PREFACE
eût laissé le temps nécessaire pour observer.
Il a fallu, pour la partie historique, faire des recherches assez longues, et concilier souvent des opinions bien divergentes sur Fétat moral des aveugles , et les moyens propres à les instruire.
Fidèle à l'épigraphe que j'ai choisie , j'ai élagué tout ce qui ma paru ou inutile ou superflu , et je me suis borné à dire ce que j'ai cru indispensable pour faire connaître l'établissement que j'ai l'honneur de diriger. J'aurai atteint mon but, si je suis parvenu à donner la véritable idée qu'on doit avoir des aveugles et des procédés employés pour les instruire.
Comme nous ne nous servons habituellement que du moyen rapide, mais peu fidèle, de la vue, pour discerner les objets qui nous entourent, on croit que les aveugles ne doivent rien connaître de ce qui existe, et qu'ils ne peuvent jamais s éloigner du cercle étroit qui les environne : on les regarde comme des êtres dégradés, condamnés à végéter sur la terre ; on croit avoir assez fait pour eux , lorsqu'on a confié à leur mémoire le nom et la forme des objets usuels :
on ne se pénètre pas assez de cette vérité, que l'aveugle qui n'est pas instruit est, toute sa vie, comme l'enfant qui vient de naître, qui ne peut, par lui-même, pourvoir à ses besoins : il mourrait si on ne prenait soin de lui.
L éducation des clair-voyans commence,
pour ainsi dire , avec leur naissance ; tout
avec facilité les jeux des compagnons de leur enfance, dont ils répètent jusqu'aux moindres mouvemens ; ils lisent dans la physionomie de leur nourrice , et les regards dune mère sont, pour eux, la meilleure leçon. Tout cela est perdu pour l'aveugle , enseveli pour jamais dans les ténèbres. Il est obligé de tout créer, puisqu'il n'a rien vu : l'acte le plus simple, en apparence, pour les autres enfans , devient pour lui une chose nouvelle. Voilà ce qui donne naissance , sans doute , à cette attitude silencieuse et timide des aveugles pendant les premières années de leur vie , et à cette habitude de concentration , qui ne les abandonne jamais.
Puisqu'il est bien reconnu qu'ils sont privés de la faculté d'apprendre, par l'imitation, dans leur enfance, on devra s'attacher à obtenir le même résultat, par méthode; et tout ce que l'on fera dans la suite n'aura d'autre but que de rétablir l'équilibre pour les mettre de niveau avec les autres hommes.
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Ce serait donc une grande erreur de confondre les aveugles avec les enfans ordinaires, et de penser qu'on peut les instruire de la même manière. L'instituteur ne réussira jamais, s il n'est bien persuadé que l'aveugle sent les choses tout autrement que nous; qu'il n'attache pas aux mots les mêmes idées; s'il ne devient enfin l'élève de son disciple, et s'il n'étudie avec lui. Toujours obligé d'examiner ce qu'on lui présente ou ce qu'on lui dit, l'aveugle contracte, de bonne heure, et presqu 1 instinctivement, une grande habitude de l'analyse : aussi faut -il s'attendre de sa part aux questions les plus neuves, les plus extraordinaires, et quelquefois aussi les plus embarrassantes. Le monde moral n'existe pas pour cet enfant de la nature; la plupart de nos idées sont pour ' lui sans réalité : il agit comme s'il était seul ; il rapporte tout à lui. C'est de ce déplorable état qu'il faut tâcher de le retirer, en lui apprenant qu'il y a des rapports et des liens de communication entre lui et les autres hommes.
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Mais cette instruction des aveugles doit se faire par des progrès bien insensibles; il ne faut pas trop se hâter de cueillir des fruits : on ne saurait la commencer d'assez bonne heure ; car les premières impressions qu'ils reçoivent ne s'effacent jamais , et il est très-intéressant que ces impressions soient conformes à 1 élan qu'on veut leur donner.
Il est évident que la parole ne peut imiter la forme des objets , et qu'il n'y a rien de commun entre le son et les couleurs : le toucher seul , convenablement exercé , est partout entendu sans convention et sans commentaire; c'est la langue naturelle des aveugles. C'était donc ce sens qu'il fallait choisir pour être l'intermédiaire entre l'homme qui n'en a que quatre et l'homme qui les a tous : aussi est-ce sur ce principe qu'est fondée toute la théorie de leur instruction.
