‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 19 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I-r.EMlÈnE CONSÉQUENCE DD PRINCIPE DE l' AUTORITÉ : LA VRAIE RELIGION EST NÉCESSAIREMENT RÉVÉLÉE DE DIED,

Nous avons prouvé qu'il existe une véritable Religion, qu'il n'en existe qu'une, qu'elle est absolument nécessaire au salut, et que l'autorité est le moyen général que Dieu a donné aux hommes pour la discerner des Religions fausses. Il nous reste à montrer qu'en effet, depuis l'origine du monde, la plus grande autorité visible a constamment appartenu à une seule Religion, dont la vérité a pu toujours être reconnue à ce caractère.

Avant d'entrer dans les développements qu'exige un sujet d'une importance si universelle, nous devons prier ceux qui nous liront d'éloigner de leur esprit toute espèce de préjugés, toutes les vaines opinions qui, l'enveloppant comme un nuage, empêcheroient la lumière d'y pénétrer. Elle se répand dans les cœurs sincères : et voilà pourquoi,

26i ESSAI SUR L'INDIFFERENCE

tandis que tout paroît obscur à la raison disputeuse et hautaine, tout est clair pour les âmes droites, du moins tout ce qui intéresse véritablement l'homme. C'est de l'orgueil que sortent les ténèbres, de l'orgueil, père des préventions, des secrètes répugnances contre la vérité, des doutes désolants et des passions sans nombre qui maîtrisent l'entendement et l'entraînent loin du soleil des intelligences, loin de la source de la vie, loin de Dieu. Il nous a faits pour le connoître ; mais il a voulu que notre foi fût libre ; et surtout , abaissant la présomption de notre esprit , il s'est plu à lui faire sentir sa salutaire dépendance : il l'a créé foible par lui-même et fort par la société ; et, attachant à la plus difficile vertu la récompense la plus haute, il a foodé la certitude sur la défiance de soi, et notre bonheur tout entier sur une humble obéissance.

Aussi avons-nous vu qu'on ne rejette les croyances nécessaires qu'en se séparant de tous les peuples, et, nian le témoignage du genre humain, en mettant sa raison à la place de la raison générale, et se proclamant seul infaillible au milieu de tous les hommes qu'on suppose avoir erré pendant quarante siècles. Si, au contraire, on suit fidèlement le principe que nous avons étabh, et qu'on ne peut ébranler sans renverser la base de nos connoissaiices et de nos jugements, on avance d'un pas sûr dans la route de la vérité, elle se dévoile pleinement ; les ombres qui l'obscurcissoient s'évanouissent. Parmi les Religions diverses qui se partagent le monde, on discerne la vraie aussi aisément qu'on s'étoit assuré de son existence, et l'on est chrétien comme on est homme, en croyant ce qu'atteste la plus grande autorité*. « Il n'y a, dit saint Augustin, au-

* « Quand une fois les hommes ont secoue le joug de l'aulorité, y « a-l-il parmi eux sur la religion quelque règle fixe et immuable? {Qiiest. « sur ïmcrêdulUé, par M. ïévêqueduPuy. IV"" quest., p. 2G0.) L'on

({ eu ne voie certaine par où les âmes puissent arriver à la « sagesse et au salut, à moins que la foi ne les prépare à « la raison*. »

Les faux systèmes de philosophie adoptés tour à tour depuis Aristote, et dont l'influence s'étendit jusque dans les écoles chrétiennes, avoient tous une tendance commune. Ils jetèrent les esprits dans le vague, en substituant de pures abstractions à la réalité des choses. Ne considé-

« n'établit point le pyrrhonismc en se fixant à la U^adilion constante, « uniforme, universelle (Ve lou? les peuples dans leur origine qui atteste « une révclalion. C'est, au contraire, en j^uivant une roule différente, « en donnant tout au raisonnement et rien à la tradition, que les philoce sophes ont fait naître le pyirhonismc. Tous ceux qui veulent retenir « la même méthode, aboutiront au même terme ; Dieu a voulu nous « instruire par la traihtion et par la voie d'autorité, et non par le rai- « sonncment. » (Cergier, Traité de la vraie religion, tom. I, p. 516. Edit. de Besançon, 1820.) Le premier auteur qui ait entrepris, depuis la renaissance des lettres, de défendre la religion chrétienne contre les athées, les déistes et les hérétiques, établit le principe d'autorité comme la seule base sur laquelle on puisse élever solidement l'édilicc de nos connoissances, de quelque ordre qu'elles soient. « Par l'inclination na- « turelle des hommes, dit-d, ils sont continuellement en cherche de « l'évideuttv, de h vérité et do la certitude, et ne se peuvent assouvir « ni contenter qu'ils ne s'en soient approchés jusqucs au dernier point « de leur puissance. Or, il y a des degrés en la certitude et en la preuve, « qui font les unes preuves plus fortes,' les autres plus foibles, quelque « certitude plus graiide, quelque autre moindre. Uautoritéde la preuve (f et la force de la certHude s'engendrent de la force des témoins et « des témoigna (jes, desquels la vérité dépend : et de là vient que d'au- « tant que les témoins se trouvent plus véritables, apparents et indubi- « tables, d'autant y a-l-il plus de certitude en ce qu'ils prouvent. Et s'ils « sont tels que leurs lesnioignages par leur évidence ne puissent tomber « en nul doute, tout ce qu'ils vérifieront nous sera très-certain, Irès- K évident et très-manifeste. » La théologie naturelle de Raymond Sebon, ch. i, p. 1 et 2. Paris, 1611.

