I. — L'INDIVIDU ET LA SOCIÉTÉ
L — J'entreprends ce rapide travail dans le but de contraindre les esprits réfléchis à cesser d'opposer l'un à l'autre l'individualisme et le socialisme. Mais ce préjugé est tellement enraciné, comme tous ceux qui flattent et assurent les paresses intellectuelles des écrivains et des hommes politiques, que ma tâche pourra sembler audacieuse. 11 faut bien, en effet, qu'elle ne le soit qu'en apparence, puisque je me propose de la mener à terme par des moyens si simples, et en invoquant des faits si évidents, que mon ambition serait de voir le lecteur se fâcher contre moi de ce que j'ose l'entretenir de choses archiconnues et partir en guerre avec les armes du bon monsieur de la Palisse. Mais n'est-ce pas par un ensemble de vérités reconnues qu'on arrive aux vérités inconnues ou méconnues ? La science ne connaît point d'autre che* jnin, et n'en veut point suivre d'autre.
L'opposition du socialisme et de l'individualisme appar* tient à la catégorie de ces généralisations métaphysiques qui sont le manteau dont se drape orgueilleusement notre ignorance. Mais à présent que la science analyse toute chose, dont les éléments se trouvent être finalement identiques, le jeu des oppositions dans Tordre naturel :
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jour-nuit, vie-mort, — n*est plus qu'un exercice de littérature. Dans Tordre moral et social, en dépit des rudes coups que leur a portés M. Tarde, ces oppositions conservent toute leur valeur. Responsabilité et déterminisme, liberté et autorité, individualisme et socialisme continuent à se faire irréductiblement vis-à-vis. On se refuse à voir, malgré l'évidence, que ces entités sont des création» factices et qu'elles expriment non des phénomènes différents et contraires, mais des modes divers d'un mêm© ^tat qui s'harmonisent, ou des parties sans lesquelles le tout ne serait pas.
Ce balancement de formules opposées présente le dan* gereux avantage de paraître obéir à la loi intime du> rythme, à la nécessaire alternance d'action et de réaction que manifeste tout mouvement. Il est temps de renoncer à la fâcheuse habitude d'appliquer aux faits et aux individus sociaux la terminologie des sciences naturelles. Cela prête, il est vrai, une apparence scientifique aux constructions de l'esprit les plus fantaisistes. Il était donc tout indiqué que certains esprits fussent séduits par l'idée de montrer l'individu-homme en action et en réaction sur et contre l'individu-société. On obtenait ainsi une fort correcte et classique opposition de la république d'individug atomiques qu'est l'homme, à la république d'atomes humains qu'est la société. La comparaison n'est pas seu-t lement commode : comme toute comparaison, celle-ci contient une assez grande part de vérité pour entretenir l'illusion. Quand nous aurons cessé d'observer les phéno' mènes sociaux, nécessairement plus complexes que le? phénomènes naturels, avec les trop siipples instruments qui suffisent à l'étude des mouvements de la matière organisée, nous ne serons plus exposés à de semblables mécomptes.
Il sera pénible à certains de renoncer à cette sorte de
l'individu et la société
généralisations métaphysiques à laquelle appartient l'opposition de la société et de l'individu. Ils agiraient avec prudence, cependant, s'ils consentaient à ce sacrifice. Pour éviter le socialisme, que leur individualisme. mal éclairé présente /lux yeux du public comme une doctrine soucieuse de l'intérêt collectif au point de lui sacrifier impitoyablement tout intérêt individuel qui s'y oppose, ils risquent de diriger vers l'anarchie ceux qui les suivent. Et pour eux, qui ne veulent pas plus de l'anarchie que du socialisme, ce serait tomber de fièvre en chaud mal.
En vain alléguera-t-on, pour éviter l'écueil, que l'opposition de l'individualisme et du socialisme ne doit pas s'étendre à tous les rapports des individus et de la société, mais seulement à ceux de ces rapports qui ont un caractère économique. Un tel problème ne se laisse pas limiter au gré de ceux qui ne le fractionnent que pour en tirer plus aisément la solution désirée. D'abord, toute solution économique du problème social intéresse et détermine les solutions à intervenir dans le domaine juridique, familial, politique, moral, etc. Le droit absolu de propriété, qui n'existe d'ailleurs pas dans nos codes, c'est le droit absolu de lester, c'est-à-dire de déshériter ses propres enfants. Si l'individualisme se cantonne dans le domaine économique, le voilà donc gêné dans une première entournure.
