‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 2 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

Sur le premier point, il est évident que Ton confond deux choses totalement distinctes. Le sens du mot indifférence yarie selon qu'on l'applique aux personnes ou aux doctrines. Tantôt il désigne un état de l'âme, tantôt un jugement de la raison. L'indifférence, dans le premier sens, est synonyme d'insouciance. C'est un état de langueur qui, s'emparant de la volonté, ôte à l'homme jusqu'au désir de connoitre la vérité qu'il ne peut ignorer sans péril, et le rend comme insensible à ses plus grands intérêts. Il ne nie rien, il n'affirme rien ; il s'endort sans s'inquiéter s'il y a un réveil, ni de ce que sera pour lui ce réveil. Nous avons attaqué ce genre d'indifférence dans le vin^ chapitre de V Essai, nous en avons montré la folie; mais nous n'avons dit nulle part que tous les déistes soient atteints de ce funeste engourdissement. L'athée dogmatique lui-même n'est pas indifférent de cette manière, car il tient fortement à sa doctrine ; il la défend, il cherche à la propager; elle est son idole j son Dieu, comme le Dieu véritable est son ennemi, et il peut même porter l'amour de l'un et la haine de l'autre jusqu'au plus ardent fanatisme : nous en con* noissons, je crois, assez d'exemples.

En matière de doctrine ou de Religion, l'indifférence est le jugement par lequel on prononce que ;elle vérité, telle croyance est indifférente pour le 3alut, ou qu'on est libre de l'admettre ou de la rejeter. Le' déisme, en ce sens, est Un système d'indifférence, puisqu'il ne peut faire à personne une obligation absolue de croire quelque dogme que ce soit. Toutes les actions qui ne tombent point sous la notion

du devoir sont indifférentes ; il en est ainsi des opinions, et la foi est le devoir de l'esprit. Qui détruit la foi comme devoir établit l'indifférence , quelle que soit sa croyance personnelle ; il nie la vérité en tant que loi. Rousseau croyoit en Dieu, en une vie future où les méchants seront punis et les bons récompensés ; mais ces vérités évidentes pour sa raison particulière, il ne pensoit pas que tous les hommes fussent tenus de les admettre, puisque après les avoir établies avec beaucoup de force, il ajoute : « Il n'y a de vrai- « ment essentiel que les devoirs de la morale ^ » N'est-ce pas comme s'il disoit : « Croyez ce que vous « voudrez, pourvu que vous agissiez bien ; » ou, en d'autres termes : «La foi est indifférente, la morale « seule ne l'est pas ? »

Il est étrange qu'il faille expliquer des choses si claires et définir des mots dont le sens étoit nettement fixé il y a plus de cent cinquante ans. Sous Louis XIV, .les écrivains catholiques et protestants, Bossuet, Jurieu, parloient de l'indifférence des religions , et apparemment ils s'entendoient. Alors , comme aujourd'hui, il y avoit des hommes engagés par système à soutenir que toutes les religions sont indifférentes, ou que chacun peut se sauver dans la sienne. Il y en avoit d'autres qui, transportant cette monstrueuse erreur dans le sein même du christianisme, déclaroient qu'on pouvoit indifféremment re- "eter ou admettre plusieurs des dogmes révélés. Voilà l'indifférence dogmatique,et jusqu'à ce que les déistes

^ Emile, t. 111, p. 186.

aient adopté un symbole dont il ne soit pas permis do s'écarter, j'ignore comment ils se défendroient d'être une secte d'indifférents.

Nous nous proposons de traiter avec quelque étendue, dans le dernier volume de cet ouvrage, la question de la tolérance. En attendant, pour répondre au reproche qu'on nous fait d'être intolérant, nous prierons ceux qui se montrent si pressés d'accuser, d'expliquer leur accusation. Que veulent-ils dire ? que nous prêchons la persécution? rien de plus faux, et ils le savent bien. Qu'ils citent nos paroles, elles suffiront amplement pour nous justifier. Personne n'est plus convaincu que nous qu'on ne ramène point les hommes à la vérité par la violence. La contrainte fait des hypocrites et quelquefois des rebelles : la douceur et la persuasion peuvent seules faire des chrétiens.Enlaissant les gouvernements juges des mesures que l'intérêt public leur commanderoit de prendre contre les sectes de fanatiques qui s'autoriseroient de la Religion pour être impunément factieux, nous n'oublierons jamais qu'étranger comme prêtre à ces considérations de pure politique, notre devoir est la charité, et notre modèle celui qui n achevait pas de rompre le roseau déjà briséy et qui n'éteignoit point la mèche encore fumante *.

Si l'on veut dire que nous regardons la vérité et l'erreur comme incompatibles , que nous croyons nécessaire d'admettre l'une et de rejeter l'autre, que

* Calamum quassatum non conteret, et linum fumigans non extinguet. Is.f xLHi, 3.

nous soutenons qu'il existe des devoirs pour l'esprit aussi bien que pour le cœur, et que ces devoirs font partie de la seule Religion véritable hors de laquelle l'homme ne peut se sauver, rien de plus vrai. Gela signifie simplement que nous sommes catholique, et ne sommes point indifférent en matière de Religion, ce qu'il étoit, ce semble, assez facile de présumer, et ce qui n'a pas dû étonner beaucoup dans l'auteur d'un livre dont l'unique objet est de combattre ce genre d'indifférence.

Nous le déclarons donc sans difficulté : oui, nous sommes intolérant, non pour les personnes, mais pour les doctrines. Jamais nous ne conviendrons que des croyances opposées soient vraies en même temps; que deux hommes, dont l'un nie ce que l'autre affirme, aient tous deux raison ; qu'il soit égal de croire en Dieu, ou de nier son existence ; d'espérer une vie future, ou de n'attendre que le néant ; d'adorer Jésus-Christ, ou Vishnou ; d'obéir à l'Évangile, ou à l'Alcoran. Eussions-nous le malheur d'être sans ReUgion, nous ne pourrions consentir encore à descendre à cet excès de niaiserie et d'absurdité ; il nous seroit impossible d'étouffer à ce point les remords du bon sens.

Au reste, il est remarquable que, ayant attaqué par le raisonnement tous les systèmes d'irréligion, on ne nous ait répondu qu'en disant : «Pourquoi nous atta- « quez-vous? pourquoi troubler notre repos? Pour- « quoi ne pas avouer que nous pouvons, comme « tout le monde, avoir raison, ou qu'après tout il « n'importe que nous nous trompions? Est-ce qu'il y

« a des vérités, des erreurs ? est-ce que toutes les c( religions ne sont pas vraies ? est-ce qu'elles ne sont « pas toutes fausses? A quoi bon inquiéter les esprits, « alarmer les consciences ? Laissez chacun dans sa « persuasion, en lui insinuant qu'elle n'est qu'une c( sottise. Dites aux chrétiens et aux juifs qu'ils doi- « vent mutuellement convenir, les chrétiens que c'est « un devoir de blasphémer Jésus-Christ, les juifs que « c'en est un de l'adorer. Voilà la vraij sagesse, et « vous n'êtes qu'un intolérant de prétendre que le « oui et le non, sur le même objet, soient contradic- « toires. )

Les protestants nous ont fait l'honneur d'entrer avec nous dans une discussion un peu plus approfondie, sur les points qui les concernent particulièrement. Un ministre de Nîmes a publié contre nous un livre \ où l'on aperçoit, d'un bout à l'autre, une excellente volonté de nous répondre. L'auteur est plein de zèle pcmr la réforme, et ce n'est pas sa faute si la réforme ne peut plus être défendue sans abandonner toutes les idées qu'on avoit eues jusqu'ici de la religion chrétienne.

L'ouvrage de M. Vincent se compose de deux parties très-distinctes. Dans l'une, il répète tous les vieux reproches, les vieilles objections, les calomnies su-, rannées qu'on a inventées depuis trois siècles, contre l'Église catholique, et qui ont été réfutées mille fois.