* Nulla certa ad sapientiam salutem.jue animis via est, nisi cùni eos rationi prœcolit lides. De utilit. credendi, cap. xvii, Oper. tom. YIII, col 69.

rant jamais que l'homme isolé, et le privant ainsi de l'appui de la tradition, ils l'obligèrent de chercher en lui-même toutes les vérités nécessaires, et la certitude de ces vérités, attribuant à la raison de chaque individu les droits de la raison universelle, de la raison divine elle-même, et l'affranchissant de toute dépendance comme de toute autorité. De ce moment l'homme fut l'unique maître de ses croyances et de ses devoirs : il fut infaillible, il fut Dieu, puisqu'il s'arrogea la plénitude de la souveraineté intellectuelle, et qu'au lieu de dire, comme la ReUgion et le sens commun le lui commandent : Dieu est, donc je suis, il se plaça insolemment à la tête de toutes les vérités et de tous les êtres, en disant: Je suis, donc Dieu, est.

Ce n'est pas ici qu'il convient de développer les conséquences de cette grande et fatale erreur. Nous devons néanmoins en remarquer une qui se he au sujet que nous traitons en ce moment. Après avoir systématiquement séparé l'homme de la société, il a fallu ou l'abandonner à un athéisme irrémédiable, ou soutenir qu'il existe en lu une loi morale et rehgieuse, indépendante de la tradition; loi certaine et connue de tous, sans révélation primitive et sans enseignement extérieur qui la perpétue. Une juste horreur de l'athéisme a porté la plupart des philosophes à prendre ce dernier parti. Ils ont donc imaginé uneRehgion qu'ils appellent naturelle parce que la nature, disent-ils, l'enseigne à tous les hommes, de sorte que chacun, en consultant sa raison seule, y découvre ce qu'il doit croire et ce qu'il doit pratiquer.. On s'est habitué dés lors à distinguer deux Religions différentes par leur origine, l'une naturelle et nécessaire, l'autre contingente et révélée, opposant ainsi la nature et la révélation ; comme si la révélation qui n'est que la manifestation de Dieu à l'iiomme, le Créateur parlant à sa créature intelligente, le pouvoir à ses

sujets, le père à ses enfants, n'étoit pas tout ce qui se peut concevoir de plus conforme à la nature de l'homme, qui ne sait rien que ce qu'on lui a appris, et à la nature de Dieu, qui n'a créé l'homme que pour en être connu, aimé et servi.

Mais les idées les plus simples, et que tous les peuples ont comprises, sont précisément celles qui choquent l'orgueil philosophique. Le philosophe ne veut point de maître dans la recherche de la vérité : elle doit être sa possession propre, sa conquête, ou il la repousse avec mépris. Nul n'a le droit de lui dire : Croyez; et, s'il consent à reconnoître quelque chose au-dessus de lui, s'il daigne admettre un Dieu, il faut qu'il se soit fait lui-même ce Dieu, et que sa raison d'un jour ait créé l'Eternel.

Certes, il est permis de s'étonner que l'absurde hypothèse d'une Religion que chacun trouve en soi sans instruction précédente, ait pu être adoptée par des Chrétiens. Cette Religion, qui n'est que le déisme S n'auroit aucune base, ou reposeroit soit sur le sentiment, soit sur le raisonnement individuel, et même toujours, en dernière analyse, sur le raisonnement; car, que feroit-on, que devroiton faire, si ce que l'on pense ne s'accordoit pas avec ce que l'on sent? et n'est-ce pas la raison qui juge, qui décide, qui affirme? La Religion naturelle ne seroit donc ni certaine, ni obligi^'oire ^ : elle ne seroit pas certaine, puis-

* Voyez, tom. I, part. I, ch. ir et v.

^ Voyez tom. II, ch. xviii et xix.

