‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 4 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La perte d'un Sens tourne-t-eUe à l'avantage des autres ?

On agite, depuis bien long-temps, la question de savoir si la perte d'un sens augmente l'intensité des autres; si le sourd-muet de naissance et l'aveugle-né ont sur les autres hommes quelques avantages réels , résultant d'un développement particulier des sens qui leur restent La solution de cette importante question pour* rait jeter un grand jour sur l'explication de plusieurs phénomènes de l'entendement hu-

3a CONSIDERATIONS GÉNÉRALES

main, et, sous ce rapport, elle est digne de toute l'attention des philosophes et des métaphysiciens.

Frappé de Terreur dans laquelle beaucoup de personnes sont tombées à cet égard , j'ai réuni mes recherches sur les aveugles à celles qu'avait faites, sur les sourds- muets, mon illustre collègue l'abbé Sicard, afin de savoir quelle en était la cause, et je me suis convaincu que ni le sourd, ni l'aveugle, ne sont supérieurs aux autres individus jouissant de l'usage de tous leurs sens : l'adresse qu'on remarque dans les aveugles pour le toucher , et l'aptitude des sourds -muets à saisir tous les traits de la physionomie, résultent de la nécessité où ils sont, les uns, de se servir presque continuellement du tact pour suppléer à la vue qui leur manque, et les autres, d'employer la vue pour remplacer Fouie et la parole : l'organe n'en est pas moins en tout semblable à celui des clair- voyans; et si l'aveugle-né opéré par Cheselden ne reconnaissait plus par le toucher, après l'extraction de la cataracte, les objets comme il le faisait auparavant, ce n'est pas qu'il eût perdu, en recevant la vue , la faculté de toucher, mais seulement parce qu'il ne l'employait plus que

comme sens auxiliaire et correctif de la vue. L'effet inverse arrive aux personnes qui deviennent aveugles après avoir vu pendant une partie de leur vie : les unes et les autres ont besoin de faire l'éducation du nouveau sens qu'elles développent : les sens qui remplacent ceux qu'on a perdus sont plus exercés ; ils acquièrent quelquefois , je l'avoue , une délicatesse exquise , qui augmente beaucoup leur sus- » ceptibilité ; mais l'oeil du sourd ne pourra point entendre, ni les doigts de l'aveugle ne verront jamais. Il résulterait du faux principe que nous cherchons à détruire, qu'un individu qui aurait perdu deux et même trois sens , en serait dédommagé par une compensation qui répartirait sur les deux autres les facultés de ceux qui manqueraient. Ainsi , la jeune fille qu'on a vue, il y a quelques années, à l'Institution des sourds - muets, qui était à-la-fois sourde-muette et aveugle , réduite à deux sens, aurait dû retrouver, d'après cette étrange supposition, dans le toucher et l'odorat seuls, les moyens d'acquérir des idées plus ou moins parfaites sur la lumière, les sons et la parole. Rien n'est plus contraire à l'évidence; elle n'avait qu'une exis-tence végétative ; elle était privée de l'impres-

34 CONSIDÉRATIONS CÉNliRALFS

sion ou ébranlement que font sur nos sens les objets extérieurs , qu'on appelle pour cela sensations organiques, lesquelles ne peuvent exister lorsque l'organe chargé de les percevoir et de les transmettre n'existe pas : son âme, comme emprisonnée, devait être condamnée à une inaction absolue (i).

Néanmoins, cette jeune fille, à laquelle il était impossible de rien communiquer, était peutêtre susceptible de ces émotions intérieures ,

étrangères aux sensations organiques, qui semblent plus dépendre de l'esprit que des sens, qui se rapportent plus aux objets insensibles et moraux qu'aux objets physiques et sensibles. J'ai vu quelquefois sa figure se colorer , et pa-

(i) M, Le Roy, médecin, qui publia , en 181a , une dissertation fort intéressante sur le rire, fit beaucoup d'expériences sur cette jeune sourde-muette , pour tàcber de développer en elle le rire, qui est , comme Ton sait , l'effet immédiat d'un mode de perception intellectuelle particulier ( que j'appellerai sensation mentale ) , que produit en nous une idée ridicule ou plaisante , l'idée de la dérision. On conçoit bien qu'il ne put y parvenir; il obtint seulement un rire convulsif , qui est le résultat d'une sensation factice, que détermine l'excitation mécanique de la peau» connue sous le nom de titillation ou de chatouillement*

raître dans l'état où nous sommes nous-mêmes lorsque la honte ou la frayeur nous saisissent Peut-être éprouvait-elle alors de la joie ou de la tristesse, du plaisir ou du déplaisir, du penchant ou de l'aversion ; et puisque nos plaisirs et nos peines appartiennent évidemment à notre âme, dont elles sont les perceptions directes, sans appartenir au corps auquel elle est unie, elle pouvait très-bien ressentir ces émotions, que nous avons appelées sentimens de Vâme> qui ne supposent même pas le besoin de la réflexion.

Concluons que si, comme il est bien demontre, il n'est rien dans notre esprit qui n'y soit parvenu par les sens (i), dénués de ces intermédiaires , nous devons nécessairement manquer des idées qu'ils nous donnent , parce qu'aucune compensation ne saurait rétablir physiquement l'équilibre lorsqu'il a été une fois détruit. L'art de l'instituteur des aveugles et des sourds-muets consiste donc à faire arriver artificiellement à l'âme, par des conducteurs nouveaux , les idées qu'elle aurait toujours

(i) Nihil est in intelUctu quodnon priùsfuerit in sensu.

( Arist. )

ignorées. Il faudrait ne pas savoir la peine que donnent ces sortes d'éducations , et les obstacles qu'on a à vaincre , pour se refuser à croire que la privation d'un ou de plusieurs sens est le plus grand, comme le plus irréparable des maux, qui ne peut exister qu'aux dépens de notre bonheur et du perfectionnement de nos facultés.

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