Voici la seconde : Vous refusez à l'État, qui représente la société, le droit d'intervenir en faveur des ouvriers dans les confiits du travail et du capital, et cela au nom du droit de l'individu. C'est fort bien ; mais que répondrezvous à tel individu qui alléguera, lui aussi, son droit pour refuser le service militaire ? Lui direz-vous, individualistes incomplets, que l'individualisme fait la propriété de l'homme sacrée et inviolable, mais non sa propre persane ? S'il a seulement un grain de sens commun, il
VOUS répondra que sa peau lui importe plus que ses biens, et que par celle-là l'individualisme doit commencer, et non par ceux-ci, dont il n'aura plus besoin s'il meurt à la guerre.
L'opposition artificielle et superficielle établie entre l'individu et la société dirige encore aujourd'hui les plus graves polémiques et inspire même la discussion des lois. C'est ainsi que l'on voit des actes d'oppression publique, antisociaux au premier chef, classés le plus sé« rieusement du monde parmi les méfaits du socialisme, tandis que des actes d'initiative individuelle parfois mortels à Tindividu sont mis au rang des bienfaits de Tindividualisme. Ni le socialisme ni l'individualisme ne sont pourtant les coupables, mais seulement nos généralisations métaphysiques et nos classifications superficielles. Nous raisonnons de l'homme en société comme d'un être abstrait. Quand, par aventure, nous le précisons et lui donnons une existence réelle, nous nous représentons un être moyen, un petit bourgeois sans grands besoins et qui les satisfait sans peine; nous imaginons un type convenu, &u lieu de voir et de scruter Thomme social dans son infinie variété. 11 est facile, ainsi, de doter de tous les sentiments moyens, et aussi de toutes les libertés idéales, cet individu de convention, créé à l'image de l'homme de cabinet et pour les commodités de sa thèse. C'est agir comme ces psychologues littéraires qui représentent la vie de quelques douzaines d'oisifs, et que quelques milliers d'autres oisifs, qui se croient à eux seuls l'univers, déclarent bons connaisseui^ du cœur humain. Certainement il y a un homme social moyen, ou plutôt il est possible de ramener à certaines unités, générales précises Tinfinie variété des individus sociaux. Par exemple, nous mangeons tous : donc, la question du besoin essentiel nous fait tous semblables. Nul pain sans tra-
l'individu et la société
vail : or, les uns travaillent, les autres point. Tous mangent, cependant, ou veulent manger. Leur individu ne peut être qu'à cette condition. Ce n'est pas en opposant abstraitement à la société l'individu en soi qu'on assurera les moyens de se satisfaire aux individus qui veulent manger, c'est-à-dire continuer d'être des individus. Ce qu'il faut donc^ si l'on veut parler d'individualisme, c'est avant tout connaître l'individu, savoir ce qu'il a et ce qui lui manque, ce qu'il désire et ce qui lui répugne. Tout le reste n'est que verbiage.
n. — A côté de ceux qui pèchent par excès d'abstraction, nous pouvons placer ceux qui pèchent par excès de réalisme objectif. Au premier rang de ces derniers se trouvent les socialistes ; non pas tous, mais un très grand nombre d'entre eux, pour qui individualisme signifie égoïsme, insolidarité. Faisant trop bon marché des initiatives spontanées, dont la concurrence vitale ne leur a laissé apercevoir que les mauvais côtés, ils en viennent à nier que la liberté soit un bienfait. 11 s'ensuit qu'ils entendent la liberté de la même manière que les théoriciens de l'individualisme économique, avec cette
^simple différence qu'elle est un bien pour ceux-ci et un jnal pour ceux-là. Une autre causé de l'erreur où sont
V;tombés ces socialistes tient à ce qu'ils ont, eux aussi, appliqué aux sciences sociales les méthodes et les concepts des sciences naturelles. Par là ils ont méconnu que, si la liberté n'existe pas en effet dans la nature, tous les hommes vivant en société s'accordent néanmoins pour définir la liberté sociale de la même manière : la faculté pour tout individu de s'assurer toutes les satisfactions que réclame son être physique et mental. Confondant cette liberté toute relative, et d'un caractère exclusivement social, avec la liberté innée et immanente
6 ESSAI SUR L O'DIVIDUALISME
que les métaphysiciens spiritualités attribuent à l'individu et que les métaphysiciens économistes attribuent même à l'ouvrier qui ne possède que ses deux bras, ils s'écrient avec Paul Lafargue : « La liberté est une blague bourgeoise. »
Il est assez curieux de remarquer qu'à considérer l'individu de trop loin et de trop haut et à le considérer de trop près et de trop bas, à voir en lui un être de raison, une chose en soi, ou un être réel examiné seulement cous l'un de ses aspects et dans l'une de ses fonctions, on aboutit au même résultat : on le méconnaît absolument de la même manière et l'on joue le même jeu des oppositions factices, les uns opposant l'individu à la société et les autres opposant la société à l'individu. Ceux qui observent ce jeu sont bien forcés de se dire que, s'il y a opposition, ce n'est pas entre le phénomène individu et le phénomène société, mais entre le cerveau qui conçoit l'individu en dehors de la société et le cerveau qui conçoit la société en dehors de l'individu.
