et il y croyoit sans la concevoir. Quelle logique, ou quelle bonne foi !

« Les hommes ayant des têtes si diversement organisées, ne sau- « roient être affectés tous également des mêmes arguments, surtout « en matière de foi. Ce qui paroît évident à l'un ne paroît pas même « probable à l'autre : l'un, par son tour d'esprit, n'est frappé que d'un « genre de preuves, l'autre ne l'est que d'un genre tout différent. » (Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, 111° lettre, p. 85. Paris, 1793.)

2 IIP part., ch. IV.

moins de force, quand un seul seperdroit; et supposé que la raison particulière soit la règle de la foi, on ne doit pas hésiter à dire avec Rousseau : « S'il étoit une « Religion sur la terre hors de laquelle il n'y eût que ({ peine éternelle, et qu'en quelque lieu du monde nn « seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son (( évidence, le Dieu de cette Religion seroit le plus inique « et le plus cruel des tyrans ^ »

Or il est certain que l'homme meurt ou subit une peine éternelle, s'il viole essentiellement l'ordre moral ou les lois de sa nature intelligente ^. 11 est encore certain que, dès qu'ils commencent à raisonner sur ces lois, à les soumettre à leur jugement, les hommes se divisent et ne sont point également frappés de leur évidence: les enveloppant au contraire des ténèbres de leur esprit, ils les obscurcissent, et elles disparoissent au milieu de leurs vaines spéculations. Donc ce n'est pas par le raisonnement qu'ils doivent parvenir à les connoître; sans quoi il faudroit accuser Dieu d'absurdité, ou de tyrannie.

* Emile, t. m, p. 9.

* IIP part., ch. IV. Comment savons-nous que notre corps mourra? parce que le témoignage universel nous apprend que la mort est une loi de notre nature physique, à laquelle aucun homme n'échappa jamais. Nous n'en avons point d'autre certitude; et c'est encore ainsi que nous sommes certains de mourir promptement, si nous prenons du poison, ou si nous violons de quelque autre manière les lois de notre organisation. Or un témoignage non moins unanime nous apprend que la mort spirituelle est une suite inévitable de la violation des lois de notre nature spirituelle. Cette violation supposée, la mort spirituelle est donc aussi certaine que la mort physique : et quiconque ne croit pas à la première, n'a aucun motif de croire à la seconde. De là vient peut-être que Condorcet s'est imaginé qu'à force de science, les hommes parviendroient à se dérober à la nécessité de mourir. Yoycz son ouvrage intitulé : Esquisse d'un tableau du progrès des connoissances humaines.

Afin de nous en mieux convaincre, parcourons les annales de la philosophie chez les divers peuples ; voyons de quelles lumières ils furent redevables à cette puissante raison qu'on nous présente pour guide.

On trouve chez les anciens deux choses qui étonnent presque également, ou plutôt deux doctrines si opposées, qu'évidemment elles ne sauroient avoir la même origine : les vérités les plus hautes et les plus monstrueuses erreurs, les préceptes les plus purs et les maximes les plus dissolues, des croyances sociales et des opinions destructives de la société. Les unes étoient de la tradition, les autres de la raison ; et quand la tradition s'affoiblit et que la raison prit sa place, le monde s'affaissa et faiUit s'écrouler dans l'abîme*.

* Ce fut le siècle de la philosophie, qui n'est en effet que la raison substituée à la tradition, ainsi que Diderot le dit formellement. « L'homme « est né pour penser de lui-même... La philosophie des Chaldéens n'é- « tant autre chose qu'un amas de maximes et de dogmes, qu'ils trans- « meltoient par le canal de la tradition, ils ne méritent nullement le a nom de philosophes. Ce titre, dans toute la rigueur du terme, ne « convient qu'aux Grecs et aux Romains, qui les ont imités, en mar- « chant sur leurs traces; car, pour les autres nations, on doit en porter « le même jugement que des Chaldéens, puisque le même esprit de « servitude régnoit parmi elles ; au lieu que les Grecs et les Romains « osoient penser d'après eux-mêmes. Ils ne croyoient que ce qu'ils « voyoient, ou du moins que ce qu'ils s'imaginoient voir. » Et qu'Ontils gagné à cela? Ecoutez encore Diderot : « Si l'esprit systématique « les a précipités dans un grand nombre d'erreurs, c'est parce qu'il ne « nous est pas donné de découvrir subitement, et comme par une es- « pèce d'instinct, la vérité. Nous ne pouvons y parvenir qu'en passant « par bien des impertinences et des extravagances ; c'est une loi à « laquelle la nature nous a assujettis. Mais en épuisant presque toutes « les sottises qu'on peut dire sur chaque chose, les Grecs nous ont rendu « un service important; parce qu'ils nous ont comme forcés de pren- « dre, presque à l'entrée de notre carrière, le chemin de la vérité. » Philosophie des Chaldéens; Œuvres de Diderot, tom. I, p. 459, 460. Edit. de 1773. Ce seroit quelque chose que d'être dans le chemin de la

Nous avons tant ouï parler du paganisme, nous sommes si familiarisés, dès l'enfance, avec sa mythologie, son culte, que cela nous empêche d'être frappés comme nous devrions l'être de ce grand égarement de l'esprit humain. Que faisoit la raison pendant ces siècles? Elle croyoit à Jupiter, à Mars, à Vénus. Pn ne voit pas qu'elle ait protégé une seule vérité, ni repoussé une seule erreur. Et lorsque les passions la dégoûtèrent de ses stupides croyances, ramena-t-elle les hommes à des principes plus sûrs, à des opinions plus saines ? où est le peuple chez lequel elle ait aboli l'idolâtrie, dont elle ait réformé les mœurs ? Ce peuple est encore à trouver. Que fit-elle donc? Elle laissa les vices divinisés en possession de leurs temples, et combattit de tout son pouvoir les vérités traditionnelles, qui partout étoient mêlées aux erreurs locales du paganisme. Elle créa les doctrines du néant, et les mœurs du siècle de Tibère ; elle forma Pétrone et Néron.

Nous ne retracerons point ici les innombrables opinions des philosophes, leur disputes, leurs contradictions sur les objets les plus importants. Quel est le dogme qu'ils n'aient pas nié? le devoir qu'ils aient respecté*? L'histoire

vérité; mais pour avoir le droit d'assurer qu'on y est réellement, il fiiudroit au moins être d'accord sur ce que c'est que la vérité, et les philosophes n'en sont pas là. Au reste il est toujours bon de savoir que le titre de philosophe, dans toute la rigueur du terme, ne convient qu'à des hommes dont l'unique mérite est d'avoir épuisé presque toutes les sottises qu'on peut dire sur- chaque chose.