' Observations sur Vunitè religieuse, en réponse au livre de M de la Mennais, intitulé : Essai sur V indifférence en matière de religion, dans la partie qui attaque le protestantisme, par .T. L. S, Vincent, l'un des pasteurs de l'Église réformée de Nimes.

Cette partie est pour le peuple, nous n'en parlerons point. Elle est écrite d'ailleurs avec tant de négligence, que le ministre y confond Bossuet avec saint Jérôme, en citant à faux un mot de ce dernier*. Cela étoit sans inconvénient pour la classe de lecteurs à qui, dans ce moment, il s'adressoit.

Dans l'autre partie, le ministre avoue tout ce que nous avons avancé sur l'état actuel du protestantisme. NousTen remercierions davantage, s'il lui eût été possible d'éviter cet aveu. Entrons dans quelques détails.

Ce que nous nous étions principalement proposé de prouver, c'est que le protestantisme, laissant chacun maître de croire ce qui s'accorde le mieux avec

* Pour prouver qu'il fut un temps où l'arianisme avoit prévalu dans la plus grande partie de l'Église, M. Vincent cite, sous le nom de Bossuet, ce mot de saint Jérôme, Vunivers s^étonna de se trouver arien. Tout le monde sait qu'au concile de Rimini, Ursace et Valens, surprenant la bonne foi des évoques catholiques, leur firent signer une formule, non pas arienne, mais conçue en des termes équivoques, que les ariens interprétèrent ensuite dans un sens hérétique. Alors un grand cri s'éleva dans l'Église; et c'est l'étonnement, la douleur, l'indignation des catholiques, lorsqu'ils s'aperçurent que les ennemis de la divinité de Jésus-Christ osoient les représenter comme complices de leur impiété, que saint Jérôme a peints par ces paroles : Vunivers gémit, et s'étonna d'être arien. Voici le passage entier : « Cœperunt « posteà Valens et Ursacius, cseterique nequitise eorum socii (egregii « videlicet Christi sacerdotes), palmas suas jactare dicentes, se filium « non creaturam negasse, sed similem cseteris creaturis. Tune usiae « nomen abolitum est. Tune Nicaei fidei damnatio conclamata est... Inff gemuit totus orbis, et arianum se essemiratus est... Cont^stabantui « (Episcopi catholici) corpus Domini, et quidquid in Ecclesiâ sanctum « est, se nihil mali in hâc fide suspicatos. Putavimus, aiebant, sensnn/ « congruere cum verbis, nec aliud in corde clausum esse, aliud in labii « proferri timuimus. Decepit nos bona de malis existimatio. » S. Ilyecf ron,, Dîalog. contr. Luciferian.

sa raison, n'est qu'un système d'indifférence. Ce mot d'indifférence a choqué M. Vincent, et non sans motif ; car si nous l'avons justement appliqué à la réforme, il est clair que la réforme n'est point une Religion. Que dit-il donc pour la justifier ? Il faut l'entendre lui-même.

« M. de la Mennais est tombé dans une erreur fonte damentale, qui règne dans tout ce qu'il a dit des « protestants, et qui le rend souverainement injuste. « Il confond sans cesse la tolérance et l'indifférence. « 11 déclare les protestants indifférents à toute Reli- « gion, parce qu'ils laissent chacun professer la c( sienne, et qu'ils ne s'ingèrent point de damner c( ceux qui ne pensent pas comme eux. Je suis tolé- « rant pour autrui, mais je ne suis point indifférent

« à la croyance que je dois moi-même adopter

« Je suis tolérant pour les opinions d'autrui, parce « que je suis convaincu que les opinions sont le do- « maine de la conscience ; que les autres ont la perte suasion de celles qu'ils professent comme je l'ai « des miennes ; que moi-même je ne suis point à « l'abri de l' erreur ^ »

Il résulte de ces dernières paroles que le ministre n'a, ni ne peut avoir aucune certitude de sa foi. Il espère se sauver cependant; il croit donc que l'on peut se sauver au sein de l'erreur. Bien plus, il ne sauroit assurer de personne qu'il est dans l'erreur, car il faudroit pour cela qu'il fût certain de posséder lui-même la vérité. Dès lors, quelle que soit sa

* Observations, etc., p. 115 et IIG.

croyance personnelle, il n'a pas le droit de la juger plus vraie ou meilleure que celle d*autrui. Or, des croyances dont on ne peut dire avec sûreté que l'une soit meilleure que l'autre, sont des croyances indifférentes ; et la tolérance du ministre qui ne sHjigère fas de damner ceux qui ne 'pensent point comme lui* y est précisément ce qu'on appelle , dans le langage reçu de tous les hommes, ï indifférence des religions. Nous avons montré que le principe fondamental du protestantisme conduisoit à cette indifférence ; et la réunion récente des calvinistes et des luthériens n'en est-elle pas une preuve aussi frappante que publique ? Les calvinistes nient la présence réelle que croient les luthériens. S'unir extérieurement en conservant chacun son opinion, n'est-ce pas évidemment déclarer qu'on peut nier ou croire la présence réelle sans s'exclure de la vraie Église, ou que ce dogme est indifférent au salut? Qui ne condamne pas les sociniens, en dit autant de la Trinité, de la rédemption, des peines éternelles ? Or, qui oseroit aujourd'hui, parmi les réformés, condamner les sociniens, lorsque Genève tout entière défend même de les attaquer**? Mais aussi qu'y a-t-il alors qui ne soit pas

* Il semblcïoit, d'après cette phrase, que les catholiques sont tous occupés de damner leurs frères errants. Les catholiques ne damnent personne; ils abandonnent le jugement à Dieu, à qui seul il appartient. Seulement ils disent : Il existe une loi. et cette loi porte peine de mort contre ceux qui la violent volontairement. Les protestants n'en disent-ils pas autant à l'égard de la morale ?

** Non-seulement on défend d'attaquer le socinianisme dans la ville de Calvin, mais on l'y professe ouvertement. C'est la commune doctrine enseignée des ministres, la doctrine enseignée dans les écoles de théo-

indifférent dans la doctrine chrétienne? Elle se réduit toiil au plus à une foi vague en Jésus-Christ et en sa parole consignée dans rÉcriture, dont la raison de chacun demeure l'unique interprète.

Il ne s'agit pas de savoir si tel protestant croit à tel dogme, mais s'il a le droit de faire à personne une obligation d'y croire comme lui, ou d'assurer qu'il est nécessaire d'admettre ce dogme pour être sauvé. Si aucun protestant n'a ce droit, il n'y a plus pour lui de symbole possible, car tout symbole se compose de ce qu'il est nécessaire de croire. Or, qu'on nous dise ce que c'est qu'une Religion sans symbole.

Forcé de convenir que les opinions de la réforme ont mille fois varié, qu'elles continueront de varier sans cesses le ministre ne veut pas qu'on lui parle

logie, et qui passe de là dans toute les parties de l'Europe protestante. Les preuves ne nous manqueroient pas, s'il étoit besoin de prouver un fait aussi public. Mais, loin de le nier, les ministres de Genève en font gloire ; ils se félicitent hautement de n'être plus chrétiens. L'un d'eux, après avoir parle des divers litres de Jésus-Christ, et en particulier du titre de Fils de Dieu, s'exprime ainsi : « N'allons pas plus loin dans un « sujet si sublime; contentons-nous de savoir par les enseignements di- « reets de l'Écriture, qu'il est une créature du rang le plus distingué. « Craignons de donner, comme on l'a fait, dans l'un de ces deux excès « opposés, ou de le regarder comme Dieu même, ou de le réduire à « la qualité de simple homme.- » Cours d'Éludés de la Religion chrétienne; par M. Isaac-Salomon Anspach, pasteur et principal du collège académique de Genève; tom. VI, Discours 38^ Le même ministre, interprétant rationnellement h sainte Écriture, détruit les mystères, les prophéties, les miracles, tout ce que sa raison ne comprend pas; et quand je viens à considérer où cette méthode doit le conduire, si quelque chose me surprend, c'est qu'il admette Dieu, c'est que cet aveugle consente à reconnoître l'existence du soleil. * Observations, etc., p. 150 et suiv

d'unité de lafoï^ ; et cet homme, dont l'Écriture est la règle, impose silence à saint Paul, qui dit avec une si énergique concision : « Un Dieu, une foi, un baptême^ » et à Jésus-Christ lui-même, qui, près de mourir, prioit son Père d'établir une parfaite unité parmi les siens : « Qu'ils soient un comme « nous sommes un ^ » Mais, comme il faut que l'erreur se confonde par elle-même, nous renverrons le ministre français à un autre ministre qui, dans un ouvrage publié récemment en Angleterre, avoue que Yunité est de V essence même du christianisme \

