‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 17 sur 48 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des Caractères en relief et de la Lecture.

Tous ceux qui ont voulu instruire des aveugles , et qui l'ont fait avec succès , se sont pénétrés de cette vérité, qu'il faut rendre sensibles, par le toucher, les objets qu'on veut leur faire connaître, et dont les clair-voyans perçoivent la forme par la vue. Dès-lors toutes les tentatives ont eu pour but de leur donner la connaissance des lettres dont nous nous servons nous-mêmes, ou de composer, à leur usage , des figures arbitraires auxquelles on attribuerait une valeur de convention ; car ce n'est que bien postérieurement qu'on imagina de leur apprendre notre alphabet.

Les premiers signes n'étaient autre chose que l'alphabet illyrien ou esclavon modifié , qui commence , comme la plupart des alphabets anciens, par <z, b, g, d,e, z, etc., dont on attribue l'invention à St-Jérôme , parce qu'il s'en était servi pour la traduction de la Vulgate. On avait sans

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doute préféré cet alphabet à tous les autres , à cause de la forme carrée des lettres, qu'on avait crues plus propres que les nôtres à être connues par le tact. Je regrette de ne pouvoir donner ici la figure de ces caractères singuliers, qu'on abandonna bientôt, parce qu'ils ne présentaient pas plus d'avantages que les caractères vulgaires (i).

On fit ensuite des lettres mobiles sur de petites tablettes en bois mince, d'environ dixhuit lignes de haut, sur six de large. On les plaçait dans une planche à coulisse, où on les faisait glisser, les unes à côté des autres, de la même manière qu'on l'a pratiqué depuis pour les petites figures de la lecture par écho. Ce procédé , très - défectueux pour enseigner des aveugles , est assez bon pour faciliter à ceuxci les moyens d'apprendre à lire à des clairvoyans.

Cest avec de semblables lettres qu'Usher, archevêque d'Armagh , qui mourut à Camberwell, vers la fin du dix-septième siècle, fut en-

(i)On peut voir la figure de ces lettres dans l'excellent Manuel Typographique de M. Fournier , vol. II, pag. aa6 . n° 68, édit. 1766.

seigné par ses deux tantes, qui étaient aveugles (i).

Dès le seizième siècle , on avait gravé des lettres en bois pour instruire les aveugles ; mais au lieu de les rendre saillantes, on les avait faites en creux : les doigts ne palpaient point le pourtour des lettres, comme cela a lieu pour le relief ; ils plongeaient dans le creux, et l'aveugle percevait, quoique plus difficilement, la forme des lettres. Lorsqu'on imprimait sur ces planches, les lettres demeuraient blanches et tout le reste venait en noir (2).

Rampazzetto avait publié, en 1575, des exemples de lettres gravées en bois, qu'il dédia à Saint-Charles Borromée; mais ces planches, qui n'étaient pas préférables à celles de François Lucas, offraient le même inconvénient, celui de la cohésion des lettres, et par conséquent la nécessité de graver autant de planches que de pages, comme on le fait aujourd'hui pour les impressions stéréotypes (3).

(1) Biographia Britannica , orthe lives ofthe most eminent persons. London, 1773.

(î) Arte de Escrivir, de Francesco Lucas , dédié à Philippe II , roi d'Espagne. Madrid, in-4 0 , i58o.

(3) Essemplare dipià sorti di lettere di M. Gio Francesco Cresci , MUanese , scritlorc in Fenetia, iu-4 0 , iSyS.

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En i64o, un maître écrivain de Paris, nommé Pierre Moreau, fit fondre des caractères mobiles en plomb, à l'usage des aveugles; mais rebuté par les difficultés qu'il rencontra, ou ne voulant point faire Favance des frais que nécessitait cette entreprise, il y renonça, et s'attacha seulement à faire des poinçons et des matrices de caractères nouveaux, dans le goût de l'écriture; découverte qui lui a fait un nom dans la typographie.

D'autres personnes avaient essayé de donner aux aveugles l'idée des lettres, en les figurant sur de larges pelottes , avec des aiguilles renversées. L'aveugle retirait de cette méthode un double avantage , puisqu'il apprenait la forme des lettres , et qu'il exerçait ses doigts à parcourir, d'un toucher léger, l'extrémité de ces pointes : c'est par ce procédé ingénieux que M eUe Paradis avait appris à lire.