* Presque tous les philosophes anciens ont admis l'éternité de latl matière, opinion incompatible avec l'existence de Dieu. Les stoïciens^ croyoient, en outre, à je ne sais quelle nécessité fatale, qui entraînoitid tout, et les dieux mêmes. En morale, ils soulenoient que les femmes dévoient être communes entre les sages, et que le sage étoit maître de se donner la mort. Ils réprouvoient la pitié, et nioient les maux dans l'impuissance de s'y dérober. (.Voyez la XIW dissertât, de Tho-

de la philosophie est l'histoire du doute. Ce n'étoient pourtant pas des esprits vulgaires que ces anciens sages : et si la raison seule devoit nous conduire à la vérité, qui pouvait y parvenir plus aisément que Platon, le plus beau génie de la Grèce, et plus sûrement qu'Aristote, qtii a réduit à quelques règles invariables tous les procédés du raisonnement? Cependant ils n'ofit su que douter, ils n'ont su que détruire, comme leurs successeurs en philosophie ;

masius sur la Philosophie stoïcienne, et la Remarque U sur l'article Chrysippe, dans le Dictionnaire de Bayle. Diog. Laërt., liv. VII, p. 120 et 131.) — Antisthène et ses disciples enseignoient que les lois du mariage n'étoient qu'une vaine sujétion, qu'il n'y avoit rien de honteux, etc. [Diog, Laërt., lix. YI, n. 72.) — Aristippe, chef des Cyrénaïques, regardoit les lois civiles et les coutumes comme l'unique fondement du juste et de l'injusle. Il faisoit consister le souverain bien dans la volupté. [Ibid., n. 87, 88 et 93.) — Aristote ne parle qu'en doutant de l'immorlalité de l'âme et de la Providence. Il prétend, comme l'observe Grotius, que l'adultère auquel on se porte pour satisfaire ses désirs, et un meurtre commis dans la colère, ne doivent pas proprement être mis au nombre des injustices. Il veut, ainsi que Lycurgue et Platon, qu'on n'élève point les enfants qui viennent au monde avec quelque infirmité; et que si les lois défendent de les exposer, on fasse avorter les femmes enceintes, après qu'elles ont eu le nombre d'enfants que demande l'intérêt de l'État. [Arist. Polit., liv. VII, ch. xvi. Plat, de Hep., liv. V. Plutarch. in Lyc.) — Il justifie le brigandage, et, d'accord en cela avec Gicéron, il fait de la vengeance une vertu ou un devoir naturel. [Arist. de morib. ad Nicomach., Ub. IV, c. n, Cicer. de Invent., lib. II, c. xxii.) Xénophon compte aussi parmi les avantages de la royauté, le pouvoir de nuire à ses ennemis : 'IxxvwTaroi ^'è^rè xxzw(7ai /j.s-j txdpoui" ovvjcrat §é (piloxtç. Hier. U permet, et même il conseille de tromper les gens méfiants : Kal to /xèv «7rtaTouvT«s s|a- 7r«Tav aoipbv ixpive, rb §è Tïts-TsûovTa^ ocvàçiov. Ibid. Une femme qui manque à son premier devoir, si ce n'est que par circonstance, xarà cvfxfopàc'j, n'est pas pour cela moins estimable, selon lui, pourvu qu'elle demeure fidèle à l'homme qui l'a séduite : 'EttsI orav ys à.fpoSi.iJÎcx.G6-(i xarà G}jij.'^QfAv riva yuvyj, x. t. A. Ibid. — Je me lasse de rapporter tant d'horreurs et de folies. Voilà pourtant le fruit des travaux de la raison à Rome et dans la Grèce, pendant les siècles les plus éclairés,

et lorsqu'abandonnant la tradition, ils essaient d'y substituer leurs pensées particulières, ils disent des choses si étranges, qu'on en a honte pour l'esprit humain. Gicèron lui-même en fait la remarque : « Il n'est point, dit-il, d'ab- « surdité qui n'ait été soutenue par quelque philosophe ^ . » Or, est-ce de toutes ces absurdités que se composera la Religion de l'iiomme ?

Mais quoi, notre raison n'est-elle donc qu'un instrument d'erreur? faut il renoncer à en faire usage? Non, mais il faut la soumettre à la raison générale, qui n'est que la raison de Dieu même. Au Heu de commencer par le doute, •il faut qu'elle commence par la foi, car le doute n'engendre que le doute, et toute certitude repose sur la foi ; chose si vraie, que le raisonnement même s'oppose la foi dans la raison, et, pour le philosophe qui ne veut écouter que la sienne, une foi sans bornes comme sans preuves ; sans preuves, car la raison ne sauroit se prouver elle-même ; sans bornes, car préférer sa raison à la raison de tous, c'est la déclarer infaillible ou infinie.

La raison individuelle se forme et se développe à l'aide de la raison générale. Elle croit, c'est son premier acte; et

* Nihil tam absurdum dici potest, qmd non dicatur ah aliquo philo^ Sophorum. De Divinatione, lib. II, n. 58. Hermias, auteur chrétien qui vivoit, suivant l'opinion la plus commune, au commencement du deuxième siècle, expose dans un écrit fort court, mais plein d'esprit et d'agrément, les ridicules rêveries et les éternelles qontradictions des philosophes, « qui toujours et en tout opposés les uns aux autres, s'é- « garent dans un vague infini, sans pouvoir jamais parvenir à rien « d'utile ni d'intelligible, parce que leurs vaines opinions ne reposent « sur aucun fait ni sur aucune raison solide. » Taura //èv roîvu)) Sn-^ ^rilôo'j, ^ovlô/j.svoi Sdlai Trjv èv ro'ïi; $6yiJ.a.(jiv ouauv «utwv huvriÔTTOTXf,, y,a.l W5 5t5 u-netpov uvrotç avX àd/5t(7T0v •npôet.ci.v v] S^T^rvictç tcov Ttpxy- /AKTWV, )cai TÔ réloç uxixGvj àT£x//.apTOv, xat ôcyfpyj'jrov, e/syw //vj^evt tt/zooïî).w /.y.l /Ô7&) cxtpzi ^E$xiovjj.svo'j. Herm. ïrrlsio gentil. Philos, adi cale. Tatian. contr. Grœc. orat., p. 180, Lut. Paris., 1615.

comme il n'existe en elle rien d'antérieur à ces croyances, si elle essaie de remonter plus loin, elle rentre dans les ténèbres d'où la foi l'avoit fait sortir.