Quand donc nous avons prouvé qu'il n'y a point d'unité dans la Réforme, nous l'avons par cela même convaincue de n'être point la vraie Église, puisqu'elle manque d'un caractère qui lui est essentiel: Loin de contester aucune de nos preuves, M. Vincent leur donne un nouveau poids par ses aveux. Il confesse que non-seulement le protestantisme est dépourvu d'unité, mais qu'il est même impossible qu'il en ait jamais ; et pour se soustraire aux conséquences qu'entraîne une pareille concession, il soutient que l'unité de foi ne sauroit exister dans aucune Église, c'est-à-dire qu*il nie l'existence possible d'une vraie Église et d'une vraie Religion; tant il juge la cause de la sienne désespérée !

* Observations, etc., p. 121.

* Unus Dominiis, xma fides. unum baplisma. Ep. ad Ephes., iv, 5. ^ Pater sancte, serva eos in nomine tuo^ quos dcdisll rnihi, ut sint

imum, sicut et nos. Joaun., xvii, 11.

* Unity isof the very essence of christianity. Reflections concemlng the expediency of a council ofthe chnrch ofEngland and thechurch of Rome being hoïden, ecl.By Samuel Wix., 2° édit. wilh additions. London, 1819, Préf.,pag. 4.

Mais quoi ! le ministre ignore-t-il donc que l'Église catholique a un symbole universel, immuable, que nous récitons tous, que nous croyons tous, et dont aous savons qu'il n'est permis à personne de s'écarler? Nous niera-t-il notre propre croyance? Nous fera-t-il douter qu'il y ait une loi à laquelle nous obéissons? Nous persuadera-t-il que, ne reconnoissant aucune autorité spirituelle, nous pensons être maîtres de former notre foi comme il nous plaît ? En vérité, l'on ne sait que répondre quand on entend de telles choses ; et parce que sur les points que l'Église n'a pas définis, les opinions sont libres parmi nous, venir nous insinuer que la foi est également libre, c'est un excès de hardiesse dont on n'avoit pas encore vu d'exemple.

Le ministre n'imagine que trois moyens par lesquels on puisse se flatter d'établir ou de conserver lunitédes opinions religieuses : lavoie d'enseignement, la voie d'ignorance, et la voie de contrainte^ « Lavoie « d'enseignement, ajoute-t-il, la seule sage et légi- « time, ne sauroit conduire au but qu'on se propose ; c( et f unité religieuse qui n'aura pas d'autre base « sera toujours illusoire quand on la voudra con- « stante et complète*. » Donc ïunilé religieuse sera toujours illusoire chez les protestants, puisqu'elle ne sauroit y avoir d'autre base que l'enseignement. Qu'avons-nous dit autre chose ?

Le ministre pense que les deux autres voies sont également insuffisantes, et nous le pensons comme

* Observations, etc., p. 8 et suiv.

« lùid.t p. 10.

lui. Mais où a-t-il pris que l'Église catholique se soit constamment efforcée de tenir les peuples dans une ignorance profonde? elle à qui nous devons la conservation des sciences et des lettres en Europe ; elle qui, pendant plusieurs siècles, s' occupant seule d'encourager les études, faisoit aux premiers pasteurs un devoir d'établir partout des écoles*. En vérité, M. Vincent compte beaucoup sur l'ingénuité des siens, de leur parler de l'ignorance de l'Italie sous Léon X et de la France sous Louis XIV.

Ce qu'il appelle la voie de contrainte est tout simplement la persécution. 11 a la charité de faire entendre que nous l'appelons de tous nos vœux. Nous avons déjà répondu à cette odieuse calomnie, et nous plaignons le ministre d'être réduit à employer de pareilles armes. « Tous ceux, dit-il, qui- ont eu la « manie de l'unité dans la foi, après avoir épuisé les « ressources de l'enseignement et celles de l'igno- « rance, ont senti que sans la contrainte tous leurs « efforts étoient vains ; et ils ont eu recours à la conc( trainte. Les païens l'ont d'abord employée contre « les chrétiens, et ont répandu , dans des supplices « atroces, le sang le plus innocent et le plus pur qui « eût encore honoré la terre ^ »

* Afin qu'on puisse comparer ce que faisoit sur ce point l'Église catholique, dans les temps qu'on appelle d'ignorance, avec ce que font dans le siècle des lumières la politique et la philosophie, nous citerons textuellement une disposition du troisième concile de Latran : « Pour a que les enfants pauvres qui ne peuvent être aidés par leurs parents, « ne soient pas privés des moyens d'apprendre à lire et de suivre « leurs éludes, qu'il soit assigné, dans chaque église cathédrale, au « mnilre qui enseigne les clercs de cette église et les pauvres cco-

* Observations, etc., p. 53-

Il est triste pour la Réforme que le premier qui ait eu la manie de Vunïté dans la foi^ le dirai-je après de telles paroles ? soit Jésus-Christ, et le second saint Paul. Mais, comme apparemment ils ne sont pas de ceux qui, pour l'établir, ont 'répandu, dans des suplilices atroces^ le sang le plus innocent et le plus pur, à moins que ce sang ne soit le leur, il faut qu'ils aient jugé qu'outre la Yoie d'enseignement, la voie d'ignorance et la voie de contrainte, toutes trois insuffisantes, il en existoit une autre pour arriver au but qu'ils se proposoient. Que le ministre ouvre l'Écriture, il y trouvera cette voie indiquée presque à chaque page; il y verra que Jésus- Christ enseignoit le peuple , non comme les scribes et les docteurs de la loi, mais comme ayant autorité, sicut potestatem habens^.

Le ministre sait que nous pourrions citer beaucoup

« licrs un bénéfice convenable, de sorte que sa subsistance soit assu- « rée, et la voie de la doctrine ouverte à ses disciples. Que la permis- « sion d'enseigner soit accordée gratuitement; que, sous aucun prétexte, « on n'exige rien de ceux qui enseignent; et qu'on n'empêche personne « d'enseigner, pourvu qu'il en soit capable, et qu'il en ait demandé « l'autorisation. Ne pauperibtis qui parentum opibus juravi non posai sunt, legendi et proftciendi opportunitas subtrahatur, per nnam- « quamque ecclesiam cathedralem magistro, qui clericos ejiisdem ec- « clesix, et scholares pauperes doceat, compelens aliquod beneftcium « assignetîir, quo docentis nécessitas sublevetur, et disceîitibus viapa- « teat ad docirinam. Pro licentiâ vero docendi nullus prelinm exi- « gai; vel sub obtentu alicujus consuetudinis, ab iis qui doceut ali- « quid quserat; nec docere quempîam, petitû licentiâ, qui sit idoneus, « iuterdicat. » Concil. Lateran,, cap. 18, an. 117G. Vide et Concii. Ya- Eens. 3, can, 1, an. 529. — Narbon., can. 11, an. 589.— Gioveslioh., 2, can. I, an. 747, — Aguisgran., lib. 1, c. 155, an. 810. — Trident., £ess. V, de Réf., c. 1.

