UN SPIRITUALISME SOCIAL
Maine de Biran, qui sentait mieux que personne de quel poids pèse sur nous le fardeau de notre matérialité, s'égayait de cette définition célèbre de Bonald suivant laquelle « l'homme est une in* telligence servie par des organes ». Il la raillait en disant qu'il fallait en tout cas la compléter par une autre : « Domestici ejus sunt inimici ejus ». Il ne l'entendait pas seulement en ce sens où les manuels parlent de « l'action du physique sur le moral » : jl savait que la pensée a, littéralement, à se convertir pour retrouver l'intelligence d'elle-même, de sa nature et de sa réalité d'activité spirituelle. Ce fut précisément son œuvre, et aussi celle de ses modernes disciples, les William James et les Bergson, de montrer à quelle matérialisation de la vie de l'esprit on avait abouti en voulant appliquer tels quels en ce domaine nouveau les concepts, les catégories, les méthodes d'investigation qui nous ont permis la connaissance théorique et la prise de possession pratique de la matière. Sous prétexte de constituer la psychologie comme science, on n'arrivait à rien moins qu'à éliminer le psychologique de l'objet même de cette science, pour n'en garder entre les mains qu'un résidu ou un symbole.
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Non pas d'ailleurs que la faute en fût uniquement aux représentants de cette psychologie qui aime à s'appeler scientifique ; elle fut plus ancienne et plus commune. Associationisme et psychologie des facultés, empirisme et innéisme, intellectualisme et philosophie de la volonté, déterminisme et indifférentisme, substantialisme et phénoménisme en paraissent également entachés. L'erreur a été générale parce qu'elle venait, non pas tant d'un partipris systématique, que d'une tendance naturelle de l'esprit humain, épris de simple et d'homogène, d'immobile et d'inerte, de commode et de maniable. Une réaction salutaire s'est heureusement produite. Le spiritualisme connaît aujourd'hui ses ennemis intérieurs comme les extérieurs : il ne tombera plus dans leur piège.
Nous ne pouvons nous retenir de penser qu'une tâche semblable est réservée aux sociologues de demain. Eux aussi ont à libérer l'esprit de l'obsession du corps. L'observateur le plus superficiel ne peut manquer d'être frappé de l'inquiétante matérialisation de notre vie publique. Où trouver aujourd'hui un parti qui soit un parti d'idées ? Ou bien, si l'on aime mieux, où trouver une idée qui n'ait été rabaissée au rang d'instrument d'un parti ? Le radicalisme au pouvoir y garde avant tout sa possession, par tous les moyens qu'elle lui permet, depuis la corruption jusqu'à la persécution. Le socialisme, qui ne veut pas être considéré comme
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un « lierre sentimental » sans racines dans le sol, va puiser force et vie dans les ignorances, dans les colères, dans les bas instincts de la masse. A droite, c'est par la matraque, à défaut du glaive, que l'on prétend imposer un règne du Christ conçu encore comme une domination temporelle pour le bénéfice des pharisiens. Ceux qui passent pour sages, au milieu de toutes ces folies, se bornent à réclamer une politique d'intérêts et d'affaires, mesquine, sans hardiesse et sans idéal. Quant aux rares serviteurs de l'idée, à ceux qui s'en tiennent encore à des principes, ils se sentent dépaysés partout, ils ont peine à trouver une place qu'on leur refuse ou qu'ils sont obligés de se refuser à euxmêmes. « Ce sont des illusions de jeunesse, ont dit au Sillon, par exemple, les juges les moins sévères : cela vous passera. » Et Ton y comptait bien. Il y a là un fait infiniment grave, auquel il ne suffit pas d'opposer une protestation sentimentale ou un cri d'indignation. Cause ou effet, et peutêtre l'un et l'autre, ce matérialisme pratique est lié à un matérialisme théorique également explicite. A toutes les doctrines qui se disputent l'opinion et ont une prise réelle sur elle, depuis le syndicalisme révolutionnaire jusqu'au nationalisme autoritaire, un trait semble commun : le mépris de tout idéal qui ne serait qu'un idéal, la conception du monde comme système clos d'intérêts et de forces, le refus d'y laisser pénétrer toute préoccupation d'un de-
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voir-être ou d'un au-delà. Toutes celles, au contraire, qui ne pouvaient se réclamer que d'idées et ne tendaient qu'à la justice ont vu diminuer leur crédit et leur propre confiance en elles-mêmes. Mysticisme, romantisme ou illuminisme: il suffit d'un mot pour les juger sans appel. Redonner à notre temps l'intelligence des fins et réalités spirituelles : c'est l'œuvre qui nous paraît s'imposer audessus de toutes les autres. Pour ne pas relever exclusivement de la réflexion philosophique, elle l'intéresse pourtant directement. A la brutale affirmation de la force il faut que réponde la persuasive affirmation de l'idée. Il appartient à la pensée ellemême de retrouver ses titres encore une fois perdus , d'oser rappeler, en une doctrine cohérente et pleine, comment sans elle rien ne vaut ni ne tient.
C'est en tant que contribution précieuse à cette œuvre que l'ouvrage récent du P. Laberthonnière, « Positivisme et Catholicisme, A propos de f Action Française » nous a semblé surtout digne de retenir l'attention. Ceux-là l'ont bien mal lu, qui n'y ont vu qu'un livre de circonstance et de polémique, et n'y ont admiré qu'un magnifique « éreintement ». Il ne faudrait pas que l'opportunité même de cette protestation contre un scandale qui n'avait que trop duré, créât à cet égard une équivoque et nous cachât sa portée. Par delà un groupe, une propagande, une tentative, c'est l'illusion naturaliste elle-même qu'elle atteint, sous-jacente à tout
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cela, mais responsable hélas ! de bien d'autres erreurs encore. Sous une forme fragmentaire sans doute, mais déjà très nette et cohérente quant au fond, toute une philosophie se trouve là en germe, dont nous voudrions souligner de notre mieux l'importance et la fécondité.