Sitôt donc qu'elle aspire à l'indépendance, la raison s'en va vers la mort. Mais, en outre, tel est son irréparable foiblesse, qu'elle s'égare presque à chaque pas, si elle n'est redressée par une raison plus haute. Ce n'est pas qu il n'existe entre elle et la vérité une relation naturelle, puisque notre raison n'est que la faculté de connoître, et qu'on ne connoît réellement que ce qui est vrai ou ce qui est^ Mais la raison ne se trompe-t-elle jamais? Voit-elle toujours effectivement ce qu'elle s'imagine voir ? Ne peutelle parvenir à la conviction de l'erreur ? Et en quoi cette conviction diffère-t-elle, par rapport à l'homme, de la conviction de la vérité? Que si la raison quelquefois nous montre comme vrai ce qui est faux, et réciproquement, nos jugements individuels ne sont donc point une règle assurée de certitude ; l'édifice de nos connoissances croule ; nous ne pouvons rien nier, rien affirmer absolument, et la sagesse n'est plus que le doute universel.

Mais peut-être exagérons-nous la foiblesse de l'esprit lui main. Hélas ! nous savons tous s'il est facile de l'exagérer, et cliacun n'a besoin que de son expérience pour l'apprendre *.

^ a Celui qui connoît, connoît-il quelque chose, ou rien? — Certaine- « ment il connoît quelque chose. ~ Est-ce ce qui est, ou ce qui n'est « pas? — Ce qui est; car comment pourroit-il connoître ce qui n'est « pas? Il est donc constant que l'Être seul peut être connu, et qu'on « ne sauroit connoître en aucune manière ce qui n'est pas. » 'O yiyvojffzwy, yr/vcÔ7Zci Tt, ri où^àv; 'ATZoy.pi'JOu/j.xi otc ytyvwffXct Tt. IIoVs- [>0'J ôv, ^ oh/, ov; 'Ov, 'Ixavwj ouv toûto £xo//-îv... wti tô /xèv TravTc/wâ èv, -avTî>âi5 yvwTTÔv, {j.h ov S^ fXYiSai/.yi, Tzâ'jrn ayvwcrrov. PlUtO, de HepubUca, lib. Y, t. VII, Oper., p. 59 et 60. Édit. Bipont.

' 11 est à remarquer qu'une grande confiance eu sa raison a toujours n. 15

Examinons néanmoins ce qu'en ont pensé les hommes en qui l'on s'accorde à reconnoître la plus haute supériorité de raison. Je Yeux même qu'on entende de préférence, parmi les anciens, les chefs du dogmatisme. Voici d'abord Platon, qui, attribuant à Dieu seul la plénitude de l'intelligence, déclare, qu'à peine en possédons-nous un petit fragment^. Mais cette intelligence si courte, au moins pourra-t-elle saisir d'une prise ferme quelque vérité, et la contempler en face? Non, répond Aristote : « De même ({ que certains oiseaux ne peuvent supporter l'éclat du « soleil, notre esprit s'éblouit à la lumière de la vérité ^ » Nous avons rapporté ailleurs le sentiment de Pline ^. Avant lui, Cicéron s'effrayoit d'être comme englouti « dans je ne « sais quelle erreur, dit-il, ou dans une prodigieuse igno- (( rance du vrai*. » 11 seroitaisé de citer beaucoup de passages semblables ; car quiconque exerce sa raison ne tarde pas d'en trouver les bornes, et, trompé dans l'espérance qu'il avoit conçue d'elle, presque toujours sa dernière pensée est une pensée de dédain, et sa dernière parole une plainte amére.

Chose remarquable: les siècles s'écoulent, les vérités primitives se développent et dissipent les erreurs contraires, la société fait d'immenses progrès, et l'homme individuel ne change point ; sa raison, éclairée d'une nouvelle lumière, demeure également foible, également impuis-

êlé regardée comme un signe de stupidité^ et le mépris de la raison générale comme une folie.

* B/5 a/u ri. In Tim.

* « 'ùiTzep ykp xkI toc T&iv vuxTspt'^wv ofj./xotfx, x. t. A. » Sicut cnim Vespertilionum oculi ad lumen diei se habent, ita et animi noslri mens bd ea quœ omnium sunt clarissima. Aristot. Metaphysic, lib. II, cap. i.

^ III« part. chap. i", p. 118.

* Sed ncscio qui nos leneat error, aut mirabilis ignoratio veri. De tonsolatione; ap. Lactant. Divlri. Inst., lib. Ilï, cap. xiV.

santé : tant elle n'est rien d'elle-même ! On vient d'entendre Aristote et Platon déplorer cette impuissance ; qu'on écoute maintenant Pascal et Bossuet.

(( La nature confond les pyrrhoniens, et la raison con- « fond les dogmatistes. Que de\iendrez-vous donc, ô « homme , qui cherchez votre véritable condition par « votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces « sectes, ni subsister sans aucune. Dira-t-il qu'il possède « certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, « n'en peut montrer aucun titre , et est forcé de lâcher « prise * ? »

Ainsi, dans la guerre continuelle que nous avons à soutenir contre l'ignorance et l'erreur, la raison qui combat seule succombe infailliblement. Car, lui arrivât-il quelquefois de vaincre, qu'importe ? puisqu'elle ne peut être certaine d'avoir vaincu, et qu'une nuit funèbre enveloppe ses triomphes comme ses défaites. C'est là ce qu'ont vu les plus forts esprits, et c'est là ce qui les consterne, lorsque, rentrant en eux-mêmes, ils se regardent attentivement. Alors, du fond de ces grandes âmes, s'élève comme un cri de détresse : « Connoissons-nous la vérité parmi « les ténèbres qui nous environnent ? Hélas ! durant ces « jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps en « temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison in- « certaine ne sait à quoi s'attacher ni à quoi se prendre « parmi ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, « elle n'aperçoit que l'écorce ; si elle s'engage plus avant, « sa propre subtilité la confond. Les plus doctes, à chaque « pas, ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou « ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne « mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien « entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent

* Pensées de Pascal, chap. xxi. Édit. de Paris, in-12»

« SOUS le faix... Que ferai-je, où me tournerai-je, assiégé « de toutes parts par l'opinion ou par l'erreur ? Je me « défie des autres, et je n'ose croire moi-même mes pro- « près lumières. A peine crois-je voir ce que je vois et (( tenir ce que je tiens, tant j'ai trouvé souvent ma raison (( fautive*. )>

Qu'on ne l'oublie pas, c'est Bossuet qui se plaint ainsi de sa raison. Et ce sera la raison de chaque homme, la raison de celui qui ne l'exerça jamais, la raison du pauvre tout occupé de pourvoir aux besoins du corps, la raison du mortel le plus ignorant ou le plus stupide, qui devra sonder la nature de Dieu et celle de Thomme, chercher les rapports qui les unissent, et découvrir les lois de la vie intellectuelle !