* Matt., VII, 29.

de passages semblables ; il les connoît, cela nous siifiit. Mais pourquoi ne dit-il rien de cette grande voie de l'autorité si clairement marquée dans l'Écriture et dont l'Église catholique n'est jamais sortie ? Est-ce oubli de sa part ? Comment le croire ? Est-ce que, se sentant trop Ibiblepour combattre cette puissante autorité, il n'a pas \oulu même en prononcer le nom ? Ce seroit au moins une preuve de sens. Quoiqu'il feigne sans cesse de confondre les opinions avec les dogmes, il ne peut ignorer que la foi des catholiques est une; qu'ainsi l'unité de la foi, loin d'être une chimère, est un fait perpétuel aussi éclatant que la lumière du jour ; et. qu'enfin cette unité se maintient parmi nous à l'aide de l'autorité de l'Église que nous croyons infaillible, selon les promesses du Fils de Dieu, et aux décisions de laquelle nous nous soumettons, d'esprit et de cœur, avec une pleine obéissance.

Le ministre est tellement prévenu des idées de la réforme, qu'il ne peut plus concevoir la Religion chrétienne sous la notion de société. Ne comprenant ni le pouvoir spirituel qui commande la foi, ni la foi elle-même, qui est l'obéissance à ce pouvoir, il ne voit dans les dogmes que des opinions, et dans le christianisme tout entier qu'une science. Ses paroles sont trop remarquables pour ne pas les citer. « Les « recherches dans la nature, dans l'Écriture sainte, « dans l'histoire de l'Église, sont et demeurent, non- « seulement permises, mais nécessaires ; et, si les « recherches sont permises, if est permis, il est juste, c< il est nécessaire d'en admettre les résultats prou-

40 rUÉFACE.

« \'és. Les sciences théologiques ne peuvent plus « demeurer stationnaires ; elles doivent marcher « comme les autres sciences, et tendre sans cesse à « une plus grande consistance, à une plus grande « pureté ^ »

Ainsi, toujours se purifiant ^ les croyances n'auront rien de stable, elles varieront, comme les devoirs, d'année en année, de jour en jour ; et la loi immuable de Dieu, assujettie à la raison de l'homme, deviendra aussi inconstante que ses pensées et que ses désirs. Encore une fois, nous remercions M. Vincent de ses aveux.

Inutilement il essaie d'y mettre quelque restriction. « La théologie en elle-même n'en est pas moins inva- « riable, dit-il.... L'Évangile nen est pas moins la « parole de Dieu, qui ne change point, mais il est « ramené plus près de sa pureté native ; il est mieux « entendu, mieux interprété, à mesure que les res- « sources de la critique se multiplient, et que les vx faits s'accumulent pour l'éclairer et la diriger* »: Sans doute que l'Évangile est toujours l'Évangile, il ne change point matériellement ; mais est-ce livre matériel qui est la Religion, ou la doctrine qu'il renferme? et comment, la doctrine variant sans cesse, la Religion sera-t-elle invariable ?

Mais, en variant, du moins elle se perfectionnera, dit M. Vincent. Nous ignorions que l'homme pût perfectionner la loi de Dieu. Mais voyons de quelle manière les protestants l'ont perfectionnée, à l'aide do

' Observations, etc., p. 82.

* Observations, etc., p. 82 et 85.

rinterpi'étation particulière. C'est un ministre anglican qui va parler.

« En assurant que V Écriture sainte contient tout ce « qui est nécessaire au sahit^ de sorte qu'on ne sauroit « exiger d'aucun homme de croir& comme un article de « foi tout ce quon ne lit 'pas dans l'Écriture, et tout « ce qu'on ne peut prouver par elle { sixième article « de l'Église anglicane), les premiers réformateurs « ne s'aperçurent point que le temps viendroit où « chaque individu, la Bible à la main, se croiroit au- « torisé à former sa propre foi, et à rejeter tout ce c< qui, dans la doctrine admise par ses ancêtres, ne « s'àccorderoit pas avec ses idées : mais maintenant « cette folie, cet orgueil, ce je ne sais quoi de pire « que la folie et que l'orgueil unis, a fait des progrès « si alarmants, que chacun s'imagine être pleinece ment libre de se former ou de choisir la foi qu'il « lui plaît, et denier toute doctrine, quoique claire- « ment révélée, quand il ne la peut comprendre. « Ainsi, grâce à une raison profane que ne contien- « nent ni les enseignements d'une révélation divine, « ni l'antique croyance, les principaux articles de la « foi chrétienne sont niés par ceux qui se disent les « disciples de l'humble Jésus. 11 est extrêmement à dé- « sircr que le grand corps des protestants sorte enfin « de sa léthargie et revienne à la véritable foi, à « l'égard de laquelle un grand nombre sont tombés, « par des degrés insensibles , dans une indifférence « et dans une insensibilité brutale, plus à craindre « que l'infidélité même^ »

* Il was not contemplated by the early Reformers, who, disgustcd

Les plus sages d'entre les protestants ne cannoissent, non plus que nous, d'autre moyen d'éviter cet écueil terrible que l'obéissance à l'autorité, c'est-àdire l'abandon du principe fondamental de la Réforme. Qu'on écoute quelques-uns de ces hommes que la droiture de leur esprit rapproche.de la vérité, dont les éloignent des préjugés de naissance et d'éducation.

« Nous sommes très-certains que la nature, TEcri- « ture et l'expérience' même ont enseigné aux hommes c( à chercher la fin des contentions dans la soumis- « sion à une sentence juridique et décisive, à laquelle (( aucune des parties ne puisse, sous aucun prétexte, « refuser de s'en tenir. Ce moyen doit avoir nécessai-

with the multifarious errors of boasled tradition, asserted, that, « Holy « scripture containeth ail ihings necessary to salvaliou; so tliat whate- « ver is not read therein, nor may hd prove^ thereby, is not to be re- « quired of any man Ihat it should be believed as an article of the « Faith; » (Sixth article of the Church of England.) that the time would arrive, when every individual, with the Bible in bis hands, would consider himself qualitied and justified to form its own faith, and to reject ail that had been concluded on in the piety and learning of bis ancestors, wich did not accord with bis own notions; but now this folly this pride, this worse than folly and pride united, bas prevailed tothe alarming extent, that each person considers himself at fuU liberty to form or to choose wathever faith he pleases, and to deny doctrines, however plainly revealed, which are above bis compréhension. Thus, in the profaneness of reason, unchastised by the admonition and teaching of divine révélation and ancient persuasion, the prominent articles of Christian faith are denied by those who call themselves the disciples of the meek and humble Jésus. — It is now most désirable that the great body of protestants should arouse from their lethargy to the Irue faith, in which many, by insensible degrecs, bave sunk into an indifférence, and an unmanly insincerity, more probably to be dreadcd than even inlidelity. Réfections conceming the expediency of acouncil, etc., by Samuel Wix., p. 80, 82.

« rement beaucoup de force, et il est rare que tous a les autres aient, sans celui-là, quelque succès*- »

«Refuser d'admettre un point quelconque de la docc( trinc professée ab omnibus^ iibique^ semper, en tous « lieux, en tout temps, par tous les pasteurs et par « tous les chrétiens exempts d'hérésie et de singu- « larité, seroit une folie et une extravagance extrô- « mes^ »

Voilà la règle catholique, et Ton est obligé d'y revenir toutes les fois qu'on veut mettre un. terme au désordre des esprits et à la division des croyances.

« Quand je regarde les sectaires, dit un autre mice nistre, je n'aperçois parmi eux rien de fixe; tout « flotte au hasard. Quand je regarde l'Église, je dé- « couvre un port assuré, où je puis jeter l'ancre et c( demeurer ferme à l'abri des tempêtes. Considérez c( le moyen que Notre-Seigneur employoit pour tou- « cher les Juifs, lorsqu'il leur révéloit les choses qui « concernent le royaume du ciel : sa parole étoit « pleine de puissance, et en cela rien d'étonnant, car « il enseignoit comme ayant autorité, et non comme

* Of this we are right sure tliat nature, Scr ipturc, and expérience itself hâve taught Ihe world to seek for the ending of contentions by submitting to some judicial and defniite sentence, whereunto neither parties that contendeth may, under any pretence or coiour, refuse to stand. This must needs be effectuai and strong. As for other means without this, they seldom prevail. Hookefs Eccles. Polit. Pref., art. 6.