Ratio humana in rébus humanis est muUùni deficiens : cujus signum est, quia philosopbi de rébus humanis naturali investigatione perscrutantes, in multis erraverunt, et sibi ipsis contraria senserunt : ut ergo essct indubitata et certa cognitio apud homines de Deo, oportuisse quod divina eis per modum fidei traderentur, quasi à Deo dicta, qui mentiri non potest. S. Thom. 2. 29. q. 2. art. 4. Explicalio credendorum fit per revelationem divinam. Credibilia enim naturalem rationem excedunt. Ib. art. C. — Longtemps avant saint Thomas, saint Athanase avoit dit :

que sa ccrtilude n'auroit d'autre fondement qu'une raison faillible : elle ne seroit pas non plus obligatoire ; car pourquoi seroit-on obligé de croire vrai ce qui pourroit être faux ? (( Notre doctrine, dit un ancien Père, ne seroit « qu'une doctrine humaine, si elle li'étoit appuyée que (( sur le raisonnements » Or, quelle obligation morale peut-il résulter d'une doctrine humaine, ou d'une opinion?

Supposez, d'ailleurs, que ce soit un devoir pour chaque homme de regarder comme la vérité ce qui paroit tel à sa raison, et d'agir conformément à ce qu'il pense et ce qu'il sent, il y aura autant de vérité.s div(?rses, autant de Religions et de morales qu'il y a de têtes. L'ignorance qui obscurcit l'entendement, le fanatisme qui le subjugue, les passions qui le corrompent, détermineront pour chacun des lois opposées, et néanmoins également certaines, également obligatoires ; et c'est ce qui arrive toutes les fois qu'on ne donne à l'esprit d'autre règle que ses propres jugements. « 11 n'y a point de particulier, dit Bossuet, qui « ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inven- « tiens, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce tf qu'il pense ^. »

« Divinitas non demonslriilione ralionum tradilur; sed lide, et piâ cogi- « tatione, cum religione. » Athan. ad Serap., loin. 1, p. 560. Et saint Jean Damascène ; « Ncmo unquàm Deuni oognovit, nisi cui ipse rcvela- « verit. V Exposit. accurala fidci orlhodoxx, lib. I, cap. i, Oper. loin. I, p. 123, — Lactanceest encore, s'il ^e pcul, plus précis . « Nulla « est humana sapientia, si per se .id nolionem vcn, scienliainqiie nita- « lur; quoniam mens hominis cum fragili corpore illigata cl in lenc- « broso domicilio inclusa, ncque libcnùs evagaii, ncquc clariùs perspi- « cere veritatem potest; cujus nolio divinuî conditionis est, De»» cniui « soli opéra sua nota sunt; honio autcm non cogitando, aut dispulando a assequi eam potest; sed discendo, cl audiciido ab co, qui scire solus « potest, et docere. » De Vilâ bealâ, lib. VII, n. 2.

* Alhenag. Apolog., n. 9.

* Oraison funèbre de la reine d'Angleterre. — Bossuet parle dans ce

Nul moyen d'exiger la croyance d'aucun dogme, ni l'obéissance volontaire à aucune loi, dès qu'on admet le principe sur lequel repose ce qu'on appelle la Religion naturelle, et qui n'est que le renversement de toute Religion ; car ma Religion, dans ce système, c'est ma pensée, mon sentiment, comme le sentiment, la pensée d'un autre est sa Religion ; d'où il suit que toutes les Religions sont vraies, ou qu'aucune ne Test : or, soutenir que des Religions contraires sont toutes vraies, c'est affirmer qu'elles sont toutes fausses, c'est établir l'indifférence absolue des Religions , et ne laisser aux esprits conséquents d'autre refuge que l'athéisme.

Voilà où les philosophes de toutes les écoles ont été conduits, en rêvant un chimérique état de nature, qu'ils se sont efforcés de trouver partout, où ils ont cherché l'origine et la raison de tout, même de la Religion, même de la pensée ; état qui, s'il pouvoit exister, ne seroit que l'isolement absolu ou la destruction de l'homme moral et intelligent. Et ils n'ont pas vu ou voulu voir ce que les plus sages des anciens avoient reconnu, que l'homme est fait pour la société, hors de laquelle il ne peut vivre ; que c'est là sa vraie nature*, et que dés lors on ne doit jamais

passage de la doctrine des prolestants, qui veulent que chacun soit, pour soi, l'unique interprète de l'Écriture. Les conséquences qu'il tire de ce iiiux principe du protestantisme, s'appliquent avec beaucoup plus de force encore aux honnmes privés de l'Écriture sainte, ou qui n'en reconnoissent point l'autorité. Car enfin l'Écriture est la parole de Dieu, elle est un secours immense offert à la raison ; et si ce secours est insuffisant, si la parole de Dieu écrite n'empêche pas l'homme qui veut l'interpréter seul, de tomber dans les abîmes que Bossuet nous montre ouverts sous ses pas, que sera-ce donc quand ce même homme, sans guide, sans conseil, sans flambeau qui l'éclairé, sera complètement abandonné à son propre esprit? La raison, aidée de l'Écriture, ne peut que s'égarer, on l'avoue; mais sans l'Écriture, c'est autre chose : alors elle est toute-puissante pour découvrir h vérité.