Enfin la philosophie lui confie ce soin. Elle veut qu'en matière de Religion elle soit l'arbitre suprême, le souverain juge delà foi. « Ne donnons rien, dit-elle, au droit « de la naissance et à l'autorité des pères et des pasteurs ; (( mais rappelons à l'examen de la conscience et de la rai- « son tout ce qu'ils nous ont appris dès notre naissance. « Ils ont beau me crier : soumets ta raison ; autant m'en a peut dire celui qui me trompe ; il me faut des raisons « pour soumettre ma raison.... Nul homme n'étant d'une « autre espèce que moi, tout ce qu'un homme connoîtna- « turellement, je puis aussi le connoitre, et un autre « homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je « crois ce qu'il dit, ce n'est pas parce qu'il le dit, mais « parce qu'il le prouve *. Le témoignage des hommes n'est « donc au fond que celui de ma raison même, et n'ajoute

* Bossuet, Sermon pour la fête de tous les Saints, tom. î, p. 69 et 10. Édit. de Versailles.

* Qu'est-ce que connoitre naturellement? Est-ce connoitre par soimême sans aucun secours extérieur? L'homme alors ne connoîtroit rien

« rien aux moyens naturels que Dieu m'a donnés de court noître la vérité. Apôtre de la vérité, qu'avez-vous donc « à me dire dont je ne reste pas le juge * ? »

Un apôtre de la vérité attendroit probablement, pour répondre, que le paroxysme de l'orgueil fût calmé ; après quoi il n'y auroit d'autre peine que de choisir, parmi les ért}surdités dont ce discours abonde, celles qu'il seroit le moins humiliant de réfuter. Pour nous, en ce moment, nous ne voulons que constater le principe philosophique, selon lequel chaque homme doit discerner la vraie Religion par sa raison seule.

Et cela posé, qui ne penseroit que la philosophie a dans la raison une confiance sans bornes? qu'elle la croit capable de discerner avec certitude le vrai du faux, et de découvrir clairement tout ce qu'il importe à l'homme de connoître ? On en va juger.

« Notre raison, c'est Bayle qui parle, n'est propre qu'à « brouiller tout, qu'à faire douter de tout; elle n'a pas (( plus tôt bâti un ouvrage qu'elle nous montre les moyens « de le ruiner. C'est une véritable Pénélope, qui, pendant

naturellement, ou sa nature seroit de ne rien connoître. Que si, au contraire, sa nature, comme être intelligent, est de connoître, il connoît naturellement tout ce qu'il apprend par le témoignage, sans lequel son intelligence ne peut ni naître ni se développer. Mais dès lors il est faux que quand l'homme croit ce que dit un autre homme, ce n'est pas parce quHl le dit, mais parce qu'il le prouve; car on ne peut prouver quelque chose qu'à celui qui connoît déjà, et qui, par conséquent, a déjà cru sans preuve au témoignage. Le témoignage des hommes n'est donc pas au fond ceM de ma raison même; tant s'en faut qu'il n'ajoute rien aux moyens naturels (ou individuels) que Dieu m'a donnés de connoître la vérité, que je ne connoîtrois jamais la vérité avec ses seuls moyens naturels (ou individuels), et que le moyen vraiment naturel que Dieu m'a donné de la connoître, est précisément le témoignage des autres hommes.

' Emile, lom. III, p. 9 et 10.

222 ESSAI SUR L'INDIFFFERENCE

(( la nuit, défait la toile qu'elle avait faite pendant le jour. « Ainsi le meilleur usage qu'on puisse faire de la philoso- « phie, est de connoître qu'elle est une voie d'égarement, « et que nous devons chercher un autre guide, qui est la « lumière révélée ^ »

Selon Voltaire, « tout ce qui nous environne est l'empire ({ du doute ^ » D'Alembert lui écrivoit à propos du Sys» téme de la Nature : « C'est un terrible livre. Cependant je « vous avoue que, éur l'existence de Dieu, Fauteur me pa- « roît trop ferme et trop dogmatique, et je ne vois en cette « matière que le scepticisme de raisonnable. Qu'en sa- « vons-nous ? est, selon moi, la réponse à presque toutes « les questions métaphysiques ^. »

Le même philosophe regardoit comme insolubles les objections de Berkeley contre l'existence de la matière, qui paroissoit également douteuse à Ilelvétius et à Condorcet. Diderot nie tout, croit tout et doute de tout, au gré de son imagination ardente et mobile.

Mais, pour ne citer que les seuls déistes, et parmi ceuxci, que les chefs, de quel symbole commun, de quelle morale commune, ont-ils jamais pu convenir? Qu'on se rappelle ce que nous avons dit de leurs contradictions et de leurs incertitudes, en examinant les fondements du second système d'indifférence *. Ils ne peuvent pas même s'assurer des deux principaux dogmes sur lesquels repose nécessairement toute Religion. « La raison, dit Rousseau, ({ peut douter de l'immortalité de l'âme ^ » Voltaire va plus loin ; à son avis, « ce système : il n'y a point d'âme,

* Dîctionn. critiq., art. Bunel, p. 740, col. 1. Édit. de 1720.

2 Lettre de Voltaire à d'Alembert, du 12 octobre 1770.

3 Lettre du 25 juillet 1778.

* Vide tom, I, I" part., cb. iv et v. s Lettre à Voltaire, du 18 août 175G.