^ To resist against any thing delivrcd ab omnibus, nbique, semper in ail places, at ail times, by ail Christian pastors and people, not noted for heresy and singularily, were extrême folly and madness. ^ fl' FieWs Church, p. 887.

« les scribes. 11 ne disoit point, il peut être ainsi, ou, « il semble qu'il soit ainsi ; mais, il est ainsi. Je trouve « donc certitude et sûreté en me soumettant à l'auto- « rite de l'Église, et il m'est évident que je ne puis c( errer, lorsque j'ai l'Écriture pour guide et l'Église « pour commentateur ^ »

M. Vincent doit maintenant comprendre en quoi consiste la voie d'autorité que les catholiques défendent ; voie pacifique et aussi éloignée de ce qu'il nomme la voie de contrainte * qu'un jugement doctrinal l'est d'une sentence de mort. En un mot, le pouvoir propre de l'Église ne s'étend que sur les esprits, et c'est l'obéissance de l'esprit qu'elle exige en tout ce qui concerne la foi, ou la doctrine dont Dieu Ta chargée de conserverie dépôt. Cette autorité sainte est le lien de l'unité, comme le lien de la paix. Wais elle n'appartient qu'à l'Église mère, à la véritable Église; elle seule aussi l'exerce, elle seule la réclame.

* When I look at the sectaries, I perceive every thing afloat, and nolhing iixed; when I look at the Church, I perceive a secure harbour wherein I can fix the anchor of my soûl, both sure and steadfast. Observe the way in which our lord affected the Jews, when he opened to Ihem the things concerning the Kingdom of Heaven; his word was with power; and no wonder, « for he taught them as one that had « autiiority; and not as the scribes; » not saying, so it 7nay be, or, so it seems to be, but, so itis. I feel, therefore, cerlainty and safety whilst I bow to the authority of the Church, and I am satisfied that I cannot materially err, whilst I bave Scripture for my guide, and the Church for my commentator. Rabson's \^th Sermon, vol. II.

* En vertu de l'autorité même qu'elle exerce sur les esprits, l'Eglise a le droit de commander et de défendre certaines actions; elle possède essentiellement une jurisdictiou extérieure, sans quoi il seroit impossible qu'elle existât. Rien de si évident; mais on n'est pas aujourd'hui pour cela dispensé d'en avertir.

Toutes les sectes qui, depuis trois cents ans, se sont séparées d'elle, se déclarent dépourvues d'autorité ; et voilà pourquoi ceux des protestants qui sentent le besoin de cette ancre i^onr retenir les esprits emportés par les flots des opinions, cherchent en vain à la fixer au sein de cette ijaer sans fond comme sans rivages. Après avoir proclamé l'indépendance de la raison, à quel titre viendroit-on lui ordonner d'obéir? Le principe posé, l'on ne peut plus en arrêter les conséquences; il faut tout permettre, tout consacrer; il faut eniin avouer hautement avec un évêque anglican, que « le protestantisme consiste à croire ce qu'on « veut, et à professer ce qu'on croit ^ » Et si cette définition, qui suppose une croyance quelconque, ne paroît pas encore assurer une liberté suffisante à la raison, M. Vincent en retranchera ce qui implique la nécessité de la foi, et dira que la rehgion est « une « affaire de cœur entre Dieu et sa créature, par le « moyen de l'Évangile ^ » Alors les plus difficiles devront être contents.

Au reste, en montrant l'inconséquence et les dangers de la Réforme, notre dessein n'est pas, à Dieu ne plaise, de contrister nos frères séparés. Né comme

* Protestantism consists in believing wbat eacn one pleases, and in professing what he believes. Bishop Watson's charge to his clergy; cité par M. Milner dans son ouvrage intitulé : The end of religions controversy, etc., part. III, p. 125. Il s'ensuit que le protestantisme n'est que la religion naturelle telle que la conçoivent les Déistes modernes. « La loi naturelle, dit Voltaire, permet à chacun de croire ce « qu'il veut, comme de se nourrir de ce qu'il veut. » Dict, philos., art. Catéchisme chinois.

* Observations, etc., préf., p. 6.

eux au sein de l'erreur, il n'est que trop vraisemblable que nous partagerions leurs préventions contre la vérité. Le seul sentiment que nous éprouvions en -combattant, non pas eux, mais les faux principes qui les abusent, est une douleur profonde de les voir s'égarer loin des voies du salut, et un désir ardent que le jour luise enfin où nous nous embrasserons dans le sein de notre mère commune, de V Epouse sans tache du Sauveur^ de l'Église dépositaire des promesses, et de toutes les espérances des chrétiens : Ut fiât iinum ovïle etunus pastor ^

Après avoir répondu aux objections qu'on a faites contre la première partie de V Essai sur nndiffcrence, il nous reste à parler de la seconde. Nous espérions la faire paroître peu de temps après la première : d'autres travaux nous en ont empêché. Nous nous sommes aperçu, d'ailleurs, qu'au lieu d'un volume, cette seconde partie en exigeoit deux, ce qui nous a décidé à donner à part le volume que nous pubhons, et qui pourroit, à la rigueur, terminer l'ouvrage, puisque, pour remplir nos engagements, il suffisoit de prouver que Y indifférence en matière de Religion est aussi absurde dans ses principes que funeste dans ses effets ^.

En réfutant les trois systèmes généraux d'indifférence religieuse, nous avons fait voir qu'elle détruit toute vérité, tout ordre, toute vertu, toute société, et qu'elle est, par conséquent, funeste dans ses effets. Ce que nous ajouterons sur ce sujet, dans notre troi-

Joan. X, 16.

Introduction, p. 41, 4^ cdlt.

sième volume, ne servira qu'à fortifier une conclusion déjà évidente pour les lecteurs attentifs.

Nous avons dit, en second lieu, « que l'indifférence « ne peut raisonnablement reposer que sur l'un de « ces principes : que nous n'avons aucun intérêt à (( nous assurer de la vérité de la Religion; ou, qu'il « est impossible de découvrir la véiité qu'il nous im- « porte de connoitre*. »

Certes, il seroit étrange que la Religion, perpétuel objet des pensées de l'homme; la Religion, premier besoin de sa raison et de son cœur; la Religion, que tous les peuples ont regardée comme la base de Tordre social, le principe et la sanction des lois, la règle des mœurs, ne fût qu'un futile amusement de l'esprit, une idée stérile en bien comme en mal, et l'une de ces chimères dont un être ignorant et foible aime à nourrir ses vagues espérances. S'il en étoit ainsi, toutes les nations, depuis l'origine du monde, seroient convaincues d'imbécillité. Nous avons justifié le genre humain, et renversé l'un des fondements de l'indifférence dogmatique, en démontrant l'importance de la Religion par rapport à l'homme considéré individuellement, par rapport à la société, et par rapport à Dieu.

Mais s'il importe essentiellement à l'homme de connoître la vérité, et s'il importe à Dieu même qu'elle soit connue de l'homme ; donc il la peut connoître. Nous prouvons, en effet, dans ce volume, qu'il existe pour tous les hommes un moyen sûr et facile de dis-

* Introduction, p. 41, 4« édit.

cerner la vraie Religion; et que ce moyen est V autorité; en sorte que la vraie religion est incontestablement celle qui rep.ose sur la plus grande autorité visible. Par là nous détruisons le second principe de l'indifférence dogmatique ; et, à moins qu'on ne lui trouve un plus solide fondement, ce qu'on ne fera jamais, il faut nécessairement avouer qu'elle est tout ensemble et une folie et un crime.

N'ayant entrepris d'établir, contre les indifférents, que ces deux points, nous pourrions regardet notre tâche comme remplie. Mais il nous semble utile, et même, à certains égards, nécessaire de développer les conséquences du principe important de l'autorité, et d'en déduire la vérité de la Religion catholique, ce qui nous fournira l'occasion d'affermir le principe même, et de répondre aux objections auxquelles l'application qu'on en doit faire peut donner lieu. Ce sera le sujet d'un troisième volume, qui paroîtra dès que nos occupations nous auront permis de l'achever, mais sans qu'il nous soit possible d'indiquer aucune époque fixe, mille circonstances pouvant nous forcer d'interrompre ce travail. On ne dispose pas toujours de soi-même suivant ses désirs dans ces temps de désordre et de tempêtes.