Il y a des mots sacrés qui, aux yeux de beaucoup de gens, suffisent à innocenter ceux qui les prononcent et, pavillons privilégiés, peuvent couvrir toutes les marchandises. P^irce qu'à Y Action Française on parle d'ordre et d'autorité, de tradition et de hiérarchie, de discipline et de respect ; parce que, d'autre part, il n'est rien dont notre temps entende plus volontiers dire son impérieux besoin, beaucoup se sont dispensés d'en chercher plus long, ils ont applaudi sans savoir ni comprendre, sur la foi d'un mot aimé. Le P. Laberthonnière — et c'est là son premier service — soulève le manteau de cette phraséologie menteuse, il met au grand jour, il fouille jusqu'en ses plus troubles profondeurs l'étrange philosophie, toute matériarialiste et païenne, qui s'en pare sans arriver à s'en masquer. Autorité? nous dit-il. Oui, sans doute, mais n'ayant d'autre origine et ne connaissant d'autre moyen que la force, et trouvant dans l'esclavage sa suprême garantie. « Combien d'escla-
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ves-nés de notre connaissance, s'écrie M. Maurras, retrouveraient la paix au fond des ergastules d'où l'histoire les a follement exilés (i) ! » Hiérarchie? Oui, mais fondée elle aussi sur la force brutale, sur le droit de l'ogre. « Vous n'avez droit à la vie qu'en tant que vous savez régner sur celle des autres (2). » Unité des esprits? Oui, mais dans le silence et la terreur. Pour mettre à la raison les philosophes récalcitrants, M. Lasserre rêve de « je ne sais quel Deux-Décembre philosophique où une commission mixte composée de trois athées, de deux généraux et d'un P. du Lac serait appelée à juger tous nos idéologues, moins encore sur leurs paroles que sur l'air qu'ils ont» (3). Discipline? Oui, mais pour les esclaves seuls, car les maîtres sont au-dessus du devoir et de la loi. « Bons ou mauvais, nos goûts sont nôtres et il nous est toujours loisible de nous prendre pour les seuls juges et modèles de notre vie (4). » Restauration nationale et religieuse ? Oui, mais à condition qu'on consente à la poursuivre par tous les moyens, en se gardant bien de faire intervenir ici la question de moralité, « le fantôme obsédant de la morale » : « Ayons de l'argent et, par l'argent, achetons tous les moyens et tous
(1) Le Chemin de Paradis, Préface, p. XXVIII.
(2) Union des trois aristocraties, p. 19.
(3) Action Française, 1900, t. II, p. 311.
(4) Le Chemin de Paradis, Préface, p. XXIX.
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les mobiles. Achetons les femmes, achetons les consciences... ». Ordre enfin? Oui, mais conçu comme exclusif de toute idée chrétienne de surnaturel ou d'infini, car il s'agit là du plus virulent, du plus redoutable des ferments révolutionnaires. Est-ce là l'autorité, la hiérarchie, l'unité, la discipline, la restauration nationale et religieuse, fordre enfin que vous voulez, bonnes gens qu'apeurent les secousses du monde moderne ? Et êtes-vous décidés à y mettre ce prix ? Est-ce là ce que vous voulez, vous surtout, chrétiens sincèrement préoccupés des âmes et de leur salut ? Et peut-il rien y avoir à quoi vous répugniez davantage?
Il est vrai que, par ailleurs, Y Action Française déclare bruyamment ne pas séparer sa cause de celle de l'Eglise catholique et n'avoir rien de plus cher que le triomphe de celle-ci. Mais voyez les pourquoi et les comment. Rien de moins religieux, au fond, de moins chrétien que la pensée ésotérique de Y Action Française. Certes, parmi ses militants, on en trouverait peu pour oser, avec M. Lasserre, définir la religion comme « une suprême rouerie d'incurables» (i) et l'assimiler à « la vertueuse indignation d'un vieillard contre les images erotiques » (2). Chez presque tous cependant, vous trouveriez même défiance ou dédain de la vie in-
(1) Action Française, ier mars 1908, p. 417.
(2) Ibid., t. V, p. 277.
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térieure, des inquiétudes de conscience, du sentiment de l'infini, de l'élan mystique, de l'union intime et personnelle avec Dieu, de tout ce que depuis le christianisme on appelle religion. Beaucoup, sans doute, pensent aussi qu'après tout M. Maurras n'avait pas tort lorsqu'il faisait d'expresses réserves sur l'utilité même sociale de la notion de Dieu, a ce maître invisible et lointain » qui éloigne du respect dû aux « maîtres visibles et prochains » (i), «multiplicateur immense au caprice individuel» (2). Si, après cela, ils attachent tant de prix au catholicisme, c'est qu'ils croient y voir précisément la seule force capable de lutter, à l'intérieur même de la conscience, contre ces idées et ces sentiments pleins de menaces ; c'est que l'opposant, non seulement au protestantisme ou au théisme, mais au christianisme même, avec une netteté qui ne permet de se faire aucune illusion, ils lui attribuent l'étrange mérite d'avoir réussià « organiser », entendez à contenir, à refouler l'aspiration d'où il était né, la foi des âmes au salut et à l'éternité. Tou t compte fait, il eût mieux valu que le christianisme ne fût pas. Mais le christianisme étant, félicitonsnous, en sachant en profiter, que l'histoire nous ait apporté, avec le mal, le remède : l'Eglise catholique. Relisez, dans leur contexte même, tous ces textes
(1) Trois idées politiques, p. 59.