(( le plus hardi et le plus étonnant de tous, est au fond le (( plus simplet »

L'auteur d'Emile admcttoit deux principes coexistants de toute éternité, Dieu et la matière. Jamais il ne se départit de cette opinion *, qui mène directement à l'athéisme. Du reste il n'étoit pas peu frappé de la difficulté d'établir l'existence de Dieu par la raison. « Ce n'est pas, dit-il, une « petite affaire de connoître enfin qu'il existe ; et quand « nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons, « quel est-il? où est-il? notre esprit se confond, s'égare, « et nous ne savons plus que penser '. »

Si notre esprit se confond, s'égare, quand nous nous demandons ce qu'est Dieu, nous ne pouvons nous former de lui aucune notion certaine. Comment affirmerons-nous qu'il est bon, juste, puissant, intelligent, si nous ne savons qxCen "penser ? Le raisonnement ne trace dans notre esprit que des idées confuses de la Divi7iité *, c'est vous qui le dites ; vous ajoutez que notre esprit s'égare lorsqu'il cherche à résoudre cette question : qu'est-ce que Dieu ? qu'ainsi nous ne pouvons connoître aucun de ses attributs. Ces attributs font cependant partie des vérités éternelles que votre esprit conçoit, puisque, selon vous, c'est par eux seuls que nous concevons V essence divine ^. Que conclure donc de vos principes? Je vous laisserai répondre vousmême : « Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit « pouvoient souffrir quelque atteinte, il n'y auroit plus « pour moi nulle espèce de certitude, et loin d'être sûr que « vous me parlez delà part de Dieu, je ne serois pas même

* Lettre de Memmius.

^ Voyez ses Confessions. Dans V Emile, il laisse cette question en doute.

' Emile, tom. II, p. 225.

* IMd., tom. m, p. 16.

^ lôid., tom. m, p. 10.

« assuré qu'il existe ^ » Ainsi la logique l'emporte, et, en dépit de votre résistance, elle vous pousse jusqu'au scepticisme absolu.

Au reste, pour réfuter votre système, nous n'avons pas besoin de longs raisonnements ; il suffit de vos aveux. Que prétendez-vous ? Que nous rappelions à i examen de la raison tout ce qu'on nous enseigna dès notre enfance. Voilà ce que vous demandez, et voici ce que nous répondons : « Trop souvent la raison nous trompe ; nous n'a- (( vous que trop acquis le droit de la récuser ^. »

« Me dire, ajoutez- vous, de soumettre ma raison, c'est « outrager son auteur ^. Il me faut des raisons pour sou- « mettre ma raison *. La foi s'assure et s'affermit par l'eii- « tendemeni ^ » Vous n'y pensez assurément pas : « Sans « la conscience je ne sens rien en moi qui m'élève au-des- « sus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'er- « reur en erreur, à l'aide d'un entendement sans règle, et « d'une raison sans principe ^. »

Ne voilà-t-il pas deux guides admirables pour nous diriger dans les importantes rechercbes d'où dépend noire sort éternel? car enfin « parmi tant de Religions diverses, « qui se proscrivent et s'excluent mutuellement, une seule « est la bonne, si tant est qu'une le soit. Pour la recon- « noître, il ne suffit pas d'en examiner une, il faut lesexa- « miner toutes ; et dans quelque matière que ce soit, on « ne doit point condamner sans entendre ; il faut compa- « rer les objections aux preuves ; il faut savon^ ce que « cliacun oppose aux autres, et ce qu'il leur répond. Plus

* Emile, tom. III, p. 2i.

"^ Ibid., tom. II, p. 545.

s ma., lom. III, p. 18.

^ Ibid., p. 48.

^ Ibid., lom. II, p 55G

(( un sentiment nons paroît démontré, plus nous devons il chercher sur quoi tant d'hommes se fondent pournepas * « le trouver tel. Il faudroit être bien simple pour croire (( qu'il suffit d'entendre les docteurs de son parti pour « s'instruire des raisons du parti contraire.... Chacun « brille dans son parti; mais tel au milieu des siens est « fier de ses preuves, qui feroit un fort sot personnage « avec ces mêmes preuves parmi des gens d'un autre parti. « Voulez-vous vous instruire dans les livres ? quelle érudi- « tion il faut acquérir, que de langues il faut apprendre, « que do bibliothèques il faut feuilleter, quelle immense « lecture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix ? Dif- « ficilemcnt trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres « du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les « partis ; quand on les trouveroit, ils seroient bientôt ré- « futés. L'absent a toujours tort, et de mauvaises raisons « dites avec assurance effacent aisément les bonnes expo- (( sées avec mépris. D'ailleurs souvent les livres nous « trompent, et ne rendent pas fidèlement les sentiments

« de ceux qui les ont écrits Pour bien juger d'une Re-

« ligion, il ne faut pas l'étudier dans les livres de ses secft tateurs, il faut aller l'apprendre chez eux; cela est fort « différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses cou- « tûmes, ses préjugés, qui font l'esprit de sa croyance, et « qu'il y faut joindre pour en juger.

« Combien de grands peuples n'impriment point de li- . (( vres, et ne lisent point les nôtres ! Comment jugerons- « nous des leurs? Nous les raillons, ils nous raillent : ils {( ne savent pas nos raisons, nous ne savons pas les leurs; « et si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur « manque^ pour nous le rendre, que de voyager parmi (( nous. Dans quel pays n'y a-t-il pas des gens sensés, des « gens de bonne foi, d'honnêtes gens amis de la vérité, « qui, pour la professer, ne cherchent qu'à la connoître?

«Cependant chacun la voit dans son -culte , et trouve « absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes « étrangers ne sont pas si extravagants qu'ils nous sem- « blent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres i[.ne prouve rien.... D'où il suit que s'il n'y a qu'une (( Religion véritable; et que tout homme soit obligé de la ({ suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à « les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à « parcourir les pays où elles sont étabhes*. Nul n'y est « exempt du premier devoir de l'homme, nul n'a dr.oit de « se fier au jugement d' autrui. L'artisan qui ne vit que de « son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune (( fille délicate et timide, l'infirme qui peut à peine sortir « de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer ({ disputer, voyager, parcourir' le monde : il n'y aura plus « de peuple fixe et stable; la terre entière ne sera couverte « que de pèlerins allant, à grands frais et avec de longues « fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes « les cultes divers qu'on y suit. Alors adieu les métiers, i( les arts, les sciences humaines et toutes les occupations « civiles ; il ne peut plus y avoir d'autre étude que celle « de la Religion ; à grand'pcine celui qui aura joui de la « santé la plus robuste, le mieux employé son temps, le « mieux usé de sa raison, vécu le plus d'années, saura-t-il « dans sa vieillesse à quoi s'en tenir, et ce sera beaucoup i( s'il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû « vivre ^. »

* D'où il suit qu'en cherchant, comme le veut Rousseau, la vraie religion par le raisonnement, on est" forcé de conclure d'abord que parmi tant de religions diverses, une seule est la bonne, ou la véritable, si tant est qu'une le soit; et ensuite que, s'il n'y a qu'une religion véritable, il est impossible aux hommes de la discerner. Yoilà ce que dit Rousseau en termes formels. Comment, après cela, douter de l'excellence de la méthode du raisonnement?