le considérer seul, pour découvrir les lois de son être, le fondement de sa raison, la règle de ses croyances et de ses devoirs. Qu'ainsi sans doute il existe une Religion naturelle, ou conforme à la nature de l'homme et de tous

« de nature pour toutes choses, celui où elles parviennent, par un dé- « veloppement naturel et complet ; d'où il suit clairement que les soft ciétés politiques sont dans la nature. » [De Republ., lib. I, cap. ii.) « L'homme, dit Cicéron, sent qu'il est né pour la société. Cumque se « ad cîvilem sodetatem natum senserit, etc. » [De legib., lib. I, c. vu.) Mais comment la société civile s'est-elle établie? comment se conservet-elle? Elle s'est établie, parce que l'homme, cire intelligent, a d'abord été en société avec Dieu : elle se conserve par les lois de la souveraine raison, de la raison universelle [coînmunis], qui unit les hommes entre eux et avec Dieu même. Prma homini cum Deo rationis sodetas. Inter guos autem ratio, inter eosdem etiam recta ratio communis est. Qusd cum sit lex, legs quoque consociali homines cum diis putandi sumus... Universus hic mundus una dvitas communis deorum atqiie hominum. Ibid. C'est la doctrine de l'antiquité. Cinq siècles avant Cicéron, Ocellus Lucanus enseignoit aussi que l'homme est membre de deux sociétés, l'une politique, l'autre divine; r^ç Tro/trtx-^ç xaî rni Ozixç. (Cap. IV, n. 3.) « Outre la faculté de raisonner, l'homme pos- « sède, dit Épicharme, une raison divine... Il n'a inventé auc\yi art, a ils lui viennent tous de Dieu, et la raison humaine est née de la rai- , « son divine. »

'Eo-Ttv àvôccoTTWV loyiSfKbç, eort xat ôstog Xàyoi;. Oo yâp av0|5W7ro5 Té;^vav rtv' evpev, o Se ©205 TaÛTV7V cpépsi. '0 ^è ys Tou ocvdpdiTioyi ^o'yoç Tréy uxev ànb ys ôeCov )6yo\). Epicharm. ap. Euseb. Prsepar. Evang., Hb, XIII, cap. xm, p: 582.

Pythagore enseignoit la même doctrine qu'il tenoit des Égyptiens et des Phéniciens. « Nés de Dieu, nous avons, pour ainsi dire, en lui nos « racines : c'est pourquoi nous périssons en nous séparant de lui, « comme le ruisseau séparé de sa source tarit, comme la plante séparée « de la terre sèche et tombe en pourriture. »

'PtÇwTivTSç ex 0£oO xat (jPuévTèç r/jç «utwv pt'Çvjç e^w/isfia, xat yccp u^arog Tcpo^ocd, xat rà. aïla. furà TOi yvi ^'Ç^s àTroxoTrévra àvxivérxt XXI ovîTTSTat. Demophili sententix pyîhagoricse, p. 40. Lipsiae, 1744. Yid. et. Plato., de Legib., lib. III, sub init. et Strabo, lib. XVI.

les hommes, appropriée à leurs besoins, à leurs facultés ; Religion dont les bases essentielles se retrouvent par conséquent chez tous les peuples ou dans la société du genre humain, et qui se perpétue par la tradition, comme toutes les connoissances nécessaires.

On ne sauroit trop faire remarquer cet ordre universel de transmission, en sorte que tout se conserve par un enseignement extérieur, et que tout commence par une véritable révélation, même la pensée* ; car elle ne se développe en chacun de nous qu'à l'aide de la parole, qui nous révèle ou nous manifeste la raison d' autrui. Et puisque cette loi est notre nature même, toute Religion qui y seroit opposée seroit une Religion contraire à la nature, et la Religion naturelle est nécessairement révélée. Comment connoissons-nous les noms mêmes de religion, de Dieu, d'éternel, d'infini, de justice, de devoirs, etc., sinon parce que nous les avons appris, parce qu'ils font partie du langage qui nous a été enseigné ? Les aurions-nous inventés nous-mêmes? ou aurions-nous sans eux les idées qu'ils expriment? Et s'il est impossible qu'ils aient été jamais inventés, il faut donc que le premier homme qui nous les a transmis les eût lui-même reçus de la bouche du Créateur; et c'est ainsi que nous trouvons dans Tmfaillible parole de Dieu l'origine de la Religion et de la tradition qui la conserve^.