(2) La morale de Nietzsche, p. 157.
que nous nous ferions une obligation de reproduire si, grâce à Dieu ! ils ne commençaient à être connus. Vous ne pourrez pas ne pas adhérer aux éloquentes conclusions du P. Laberthonnière : « Si les hommes de V Action Française projettent de restaurer l'Eglise catholique, ce n'est pas pour la faire triompher dans les âmes, c'est au contraire pour triompher des âmes, pour triompher sur les âmes par son concours » (p. 90-9 1 ) ; c'est pour pouvoir, avec son aide, « couper court à toutes les inquiétudes, à toutes les aspirations des cœurs en souffrance » (p. 1 13) et « ramener dans le rang » tous ceux qui, par un accès de folie, prétendraient « s'élever audessus des réalités de la terre » (p. io3) ; c'est pour assurer sans doute, comme ils disent, le salut du monde, mais « un salut inverse de celui que nous espérons et que nous cherchons, puisque c'est un salut de la terre pour les puissants de la terre » (p. 104) ; si bien qu'à leurs yeux, en définitive, « le mérite et l'honneur du catholicisme, c'est d'avoir paganisé le christianisme » (p. 102). En vérité, je ne suppose pas qu'on ait jamais fait à l'Eglise pire outrage qu'en lui attribuant ce rôle hypocrite et déshonorant. Renan, certes, avait d'elle une tout autre idée. Et chez Voltaire même, y eut-il plus de mépris ?
Qu'après cela de bonnes âmes aient osé mettre au crédit d'une restauration religieuse, en même temps que sociale et nationale, les succès escomptés de
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ces «athées employant leurs moyens d'athées», cela est surprenant, mais non inintelligible. Nous en verrons d'autres. Ce qui est plus inexplicable, certes, et plus douloureux, c'est qu'il se soit trouvé des prêtres pour adhérer à cet extraordinaire projet d'alliance ; c'est qu'il se soit trouvé des théologiens pour s'attacher longuement, subtilement, à le définir et à le justifier. A vrai dire, M. Descoqs, pour ne parler ici que de lui, n'a jamais paru très fier du rôle qu'il a cependant librement choisi. Soit que, pour justifier M. Maurras de regretter l'esclavage, il répondît que « tous les moralistes admettent en rigueur la légitimité de certaines formes de servitude » et que l'on ne peut « condamner sans restriction tout esclavage, ni au nom de la philosophie, ni au nom du dogme » (i) ; soit qu'il parlât dans le même but de «ces inégalités sans nombre dont le plaisir divin (sic) est sans doute la première règle » (2) ; soit que, pour atténuer des blasphèmes qui atteignaient la personne même de Jésus, il identifiât hardiment Christ intérieur et Christ protestant ; soit enfin que, de la devise célèbre « par tous les moyens », il donnât un commentaire qui mérite de ne Hêtre pas moins (3), distinguant des consciences qui « n'en seraient pas » et des « cir-
(1) A travers V œuvre de M. Maurras, p. 453 (note).
(2) Etudes, 5 septembre 1909, p. 614 (note).
(3) A travers l'œuvre de M. Maurras, p. 160-161.
constances où la coopération au mal serait tout indirecte » — son attitude a toujours trahi, semblet-il, autant d'embarras que d'audace. Que sera-ce demain ? Le P. Laberthonnière avait ici un pénible devoir à remplir. Il l'a rempli jusqu'au bout, sans faire quartier à ses adversaires. Ayant réussi à les mettre en vilaine posture, il a été accusé, il sera accusé de les avoir calomniés. Nul n'en sera ému, sachant de quoi et de qui il s'agit. Que ceux qui se sont attiré cette sérieuse leçon s'en prennent à euxmêmes ! Pour nous, admirant que tant de chaleur et d'éclat dans l'expression puisse s'allier à tant d'élévation et de sérénité de pensée, nous compterons encore comme bienfait de ce réquisitoire l'embaras même de M. Descoqs et de tous ceux qui ont si étourdiment embrassé la même cause.
Singulière manière de louer un livre, dira-t-on, que de le qualifier de réquisitoire ! — Réquisitoire? oui certes, mais pourquoi pas? Depuis quand la justice et la charité excluent-elles l'indignation ? II se peut que, dans l'ensemble des affirmations de Y Action Française, certaines méritent d'être retenues : raison de plus de les dégager des outrances, des sophismes, des blasphèmes qui leur font un si malséant cortège. Il est certain que, sous ces affirmations, plusieurs ne cachent que des préoccupations hautement avouables et généreuses : raison de plus de leur montrer qui ils servent et à
quoi ils servent, et jusqu'où, en définitive, on prétend les mener.
Il est vrai toutefois que, si la polémique n'exclut pas la justice, elle se défend mal du reproche de stérilité quand elle ne s'inspire pas d'idées positivement définies, qu'elle a précisément pour but de mettre en relief. Et parce que, nous l'avons déjà dit, le P. Laberthonnière mérite ce reproche moins que quiconque, nous nous hâtons d'arriver à la partie positive de son œuvre. La critique proprement dite y tient trop de place pour que nous n'ayons pu la laisser de côté sans donner à penser qu'à nos yeux elle ne vaut ni ne compte, tandis qu'elle vaut au contraire, et compte immensément. Nous nous sommes proposé cependant d'être surtout attentif aux idées personnelles du P. Laberthonnière, à la théorie de l'autorité, temporelle ou spirituelle, qu'il a été amené à esquisser, à la haute philosophie sociale qui s'y trouve impliquée.
Le problème que pose Y Action Française, c'est, une fois de plus, le problème de la nature et du rôle de l'autorité, politique ou religieuse, tant en ce qui concerne l'activité propre de chacune qu'en ce qui concerne leurs rapports réciproques.
On sait comment ce problème est résolu fréquemment par les théoriciens catholiques : il s'agit
de la distinction de la thèse et de l'hypothèse, nouveauté assez récente en réalité, mais qui eut une immense fortune et finit par prendre l'apparence d'un dogme fixé. En thèse, c'est-à-dire en droit pur et abstrait, l'Etat doit mettre au service de la vérité, c'est-à-dire, suppose-t-on reconnu, de la vérité catholique, tous les moyens d'action dont il dispose, y compris la force même : l'erreur n'a pas de droits, l'orthodoxie établie seule en a. Dans Y hypothèse cependant, étant donnée la prodigieuse diversité des consciences et des croyances, diversité qui ne permet pas d'appliquer rigoureusement le principe sans violences renouvelées ni danger perpétuel de guerre civile, l'Etat ne peut guère faire profession que de tolérance : il s'en tiendra au principe de la liberté individuelle, se bornant à empêcher les abus qui pourraient s'en couvrir.