Les aveugles, ainsi instruits, ne seront plus une calamité pour leur famille ; cette barrière qu'on avait crue insurmontable entre l'homme qui voit et l'homme qui ne voit pas, n'existera plus , si l'on met en pra-
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tique les procèdes heureux imaginés pour les instruire. Rendus à la société et à euxmêmes , ils béniront un jour la mémoire de ceux qui élevèrent ce monument de bienfaisance.
On ne peut pas dire que ceux qui ont formé un système d'enseignement pour les aveugles, n'aient eu ni guides ni modèles; ils eurent, au contraire, le très-grand avantage de marcher sur les traces de ceux qui les avaient précédemment instruits : ils purent mettre à profit les erreurs de leurs devanciers. Les essais infructueux qu'avaient déjà faits beaucoup de personnes, toutes animées d'un même esprit de charité , indiquaient assez ce qui restait à faire; mais il fallait tout le zèle et tout le dévouement d'un homme ardent et passionné , pour entreprendre de réunir ces élémens épars et les coordonner, afin d'en faire un tout, en y ajoutant les résultats nouveaux de sa propre expérience.
Cet homme qui se dévoua à cette œuvre , et qui créa la première école qui ait existé
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en Europe pour l'instruction des aveugles j fut M. Valentin Haùy. On verra, je pense, avec plaisir, par quel hasard il conçut l'idée de son plan d'instruction.
J'ajouterai au récit qu'il en fait lui-même l'historique de l'établissement depuis sa fondation jusqu'à ce jour, et les améliorations considérables qui ont été faites successivement .
« Une nouveauté d'un genre singulier, dit » M. Haiïy (i), attirait, il y a plusieurs an- » nées, un concours de monde à l'entrée » d'un de ces lieux de rafraîchissemens » placés dans les promenades publiques , où » d'honnêtes citoyens vont se délasser, un » instant , vers la chute du jour.
» Huit à dix pauvres aveugles, des lu- » nettes sur le nez, placés le long d'un » pupitre qui portait de la musique , y exéd cutaient une symphonie discordante, qui » semblait exciter la joie des assistans. Un » sentiment tout différent s'empara de notre
(i) précis historique, pag. 119.
» âme, et nous conçûmes, dès l'instant, la » possibilité de réaliser, à l'avantage de ces j> infortunés, des moyens dont ils n avaient » qu'une jouissance apparente et ridicule.
» L'aveugle , nous dîmes-nous à nous-même, » ne connait-il pas les objets à la diversité 3> de leur forme ? Se méprend-il à la valeur t> d'une pièce de monnaie ? Pourquoi ne j> distinguerait-il pas un ut d'un sol , un a » d'une f, si ces caractères étaient rendus » palpables , etc. ? »
Le premier asyle que la bienfaisance ouvrit aux jeunes aveugles, fut institué en i^84> aux frais de la société philantropique , qui chargea M. Haûy de les instruire. Cette société , si justement célèbre par les bonnes oeuvres qu'elle a faites (i), fournit à tous les
(1) C'est ici le lieu de rendre hommage aux bienfaiteurs de l'Institution, au rang desquels il faut placer M. Bailly, maire de Paris , si connu par son beau talent et sa fin désastreuse , qui , le premier , procura aux aveugles des secours à domicile ; M. de la Rochefoucault , dont le nom rappelle la bienfaisance , qui obtint pour eux , en 1790 , le couvent des Célestins ; M» de Planoy , dont la charité était si ingénieuse , qu'elle était parvenue à donner aux travaux de»
frais de rétablissement , qui fut place' rue Notre -Dame -des -Victoires. En 1785, le nombre des élevés entretenus gratuitement s'élevait à vingt-cinq. Leur instruction fut assez avancée, Tannée suivante, pour (ju'ils fussent admis à l'honneur de faire un exercice à Versailles, devant le Roi.
M. Haûy soumit, le 16 février i 7 85, au jugement de l'Académie royale des Sciences, un mémeire dans lequel il expliquait les moyens dont il proposait l'emploi pour l'instruction des aveugles.
Il fut fait, par MM. Desmarets, Demours, Vicq-d'Azir et de la Rochefoucault , commissaires choisis à cet effet , un rapport dans lequel ils dirent que « la méthode de »> M. Haiiy ressemblait à celle de l'aveugle » du Puyseaux (1) et de M ,,e Salignac; que le
aveugles une valeur presque suffisante pour pourvoir à leurs besoins, pendant qu'il ne leur était rien alloué par le gouvernement ; M me Dumenil , M. Desfaucheretz , M me de Staél , et tant d'autres , que les bornes d'une note ne me permettent pas de nommer, mais dont la reconnaissance nous fait un devoir de conserver précieusement le souvenir. (1) Rapport de t Académie , pag. 7.