Nous avons traité une question d'une importance extrême, la question la plus générale que la raison puisse se proposer. De sa solution dépend toute vérité, tout ordre et toute paix ; car il n'^ a de paix pour l'intelligence que lorsqu'elle est certaine de posséder la vérité, et il n'y a de paix pour les peuples que lorsqu'ils sont certains d'obéir à l'ordre. La société

n'est si agitée, si calamiteuse, que parce qne tout est incertain^ religion, rhorale, lois, pouvoir ; et Vincertîtude vient de ce que les esprits ne reconnaissent plus d'autorité qui ait sur eux le droit de commandement. Le monde est la proie des opinions ; chacun ne veut croire que soi, et dès lors n'obéir qu'à soi. Plus de dépendance, plus de devoirs, plus de liens. L'édifice social, réduit en poussière, ressemble au sable du désert, où rien ne croît, où rien ne vit, et qui, emporté par les vents, ensevelit les voyageurs sous ses montagnes brûlantes.

Rétablissez l'autorité : l'ordre entier renaît, la vérité se replace sur sa base immuable, l'anarchie des opinions cesse, l'homme entend l'homme; les intelligences, unies par une même foi, viennent se ranger autour de leur centre, qui est Dieu, et se ranimer à la source de la lumière et de la vie.

Ou la raison humaine n'est qu'une chimère, on elle dérive d'une raison supérieure, éternelle, immuable; car la vérité, si elle existe, a nécessairement existé toujours, et toujours la même. Aucune raison créée ne peut donc être qu'un écoulement, une participation de cette raison première et souveraine, mère et maîtresse de tous les esprits. Vivre, pour eux, c'est l'écouter, c'est lui obéir, et la plus parfaite obéissance constitue le plus haut degré de raison, puisque refuser d'obéir au delà de certaines bornes, c'est rejeter une partie du témoignage par lequel la vérité infinie nous est manifestée. Ainsi le genre humain attesîc l'existence d'un Dieu souverainement juste, sage, puissant : la raison qui admet en entier ce témoignage,

possédant plus de vérité, est plus étendue, plus complète que celle qui nie quelqu'un des attributs de Dieu : elle est aussi plus conséquente, puisque le motif de croire ou de déférer à l'autorité a, quoi qu'elle enseigne, toujours la môme force. Sortez de là, vous ne sauriez éviter le scepticisme qu'en vous déclarant infaillible, c'est-à-dire que, de manière ou d'autre, vous êtes contraint d'abjurer la raison.

Nier le témoignage général, lui préférer sa raison particulière est en effet le caractère propre de la folie; et tout homme qui ne reconnoit point d'autorité ayant droit de commander à son esprit est fbii, soit involontairement si sa folie a une cause physique, soit volontairement si elle n'en a pas. Voilà l'unique différence qui existe entre les insensés qu'on enferme et ceux à qui on laisse l'usage de leur liberté ; et l'erreur sur les objets que nous pouvons et devons connoitre, l'erreur sur les devoirs soit de la raison, soit du cœur, n'est qu'une folie volontaire, et c'est parce qu'elle est volontaire qu elle est un crime.

Qu'un habitant de Charenton soutienne qu'il est roi de France, c'est un fou, l'on en convient; mais est-il fou précisément parce qu'il soutient qu'il est roi de France ? Non, car il existe un autre homme qui dit aussi : Je suis roi de France, et qui seroit fou s'il ne le disoit pas. Mais tout le monde dépose en faveur de la royauté de celui-ci : il a pour lai le témoignage général; dès lors plus de doute. L'autre contredit obstinément ce témoignage, c'est un fou; cette preuve suffit, et môme il n'y en a pas d'autre preuve certaine. A la place de ce malheureux, supposons un

homme qui dise: Je suis souverain. Nous aurons un exemple de la folie volontaire,

Il arrive souvent que la folie, même physique, a pour cause l'obstination avec laquelleFesprit s'attache à certaines idées fausses. On doit donc trouver plus de fous de cette espèce dans les pays oii, le principe d'autorité étant affaibli, les esprits sont moins défendus contre eux-mêmes. Effectivement , l'expérience prouve qu'il en est ainsi. Sous le règne d'Henri VIII, le nombre des fous augmenta prodigieusement en Angleterre, et depuis il a toujours été croissant. Il augmente de môme chaque année en France*. Nous sommes persuadé qu'il y a trente ans,

* Gela est si marqué, qu'en beaucoup de lieux les conseils de départements demandent qu'on forme de nouveaux établissements pour les recevoir. La note suivante, qu'un des plus habiles médecins de Paris a bien voulu nous communiquer, confirme, d'une manière frappante, ce que nous disons de la folie. Il est si vrai qu'elle consiste à refuser obstinément de reconnoître une autorité supérieure à notre raison individuelle, que le seul moyen de guérir le fou est de le forcer de so soumettre à cette autorité qu'il méconnoît.

a L'insuffisance de tous les moyens tirés de l'hygiène et de la théra- (( peutique pour la guérison de la folie est depuis longtemps reconnue « des médecins. La saignée, les vomitifs, les purgatifs, les bains, les « douches, font bien quelquefois cesser des accidents purement physi- « ques qui accompagnent l'aliénation de l'esprit, et qui troublent la « santé corporelle de l'aliéné, ou le rendent plus difficile à contenir; « mais ces remèdes ne produisent que bien rarement une amélioration « réelle dans les fonctions de l'intelligence. Aussi les médecins qui « s'occupent avec le plus de succès du traitement de la folie n'em- « ploient-ils ces sortes de moyens que comme accessoires. Leur moyen « principal est ce qu'ils appellent le tqiiteînent moral.

« Ce traitement moral consiste à contraindre le malade, par un justo « mélange de fermeté et de persuasion, à reconnoître l'autorité, à « lui soumettre ses actions, sa volonté et son propre jugement. Lors- « que ce dernier point est obtenu, le malade agit et raisonne comme

l'Espagne ctoit le pays de l'Europe où il y en avoit le moins; ils s'y multiplieront, sans aucun doute, à mesure que la foi diminuera. Un médecin italien avoit calculé^ dans le dernier siècle, qu'il existoit en Italie, proportionnellement à sa population, dix-sept fois moins de fous qbe dans les contrées protestantes. Ces faits, sous plus d'un rapport, méritent d'être remarqués. Nous sommes loin de nier que la folie ne soit fréquemment produite par des causes particulières, des émotions vives, de profondes douleurs ; mais cela

« un autre homme, il est guéri. Les moyens que l'on emploie pour « arriver à ce but sont de séparer le malade de toutes les personnes « qu'il connoît, et particulièrement de celles auxquelles il est habitué « à commander; de ne le contrarier jamais en lui parlant le langage « de la raison, sans lui préeenter en même temps l'appareil d'une « force physique à laquelle il ne puisse espérer de résister. Ainsi, « à un fou furieux qui refuse d'entrer dans sa loge, ou qui s'est armé « d'un débris de meuble pour en défendre l'entrée, on envoie dix do- « mestiques; si on ne lui en opposoit que deux ou trois, quoique plus « faible que chacun d'eux, il essayeroit de leur résister, et on ne pour- « roit le désarmer qu'en le blessant; mais dès qu'il voit une force tout « à fait supérieure, il se rend. Il apprend ainsi peu à peo à recon- « noître la supériorité physique, et de là il est conduit à reconnoître « la supériorité morale. Il obéit d'abord dans ses actes; il finit par sou- « mettre son jugement. C'est dans ce dernier point que consiste la « plus grande difficulté du traitement, et cette difficulté est d'autant « plus grande que le malade, par son caractère propre, ou son genre « de vie, est naturellement plus impérieux, ou plus indépendant. Il « est d'expérience que les hommes les plus exposés à l'aliénation men- « taie, et les plus difficiles à guérir, sont les célibataires qui vivent c( dans un état d'isolement, et par conséquent dans une grande indé- « tendance de l'autorité, et même des idées d'autrui, et les hommes « habitués au commandement^ Personne n'est plus difficile à guérir « qu'un officier général, et surtout qu'un capitaine de navire. On sait « que l'autorité de ce dernier est plus despotique que celle du potentat a le plus absolu. » Voyez le Traité de la Manie de M. Pinel, et les Mémoires de M. le docteur Esquirol sur le même sujet.

n'empêche pas de reconnoître une cause générale de folie, dont l'action se manifeste uniformément chez tous les peuples, à mesure que cette cause s'y développe, c'est-à-dire à mesure que les esprits s'affranchissent davantage de l'obéissance à l'autorité.