Le premier soin du P. Laberthonnière est de se débarrasser de cette distinction équivoque, laquelle en fait aboutit toujours à ceci « qu'on prend la thèse pour condamner les autres et l'hypothèse pour se justifier soi-même » : tels ces apologistes de V Action Française qui, osant escompter des résultats obtenus au nom de principes qu'ils blâment, par des moyens qu'ils ne peuvent approuver, ne voient d'ailleurs que « laxistes » ou « indifférentistes » dans tous ceux qui, sur d'autres terrains , ont pu rêver des collaborations infiniment moins paradoxales. 1) lui substitue une autre distinction,
moins technique, mais plus profonde : celle du fait et de l'idéal, « A quelque moment qu'on la prenne, la réalité sociale dans laquelle nous naissons et nous avons à vivre est constituée par du mal et par du bien, par de l'erreur et par de la vérité, ou, si Ton veut même, surtout par du mal et de l'erreur auxquels chacun de nous apporte sa part plus ou moins grande. Ce n'est pas là une hypothèse, comme on dit en se leurrant, c'est là un fait, le fait même du monde. Ce fait, nous n'avons certes pas à l'approuver. Mais sous prétexte qu'il est un fait, nous avons encore moins à considérer qu'il ne peut être que ce qu'il est et à nous en accommoder en l'exploitant. Nous avons à le transformer » (p. 269). Mais comment cela ? Sera-ce, ainsi qu'on le suppose, en y introduisant « une thèse pour le façonner du dehors et par contrainte, comme avec un carcan on réduit des fauves et des forcenés (p. 270) » ? Non certes, ce serait oublier qu'il s'agit d âmes et de consciences pour qui « la vérité n'est la vérité et ne joue son rôle libérateur que dans la mesure où elles l'acceptent et lui disent oui des profondeurs de leur être >. Notre tâcher c'est d'y introduire « l'idéal vivant du Christ, avec sa justice et sa charité, comme le levain par lequel fermentera toute la masse » (p. 270). C'est, sans arrière-pensée de domination et d'exploitation, d'aller ranimer dans les âmes la voix qui jamais ne se tait et la flamme qui toujours brûle sous les cendres,
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pour leur donner la force et le goût de monter et de grandir. C'est parfois, sans doute, de faire à leur mollesse et à leur lâcheté l'affectueuse violence d'un frère vigilant et dévoué, mais jamais plus, car, comme on nous le dit ici magnifiquement : « Il n'y a que la foi qui engendre la foi et que l'amour qui engendre l'amour. Les âmes ne se prennent pas, et si elles se prenaient elles ne seraient plus des âmes : il faut les faire se donner » (p. 281).
« Parce que j'ai dit que la religion ne peut s'imposer par la force », prévoit avec raison le P. Laberthonnière, « on ne manquera pas de faire signifier à cette expression qu'il est loisible à quiconque d'être religieux ou de ne l'être pas, de croire ceci ou de croire cela ou de ne pas croire du tout, comme bon lui semble » (p. 351). Flagrante injustice, car si le P. Laberthonnière rejette le brutalisme de la thèse, c'est précisément pour ne pas avoir à adhérer finalement à l'indifïérentisme de f hypothèse. Il ne veut ni de l'un ni de l'autre. « La contrainte extérieure et physique n'est ici éliminée que pour donner la place toute grande à V obligation, qui fait de l'obéissance en esprit et en vérité, une obéissance intérieure et morale » (p. 354). Un appel divin nous poursuit, nous presse : et de la réponse que nous ferons ce n'est pas moins qu'une destinée éternelle qui dépend. Que sont, à côté de cette sanction formidable, les sanctions
extérieures que l'on envisage seules, « contraintes qui ne saisissent toujours que par le dehors, superficiellement et momentanément, et auxquelles du dedans on peut toujours échapper » (p. 351) ? Quand à la neutralité dont en nous parle, le P. Laberthonnière n'hésite pas à dire que, pour autant qu'elle se réalise, elle ne peut être qu'un mensonge intéressé. « Neutre, personne ne saurait 1 être : car vivre c'est prendre parti. Quiconque n'a pas le culte de la vérité a le culte de ses intérêts égoïstes ; quiconque ne sert pas Dieu et ne sert pas les autres en Dieu et pour l'éternité, se sert de Dieu et des autres à son profit et pour le temps... Se dire indifférent à la, vérité, c'est vouloir positivement ne se soucier que de soi» (p. 368). Parler d'un libéralisme de neutralité c'est donc proprement une contradiction dans les termes, s'il est vrai que celui-là seul puisse se vanter d'être neutre qui précisément n'est pas libéral, au sens rigoureux du mot, qui implique générosité et don de soi. Mais à côté de ce libéralisme impossible, il y en a un autre, libéralisme non de neutralité mais de charité, et de celui-là nous pouvons, nous devons nous réclamer. Il ne consiste pas à dire que l'erreur ait des droits ; mais il ne consiste pas non plus à dire que la vérité soit un droit. Il la définit au contraire comme un devoir : « on en est le serviteur et non l'exploiteur». Et si, en vertu de ce devoir, il s'en prend à l'erreur, c'est par les moyens
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qui sont capables de la vaincre réellement ; car, intransigeant sur la vérité, il sait aussi que la vérité ne se réalise qu'en se faisant vouloir et aimer, « Produire et jeter dans l'humanité, dit le P. Laberthonnière en une de ces pages d'une envolée splendide qu'il faudrait pouvoir citer en entier, produire et jeter dans l'humanité, sans jamais se lasser, de la lumière qui éclaire et de la bonté qui réchauffe, et pour cela travailler, souffrir et enfin mourir à la peine, telle est notre tâche. C'est celle que le Christ est venu remplir et qu'il a remplie. Et il a suscité l'Eglise pour la continuer à sa place. J'attends qu'on me dise que ce libéralisme-là est condamné» (p. 374).