* Priorne vero fides an cognitio? Dicimus, quod secundùm modum universalem in disciplinis fides scientiam antecedit... In disciplinis addiscendis priùs credcre oporlct, elementum istud alpha esse, cùm lit- Icrarum addiscimus et figuras et pronuntiationem, atque ità demùm démenti accuratam percipere cognitionem. S. Bas. Magn. Ep. CCCCI, t. III, p. 416. Parisûs, 1G38.

" « Si quelques peuples modernes ont une croyance moins absurde fi et plus raisonnable que celle qui régna longtemps dans le monde « païen ; si même des philosophes de l'antiquité ont dicté et enseigné

En effet, remontez vers les premiers âges du monde ; au milieu des erreurs locales et passagères, vous verrez toujours les mêmes croyances, celles qui sont encore le fondement des nôtres, répandues universellement ; et à quelque époque que vous vouliez en fixer rinvention, l'histoire vous démentira.

Non, non, l'homme n'a pas inventé les lois de son être ; et ce n'est pas non plus en se contemplant qu'il découvre la raison infinie d'où la sienne émane, la cause éternelle de tout ce qui est*. Contingent et borné, où prendroit-il

« des maximes conformes à la nature de Dieu et de l'homme; c'est ù « la véritable relî^^îon, ou à une ancienne tradition, que les uns et les « autres sont redevables des vérités qu'ils ont embrassées ou soute- « nues. Et cette tradition venoit originairement d'une révélation divine, « ainsi que l'ont démontré quantité de bons écrivains, tels que les Yoi- « sins, les Pfanncr, les Bochart, les Huel, les Kirclicr, les Thomashin, « les Clarke, les Cudworth, les Stanley, les Brucker, les Ramsay, les « Purchass, les Stillingtleet, les Leland, les Burnet, les Dickinson, les « Schuckford, les Goguet, les Ansaldi, et d'autres habiles littérateurs. « [Les Titres primitifs de la révélation; par le P. Gabriel Fabricy, « t. I, Disc, prélim., p. xxxix-xu. Rome, 1772.) C'est donc une sou- « veraine intelligence créatrice, qui fit connoître elle-même aux pre- « miers hommes par une tout autre voie que celle du raisonnement, « ces vérités fondamentales éparses dans les monuments des nations. « Le théisme a été par conséquent la base de la religion primitive des a hommes. » Ibid., p.Lviir.

* Parmi les chrétiens, ceux qui prétendent que ehajque homme trouve en soi, sans le secours d'aucun enseignement, les dogmes et les préceptes de la religion primitive qu'ils nomment naturelle; ceux-là, dis-je, s'appuient de l'autorité de saint Paul, dans son Épître aux Romains. Mais si l'on examine avec attention le passage qu'ils citent, on verra qu'il n'est rien moins que décisif en leur faveur. Voici le texte de l'apôtre : « Cîim enim génies qux legem non habent, naturaliter ea « quse legis sunt, faciunt, ejusmodi legem non habentes, ipsi sibi « suîît lex : qui ostendunt opiis legis scriptum in cordibus suis., tes- « timonium reddente illis conscientiâ ipsorum, etinterse invicemco- « gitationibus accusaniibus, aut etiam defendentîbus. — Les nations « qui n'ont point la lui (de Moïse), accompUssent naturellement les

en kii-même l'idée de la souveraine perfection ? A peine les meilleurs esprits la comprennent-ils, quand on la leur explique ; et la parole qui élève notre intelligence jusqu'à la source de la vérité en lui montrant Dieu, assez puissante

« préceptes de la loi; ceux-là (outoi) n'ayant pas la loi, sont à eux- (( mêmes la loi; ils montrent l'œuvre de la loi écrite dans leur cœur, « leur conscience leur rendant témoignage, et leurs pensées s'accusanl « et se défendant les unes les autres. » [Ep. ad Rom., ii, 14 et 15.)

Il résulte des paroles de saint Paul, i° Qu'il existe chez toutes les nations une loi morale ; 2° que cette loi est naturelle, ou conforme à la nature; 5» qu'elle est écrite dans le cœur; 4° que la conscience la reconnoît et lui rend témoignage. Conclure de là que cette loi, pour être connue, n'a pas besoin d'être enseignée, c'est faire dire à l'apôtre ce qu'il n'a point dit, c'est ajouter une opinion à une vérité certaine.