En cherchant par quelles voies l'homme parvient à la connoissance certaine de la vérité, nous avons été conduit à examiner une question peu éclaircie jusqu'à ce jour, et qui a fait naître un grand nombre d'erreurs. On s'est imaginé qu'il existoit des vérités indépendantes de la raison, des vérités senties avant d'être conçues, et qu'à cause de cela l'on nomme vérités de sentiment. On ne pouvoit confondre plus dangereusement des facultés distinctes, et, par une suite nécessaire de leur nature, liées entre elles dans l'ordre inverse de celui qu'on supposoit. Les déistes ont étrangement abusé de ce faux principe ; les athées mômes s'en accommodent, et ils en ont tiré une espèce de Religion où tout entre, excepté Dieu.

Nous montrons que tout sentiment suppose une vérité ou une idée préexistante dans l'entendement; car il faut connoître avant d'aimer, et l'homme aime naturellement la vérité, qui est le bien des intelligences. Aiasi la foi précède l'amour, et l'amour n'est que le mouvement de l'âme, qui se porte vers l'objet de sa foi. Le bon croit à la vertu ; il la regarde comme son véritable bien, et il l'aime. Le méchant, qu'elle fatigue, la hait, parce que, dans l'erreur de son esprit offusqué par les passions, elle est à ses yeux un mal. Le bien, pour lui, c'est ce qui flatte «es penchants corrompus; il croit au plaisir, et cette foi

aveugle et déraisonnable détermine un amour désordonné. Chaque croyance, vraie ou fausse, produit ainsi un sentiment analogue ; et si l'on observe chez tous les peuples des sentiments généraux inaltérables pour le fond, c'est qu'il s'y trouve aussi des croyances générales, conditions nécessaires de l'existence du genre humain.

Considérons sur ce point de vue la plus importante des vérités et la plus universelle des croyances. Partout, dans tous les temps, les hommes ont eu l'idée de Dieu; mais, avant Jésus-Christ, ils ne le connoissoient pas selon tout ce qu'il est; il n'avoit encore pleinement manifesté que sa puissance, et cette notion du souverain Être produisoit un sentiment de respect et de crainte, dont le culte public étoit l'expression.

La sagesse éternelle se revêt de notre nature ; Dieu se manifeste comme vérité : aussitôt on voit naître un sentiment nouveau ; la vérité a ses témoins, ses martyrs ; et les hommes qu'elle a éclairés se dévouent à tous les travaux, à tous les opprobres, à tous les tourments, pour la défendre et la propager ; et aujourd'hui encore des millions de chrétiens mourroient avec joie dans les supplices, plutôt que de renoncer à cette vérité qu'ils ont connue.

Dieu achève de se découvrir, il se manifeste comme amour, et un amour immense s'empare du coeur de l'homme ; alors, et alors seulement, il commence à aimer ses frères jusqu'à se sacrifier pour eux, en vue de celui qui nous a tant aimés\ Un esprit de miséri-

* Joan. III. 10.

corde pénètre toute la société ; chaque misère trouve un asile, chaque douleur une consolation, chaque larme une main compatissante qui l'essuie. Et cet amour qui vient de Dieu, remontant jusqu'à lui, se perd et se renouvelle sans cesse dans le sein de l'Être infini, devenu l'objet d'un sentiment qu'il faut éprouver pour le comprendre; sentiment si vif, si profond, qu'on a vu des hommes, mourir , n'en pouvant supporter l'inexprimable douceur*: heureuse mort, qui n'étoit qu'une extase d'amour !

Parmi les principes que nous avons essayé d'établir, il n'en est point qui n'offrît de semblables applications, et que, par conséquent, nous n'eussions pu développer beaucoup davantage. Telle est même, nous l'osons dire, leur extrême fécondité, que peutêtre y a-t-il quelque mérite de n'avoir pas cédé au désir d'indiquer au moins une partie des nombreuses conséquences qui s'en déduisent. Mais cela nous au-

* « 0 mon Sauveur! s'écrie sainte Thérèse, quel altrait dans ces a eaux \ivifiantes du pur amour ! Heureux qui pourroit s'y voir sub- « mergcr jusqu'à y perdre Ja \ic au milieu de ses transports et de ses « ravissements ! Pensez-vous que cela soit impossible ? Non, sans doute. « Notre amour pour Dieu, le désir de le posséder, de confondre notre « néant avec sa gloire, peut croître à l'inlini, et arriver à un tel « degré, que le corps ne puisse plus le supporter, ni arrêter une âme « qui aspire à briser ses liens. On a vu des exemples de saintes morts « produites par cet excès d'amour. » Chemin de la perfection, chap. XIX. Voici un de ces exemples , qui est rapporté par un protestant. « Je me souviens que le docteur Tissot m'a dit qu'un de ses malades « étoit morlj d'amour pour Jésus-Christ ; que, lorsqu'il fut à l'extré- « mité, il parut jouir du plus grand degré de bonheur, et qu'il appe- « loit son bien- aimé swec tous les transports de la passion la plus en- « thousiaste. » Voyage en Sicile et à Malte, en 1770, par lirydonc, lom. I, p. 159.

se PRÉFACE.

roit souvent écarté de notre but, et nous savions d'ailleurs que dans ce siècle d'opinions et de passions, dans ce siècle de l'homme, quiconque parle de Dieu et veut être écouté doit être court. Nous croyons cependant n'avoir omis rien de nécessaire. Ce n'est pas en disant tout qu'on se fait le mieux entendre, mais en disant ce qui renferme tout.

Au reste, nous ne nous dissimulons pas combien de genres d'opposition doit rencontrer un ouvrage de la nature de celui-ci. On y attaque à la fois toutes les erreurs de religion , de morale et de politique, ^n montrant la cause d'où elles dérivent toutes. Ainsi, quiconque voudra retenir une seule de ces erreurs, devra, s'il est conséquent, nier le principe sur lequel nous prouvons que reposent toutes les vérités; mais dès Icrs, aussi, nous le défions d'éviter le scepticisme absolu.

D'un autre cc'ê. quelques hommes de bonne foi, mais inattentifs, nous accuseront peut-être d'ébranler la raison humaine , parce que nous montrons qu'en effet la raison individuelle, la raison de l'homme seul^ ne sauroit le conduire qu'à un doute profond, universel, puisqu'elle ne peut se prouver elle-même.

Les personnes qui nous feroient ce reproche nous auroient bien mal compris. Si nous insistons sur la foiblesse de la raison particulière, c'est pour établir ensuite la raison générale, en prouvant que les vérités primitives, qui en sont le fondement, ont une certitude infinie, et que les vérités secondaires qu'elle en déduit sont également certaines : d'où il suit que la raison individuelle elle-même a dès lors une règle

sûre pour apprécier ses propres pensées, et qu'elle ne s'égare que lorsque l'orgueil la porte à méconnoitre ou à \ioler cette règle. Ainsi, loin de détruire la raison, nous la plaçons au contraire sur une base inébranlable.