Ces principes posés, ne voyez-vous pas comme le désespérant problème de l'autorité se simplifie et s'éclaire ? Parce que l'Eglise et l'Etat sont des autorités, on considère que leur rôle ne peut être que de contenir, de comprimer, de violenter, et finalement de se contenir, de se comprimer, de se violenter réciproquement. Elles sont des faits de force, rien de moins et rien de plus. Et certes s'il est une idée qui a vicié et embarrassé les polémiques contemporaines, c'est bien celle-là. « Et en effet, des deux côtés opposés, on imagine que toute autorité aboutit à la contrainte, ne s'exerce que par la contrainte, telle que l'exerce l'Etat ou telle qu'elle peut s'exercer par l'Etat. Et alors les uns, pour justifier leur individualisme, en concluent
que, puisque les idées et les croyances ne sauraient relever de la contrainte, il n'y a point de place pour l'autorité en leur domaine ; et les autres, pour justifier leur autoritarisme, en concluent que, puisque sans contrainte il n'y a point d'autorité, il faut a dmettre la contrainte dans le domaine des idées et des croyances comme ailleurs » (p. 355). Lamentable quiproquo, mais dont il est heureusement aisé de sortir. L'autorité ainsi conçue en effet peut bien faire régner un certain ordre extérieur et d'ailleurs précaire, cet ordre qui régnait à Varsovie : elle ne saurait aucunement être facteur de civilisation, principe de vie, et surtout de vie spirituelle. « Vous obtiendrez peut-être ainsi qu'on récite des credo sans hésitation ni inquiétude d'esprit ; mais c'est qu'on ne pensera plus à rien, c'est qu'on sera maté jusqu'au fond. C'est que les credo, vidés totalement de leur contenu spirituel, ne seront plus que des credo sans foi. Ils pourront bien exprimer la soumission ou plutôt la sujétion à l'ordre de choses terrestrement établi ; ils n'exprimeront plus l'adhésion libre et libératrice des âmes aux vérités éternelles » (p. 291-292). Et c'est de quoi un chrétien ne saurait se contenter. Aussi bien, du point de vue chrétien, l'autorité n'est-elle pas un droit à faire valoir, mais une fonction, disons même un service à remplir. « A la conception antique de l'autorité, qui faisait de celle-ci un droit qu'exerçait à son profit celui en qui elle s'incarnait, s'est
substituée la conception évangélique qui en fait une fonction. Et du même coup c'est une fonction aussi qu'est devenue l'obéissance : de telle sorte que les deux sont un service en vue de l'idéal à réaliser » (p. 345). Dans la société chrétienne comme dans la société païenne il y a des rapports de subordination ; mais ce ne sont plus des rapports de servitude. Le vrai rôle des supérieurs, visà-vis de leurs inférieurs, c'est défaire en sorte que cette infériorité disparaisse : et ceux-ci, avec une tâche autre, n'ont point une dignité moindre. Les uns et les autres sont égaux devant un même devoir, « l'immense et splendide devoir de monter, et d'aider la totalité des âmes à monter intérieurement de la terre au ciel, du temps à l'éternité ».
Nous savons que nulle autorité, surtout politique, ne peut se dispenser de recourir à la violence et à la contrainte. Faire, comme Tolstoï, de la nonrésistance physique au mal une obligation en face même de la violence physique, c'est aboutir à la négation pure et simple de l'Etat. Il n'est pas jusqu'aux choses morales et spirituelles où cette contrainte ne puisse s'exercer, « en tant que les choses morales et spirituelles sont devenues sociales, c'està-dire se sont incorporées au patrimoine commun et sont devenues principes d'organisation » (p. 366) ; ce qui l'empêche d'être odieuse alors c'est précisément qu'en se faisant le gardien de
principes nécessaires « Y Etat obéit à une obligation intérieure, et non à un dictamen, à un mot d'ordre venu du dehors » (p. 319). A l'Eglise même le P. Laberthonnière précise bien qu'il n'entend pas dénier tout droit de coercition, encore qu'ici cette coercition « se trouve conditionnée par un consentement, car si on fait partie d'un Etat nécessaire ment, ce n'est que librement qu'on fait partie d'une Eglise ; et ce serait un non-sens d'imaginer qu'on pourrait y être forcé » (p. 359). H y a une violence qui est pour l'Eglise non seulement un droit, mais un devoir, celle qu'elle fait « en prêchant l'Evangile opportune et importune , même à ceux qui ne veulent pas l'entendre et en ne craignant pas d'affronter leur haine et leur colère » (p. 36 1 ) ; celle qu'on déteste parce qu'elle secoue les torpeurs, dévoile les illusions, trouble les satisfactions de ce monde, et à laquelle cependant l'Eglise ne peut renoncer parce qu'il lui est défendu, en se taisant, de taire la vérité. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la contrainte n'est considérée que comme un expédient provisoire ; elle a pour fin la libération même de celui qui la subit. « Et on reconnaîtra que c'est totalement différent d'user de la contrainte parce qu'on ne peut faire autrement et en aspirant à s'en passer, ou d'en user comme d'une chose normale et désirable, comme d'un procédé conforme, non seulement à ce que les hommes sont, mais à tout ce qu'ils peuvent être » (p. 277).