* Emile, tom. m, p. 25, 20, 27, 28, 50 cl 57.

Que chacun soit contraint de chercher la vraie Religion par sa raison seule, c'est là sans doute ce qui arrivera *, ot Rousseau ne pouvoit faire mieux sentir les inconvénients, tranchons le mot, l'extravagance du système qu'il défend. Représentez-vous, en effet, un apôtre de ce système, pénétré de son importance, et plein de zèle pour le propager. Le voilà qui s'en va de ville en ville, de chaumière en chaumière, tenant à tous ceux qu'il ren^ contre, riches, pauvres, savants, ignorants, ce pathétiqu§ discours :

« Jusqu'ici vous avez cru à certains dogmes, à certains « préceptes, qui, pour ce que j'en sais, peuvent être vraig a ou faux, bons ou mauvais ; mais qu'en aucun cas von§

* Celse vouloit, comme Rousseau, qu'on n'admît aucun dogme avant que la raison l'eût jugé vrai. Origène réfute avec beaucoup de force ce dangereux principe du philosophe épicurien. « Puisque la foiblesse do a l'humanité, dit-il, et les besoins de la- vie rendent ce moyen impra^ « ticable pour la multitude, en pouvoit-on imaginer un plus sûr que a celui que Jésus a choisi? Demandons à ce peuple fidèle, autrefois « plongé dans la fange du vice, ce qui leur étoit le plus avantageux, « ou de se corriger en croyant sans examen qu'un jour le vice seroit « puni et la vertu récompensée, ou, en méprisant cette foi simple, « d'attendre, pour changer de vie, qu'il eût approfondi les principes a de la doctrine qu'on lui annonçoit. Il est manifeste qu'aucun d'entre « eux, à un très-petit nombre près, ne seroit parvenu par la force de « la raison où la foi seule les a conduits tous, mais qu'ils seroient restés a dans leurs désordres... Pour cette foi simple que nos adversaires se (T plaisent tant à décrier, nous avouons que nous ne cessons de la rec: commander, convaincus qu'elle est nécessaire au grand nombre des a. hommes, qui ne sauroient tout abandonner pour s'appliquer unique- « ment à la recherche de la vérité. Nos philosophes mêmes n'en usent « pas autrement, mais ils se gardent bien d'en convenir. » Orig, contr. Cels., lib. I, n. 9 et 10. Au reste, il est remarquable qu'après avoir posé le môme principe que Rousseau, Celse en tire aussi la même conséquence. Selon lui, « tous les peuples ne sauroient mieux faire que « d'observer exactement leurs lois, leurs usages, leur religion, leurs « rites, quels qu'ils puissent être. » Ibid., lib. V, n. 25.

..Mkk,^.^^

(( n'avez du admettre su7' ranlorité de vos pères et de vos « pasteurs. Hâtez-vous donc de rappeler à V examen de la « raison tout ce quils vous ont appris dès votre enfance. (( Supposez un moment que vous ne croyez rien, que vous « ne savez rien, et, afin de savoir, raisonnez, et concevez (( avant de croire. La foi s assure et s affermit par Venten- « dément. En conséquence, remontant aux premiers prin- « cipes des choses, vous examinerez d'abord s'il y a quel- « que chose, et pourquoi il y a ciuelque chose * ; si vous « êtes et ce que vous êtes ; s'il existe d'autres êtres hors « de vous. De là vous passerez à la grande question de « l'existence de Dieu ; vous vous demanderez, quel est-il? « oii est-il ? et votre esprit se confondra, s\kjarera, et vous « ne saurez phis que penser. Revenant ensuite à vous- « mêmes, il sera convenable d'examiner si vous avez une « âme ; car si par hasard vous n'en aviez pas, cela abrége- « roit beaucoup vos recherches sur la religion, qui après « tout, n'intéresse guère que l'état futur de cette âme « problématique. Or, le système le plus simple est qu'il ny ({ a point d'âme ; et quand il y en auroit, la raison peut a douter de son immortalité. Cependant, comme person- « nellement j'admets l'existence de Dieu et celle de l'âme « immortelle ou non, je présume que vous les admettrez « aussi. Mais quelle conséquence en doit-on déduire? « Que faut-il croire de plus? Dieu a-t-iljmposé des de-

* « Pourquoi y a-t-il quelque cliose? Terrible question, et dont les « philosophes ne sont pas assez efirayés, » dit d'Âlcmbert. Mélanges de philosophie. — Diderot fait la môme réflexion : « La question pourquoi « il existe quelque chose, est la plus embarrassante que la philosophie « pût se proposer, et il n'y a que la révélation qui y réponde, » De r Interprétation de la nature, p. 144. — Platon se fait une question semblable : Pourquoi, demande-t-il, ï auteur de toutes choses a-t-il fait cet univers? Sa réponse nous paraît sublime : àyaôôs î^v, il étoit bon In Tim. oper., lom. IX, p. 505. Édit. Bipont.

« voirs à l'homme? et quels sont ces devoirs? C'est sur « quoi vous devez raisonner de nouveau. Vous êtes nés « clirétiens, et moi aussi ; mais c'est un motif de plus pour « nous défier de ce qu'on nous enseigna dans notre en- « fance. Ainsi, je le répète, raisonnez, examinez. Je vous « avoue que la majesté des Ecriluî^es m'étonne, la sainteté « de r Évangile parie à mon cœur. Avec tout cela ce même « Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui « répugnent à la raison, et qiCil est impossible à tout « homme'sensé de concevoir ni d'admettre^. Au surplus « vous en jugerez, car que peut-on vous dire dont vous ne « restiez pas les juges? Mais n'oubliez pas ce point essen- « tiel. Parmi tant de Religions diverses, qui se proscrivent « et s'excluent mutuellement, une sente est la bonne, si « tant est qu'une le soit. Pour la reconnoUre, il ne suffit « pas d'en examiner une, il faut les examiner toutes; il « faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir « ce que chacim oppose aux autres, et ce qu'il leur ré- « pond^. Laissant donc de côté tout autre soin, car nul « n'est exempt du premier devoir de Vhomme, nuVn'a le « droit de se fier au jugement d' autrui ; formez des biblio- « thèques, asseyez-vous, et lisez. Vous ne savez pas lire, « dites-vous : apprenez, je n'y vois que cela. Puis, quand « vous aurez lu quelques milliers de livres dans la langue « où ils furent originairement écrits, car qui nous assure- « roit que ces livres sont fidèlement traduits , qu'il est « même possible qu'ils le soient'^'! Xpr es cela, dis-je, allez- « vous-en de peuple en peuple, de royaume en royaume, « vous enquérant, en chaque lieu, des traditions, du sens, « des coutumes, des préjugés qui font l'esprit de la croyance

' Emile, tom. Ilî, p. 40 et i5.

