A. AFTALION, 0p. ct., p. 106 et suiv
II. — Il peut être intéressant d'étudier de plus près, dans les faits économiques, à travers l’observation d’une industrie donnée, comment se dessine et se précise un essai de concentration industrielle. A cet égard, la bonneterie de Falaise offre certainement un exemple digne de remarque.
Il y a, à Falaise, dix-huit maisons faisant le commerce de la bonneterie et produisant directement en vue de la clientèle. En face de ces «industriels » se dressent 400 ouvriers travaillant en usine ou en atelier sous la surveillance du patron, et environ 750 tisseurs à façon et couseuses à domicile. Ce sont ces derniers qui constituent la fabrique collective moderne : ouvriers tisseurs répandus dans la ville ou dans la campagne, travaillant à domicile, seuls ou aidés de leur famille, sur de la matière première fournie par le bonnetier, avec des métiers qui ne leur appartiennent même pas ; couseuses qui viennent à époques fixes chercher le lot des morceaux de tissu qu’elles auront à assembler à domicile ; enfin, petits artisans façonniers, propriétaires de leurs métiers, qu’ils font mouvoir à la main ou par des procédés mécaniques, telles sont les différentes catégories dans lesquelles rentrent les travailleurs de la fabrique collective à Falaise.
Les ouvriers d'usine ou d’atelier sont, on l’a vu, beaucoup moins nombreux que les ouvriers
à domicile. Les renseignements des inspecteurs du travail permettent de fixer leur nombre à 400 en 1906. Ces ouvriers peuvent effectuer toutes les phases de la production. Parmi celles-ci (tissage, taille, assemblage ou apiéçage), ainsi que les opérations accessoires (empaquetage, etc.), il n’en est pas une qu'ils délaissent, toutes peuvent s'effectuer à l’usine ou à l'atelier. C’est même là une différence marquée avec les ouvriers de la fabrique collective : tandis que ceux-ci n’effectuent que certaines tâches, comme le tissage et l’assemblage ou apiéçage, mais ne s'occupent jamais de découper le tissu, les autres concourent à la production de la bonneterie à tous ces degrés.
Mais il ne faut pas s’arrêter à cet aperçu superficiel du groupement de la population industrielle et de la répartition des tâches pour avoir une idée exacte du fonctionnement de l’industrie falaisienne. La réalité est beaucoup plus complexe que ne le laisse voir cette esquisse.
Le fil qui sert à confectionner le tissu est acheté. par les bonnetiers dans la région normande.
Rouen, Flers, Thiéville, Condé-sur-Noireau approvisionnent ainsi l’industrie falaisienne. Trois partis peuvent se présenter alors au choix des industriels : |
Ou bien ils peuvent donner ce fil à tisser à domicile, aux artisans, ainsi qu'aux ouvriers de la ville et de la campagne, et alors le tissu confec-
tionné est rapporté chez eux, où des ouvriers spéciaux le découperont en gilets et en caleçons (je rappelle que l’opération de la taille n’est jamais effectuée en fabrique collective), puis il est de nouveau distribué à domicile pour l’opération de l'assemblage ;
Ou bien, donnant encore à tisser, ils peuvent n’effectuer eux-mêmes que le découpage et l’apiéçage ;
Ou bien enfin ils peuvent concentrer entre leurs mains les trois opérations principales de la production, tissage, découpage, apiéçage.
L'on voit tout de suite que, suivant que tel ou tel mode sera adopté, la physionomie des industries différera beaucoup. Dars le premier cas, l'établissement industriel peut être réduit à sa plus simple expression ; 1l consistera uniquemert en un atelier où quelques ouvriers suffiront à tailler le tissu confectionné au dehors.C’est ainsi, par exemple, que la maison Lecoq, de Falaise, occupe uniquement environ une dizaine d’employés coupeurs ou empaqueteurs. Dans le second cas, un atelier d’apiéçage est adjoint à l’atelier de coupe ; des machines mues avec des moteurs ou actionnées à la main assemblent les pièces que l’atelier de coupe déverse à intervalles réguliers ; l’établissement industriel s'accroît. Dans le troisième cas, enfin, une fabrique de tissu est
créée à côté des ateliers ; l'établissement industriel
est par lui-même un tout complet qui se suffit aux différents stades de laproduction. Les maisons Cliquet, Ameline, Dubois, Duclos, Balloude frères Landry frères, à Pont-d’Ouilly, appartiennent à cette catégorie économique.
Mais, précisément, cette organisation n’est pas celle qui a toujours prévalu ; et, au fond, cette trinité des formes est moins un ordre de catégories logiques que l’ordre même des étapes parcourues par l’industrie en évoluant sous l'effort du progrès et des nécessités commerciales. Il est facile de discerner là un mouvement, une évolution caractéristique qui est le mouvement même de la concentration industrielle moderne.
IITL. — Maintenant, le mouvement de la concentration industrielle et de la fabrique est-il illimité? Et, à notre point de vue spécial, les industries à domicile salariées sont-elles destinées à disparaître complètement et à se résorber, en fin de compte, selon la prophétie de Marx, dans la grande industrie centralisée ?
A cetégard, les statistiques ne fournissent pas de réponse précise.
Ilest certain qu un grand nombre d’industries à domicile ont déjà disparu, et qu’un grand nombre d’autres s’effacent de plus en plus devant le progrès de la fabrique. Il est non moins certain qu’en bien des points, on signale une recrudescence très accentuée de la fabrique collective.