L'Etat a d'autres moyens d'action que la force : et c'est justement pour cela qu'il peut prétendre à un rôle plus noble que celui auquel on le réduit si souvent, celui du chien de garde défendant une propriété établie. Il ne peut être neutre, avons-nous dit déjà, et cela alors même qu'il déclarerait ne pas se proposer d'autre but que l'organisation des intérêts dans le temps et l'espace ; car, dès qu'il s'agit de relations entre des hommes, se pose la question de justice, et, avec la question de justice, c'est toute une conception du monde et de la vie qui est engagée. Et pas plus qu'il ne le peut, l'Etat ne doit non plus être neutre ; car l'Etat ce sont les gouvernants et aux gouvernants, comme à tous les hommes, en tant même que gouvernants, s'impose le devoir de vivre et de faire vivre ce qui leur paraît être la vérité et la justice, de faire œuvre de progrès moral et d'apostolat. Beaucoup d'excellents esprits, se rappelant quel usage on a fait de ces mots, s'inquiètent toujours de les entendre ainsi employer. Et sans doute auraient-ils raison si, défendre et servir la vérité, c'était, pour l'Etat, prendre à son compte une orthodoxie abstraite, des formules immuables, et punir comme un délit toute affirmation contraire. Mais justement cet idéal est l'opposé du nôtre. L'attitude que nous rêvons c'est celle d'un gouvernement qui, persuadé d'ailleurs du caractère toujours approximatif et inadéquat des formules que comporte pour nous
la vérité, et laissant par suite une place nécessaire à la liberté de la critique et de la recherche, mais s'inspirant aussi de son esprit dans chacune de ses démarches, le faisant rayonner dans toutes ses actions, lui gagnerait les âmes par la seule évidence des services rendus et des bienfaits répandus. Ce serait bien là une « conquête chrétienne » ,1e « triomphe de l'Eglise dans la société » — mais un triomphe dont personne n'aurait à souffrir et ne pourrait se plaindre, car si l'Eglise entrait ainsi dans l'Etat « comme lame est dans le corps », ce ne serait pas pour le dominer, pour l'asservir, mais pour l'aider à être pleinement lui-même et à réaliser sa fin ; et le vrai nom de cette conquête serait libération.
Conquête toujours provisoire, triomphe toujours précaire, nous dira-t-on en dernier argument. Hé ! sans doute, mais qui donc a le secret de faire de l'éternel dans le temps ? Dans quelques-unes des pages les mieux venues de son œuvre, le P.Laberthonnière dénonce éloquemment la double chimère dont on se leurre : chimère d'un ordre établi et régnant en ce monde, chimère d'une Eglise triomphant dans la société. Nous ne croyons pouvoir mieux terminer ce trop pâle résumé qu'en en livrant quelques lignes à la méditation du lecteur : « La figure de ce monde passe... Comment nous parlez-vous d'ordre régnant? Il ne s'agit toujours pour nous que de l'ordre à faire régner, un ordre
où, au lieu d'être ce que nous sommes, nous serons ce que nous devons être. Le monde, notre monde est dans l'enfantement, comme dit S. Paul. Et il ne vaut, et il n'a de raison d'être et il ne tient que parce qu'il doit enfanter. » De même «l'Eglise n'est et ne sera jamais triomphante dans la société. Son triomphe est ailleurs et plus haut, dans les âmes et pour l'éternité. Dans la société, elle est militante. Sa force à elle ce n'est pas de donner des mots d'ordre qui soient obéis matériellement comme mots d'ordre et qu'appuient des menaces ou des faveurs. Sa force, c'est de susciter les âmes à la vie d'en haut, c'est de faire naître et de cultiver dans les consciences l'obligation surnaturalisante de vivre pour Dieu et pour les 'autres par le Christ, et d'aller ainsi, à travers les défaites du temps, à un triomphe qui n'est pas du temps» (p. 160-165).
Nous rappelions plus haut à quelle matérialisation, à quelle dénaturation de la vie intérieure avait abouti ce postulat, commun, semble-t-il, à tant de psychologues dans tant d'écoles différentes : l'esprit est une chose et peut être traité comme une chose. C'est une matérialisation du même genre, subie non plus par la vie psychique individuelle, mais par la vie sociale (psychique elle aussi, quoi qu'on dise), que représente avant tout Y Action
Française. C'est à cela que se sont appliqués de concert, implicitement presque toujours, mais réellement et très efficacement, sociologues positivistes, politiciens autoritaires et théologiens « monophoristes ». Prenez une à une les thèses qui leur sont communes et considérez-les ; vous les verrez se ramener toutes encore à ce postulat commode: l'homme est une chose et peut être traité comme une chose. C'est parce qu'on voit dans les âmes des objets inertes, sans initiative ni spontanéité, qu'on se montre si féru de principes abstraits, de règles littérales, de programmes ne varietur, de cadres rigides et définis. C'est encore parce qu'on ne met pas en compte leur caractère d êtres en devenir, en perpétuelle gestation d'un perpétuel nouveau, qu'on rêve d'un ordre établi à jamais, qui n'aurait plus à se renouveler ou à s'adapter, mais seulement à se défendre. C'est parce qu'on méconnaît la valeur suréminente propre aux personnes humaines comme telles qu'on raisonne toujours comme s'il s'agissait de se servir d'elles et non de les servir. C'est parce qu'on n'a pas égard à la destinée éternelle pour laquelle elles sont nées et qui fait leur raison d'être qu'on cherche à définir une politique purement temporelle, neutre sinon libérale, soucieuse exclusivement de « réalités », et désintéressée de tout idéal. C'est parce qu'on oublie l'autonomie propre à la vie spirituelle qu'on croit possible de les informer, de les
