A MA DERNIÈRE CHEMISE
O toi, Cretonne sans seconde,
Que mon aïeule fit ourdir ï
Toi qui me restes seule au monde ,
Et qui te plais à me couvrir ,
Chemise antique ! il faut te vendre ;
Il faut te quitter pour jamais.
J'ai beau dire à Gaster ** d'attendre ,
Gasler ne vit pas de délais.
Déjà tes sœurs ont vu la halle,
Tes sœurs et mes habits aussi ;
Et ma vieille armoire , et ma malle ,
Et tous mes livres, dieu-merci.
Pour tous , la loi doit être égale ;
Notre Sénat le veut ainsi.
Hélas ! ce n'est pas chose étrange ,
Qu'on les ait vus sur le carreau ;
Esclave ou libre il faut qu'on mange ;
J'ai mangé , grâce à mon trousseau ;
N'ayant argent, ni champ, ni grange,
Il fallait le vendre ou ma peau.
Mais toi, ma fidèle chemise,
Tissu formé du plus beau lin ,
Toi , qui n'as pas une reprise ,
Et qu'orne un large jabot fin,
(*) Cette petite pièce facétieuse fut composée dans le temps où les assignats n'avaient plus aucune valeur.
(**) Gaster, mot grec qui signifie estomac.
DFS AVFXGLES.
Te vendre ! quelle barbarie !
Oui, mais Gaster me fait le train, Et le cruel toujours me crie :
Vends ta chemise , il faut du pain.
Il faut du pain! ah ! quel dommage Qu'un sec et gueux républicain Ne soit pas libre , en son ménage, D'avoir ou de n'avoir pas faim !
Qu'est devenu ce temps de gloire , Où j'étais nippé jusqu'aux dents ?
Ce temps si cher à ma mémoire , Où j'attirais l'œil des passans !
Plus n'irai, fier de ma personne , Me gaudir aux prés Saint-Gervais.
Plus ne reverrai ma Cretonne Teinte d'un excellent vin frais.
A la blanchisseuse Marie , Ne dirai plus le lendemain :
Bacchus hier me l'a rougie, Rends-la plus blanche que ton sein ; Tâche encor que le peuple dise { Tu m'entends , le peuple badeau ) :
Mon Dieu, la superbe chemise !
Ah ! c'est un homme comme il faut.
Quel sera cependant ton maître ?
O ma Cretonne , ô mon trésor !
Quelque âpre agioteur, peut-être, Peut-être! en douterais-je encor !
Ne sens-tu pas sa main avare , Sans pitié, t'ôter de mon dos ?
Et n'entends-je pas le barbare Ricaner en comptant mes os?
Ah! c'en est fait, rien ne me reste !
Gaster l'a voulu, le glouton I
Mais comment cacher. . . .sort funeste ! Je n'ai pas même un caleçon.
En m accablant d'éclats de rire, De me voir aussi nud qu'un ver , Combien de railleurs vont me dire :
Est-ce là voire habit d'hiver ?
Hiver! Dieu! quel tyran nommé-je; Déjà précipitant ses pas , La barbe couverte de neige , Le front obscurci de frimats , Il s'avance : où fuir sa colère ?
Son œil glacé me fait frémir.
Viens , ma chemise , viens , ma chère ; Toi seule doit m'ensevelir ; Volons ensemble à la rivière :
Mieux vaut se noyer que Souffrir.
Se noyer! qui, moi, moi poète !
Gardons plutôt notre grenier ; Là, rimons à perdre la tète , Et laissons les sots se noyer.
Avisse.