On a fait aussi des lettres mobiles en bois , ressemblant à celles dont les imprimeurs se servent pour les placards; mais toutes ces lettres isolées avaient l'inconvénient de ne pouvoir être réunies en grand nombre, et ne servaient, tout au plus-, qu'à donner aux aveugles la connaissance de l'alphabet.

De même qu'on crie très-fort pour se faire entendre des sourds, on croit qu'il est nécessaire de présenter aux aveugles des objets d'une très-grande dimension, afin qu'ils soient plus facilement aperçus; c'est là ce qui a donné naissance aux grandes lettres dont j'ai déjà parlé. On ne réfléchit pas assez que l'aveugle qui ne peut avoir des objets qu'il touche que des idées successives doit nécessairement, de prime-abord, porter des jugemens diffère ns sur des choses qui, quoique identiques pour la forme, diffèrent en volume. Il faut qu'il fasse un travail secondaire pour rapprocher ses premières idées , et qu'il juge enfin de nouveau , par comparaison , après avoir parcouru toute la série des idées intermédiaires. Ne faisons-nous pas la même chose, lorsque nous voyons un dessin en miniature ? Nous ne le reconnaissons pas toujours sur le champ, et nous ne le reconnaîtrions même pas du tout, si la réduction était portée trop loin : parce que la cessation dune couleur est, pour l'œil, ce que la cessation delà résistance est pour le toucher (i ).

(1) Des Signes et de fJrt de Penser, Toi. EU.

L'aveugle du Puiseaux se servait de lettres de bois, à queue, qu'il réunissait les unes avec les autres , au moyen d'une broche de métal qui traversait chaque queue, comme les serruriers réunissent les lettres en fer dont on se sert pour estamper les tonneaux.

Cette forme de lettres et le moyen imaginé pour les unir étaient déjà une grande perfection ; mais il restait toujours à rechercher, pour remplacer l'écriture , la possibilité de rendre ces lettres tellement indépendantes, les unes des autres, qu'elles pussent être enlevées séparément, et remplacées par d'autres, au besoin.

Les premiers caractères furent fondus par un potier-d'étain , qui ne les obtint que très-imparfaits , car il n'avait ni poinçons ni matrices, et il les coula dans du sable. En 1 783 , la Société Philantropique fit graver des poinçons et frapper des matrices avec lesquelles on fondit des caractères chez les dames Fournier. M. Rouillé de l'Étang, alors trésorier de cette Société, en paya le prix.

Sans tomber entièrement dans l'erreur de ceux qui avaient voulu donner autrefois aux aveugles la connaissance de nos caractères , les fondeurs qui coulèrent, il y a quarante ans, les premières lettres en plomb , les firent beau-

coup plus grandes qu'il ne convenait ( six lignes de hauteur environ ) , toujours dans la persuasion qu'elles seraient plus facilement reconnues que celles de deux lignes, par exemple, dont nous nous servons aujourd'hui. L'expérience a prouvé depuis que ce n'est point la grandeur, mais la perfection de la forme des lettres qui aide les aveugles a les distinguer , puisqu'ils reconnaissent parfaitement le plus petit des caractères d'imprimerie (/a nonpareille ). On sait que lorsque leurs doigts deviennent insuffisans, ils approchent de la pointe de leur langue les objets qu'ils veulent reconnaître, et qu'alors ils ne se trompent pas.

Ces premiers caractères reconnus d'une trop grande dimension, on fît graver de nouveaux poinçons, et on coula dans la fonderie du sieur Yaflard une police ou assortiment de caractères, à peu de chose près, semblables à ceux dont nous nous servons, aujourd'hui.

Pour donner une idée de ces caractères , qui se lisent, de gauche à droite, comme l'écriture ordinaire , tandis que les caractères d'imprimerie se lisent, sur la forme, de droite à gauche, nous avons fait graver sur bois , en les plaçant dans le sens convenable à l'impression, les

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vingt-cinq lettres qui composent l'alphabet des aveugles.

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