L'absolu réaliste joue à Tesprit humain les mêmes mauvais tours que l'absolu idéaliste : par celui-ci, on crée un type général abstrait à la mesure de son propre cerveau, et l'on suppose que chaque individu est conforme à ce type. Par celui-là, on analyse, d'une manière forcément incomplète, un ou plusieurs états ou facultés de l'individu, et l'on étend le résultat de l'opération à tous les individus. Les hommes, pourtant, ne sont ni des dieux immuables et sereins, ni des cristaux immobiles et symétriques. Au regard de l'univers, il est bien entendu qu'ils n'ont pas plus de liberté qu'un puceron ou qu'une pierre, et qu'ils obéissent au déterminisme universel. Mais, dans leurs rapports avec leurs semblables, encore que ces rapports soient fixés et limités par le déterminisme universel, il n'existe d'autres obstacles à leur liberté, c'est-
l'individu et la société
•à-dire au jeu normal des organes pour la satisfaction des besoins, que ceux qu'ils ont eux-mêmes établis ou laissé établir par leurs semblables. On peut donc dire que l'individu n'est pas libre au regard de l'univers, mais qu'il l'est, ou le peut devenir, au regard de ses semblables.
U pourrait exister des individus hors de toute société, mais on doit bien reconnaître que ces hommes seraient les \ moins libres de tout l'univers. D'ailleurs, de tels individus n'existent pas, du moins pour nous, puisque c'est de nos sociétés humaines actuelles que nous entendons sieulement nous occuper. Cependant, à supposer qu'ils existassent, leur individualité aux prises avec le monde extérieur et privée du secours d'individualités identiques serait la plus réduite et la plus précaire qui se pût imaginer. En sorte que ce qu'on pourrait supposer être l'individualisme le plus absolu, en serait au contraire la plus complète négation.
U n'existe pas plus d'individus hors de la société, pouvant se passer d'elle et réalisant l'individualisme absolu, qu'il n'existe de société sans individus. Si donc l'individu est un produit social, la société est elle-même un produit des individus passés et présents. Cette partie : l'individu, et ce tout : la société, ne peuvent donc pas s'opposer. La société forme les individus, met à leur disposition l'avoir matériel, intellectuel et moral. des générations disparues. Elle le fait avec une trop inégale et partiale libéralité, il est vrai. Mais ce n'est pas sa faute, à elle société, qui n'est point par elle-même un corps vivant et autonome, mais une collection d'individus. Quand, donc, un individu est frustré de sa part, ce n'est point à la société qu'il doit s'en prendre, car ce n'est pas elle qui a agi contre lui, mais aux individus : souverain, caste ou classe, qui ont confisqué pour eux les avantages de la vie de société et ne lui ont laissé en échange que les charges. Ce n'est pas
une société oppressive, mais opprimée, que celle où une minorité jouit de tous les biens aux dépens de la majorité contrainte de les lui procurer. Car ils en sont aussi, de la société, les opprimés et les exploités ; et quand le plus grand nombre se trouve dans cet état, c'est la société qui subit l'oppression et l'exploitation, puisqu'elle n'est pas un individu collectif, un corps organisé, mais une réunion f une collection d'individus.