» procédé pour l'étude de la géographie » était à-peu-près le même que celui de » M. Weissembourg de Manheim (i); que y> M. Lamouroux avait fait fondre autre- » fois (a) des caractères mobiles pour la » musique, etc., etc. »
Néanmoins, ils reconnurent, pour être de son invention, l'impression des livres en relief; et après avoir rendu compte des opérations faites, en leur présence, par le jeune Lesueur, aveugle-né, ils terminèrent ainsi leur rapport : « Nous proposons à l'Acadé- » mie , en donnant son approbation à la » méthode que M. Haùy lui a présentée , » de l'exhorter à la rendre publique, et de » l'assurer qu'elle recevra volontiers les nou- » veaux comptes qu'il pourra lui rendre de y> ses efforts, pour la porter au degré de » perfection dont elle est susceptible (3). »
L'Institution subsista ainsi , à travers mille obstacles, jusqu'en 1791. A cette époque,
(1) Rapport de VJcadémie , pag. 9.
(2) Id. , pag. 3.
(3) Id. , pag. i3.
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Louis XVI ordonna qu'elle serait entretenue aux frais de l'Etat, et placée, avec celle des sourds - muets , dans l'ancien couvent des Célestins, près l'Arsenal; et une loi du 21 juillet , confirmative de l'arrêté du directoire du département de Paris, régla les dispositions administratives.
Une autre loi , du 10 thermidor an 3 , sépara l'Institution des aveugles-travailleurs de celle des sourds-muets , et plaça le premier de ces établissemens dans la maison des Filles Sainte-Catherine , rue des Lombards. Le nombre des élèves fut porté à quatre-vingt-six, un par département, et le taux de la pension à 5oo liv. Il n'y avait point encore d'administration ni de commission de surveillance, pour contrôler les opérations; l'économe comptait de clerc à maître.
Le 26 pluviôse an 9, un arrêté des consuls, dont l'exécution fut un peu brusque, ordonna que les aveugles-travailleurs seraient sur-le-champ transférés dans l'enclos des Quinze-Vingts , et la gestion de cet établis-
sèment confiée à l'administration de l'hospice. C'est par suite de cette mesure, que les jeunes aveugles, sous la dénomination d'aveugles de deuxième classe , ont été confondus, pendant quatorze années, avec les pauvres aveugles hébergés dans l'hôpital des Quinze- Vingts , quoiqu'il n'existât entr'eux d'autres rapports que l'identité d'infirmité. Le premier de ces établissemens est un hospice où Ton peut être admis, à toutes les époques de la vie , sans être né aveugle , où chaque individu vit privément; tandis que l'autre est un véritable collège consacré à l'instruction de sujets nés aveugles , qu'on y entretient pendant un temps limité , vivant en commun , soumis à des réglemens généraux , et auxquels on enseigne à gagner leur vie par le travail, lorsquaprès un séjour de huit années dans l'Institution ils sont rendus à la société.
On ne peut qu'applaudir au zèle de l'administration des Quinze-Vingts et aux efforts qu'elle a faits pour améliorer le sort des jçunes aveugles, pendant tout le temps qu'elle
a été chargée des intérêts de l'Institution.
Mais un obstacle toujours renaissant, indestructible , s opposait au bien , et cet obstacle résultait de l'incohérence des deux établissemens réunis. Chaque jour, la dégénération était sensible ; les réglemens étaient tombés en désuétude; les jeunes aveugles demeuraient oisifs, une très-grande partie de la journée ; l'étude de la musique était presque leur unique occupation, depuis qu'on ne les appliquait plus aux travaux manuels et qu'il ne leur était fait que deux classes par jour. Tout enfin annonçait la ruine prochaine d'un établissement qui , quelques années auparavant , avait excité un intérêt général.
Pénétrée de la nécessité d'habituer, de bonne heure , au travail des enfans qui , la plupart, appartiennent à des parens pauvres, l'administration chercha à les employer utilement dans deux manufactures de draps et de tabac, qu elle établit en 1 806, dans l'enclos de l'hôpital, pour les aveugles de première classe et les individus clair-voyans de leurs familles ; mais des pertes considérables obli-
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gèrent bientôt à renoncer à ces deux entreprises , qui ne remplissaient nullement les intentions charitables de l'administration :
au très- grand inconvénient attache' au rapprochement des vieux avec les jeunes aveugles, se joignait l'inutilité' d'un travail qui ne devait jamais leur être profitable, puisqu'ils y concouraient seulement comme aides, sans apprendre, dans toutes ses parties, un e'tat qu'ils pussent ensuite exercer au - dehors pour exister.