discipliner, de les organiser du dehors, comme le potier pétrit l'argile. C'est parce qu'on n'a pas foi à la réalité efficace de l'idée, de lame travaillée par l'idée, qu'on croit avoir tout gagné quand on a prosterné les corps et paralysé les bras. C'est, en résumé, parce qu'on s'obstine à assimiler les esprits à des corps, traiter des problèmes sociaux comme s'il s'agissait uniquement d'espaces à distribuer, de matériaux à entasser ou de forces à dominer qu'on se débat au milieu de difficultés inextricables et qu'on perpétue concurremment le trouble dans les consciences, le désordre dans l'action politique et sociale, l'équivoque dans les idées. Qu'une telle attitude soit, en fait comme en droit, intenable, nous croyons pouvoir dire à l'honneur de l'individualisme qu'il s'en est aperçu. Il ne distingue pas le problème social du problème même de la justice et il définit la justice, non comme un équilibre de forces, mais comme un ordre spirituel entre des esprits : c'est tout ce que représente, au fond, l'idée, d'ailleurs très inadéquate, de contrat social. Nous lui en devons tous et lui en gardons, quant à nous, une grande reconnaissance. Mais c'est encore une bien pauvre chose que la « personne humaine » telle qu'il la conçoit, individuatome, jalousement et stupidement replié sur soi, volontairement fermé à toute intervention supérieure, immuablement fixé en un point de l'espace et du temps, isolé, par une triple cloison étanche,
de la société, du monde et de Dieu, condamné par l'égotisme à se dessécher sur place comme un germe stérile. Est-ce que tout ne montre pas le problème du bonheur, comme le problème du bien , insoluble à qui refuse de s'oublier, de mourir à soi d'une de ces morts fécondes qui préparent toute vie nouvelle ? En replaçant au contraire l'âme humaine dans les perspectives d'infini et d'éternité qui lui conviennent, en la définissant comme une activité toujours en travail et en mal d'enfantement, toujours tendue vers des fins inépuisables, non monade close, mais âme vraiment et largement ouverte, indissolublement généreuse et conquérante, s'enrichissant de tout ce à quoi elle se donne et se sauvant en se perdant ; en la rétablissant au sein de ses solidarités concrètes avec ce Tout dont elle vit et qui, en un autre sens, ne vit que pour elle — le P. Laberthonnière nous met à l'aise dans cette doctrine infiniment agrandie. Parce qu'elles ne voient guère dans ces solidarités concrètes que des forces qui s'imposent, bon gré mal gré ; parce qu'elles insistent sur les solidarités inférieures qui, en effet, ne sont que des faits, tantôt bienfaisants, tantôt malfaisants, les théories dites solidaristes n'arrivent souvent à donner quelque réalité à l'individu qu'en lui enlevant toute autonomie : on le voit bien chez M. Durkheim ou même, comme je voudrais l'avoir montré, chez M. Duguit. Mais parce qu'il invoque des solidarités
supérieures, toujours vivifiantes et enrichissantes, et qui nous demandent le consentement de notre liberté pour notre libération même ; parce que sa conception personnelle de l'action nous élève audessus des fausses oppositions du droit et du devoir, du mien et du tien ; parce qu'il sait retenir toute la vertu de cette religion dont Pascal disait avec tant de profondeur qu'elle abaisse infiniment sans désespérer, et qu'elle élève infiniment sans enfler, — le P. Laberthonnière réalise le vœu intime de l'individualisme tout en paraissant le contredire ; il le débarrasse de tout ce qui était en lui limitation artificielle et négation inconséquente ; il en fait un véritable spiritualisme social, très cohérent, très riche, et de la plus haute portée.
Il n'y a rien que l'esprit humain, offusqué par la matière, comprenne moins que lui-même. Les objections qu'on adressera au P. Laberthonnière ne serviront qu'à mieux mettre en évidence l'opportunité en même temps que l'originalité de son point de vue. On s'étonnera que nulle part il ne s'essaye à décrire une organisation sociale rigide et susceptible d'être considérée comme définitive ; qu'il parle au contraire de l'équilibre social comme d'un équilibre toujours instable, ce qui fait que ce sera à jamais « le temps des martyrs » ; qu'il traite de chimériques les deux idées si chères d'un « ordre établi dans la société » et d'une « Eglise triomphant dans le monde » ; et l'on en profitera pour
l'accuser de vague et d'imprécision volontaire. On s'effrayera, comme d'un principe d'instabilité et d'anarchie, de cette idée si souvent exprimée qu'aucune valeur terrestre ne saurait satisfaire l'humanité, que c'est pour elle un devoir et un besoin à la fois de se transcender et de se dépasser sans cesse jusqu'à l'accomplissement du précepte : « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». On s'impatientera d'entendre répéter que nous ne sommes en ce monde que pour préparer, pour ébaucher la vie éternelle et que, simples particuliers ou chefs d'Etats, il est impossible que nous nous comportions les uns vis-à-vis des autres comme si nous n'avions d'autres perspectives que celle des positivistes athées ; et l'on trouvera que c'est là compliquer étrangement le problème social, si simple, assure-t-on, quand il s'agit seulement d'harmoniser les intérêts. On dira que le P. Laberthonnière désarme l'autorité, en la présentant, non comme un droit à faire valoir, moins encore comme un bénéfice à exploiter, mais comme une fonction à remplir, un service à rendre ; et aussi sans doute qu'il subjectivise la vérité en affirmant qu'elle doit être principe d'expansion et de vie, qu'elle ne le peut que dans la mesure où elle est acceptée librement comme la condition d'une libération, et que la posséder,par conséquent, ce n'est pas avoir un droit de l'imposer, mais un devoir de la faire aimer. On raillera, ne pouvant
s'en débarrasser autrement, cette idée que, si une intransigeance convient au serviteur de la vérité, « c'est une intransigeance qui va à se faire tuer et non à tuer », qui « subit la force au lieu d'y avoir recours ». On jugera utopique et orgueilleux son idéal d'une obéissance intérieure, qui cède moins à la contrainte qu'à l'obligation, et suppose moins des genoux courbés qu'une âme soumise, soumise dans la lumière et l'amour ; son idéal d'une cité « construite de pierres vivantes et aimantes, c'està-dire d'âmes illuminées et harmonisées dans la charité du Christ ». On traitera enfin de naïf optimisme son horreur de la force brutale, sa foi aux moyens spirituels,aux appels adressés dame à âme, à la contagion mystérieuse du dévouement et de l'héroïsme. Et pourtant il n'y a rien là qui ne s'impose à qui veut se réclamer d'une « sociologie de l'esprit », il n'y a rien là qui ne soit conséquence immédiate de ce postulat spiritualiste opposé à celui que nous dénoncions tout à l'heure : « Il faut que l'Esprit soit. Et aussi bien l'Esprit est ». Car, encore une fois, l'Esprit ne se distingue point de la matière inerte, indifférente, immuable, limitée, esclave, s'il n'est activité toujours en travail, initiative toujours en éveil, expansion conquérante, liberté, lumière, générosité sans mesure et sans fin. Mais, dira-t-on encore, l'homme n'est pas esprit pur ; il est corps aussi, c'est-à-dire aveuglement, automatisme, fatalité. Pas plus donc que la psycho-