Les opprimés et les exploités, quand ils réclament leurs 'droits, ne se révoltent pas contre la société ; ils travaillent au contraire à la libérer, par le fait même qu'ils tra- .vai lient à se libérer. Les bénéficiaires de l'oppression et de l'exploitation prétendent qu'on attaque la société quand on attente à leurs privilèges de droit ou de fait ; et cependant ils s'empressent de réprouver et de combattre l'action de la société, mise en mouvement par l'État, quand la démocratie montante entreprend de se iservir de l'État pour mettre fin à leurs privilèges.
C'est pourtant par la démocratie complète, où les lois seront faites de plus en plus par tous et pour tous, donc jpar chacun et pour chacun, que s'établira l'accord, non lentre l'individu et la société, — il n'y a pas de désaccord tentre eux — mais entre tous les individus pour une meiljleure utilisation de la société.
m. — Sauf pour l'opposer au socialisme, ii ne semble pas, au premier examen, que l'individualisme puisse être défini d'une manière précise. Selon M. Brunetière, il est aussi difficile de définir l'individualisme que le socialisme. Mais, ajoute-t-il, on ne les a sans doute inventés que pour les opposer l'un à l'autre. Or, nous avons observé plus haut l'impossibilité de limiter l'individualisme au domaine économique. Et voici que, précisément, c'est dans ce domaine, et seulement dans ce domaine, qu'ap-
l'individu et la société
iparatt la prétendue opposition du socialisme et de l'individualisme , puisque le socialisme est par essence une teéorie économique et que ses moyens fondamentaux de transformation sociale sont des moyens économiques. Certainement il y a opposition entre le socialisme et l'individualisme, si par ce dernier terme on entend que l'indépendance des uns est faite de la dépendance des autres, que la lutte et la concurrence pour la vie sont les conditions nécessaires de l'état de société et que, dans l'état de guerre qui est l'état de société, la ruse et la violence sont légitimées par le succès.
Mais l'individualisme, limité à la catégorie économique, n'est pas même intelligible, nous l'avons constaté en passant. Ou il est une théorie sociale, ou il n'est pas. La catégorie économique existe, certes, mais elle n'est pas tout l'individualisme. Ou l'individualisme est en même temps politique et moral, ou il n'est pas. Nous avons donc à voir si ces catégories s'accordent entre elles, ou si elles se contrarient. Si elles s'accordent, l'individualisme est bien la théorie de l'existence et du développement de l'individu vivant en société, car c'est le seul qui nous intéresse. Sinon, il n'est qu'une formule de dissociation sociale et par conséquent, de régression individuelle.
Si, par exemple, l'individualisme économique me donne licence de brûler ma récolte, en vertu du droit absolu de propriété, on voit tout de suite qu'il est antisocial par ce côté. Je puis ne pas être appauvri par ce caprice, mais j'aurai appauvri et peut-être aiffamé mes voisins qui comptaie ntm'acheter du blé. Néanmoins, je puis être appauvri, puisque, de mon côté, je ne pourrai, avec le prix du blé que je leur eusse vendu, acheter les produits qu'ils ont fabriqués et qui me sont utiles. Mais supposons que je n'aie pas besoin de mes voisins ni de leurs produits et que je puisse, sans dommage pour moi-même, les priver d'une
denrée nécessaire. Mon acte, socialement mauvais, reste bon à mon point de vue individuel.
Mais qu*à l'individualisme économique ainsi compris et pratiqué, s'ajoute l'individualisme politique qui réduise au minimum mes rapports juridiques avec mes voisins et se désintéresse de nos actes respectifs, quels qu'ils soient. En individualiste pratique, au lieu de brûler mon blé, je l'envoie au moulin et, comme l'individualisme politique et économique favorise singulièrement mon individualisme moral, j'additionne de plâtre ma farine et vends le tout à faux poids. Si je suis l'unique détenteur de farine de la région, si les moyens de communication avec les régions environnantes font défaut, ou si les propriétaires de ces régions agissent comme moi, j'aurai donc, nous aurons donc monopole d'empoisonner les consommateurs. Notre individualisme sera donc destructif du leur, c'est-à-dire antisocial au premier degré. Mais, comme il n'y aura pas de lois ni de tribunaux pour nous: empêcher de détruire nos semblables, il n*y en aura paa| davantage pour les empêcher de nous détruire nous-< mêmes ; et, un beau matin, nous serons lynchés.