Le 8 février i8i5, le Roi., en ordonnant que l'hôpital serait replace' sous la direction du Grand - Aumônier de France, ordonna aussi que l'Institution serait se'pare'e de cet hôpital, conservée dans les attributions du ministère de l'intérieur , et qu'elle serait désormais régie et gouvernée par une administration spéciale.
Cette translation, retardée par les événemens de i8i5, s'est effectuée le mardi 2.0 février 1816 , et l'Institution se trouve aujourd'hui placée dans l'ancien séminaire Saint-Firmin , rue Saint- Victor , n° 68.
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Tout était à refaire après sa translation i tani: pour le matériel que pour l'instruction; mais la chose la plus urgente était la réorganisation morale de l'Institution : changer de local sans changer de mœurs , admettre de nouveaux sujets sans avoir préalablement renvoyé ceux dont la présence était nuisible , eut été plus dangereux qu'utile. Il fallut -donc se déterminer à un douloureux sacrifice ; il fallut rendre à leurs familles un très-grand nombre d'élèves , malheureux dépositaires de l'esprit d'insubordination et de licence qu'ils avaient puisé dans leur première demeure, et dont la tradition aurait été conservée par eux.
Quarante-trois élèves sortirent des Quinze- Vingts et n'entrèrent point à Saint-Firmin.
Cette ablation désorganisa les différentes parties de l'enseignement; mais le zèle des instituteurs surmonta tous les obstacles : ils travaillèrent avec empressement à former de nouveaux élèves , et le succès couronna leurs pénibles efforts. Tout est réparé au moment actuel. Les classes sont remplies de
sujets qui se distinguent par leur aptitude : il en est même plusieurs qui font déjà, dans les exercices publics, l'étonnement et l'admiration des visiteurs. Aussi saisissons -nous l'occasion de rendre ici à notre collaborateur M. Dufau , second instituteur des garçons , et à mademoiselle Cardeilhac, institutrice des demoiselles , la justice qu'ils méritent, en signalant les droits qu'ils ont acquis à la reconnaissance de l'administration, par les soins assidus qu'ils se sont donnés pour obtenir aussi rapidement un pareil résultat.
On me pardonnera, j'espère, cette digression; je lai crue nécessaire pour donner une idée complète de l'origine et des progrès d'un établissement qui paraît si digne, par son utilité , de l'intérêt qu'il inspire.
Ce Traité sera divisé en trois parties : la première , comprenant cinq chapitres , renfermera des considérations générales sur l'esprit et le caractère des aveugles; la seconde, qui en contiendra deux, sera consacrée à faire connaître les aveugles célèbres qui se sont distingués dans les sciences et les arts ;
IITTRODtJCTIOlf.
la troisième enfin, compose'e de vingt-deux chapitres divisés en deux sections, sera spécialement destinée à rendre compte des procédés employés à l'Institution, et des différentes modifications qu'ils ont subies jusqu'à ce jour.
Je m'estimerai heureux si j'ai pu atteindre le but que je me suis proposé en écrivant cet Essai. Je ne voulais point faire un Traité purement spéculatif, ni un roman sur l'instruction des aveugles : je désirais offrir à ceux qui n'ont pas eu le bonheur d'être instruits dans cette maison , les moyens de l'être au sein de leur famille. J'ai voulu prouver, paries résultats dune longue expérience, que les aveugles peuvent être instruits dans quelques sciences et quelques arts , aussi bien que les autres hommes ; qu'ils ont des dispositions que Ton peut développer par des méthodes qui leur sont particulières, et qu'ils peuvent facilement , à l'aide des diverses professions mécaniques auxquelles on les exerce, pourvoir eux-mêmes à leur existence.
Loin donc de faire un secret des moyens que nous employons, nous voudrions qu'ils
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fussent connus partout où il y a des aveugles , et en cela nous ne faisons que seconder les vues bienfaisantes du Gouvernement.