Qu'est-ce, en effet, que l'autorité à laquelle tous les esprits doivent obéir ? Est-ce la force? Ce seroit absurde. Est-ce l'autorité d'un ou de quelques hommes? Non, mais la raison générale manifestée par le témoignage ou par la parole. Cette définition seule dissipe toutes les difficultés ; car il est évident que la raison ne peut se manifester qu'à la raison, et la raison générale qu'à la raison individuelle, et qu'on ne sauroit par conséquent nier celle-ci sans nier cellelà. Le juge qui ne voit la certitude que dans le concours et l'uniformité des témoignages, nie-t-il pour cela la force qui est propre à chaque témoignage pris à part?

Il est clair encore que la raison générale, la raison du genre humain et de toutes les intelligences, n'est originairement qu'une participation de la raison de Dieu, la plus générale qu'on puisse concevoir, puisqu'elle est infinie comme la vérité ou comme Dieu même. Donc elle est infaiUible ; donc la raison particulière, nécessairement imparfaite, doit se soumettre à ses décisions, sous peine de ne pouvoir rien affirmer, rien croire, c'est-à-dire sous peine de mort.

Et déjà l'on doit remarquer que le commandement de croire l'Église, ou d'obéir au pouvoir spirituel de la société chrétienne, n'est que la promulgation de cette loi universelle, immuable. Le Christianisme,

è8 PRÉFACE.

avant Jésus-Christ \ étoit la raison générale manifestéepar le témoignage du genre humain. Le Christianisme depuis Jésus-Christ, développement naturel de Tintelligence, est la raison générale manifestée par le témoignage de l Église. Ces deux témoignages ne se contredisent point ; le second, au contraire, suppose le premier, et ils se prêtent une force mutuelle. La vérité n'est pas autre ; seulement on connoît plus de vérités ; Dieu s'est manifesté davantage.

Tout, dans la société comme dans la Religion, nous rappelle à la loi de l'autorité, sans laquelle rien ne subsisteroit , parce qu'il n'y auroit point d'union possible entre les hommes. Ce qui les unit, ce sont les devoirs, l'obéissance de l'esprit, du cœur et des sens, à un même pouvoir. Actifs par leur nature, il faut qu'ils croient pour agir ; pour que leurs actions concourent au même but, il faut que leurs croyances soient uniformes ; il faut qu'elles soient vraies, pourconserver l'ordre général et les êtres eux-mêmes, dont le désordre ou la violation des lois naturelles amène infaiUiblement la destruction. Considérés soit comme êtres physiques, soit comme membres de la société civile et de la société religieuse, il n'est nullement nécessaire que les hommes comprennent les lois auxquelles ils sont assujettis, mais il est indispensable qu'ils les connoissent avec certitude, et qu'ils y croient inébranlablement. La vie de chaque individu, ainsi que la vie de la société, ne dépend pas du

* Il n'y a jamais eu, il ne peut y avoir qu'une vraie Religion, dont Jésus-Christ, venu ou à venir, est le fondement. Non est in alio aliquo salus Act., iv, 12.

degré de lumière qui fait que l'esprit conçoit plus ou moins la vérité, d'ailleurs certaine, mais de la foi du cœur qui réalise au dehors cette vérité i)ar les œuvres de justice^ L'autorité légitime, en promulguant les lois, leur imprime par son témoignage le caractère de certitude qui les fait reconnoître par ceux qui doivent y obéir : de ce moment on ne peut plus en douter sans folie, ni les violer sans encourir justement la peine attachée à leur violation ; et jamais personne ne fut admis à justifier sa désobéissance à aucune loi, sous prétexte qu'il ne l'a voit pas comprise. Ni la certitude de la loi, ni l'obligation de s'y soumettre , ne reposent sur notre jugement individuel , sur la clarté avec laquelle notre entendement la conçoit. Cela est vrai dans l'ordre physique, comme dans l'ordre civil et religieux ; et les peuples, aussi bien que l'homme , ne vivent que de foi ; ils n'existent que parce qu'ils croient ce qu'ils ne sauroient comprendre. ^

A chaque page de l'Évangile, Jésus-Christ enseigne cette vérité importante, qui est la sauve-garde et le fondement de toutes les autres. Il venoit guérir la raison humaine, plus infirme que les malades qu'on apportoit de toutes parts à ses pieds ; il venoit ranimer les esprits mourants, parce qu'ils ne vouloient écouler qu'eux-mêmes : or, que dit ce Roi de la foi, comme l'appelle saint Augustin^? que répète-t-il

* Corde enim creditur ad justitiam. Ep. ad Rom , x, iO. Ille fidei Imperator, clemenlissimus et pcr conventus celebenimos populorum atque gentium, sedesquc ipsas apostolorum arce aucorutalis munivit Ecclcsiain. S. August., Ep. ad Dioscor., n. 52.

tii) PRÉFACE.

sans cesse? Croyez. Le salut qu'il annonce n'est pas promis aux efforts de la raison,~ mais à l'obéissance de la volonté ; il appartient à ceux qui croiront ^ Estce dans l'enfance que se trouve la perfection du raisonnement? Et néanmoins, si vous ne vous convertissez, et ne devenez comme des petits enfants, vous n entrerez point dans le royaume des cieux^.

Quelle profondeur dans cette parole, également vraie, soit qu'on l'applique à la société éternelle, ou aux sociétés du temps 1 Voulez-vous soumettre au raisonnement de l'homme individuel les devoirs de la morale, les lois politiques et civiles, les procédés des sciences, des arts et des métiers, l'agriculture, la navigation, les règles de l'hygiène, le choix des aliments, de sorte que chacun ne croie que ce qu'il comprendra clairement, et, sans rien admettre sur le témoignage, sans jamais déférer à l'autorité, n'agisse que sur ce qui sera évident pour son esprit : à l'instant un désordre effroyable commence, la société tombe dans le chaos, la lumière qui l'éclairoit se retire ; chacun de ses membres , isolé de tous les autres, cherche en vain, dans les ténèbres de son entendement, les vérités nécessaires à sa conservation, les lois de son existence : dès lors plus d'action possible ; le mouvement cesse avec la foi ; et, dans un vaste silence, tout s'afloiblit, tout s'éteint : et il n'est pas non plus un législateur de la terre qui ne puisse

* Qui crediderit, et baplizalus fuerit, salvus erit : qui verô non crcdiderit, condemnabilur. Marc, xvi, 16.

^ Amen dico vobis, nisi conversi fueritis, et efficiamini ticut parvuli, non intrabitis in regnum cœlorum. Malt., xviii, 3.

et ne doive dire aux hommes, en les rappelant à la vie sociale : Si vous ne devenez comme des petits enfants, qui croient sans comprendre et sans raisonner, ce que l'autorité générale atteste, vous n entrerez point dans mon royaume.

Se défier de soi, de sa raison, n'est-ce pas le principe de toute sagesse dans les jugements comme dans la conduite? Et admirez l'analogie des vérités diverses qu'enseigne le christianisme, l'accord de ses dogmes avec ses préceptes. Que recommande-t-il davantage que le détachement de soi-même, le renoncement à son propre esprit, pour se pénétrer de l'esprit de Dieu, qui renferme toute \érité? Ainsi, plus la raison se méprise elle-même, plus elle se soumet, plus elle obéit, plus aussi la vérité lui est manifestée; plus Dieu s'approche d'elle et s'unit à elle : et les communications du Créateur avec sa créature, les avertissements célestes, les révélations qui transportent l'âme dans un ordre de connoissances supérieures à celles de la vie présenté, sout toujours accordés à la foi la plus simple ou à la plus grande humilité.

La mort même n'interrompt point cette loi divine, immuable, et nous la retrouverons au delà du tombeau. A qui est réservé, dans le ciel, le plus haut degré de gloire ou la plus parfaite connoissance de Dieu ? Est-ce à l'esprit qui a le mieux compris les vérités chrétiennes, qui en a le mieux vu l'enchaînement, le mieux embrassé l'ensemble? Non, mais à 1 âme qui a le plus aimé, parce qu'elle s'est le plus détachée d'elle-même, et qu'elle a cru avec une soumission

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