^Ibi(f.,f. 25.

5 IMd . p. 29.

(( et qtiil y fmit joindre pour en juger ^. Et prenez garde « de négliger la plus obscure peuplade, le plus petit coin <{ de la terre habitée ; vn ne doit point conda^nner sans « entendre, et c'est là peut-être qu'est la vérité. Je vou- (( drois de tout mon cœur, s'il étoit possible, vous épar- « gner une partie de ces courses. Mais vous sentez bien « quil faut nécessairement que vous alliez en Europe, en « Asie^ en Palestine, examiner tout par vous-mêmes ; il .« faudroit que vous fussiez fous pour écouter personne « avant ce temps-là^. Que si cela vous paroît un peu long « et fatigant, je n'y puis que faire. Je dois même vous « avertir qu'au moins la plupart d'entre vous perdront « certainement leurs pas, leurs frais de voyage et de rai- « sonnement. A grand' peine celui qui aura joui de la (( santé, la plu^ robuste, le mieux employé son temps, le « mieux mé de sa raison, vécu le plus d'années, saura-t-il {( dans sa vieillesse à quoi s'en tenir, et ce sera beaucoup a s'il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû (( vivre. J'avoue que c'est un peu fâcheux, et qu'après « avoir examiné, couru le monde, pendant cinquante à « soixante ans, on aimeroit, sur ses vieux jours, à se re- « poser dans une croyance fixe et certaine. Que cela ce- « pendant ne vous décourage pas ; demeurez ferme dans « les vrais principes ; Hsez, raisonnez, voyagez. Voudrez- (( vous mitiger cette méthode, et donner la moindre prise (( à V autorité des hommes, à V instant vous lui retide^ « tout^. »

Qui croiroit qu'on pût se jouer à ce point des premiers intérêts d'un être immortel? qu'on pût descendre avec orgueil à cet excès d'absurdité? Mais il falloit que la raison,

* Emile, lom. III, p. 27, 2 IMd., p. 36.

5 lOid., p. 57,

au moment où elle se déclaroit souveraine, se montrât si imbécile, qu'un enfant à peine né à l'intelligence en eût pitié .

La Religion est une loi, et la première de toutes les lois. L'erreur des déistes est de n'y voir qu'une opinion ; et cette erreur, qui s'étend comme de vastes ténèbres sur l'entendement humain, n'est qu'un développement du principe fondamental de la Réforme.

De même que, chez les anciens, quand la raison abandonna la tradition universelle on cessa d'obéir à l'autorité du genre humain, on vit paroitre des multitudes de sectes qui nièrent successivement tous les dogmes et tous les devoirs * ; amsi, plus tard, quand certains hommes abandonnèrent la tradition du christianisme ou cessèrent d'obéir à l'autorité de l'Église catholique, des sectes innombrables naquirent les unes des autres, et nièrent successivement tous les dogmes et tou-s les devoirs.

La règle de foi brisée, il en fallut chercher une autre ; il fallut savoir comment les hommes, au miheu de tant de doctrines diverses, reconnoîtroient la véritable, comment ils parviendroient à s'assurer qu'ils étoient chrétiens. Quelques-uns, comme nous l'avons vu, imaginèrent la règle de sentiment, que son extravagance et ses dangers firent bientôt abandonner. Alors il ne resta plus que la raison, et chaque homme fut contraint de remettre à la sienne le jugement de toutes les questions agitées, et de lui confier son sort éternel. Dire qu'il avoit l'Écriture pour règle, c'étoit oublier que l'Écriture n'étoit pas moins soumise que tout le reste à son jugement ; qu'il devoit en examiner par lui-même l'authenticité, l'inspiration, et qu'enfin il en

* Sunt nonnulte disciplinœ, quae proposilis bonorum et malorum finibus, officium omnc pervcrtunt. Ciccr., de OfficHs, lib. 1, cap. ii, n. 5.

23'2 ESSAI SUR L'IîsDIFFÈRENCE

demeuroit l'unique interprête*. G'est ce que Bossuet,avec la force de son atterrante logique, ne cessoit de remontrer aux protestants. « Chacun, disoit-il, s'est fait à soi-même « un tribunal, où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance : « et encore qu'il semble que les novateurs aient voulu « retenir les esprits, en les renfermant dans les limites de (( l'Écriture sainte, comme ce n'a été qu'à condition que « chaque fidèle en deviendroit l'interprète...., il n'y a « point de particulier qui ne se voie autorisé par cette « doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses er- « reurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense*. »

La Réforme le sentoit bien. Aussi, pendant qu'elle tint à quelques vérités, elle se débattit contre son propre esprit, et refusa d'avouer pour son guide la raison, qui, la saisissant malgré ses efforts, la traînoit toute vivante dans l'abîme de l'irréligion. On avoit étabh l'homme juge de la foi, et la foi disparoissoit. On lui avait dit : examinez; et nulle doctrine ne résistoit à cet examen. On marchoit rapidement dans une route couverte de débris pour arriver à la dernière ruine, celle de Dieu même. La Réforme alors s'effraya des conséquences de ses maximes, et l'on vit ses chefs enseigner que la discussion n'est nécessaire ni à ceux qui sont déjà dans l'Église, ni à ceux qui veulent y entrer ; et

* Aussi ceux des protestants qui ont le mieux vu les conséquences de leur doctrine sont-ils forcés de soutenir que « les Livres de l'Écri- « turc ne sont pas l'objet de leur foi, et qu'un homme peut être sauvé « sans croire que ces livres sont la parole de Dieu. The books ofScrip- « tureare not the objects of our falth,... and a m an may be saved, « whoshould not believe them to be theword of God, » Chillingworih, Relig. of Prot. ch. ii. Nous avons cité ailleurs ces paroles du même écrivain : « La Bible, la Bible seule est notre religion. » Ainsi, selon lui, la Bible est toute la religion, et l'on peut se sauver sans croire à la Bible.