Les industries belges ont particulièrement souffert. Les dentellières ont vu leur nombre diminuer dans une proportion effrayante depuis que les tulles et les dentelles à bon marché, produits de la fabrication mécanique, ont envahi le marché. Tandis qu’elles étaient encore 150.000 en 1875, elles n’étaient plus que 47.000 en 1896". De même les tisseurs de lin ont passé de 74.700 en 1840 à 10.000 en 1896”. La coutellerie et le tressage de la paille agonisent avec des salaires de famine’. La clouterie comptait, en 1896, un personnel de 549 ouvriers, alors qu’en 1846 il y avait au pays wallon 6.786 forgerons. Les «fileurs et les fileuses à la main, qui étaient 115.000 dans les Flandres, il y a un demi-siècle », ont disparu totalement. Dans les autres industries, au contraire, « il y a eu accroissement. La fabrication à la main domine encore dans l’armurerie, la menuiserie, tonnellerie, cordonnerie, corderie briqueterie, etc.®» D’une façon générale, on estime que le personnel des industries à domicile repen encore en 1896 17 % dela dns ouvrière :.
1. Les industries à domicile en Belgique, IV, p. 270 et suiv.,
We D'L219:
Les industries à domicile en Belgique, 11, p. 180.
Les industries à domicile en Belgique, 1, p. 323.
Les industries à domicile en Belgique, 311, p. 49.
M. BOURGUIN, op. cit., annexes, III, 2°, p. 413.
M. BOURGUIN, 0p. cit., annexes, II, 2, p. 413.
M. BouURGUIN, 0p. cit., annexes, III, 2, p. 413.
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L'Allemagne possède deux statistiques de l’industrie à domicile en 1882 et 1895. Voici les tabieaux qu’elles ont permis de dresser :
EXPLOITATIONS EXPLOITATIONS EXPLOITATIONS TOTAL des cccupant des travailleurs isolés des auxiliaires Exploitations HTorMINAECES- Princi- | Acces- Princi- | Acces- | r Pas Se Total | cipales | soires os pales | soires | Total 1882/284.728| 32.7391317.467| 67.346] 1.598! 68.9441352.074| 34.337/286.411 1895/231.540| 40.961/272.501 | 69.295 691| 68.986|300. 835! 41.632/342 487 | PERSONNEL EE , | PERSONNES | | TRAVAILLEURS occupées dans les exploitations TOTAL isolés employant des auxiliaires | 1852 284.728 191. 347 476.075 1895 231.540 226.208 457.748
De l’examen de ces tableaux il ressort que, dans l’intervalle des deux recensements, de 1882 à 1895, l’industrie à domicile a perdu 43.924 exploitations et 18.327 personnes. Ce sont les industries textiles (coton, lin, soie) qui accusent la régression la plus notable ; elles ont subi ure
diminution de 72.928 exploitations et de 89.322 personnes. Par contre, les recensements témoisgnent d’une augmentation de 31.000 taïlleurs, 9.000 ébénistes, 8.000 cordonniers, 6.000 vanniers, ete. L'industrie à domicile compte en Allemagne 14, 1 % du total des exploitations industrielles et 5,7 % du total des salariés de lindustrie *. .
Nous pouvons faire des constatations analogues en France. « Dans la ville de Lyon, écrit M. Bourguin, les métiers à la main pour le tissage de la soie, qui étaient au nombre de 50.000 en 1848,ne sont plus que 8.637 en 1900,et la moitié seulement de ces méticrs sont occupés régulièrement. Par contre, à la même époque, les métiers mécaniques sont au nombre de 33.383, tant à la ville qu’au dehors. Les métiers à bras ne se maintiennent que dans les campagnes à cause de la faiblesse des salaires; ils y sont encore 40.276, mais ils tendent à diminuer dans la région. Ces métiers mécaniques, en effet, sont employés aujourd’hui, non seulement pour le tissage des étoffes unies ordinaires, mais même pour certaines étoffes jusque-là réservées aux métiers à la main ?. »
Mais aucune région de notre pays ne peut
1. M. BOURGUIN, op. cit., annexes, It, L°, 2° passim. 2. M. BOURGUIN, 0p. cit.; annexes, Int, 1°, p. 410.
nous offrir une idée plus complète de cette décadence des industries à domicile d'autrefois que la Normandie. Notons que la Normandie, si lon met à part la Seine-Inférieure et quelques régions de l'Eure, a été autrefois « la terre classique du travail à domicile ! » ; il est donc intéressant au plus haut point d’y montrer le déclin de cette forme du travail,et de comparer la statistique contemporaine avec la statistique ancienne. :
La bonneterie de Falaise occupait, en 1836, environ 6.000 ouvriers *. A l’heure actuelle, on compte exactement 400 ouvriers en usine ou en atelier et 750 travailleurs en chambre.
M. Audiganne, en 1860, n'évalue pas à moins de 30.000 le nombre des ouvriers à domicile de tout le district industriel dont Flers est le cheflieu : Vire, Condé-sur-Noireau, la Ferté-Macé * : leur nombre ne dépasse pas aujourd’hui 2.000 au grand maximum. Le travail en chambre a complètement disparu dans laville de Flers même; il subsiste encore 1.500 tisseurs à la main dans les campagnes environnantes. Vire emploie normalement une quarantaine d’ouvrieres à faire des pieds de bas. A La Ferté-Macé et à Condé,il ne
1. AUDIGANNE, Les populations ouvrières et les industries de la France, 1, p. 54.