logie ne saurait faire abstraction des données de la physiologie, pas plus la sociologie ne peut, soit dans les théories auxquelles elles s'essaye, soit dans la pratique qu'elle inspire, se garder de tout matérialisme. Nous l'accordons, nous pensons, pour notre part, qu'un « droit de la guerre », plus ou moins semblable à celui que Renouvier chercha à définir, a sa place indiquée même dans le « spiritualisme social » que nous rêvons. Car le devoir de donner n'implique pas comme corrélatif le droit de voler, et dire que rien n'est grand comme de mourir pour la vérité, ce n'est pas dire que l'Etat n'ait d'autre rôle que de nous procurer des occasions de martyre. L'auteur de la Science de la morale a très solidement montré, selon nous, que les données du problème politique et social, disons même du problème concret de la justice, ne sont pas toutes d'ordre éthique ; qu'il y a des fatalités de fait avec lesquelles nous devons compter sous peine de voir notre bonne volonté se retourner contre les fins mêmes quelle voulait servir ; et qu'en ce sens là du moins moral et social font bien deux règnes distincts, celui-ci restant toujours en partie impénétrable à celui-là. Le P. Laberthonnière en tomberait peut-être d'accord. Il ne conteste pas, aussi bien, que l'Etat ne puisse légitimement opposer la force à la force, la contrainte à la violence ; et sans doute aurait-il à y insister davantage si, du point de vue du moraliste soucieux surtout de
l'idéal à promouvoir et du devoir à faire régner dans les âmes, il passait quelque jour à celui du législateur, soucieux avant tout du droit à organiser et à faire respecter dans la société. Mais il faut bien voir où est le péril présent, où est la question présente. Ne savons -nous pas tous fort bien ce qui nous est dû, par quels moyens nous pouvons nous le garantir? Et pense-t-on sérieusement que nos ignorances restent de ce côté très dangereuses ? D'autre part, la question n'est pas de savoir si l'homme tient à la matière, mais s'il n'est que par elle et pour elle, et s'il ne faut chercher plus haut à la fois la raison de son existence et le terme de sa destinée. Si la réponse n'est pas jugée douteuse, l'attitude résolument idéaliste du P. Laberthonnière apparaîtra comme la plus logique en même temps que la plus féconde.
Comme la psychologie, la sociologie a ses « faux problèmes », ses antinomies : faux problèmes de l'ordre établi, du libéralisme de neutralité ou de l'autorité-droit ; antinomies de la loi et de la conscience, de la thèse et de l'hypothèse, de l'ordre et de la liberté, de la hiérarchie et de l'égalité. Reprenant sur un autre terrain l'œuvre des Bergson et des William James, opérant comme eux un hardi retour à l'intimité de la vie spirituelle, le P. Laberthonnière fait disparaître ces faux problèmes, résout ces antinomies. Non pas qu'il oppose, à vrai dire, système à système, formule à formule : et c'est
justement ce qui nous paraît compléter l'analogie avec les philosophes que nous venons de citer. Il renouvelle les questions en en modifiant le sens et les données. D'autre part, il indique des directions plus qu'il ne fournit des solutions, il communique un esprit plus qu'il n'accumule des résultats. Mais c'est de ces leçons là que la fécondité s'épuise le moins. Les cinquantes pages du Discours de la Méthode ont suggéré plus de pensées aux hommes que le gros volume des Principes. Ceux-là mêmes qui pousseraient plus loin que nous le souci des précisions littérales reconnaîtront le prix d'une semblable esquisse. Pour avoir lu Positivisme et Catholicisme, nous ne dispensons pas le P. Laberthonnière de nous donner l'ouvrage depuis trop longtemps promis sur l'Eglise et l'Etat. Mais nous pouvons l'attendre avec moins d'impatience. Notre pensée a dès maintenant une lumière et notre action un guide.
Un guide pour l'action. Nous disions en commençant combien cette chose était aujourd'hui nécessaire. Il ne paraît pas qu'elle doive l'être moins demain. Nous avouons ne pouvoir nous associer sans réserves à toutes les louanges couramment adressées à la génération montante. On la félicite de son aversion pour l'idéologie : nous craignons qu'elle ne se soit désaffection née en même temps des idées. On vante son goût de l'énergie : nous voudrions être sûr qu'elle ne la confondra
jamais avec la brutalité. Les dures leçons de l'anarchie intérieure et de la menace extérieure lui ont donné un souci du primum vivere qui n'a rien en soi que de très légitime, mais risque de l'obséder. Il ne faut pas qu'en vivant elle oublie ses raisons de vivre. Il ne faut pas qu'elle en arrive à accuser la générosité même et l'idéalisme de notre race des défaillances de ces dernières années. Certains sont intéressés et tout disposés à lui tendre ici un piège où il ne faut pas qu'elle tombe. Car alors, sous prétexte de restauration nationale et religieuse, c'est à un véritable retour offensif du paganisme que nousassisterions. Le livredu P. Laberthonnière arrive bien à propos pour parer ici à un danger certain. Puisse-t-il, en élevant les esprits au-dessus des violences de la lutte pour la vie, des à-peu-près de l'empirisme ou des oppositions factices de la politique, faire surgir et mettre en mouvement les véritables forces de libération que réclame le monde ! Disons-le franchement : nous garderons de vives inquiétudes sur les dispositions des jeunes, de ceux qui sortent du collège, si nous ne les voyons, sans cesser de lire Barrés ou Bordeaux, faire à Positivisme et Catholicisme l'accueil enthousiaste que leurs aînés lui eussent réservé, il y a quelque quinze ans.