* Oraison funèbre de la reine d'Angleleire,

quils ne peuvent la conseiller ni aux uns ni aux autres ^ Jurieu ajoute même en termes formels, qu'un simple nen est pas capable ^; et encore plus expressément : Heite voie de trouver la vérité nest pas celle de l'examen ; car je suppose avec M. Nicole qu'elle est absurde, impossible, ridicule , et qu'elle surpasse entièrement la portée des simples^.

On retrouve le même aveu dans un grand nombre de théologiens protestants. Nous ne citerons que le docteur Balguy, archidiacre de Winchester, et l'un des écrivains les plus distingués que l'église anglicane ait produits dans ces derniers temps. « Les opinions du peuple, dit-il, sont « et doivent être fondées sur l'autorité plus que sur la « raison. Les parents, les maîtres, les supérieurs détermi- « nent, en grande partie, ce qu'il doit croire et ce qu'il « doit pratiquer. Les mômes doctrines enseignées unifor- « mément, les mômes rites constamment observés, font (( une telle impression sur son esprit, qu'il hésite aussi « peu à admettre les articles de sa foi, qu'à recevoir les « maximes les mieux établies de la vie commune. — Vou- {( driez-vous qu'il pensât pour lui-même ? Voudriez-vous « qu'il entreprît d'examiner et de décider les controverses « des savants? Voudriez-vous qu'il entrât dans les profon- « deurs de la critique, de la logique, et de la théologie « scolastique? Autant vaudroit le charger de calculer une « éclipse, ou de décider entre la philosophie de Descartes « et celle de Newton. J'irai plus loin ; j'oserai dire que « plus d'hommes sont capables d'entendre, à un certain « degré, la philosophie de Newton, que de former un juge- « ment quelconque sur les questions abstruses de la méta-

* Le vrai Syst. de l'Église, \iv. II, ch. xxii, p. 401, 405 et suiv.

* IbiU., liv. III, ch. V, p. 472.

^ Ibid., liv. II, ch. xiii, p. ojT.

« physique et de la théologie ^ » Or voici quelques-unes de ces qiiestions abstruses, sur lesquelles la plupart des hommes ne sauraient former aucun jugement. « Le Christ « est-il, ou non, descendu du ciel? Est-il mort, ou n'est-il « pas mort pour les péchés du monde ? A-t-il, ou non/ « envoyé son Saint-Esprit pour nous assister et nous con- « soler ^ ? » Qui ne reconnoît ici les principales bases du christianisme, les dogmes sans lesquels on neje peut concevoir? Et voilà ce dont le peuple est incapable de juger, même avec le secours de l'Écriture ; car écoutez ce qu'ajoute le docteur Balguy : « Ouvrez vos Bibles : prenez la 9 première page qui s'offrira soit de l'ancien, soit du « nouveau Testament, et répondez avec franchise : n'y « trouvez-vous rien qui soit au-dessus de votre intel* « ligence ? Si tout y est pour vous clair et aiséy vous « pouvez rendre grâces à Dieu de vous avoir donné

* The opinions of the people are and must be founded more on authority than reason. Their parents, Iheir teachers, their governors, in a great measure, daterniine for ihem, vvhat they are to believe and Avliat to practise, The same doctrines, uniformly laught, the same rites constantly performed, make such an impression on their minds, that they hesitate as little in admitting the articles of their faith, as in receiving the most established maxims of common Ufe. — Would you hâve them (the people) think for themselvcs? Would you bave them hear and décide the controversies of the learned? Would you bave them enter inlo the depth»of criticism, of logic, of scholastic divinity? You might as well expect them to compute an éclipse, or décide between the Garthesian and Newtonian philosophy. Nay I will go farther : for I take upon r.iyself to say, there are more men capable, in some compétent degree, of understanding Newton's philosophy, than of forming any judgment at ail concerning the abstruser questions in metaphysic and theology. Discourses on varions subjects, by T. Balguy, D. D., p. 257.

2 Whether Christ did, or did not come down from beaven? Whelhcr hc died, or did not die, for the sins of the world? Whether he sent bis holy Spirit to assist and comfort us, or whether he did not send him. IMd.

« un privilège qu'il a refusé à des milliers de sincères « croyants ^ »

Pour combattre les dissidents^ il faut qu'il renonce au principe fondamental du protestantisme. « Depuis long- « temps ils tiennent, dit-il, que l'Écriture est la règle « pour discerner ce que prescrit la Religion, et que Tau- « torité humaine doit être entièrement exclue. Leurs « ancêtres n'auroient pas été , je crois , médiocrement « embarrassés avec leur maxime, s'ils n'avoient possédé « un talent singulier pour voir dans l'Écriture ce qu'ils « avoient envie d'y voir. Presque toutes les sectes y trou- « voient leur forme particulière du gouvernement ecclé- « siastique ; et tandis qu'elles ne faisoient que réaliser « leurs imaginations, elles croy oient exécuter les ordres « du ciel ^. »

Ainsi, dés qu'on adopte la voie d'examen, quelques esprits inquiets se font une Religion selon leurs caprices ; et le peuple suit au hasard le premier qui l'appelle.

Cependant, loin de sortir de cette voie absurde, im^ possible, ridiade, la Réforme ne cesse de répéter à ses disciples : « Sonder les Écritures^ examinez^ réfté-

* Openyour Bibles : take tbe first page tlwt occurs in eitlicr Testament, and tell me, without disguise, is there nothing in it too hard for your understanding? If you find ail before you clear and easy, you may iliank God for giving you a privilège wbich he bas denied to many Ibousand of sincère believers. Ibid., p. 133.

^ It bas long been beld among tbem tbat Scripture only is tbe rulo and test of ail religious ordinances; and tbat buman aulbority is to be aîtogetber excluded. Their ance stors, I believe, would bave been not a liUle embarrassed wilb tbeir own maxim, if tbey had not possessed a singular taleni of seeing every tbing in Scripture wbich tbey bad a mindtosee. Almost every sect could find tbere its own peculiar form of Cburcb-government; and wblle tbey enforced only tbeir own imaginations, tbey believcd tbemsclvcs to be cxecuting tbe decrees of hea ven /^/f/.,p.216.

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