îîos vœux sont en partie comblés aujourd'hui, puisqu'on a déjà créé dans divers royaumes (i) plusieurs Institutions basées sur les mêmes principes que la nôtre, et d'après les renseignemens qui nous ont été demandés. Qu'il est glorieux pour la France,
(0 L'Impératrice, mère de S. M. l'empereur Alexandre, fonda en 1806, à Saint-Pétersbourg , une institution pour les aveugles de ce vaste empire. L'archiduc Jean d'Autriche, dans le voyage qu'il fit en 18 14, à Paris, prit lui-même des notes pour en établir une semblable à Vienne. Un pbilantrope aussi charitable que désintéressé, M. Kalina de Jatenstein, a institué, à ses frais, une école pour les aveugles à Prague. Il ne connaissait aucun de nos procédés, avant d'avoir visité l'établissement de Parisjnous nous sommes faitun devoir de lui fournir tous les matériaux nécessaires pour achever ce qu'il a si bien commencé. On assure que S. M. le roi des Pays-Bas va fonder, dans son royaume, où il y a une si grande quantité d'aveugles , une institution semblable à la nôtre , et déjà il a été remis à cet effet , à M. l'ambassadeur de Hollande , un mémoire très-détaillé sur le régime et l'instruction. Les amis de l'humanité verraient avec plaisir que les deux beaux hospices de Londres et de Liverpool , où les aveugles ne reçoivent point d'instruction, fussent convertis en des écoles semblables à celle de Paris, que tous les anglais distingués qui voyagent sur le continent , s'empressent de visiter.
si féconde en établissemens utiles, d'avoir, la première, donne l'impulsion à ce nouveau genre de bienfaisance, et de voir les autres nations s'empresser d'accueillir et de naturaliser chez elles nos institutions!
Heureux enfans! peut-on dire aujourd'hui avec confiance aux aveugles , vous serez donc consoles ! vous ne serez plus , comme autrefois , repoussés par vos semblables, et considérés comme une espèce dégradée : la cruelle exception qui vous séparait du reste des hommes n'existera plus ; les torts de la nature sont réparés ; on ne vous reprochera plus votre infirmité et le malheur de votre naissance C'était pour faire de vous d'honnêtes gens et des chrétiens de bonne foi, que des personnes généreuses vous tendirent une main secourable , et s'efforcèrent de créer des moyens de vous instruire :
elles sentirent combien serait désespérante votre situation, si vous n'étiez soutenus et encouragés par les consolations que la religion prodigue plus particulièrement à ceux qui souffrent. Ah! que vous seriez coupables si vous vous rendiez ingrats ! N'oubliez ja-
mais cette noble pensée de vos bienfaiteurs, et songez qu'une conduite opposée à leurs pieux desseins serait le plus grand outrage que vous pourriez faire à leur mémoire.
Pour moi , dépositaire de cette pre'cieuse tradition, je me félicite, chaque jour, d'avoir été appelé à coopérer à une aussi bonne œuvre, et je me plais à penser que, lorsqu'il ne restera de moi qu'une froide poussière, vous conserverez encore parmi vous, mes chers enfans, le souvenir de celui qui consacra sa vie à votre bonheur et à votre prospérité.
Je croirais laisser ce discours très-imparfait, si, avant de le terminer, je ne satisfaisais à un besoin pressant de mon cœur, en exprimant ma reconnaissance à ceux qui ont bien voulu m'aider de leurs conseils et des lumières de leur expérience. C'est une véritable jouissance pour moi de placer au premier rang M. le chevalier Charles de Pougens , membre de l'Institut, le plus illustre des aveugles de nos jours , aussi distingué par son talent que par sa modestie et la douceur de son caractère; mon excellent ami , l'abbé Sicard , le protecteur-né de
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tous les malheureux , qui rechercha toujours les occasions de faire le bien , et dont la vie entière a été une habitude de bonnes œuvres.
Pourrais-je oublier le tendre intérêt que S. Ex. le Ministre de l'Intérieur prend à l'Institution, ainsi que M. le sous-secrétaire d'état, M. le comte de Lescarenne, chef de la deuxième division , et M. Edouard Laffon de Ladébat , qui sont toujours occupés d'améliorer le sort des infortunés confiés à mes soins ? Mais comment n'en serait-il pas ainsi , lorsqu'un Roi , ami de l'humanité , a daigné prendre sous sa protection immédiate, et relever une Institution si éminemment philantropique, qu'il honore d'une bienveillance toute particulière! Estimons-nous heureux d'être les dispensateurs de semblables bienfaits, et d'avoir à recueillir, chaque jour, les actions de grâces de ceux qui en sont l'objet. C'est la plus douce et la plus flatteuse récompense de nos travaux.