La loi dont parle saint Paul est universelle; elle appartient à tous les peuples, gentes. S'ensuit-il que la connoissance en soit innée dans chaque homme? Pourquoi cette connoissance ne lui viendroit-elle point, comme celle de toutes les autres vérités universelles, par la société qui en conserve le dépôt? Une fois connue, elle se grave dans le cœur; elle y devient un sentiment, et c'est ce sentiment qui s'appelle conscience.

Cette explication très-simple et qui concilie le texte de l'apôtre avec d'autres textes formels de l'Écriture, et avec ce que nous montre l'expérience de tous les temps, acquiert une grande force en comparant le passage cité avec un autre passage où saint Paul dit également, que la loi évangélique (loi révélée et connue seulement par le moyen extérieur de l'enseignement), est écrite dans nos cœurs. Manifestate, écrit-il aux Corinthiens, quod epistola estis Christi, ministrata à nobis, et scripta non atramento, sed spiritu Dei vivi : non in tabulis lapideis sed in tabulis cordis cornalibus. {II. ad Cor., 3.) C'est ainsi que Dieu, annonçant la loi nouvelle par la bouche du prophète Jérémie, disoit : et Je graverai ma loi dans leurs entrailles, et je l'écrirai dans a leur cœur, Babo legem meam in visceribus eoriim, et in corde eorum « scribam eam.y> [Jerem., xxxi, 33.) Comment cette promesse a-t-clle été accomplie? Par la prédication évangélique. C'est la parole qui a écrit 1» loi de Jésus-Christ dans les cœurs. Fides ex auditu, auditus autem per verbum Christi. [Ep. ad Rom., x, 17.)

Si l'on conclut du premier passage que tous les hommes trouvent en eux-mêmes la religion primitive, il faudra conclure du second que tous

pour créer la foi, ne produit pas, à beaucoup près, dans l'enlendemeiit de tous les hommes, le même degré de lumière. Ils croient tous également et avec une égale certitude, quoiqu'ils ne conçoivent l'objet de leur croyance, ni avec une égale étendue, ni avec une égale clarté.

Les déistes et ceux qui, sans l'être, soutiennent imprudemment le même système sous le nom de Pteligion naturelle, font de cette loi nécessaire de l'homme intelligent une espèce d'instinct impossible à définir, comme nous l'avons montré au commencement de cet ouvrage, en combattant le déisme. Qu'on se rappelle les innombrables contradictions de ses défenseurs, leurs variations perpétuelles, et leurs impuissants efforts pour établir une doctrine quelconque. Ils n'ont jamais à offrir que des opinions individuelles dépourvues d'autorité, de base et de sanction. Tantôt ils s'appuient sur le sentiment, tantôt sur le raisonnement ; et aussitôt chacun vient avec son sentiment et son raisonnement proposer la Religion qu'il a faite, et qu'il n'a pas le droit de supposer meilleure, ni plus certaine que celle des autres. Les déistes ne pouvant dés lors exiger la foi d'aucun dogme, ni l'obéissance à aucun précepte, ils tombent, s'ils sont conséquents, dans l'indifférence sur toutes les vérités et sur tous les devoirs.

Se peut-il qu'on envisage une pareille conséquence sans effroi, qu'il y ait des esprits assez hardis, ou assez aveu-

les chrétiens trouvent aussi la religion de Jésus-Christ en eux-mêmes, ce qui est manifestement faux. Saint Paul lui-même enseigne clairement que la vérité est d'iibord révélée. à l'intelligence, d'où elle passe ensuite dans le cœur. « Le Seigneur a dit : Je mettrai dans leur esprit la con- « noissance de mes lois, et je les écrirai dans leur cœur. Dicit Domi- « 71US : Dabo leges meas in mentem eonim, et in corde eori(7n, super- « scribam cas. » [Ep. ad Hebr., vni, 10.) — Les hommes ne naissent pas chrélions, ils le deviennent, fiunt, non nascuntur christiani, dit Tertullicn. Apolog , cap. xviii.

gîes pour ne pas reculer devant cet abîme ? Quel est donc le pouvoir des préjugés et de l'obstination? On embrasse un principe, on le suit, on arrive à un précipice, et l'on s'y jette plutôt que de reconnoîlre qu'on s'est trompé. Où l'honmie prend-il cette force impie ? Je me le demande en tremblant, et je tremble encore plus de la réponse : en luimême, dans son orgueil.