J'ai poussé le raisonnement jusqu'à l'absurde pouu mieux démontrer que l'accord des trois catégories de! l'individualisme métaphysique — car l'individualisme réel n'est pas ici en cause — ne peut aboutir qu'à la destruc-i tion de l'individu. Et l'on admettra bien qu'il ne peut exister d'individualisme sans l'individu. Ces trois catégories ainsi conçues ne peuvent même pas, en effet, assut rer le développement en force et en puissance d'un seul individu aux dépens de tous les autres, ce qui, à tout prendre, serait le suprême de ce prétendu individualisme. L'indépendance économique, juridique et morale des individus vis-à-vis les uns des autres ne pourrait, cela esl l'évidence même, qu'hostiliser, dissocier et finalement dé>
l'ixdividu et la société 11
truire tous les individus. 11^ ne vivent, tels que nous les connaissons, que par l'état de société ; un retour à l'isolement, qui d'ailleurs ne serait jamais absolu, mais simplement un retour au primitif couple temporaire, donnerait le signal de la disparition de l'espèce humaine devant des sociétés animales mieux organisées. On l'a dit maintes fois : le jour où nous cesserions d'être les animaux les mieux organisés en société, nous céderions fatalement l'empire du globe aux abeilles, aux fourmis et aux castors.
L'individualisme métaphysique, absolu, n'est donc pas concevable. Destructeur de l'individu, il est la négation même de l'individualisme. L'accord de ses catégories ne peut être tenté sans faire éclater leur contradiction à tous les regards. Mais si l'on entend l'individualisme dans un sens tout relatif, si l'on tient compte que l'individu est un produit de l'hérédité et du milieu, qu'il est un être socialet sociable, la contradiction disparait entre les catégories et on les voit se prêter un mutuel appui, non pour détruire l'individu, mais pour accroître les moyens de jouissance et de développement de l'individu. Mais, alors, ce n'est plus l'individualisme tel qu'on l'entend communément; cet individualisme4à ne peut plus être opposé à une conception sociale dont le but est d'assurer aux individus en société leurs moyens de jouissance et de développement.
En somme, disons-nous bien que l'individu est un but jet la société un moyen. Nul individu, en effet, ne peut se réaliser pleinement sans elle, et c'est d'elle que nous tirons tout ce qui nous fait attacher un prix à l'existence. Les plus grands, les plus illustres d'entre nous, que sontils? Leur valeur intrinsèque et absolue importe fort peu aux êtres qui ne vivent pas dans la société dont ils sont, pu ne procèdent pas d'elle par héritage ou conctact direct ou indirect. Us ne sont pas plus, au regard, d'un habitant
12 ESSAI SUR l'indi\idualisme
de Mars, qu'un diamant entre les pattes d'un crapaud. [Is ne valent que par Futilité qu'ils ont pour nous ou par Testime que nous faisons de cette utilité.
Et comment, et par quoi sont-ils grands et nous apparaissent-ils tels? Parce qu'ils sont au sommet d'une pyramide où chacun de nous, morts et vivants, a apporté sa pierre. Leur piédestal, qui les grandit à nos yeux, est fait de millions d'efforts, de pensées et de recherches anonymes ou signées; et les plus hautes gloires sont parfois celles qui ont cimenté de plus de larmes et de plus de sang le plus formidable ossuaire humain. Que fait l'enfant qui veut hausser sa taille? Il monte sur une chaise et crie à son père : — Regarde comme je suis grand! — i Oui, répond le père, tu es grand, grâce à l'ébéniste qui a fait la chaise et au rempailleur qui l'a recouverte. Le général victorieux se hisse sur un monceau de cadavres, tous les peuples l'aperçoivent et l'acclament. Sa propre stature l'eût laissé inaperçu dans la foule. Un savant, un philosophe nourrit son cerveau de la pensée des âges dis-' parus, il en élimine les parties mortes, il y ajoute les
pensées que les actions de ses contemporains sagacement observées lui suggèrent et, du haut de ce monument intellectuel auquel il n'a ajouté qu'une toute petite pierre, il dresse sa taille chétive et s'offre à l'applaudissement.' Mais l'humble maître d'école perdu dans la foule peut dire : Si je ne lui avais pas appris à lire, que serait-il? Et le pauvre artisan illettré qui peine de laube à la nuit close peut répondre au magister : Mon travail lui a donné ce loisir qui le grandit au-dessus de nous tous.