Que d'égarements on éviteroit si, au lieu de choisir sa propre raison pour guide, on se laissoit conduire par le sens commun ou la raison de tous ! Le peuple, dans son ignorance, est plus sage que les philosophes, parce qu'il ne ferme point les yeux à cette lumière , véritablement naturelle, qui brille au milieu du monde*. Il ne s'imagine point trouver en lui-même la loi qui doit le régir : on la lui enseigne, il y croit ; et lorsqu'il s'abuse, ses erreurs viennent encore de ce qu'il viole le principe même de ses croyances, en obéissant à une autorité particulière, soit

* C'est ce que dit Rousseau lui-même; car nul philosophe n'a mieux jugé la philosophie. La justesse de son esprit l'attiroit vers la vérité que son orgueil repoussoit toujours : triste et frappant exemple de ce que peut la volonté sur les croyances. « Le philosophe, dit-il, qui se « flatte de pénétrer dans les secrets de Dieu, ose associer sa prétendue « sagesse à la sagesse éternelle : il approuve, il hlâme, il corrige, il a prescrit des lois à la nature et des bornes à la Divinité; et tandis « qu'occupé de ses vains systèmes, il se donne mille peines pour ar- « ranger la machine du monde, le laboureur qui voit la pluie et le « soleil tour à tour fertiliser son champ, admire, loue et bénit la main « dont il reçoit ces grâces, sans se mêler de la manière dont elles lui « parviennent. Il ne cherche point à justifier son ignorance ou ses vices « par son incrédulité : il ne censure point les œuvres de Dieu, et ne « s'attaque point à son maître pour faire briller sa suffisance. Jamais « le mot impie d'Alphonse X ne tombera dans l'esprit d'un homme « vulgaire : c'est à une bouche savante que ce blasphème étoit réservé. « Tandis que la savante Grèce étoit pleine d'athées, Ellien remarquoit « que jamais barbare u'avoit mis en doute l'existence de la Divinité, » néponse au roi de Pologne, Mélanges, tom. lY, p. 252, 253. Édit. de Paris, 1793.

individuelle, soit nationale, de préférence à une plus grande autorité.

Cette considération nous fournit une nouvelle preuve que la vraie Religion a été révélée originairement ; car, puisque l'autorité est le moyen général, le seul moyen par lequel tous les hommes aient jamais pu la reconnoître avec certitude *, on est forcé de remonter plus haut que l'homme, jusqu'à une autorité première,, qui ne peut être que Dieu même enseignant à sa créature tout ce qu'il étoit nécessaire qu'elle sût, et fondant ainsi la société qui devoit éternellement exister entre elle et lui. Concevez, en effet, s'il

• Nostra opinio et noster sensus sxpè nos fallit, et modicum videt : « Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent, » dit le pieux auteur de \' Imitât mi, au chapitre de la Doctrine de vérité, liv. I, eh. m : et le passage de Fcnelon qu'on va lire n'est que la conséquence de ces paroles simples et profondes. « Tous les hommes, et sur- « tout les ignorants, ont besoin d'une autorité qui décide, sans les en- « gager à une discussion dont ils sont visiblement incapables... Dieu « auroit manqué au besoin de presque tous les hommes, s'il ne leur « avoit pas donné une autorité infaillible pour leur épargner une re- « cherche impossible, et pour les garantir de s'y tromper. L'homme « ignorant qui connoît la bonté de Dieu, et qui sent sa propre impuis- « sance, doit donc supposer cette autorité donnée de Dieu, et la cher- , et cher humblement pour s'y soumettre sans raisonner... D'un autre « côté, les savants mêmes ont un besoin infini d'être humiliés et de « sentir leur incapacité. A force de raisonner, ils sont encore plus dans « le doute que les ignorants : ils disputent sans fin' entre eux, et ils « s'entêtent des opinions les plus absurdes; ils ont donc autant de bc- « soin que le peuple le plus simple, d'une autorité suprême qui rabaisse « leur présomption, qui corrige leurs préjugés, qui termine leurs dis- « putes, qui fixe leurs incertitudes, qui les accorde entre eux, et qui « les réunisse avec la multitude. » Lettres sur divers sujets concernant la Belig. et la Métaphys., T^ Lett., 111° part. — « A mesure que la « raison se perfectionne..., on rcconnoît... qu'il est digne de la souve- « raine sagesse de conduire les hommes par la voie de l'autorité, et non « par celle de l'intelligence. » Quest. sur Vlncrédulitè, par M. l'évêque du Puy, p. 68, 69.

VOUS est possible, une société sans législateur qui parle et qui ordonne, des devoirs qu'on soit obligé de découvrir par la raison, et qui ne dépendent que d'elle, des lois obligatoires qui n'aient point été promulguées, et dont chacun doive trouver en soi la sanction et la certitude. Nous le demandons, est-il rien qui répugne davantage au bon sens, à cette raison même qu'on charge de créer la législation tout entière de l'homme, les devoirs de son esprit, de son cœur et de ses sens? Et qu'est-ce que ces devoirs, sinon les rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme ? Il faut donc que chaque homme, pour apercevoir ces rapports, connoisse clairement sa propre nature et la nature de Dieu, qu'il ne puisse se tromper dans les conséquences qu'il déduit de ces deux notions, que son jugement soit infaillible, et son entendement infini. Quels prodiges d'absurdité ! Enfin voilà ce qu'il a plu à quelques philosophes d'appeler la Religion naturelle*.

Mais il y a une voix qui fait taire toutes celles qui osent s'élever contre le fait éclatant d'une révélation primitive, et c'est la voix du genre humaine Peuples de l'univers,

* Les théologiens catholiques ont un motif de plus pour rejeter ce faux système; car, si la Religion ne repose que sur le témoignage de la raison humaine, oii trouveront-ils le fondement de la foi divine? Ne voient-ils pas qu'ils exigent de l'homme une foi infinie dans sa raison? et, quand ils l'obtiendroient,. croire à l'homme, ce n'est assurément pas croire à Dieu. La révélation seule explique tout et affermit tout en plaçant Dieu, comme créateur et législateur, à la tête de tous les êtres, de toutes les vérités et de toutes les lois.

* « Il est important d'observer que les incrédules qui ne sont que « déistes rejettent, comme les athées, la créance de tout le' genre liu- « main. En est-il beaucoup parmi eux qui avouent le libre arbitre et « l'immortalité de l'âme, ces dogmes généralement reçus, et si odieux a à l'incrédulité? Us prétendent au moins, et sans cela ils ne seroient « pas incrédules, que Djeu n'est point honoré par une religion particu-

VOUS qui avez reçu, de siècle en siècle, les traditions qui remontent à l'origine des temps, nations à qui fut confié ce sacré dépôt, je vous adjure toutes, venez et dites si jamais vous avez pensé que la Religion fût l'ouvrage de l'homme, une production de son esprit, ou un sentiment de son cœur précédant toute instruction ; et si, au contraire, vous ne crûtes pas toujours que, primitivement révélée de Dieu, elle se perpétuoit dans la société par un enseignement extérieur, le père redisant à ses enfants ce qu'il avoit entendu de ses pères, et leur transmettant la vérité, comme il leur avoit transmis la vie ? Dites si jamais vous avez reconnu dans chaque particulier le droit de so faire lui-même sa Religion, le pouvoir de découvrir seul les lois de son inteUigence, la règle de ses croyances et de ses mœurs ? dites si vos idées de justice, d'obUgation morale et de devoirs, ne reposoient pas sur celle d'un suprême législateur, qui avoit originairement manifesté son existence et promulgué ses commandements ; et s'il ne vous sembloit pas, en écoutant la tradition, entendre encore la voix de Dieu parlant à nos premiers parents, et instruisant en eux tous les âges ?

Voilà, n'en doutons point, la ReUgion naturelle, puisqu'elle n'est ni moins ancienne ni moins invariable que notre nature, et que le genre humain tout entier la pro-

c( llère, ni outragé par tout autre culte ; qu'il n'a jamais revoie aucun c mystère ni prescrit d'autre loi que celle que nous apportons en nais- « sant. Or, l'univers entier est persuadé du contraire. Il n'est pas en- 0 core soumis, dans tous les peuples qui l'habitent, à l'autorité de (( l'Évangile. Mais tous ces peuples.,., même les plus barbares, adorent « une Divinité, lui offrent des vœux et des sacrifices, et croient, en les « lui olfrant, obéir à sa volonté expressément déclarée. Ainsi, quand les « déistes n'embrassent aucune religion révélée, ils ne sont pas moins « opposés au genre humain, que si, se déclarant athées, ils ne rccon- « noissoient point de Dieu. » Quest. sur r Incrédulité ; par M. l'évêquc du Puy, III« quest., p. 137, 158.

clame et lui rend hommage. Vous donc qui refusez de la rcconnoître, ou qui voulez la placer sur une base aussi frêle que la raison individuelle, séparez-vous du genre humain, démentez tous les peuples, niez ce qu'ils attestent; et, semblables à ces princes d'orgueil qui se bâtissent^ dit Job, des solitudes pour y reposer dans leur sommeil \ bâtissez loin de lous les hommes l'édifice solitaire de votre Religion qui ne sera non plus qu'un tombeau, où votre âme, privée de la vérité, qui est sa vie, reposera aussi dans son sommeil, jusqu'au jour où, réveillée par une voix formidable, elle se retrouvera soudain en présence de uon juge et de son Dieu.

* Job, m, 13 et 14.

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