‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 46 sur 48 · A MA DERNIÈRE CHEMISE · texte numérisé non relu

A MA DERNIÈRE CHEMISE

O toi, Cretonne sans seconde,

Que mon aïeule fit ourdir ï

Toi qui me restes seule au monde ,

Et qui te plais à me couvrir ,

Chemise antique ! il faut te vendre ;

Il faut te quitter pour jamais.

J'ai beau dire à Gaster ** d'attendre ,

Gasler ne vit pas de délais.

Déjà tes sœurs ont vu la halle,

Tes sœurs et mes habits aussi ;

Et ma vieille armoire , et ma malle ,

Et tous mes livres, dieu-merci.

Pour tous , la loi doit être égale ;

Notre Sénat le veut ainsi.

Hélas ! ce n'est pas chose étrange ,

Qu'on les ait vus sur le carreau ;

Esclave ou libre il faut qu'on mange ;

J'ai mangé , grâce à mon trousseau ;

N'ayant argent, ni champ, ni grange,

Il fallait le vendre ou ma peau.

Mais toi, ma fidèle chemise,

Tissu formé du plus beau lin ,

Toi , qui n'as pas une reprise ,

Et qu'orne un large jabot fin,

(*) Cette petite pièce facétieuse fut composée dans le temps où les assignats n'avaient plus aucune valeur.

(**) Gaster, mot grec qui signifie estomac.

DFS AVFXGLES.

Te vendre ! quelle barbarie !

Oui, mais Gaster me fait le train, Et le cruel toujours me crie :

Vends ta chemise , il faut du pain.

Il faut du pain! ah ! quel dommage Qu'un sec et gueux républicain Ne soit pas libre , en son ménage, D'avoir ou de n'avoir pas faim !

Qu'est devenu ce temps de gloire , Où j'étais nippé jusqu'aux dents ?

Ce temps si cher à ma mémoire , Où j'attirais l'œil des passans !

Plus n'irai, fier de ma personne , Me gaudir aux prés Saint-Gervais.

Plus ne reverrai ma Cretonne Teinte d'un excellent vin frais.

A la blanchisseuse Marie , Ne dirai plus le lendemain :

Bacchus hier me l'a rougie, Rends-la plus blanche que ton sein ; Tâche encor que le peuple dise { Tu m'entends , le peuple badeau ) :

Mon Dieu, la superbe chemise !

Ah ! c'est un homme comme il faut.

Quel sera cependant ton maître ?

O ma Cretonne , ô mon trésor !

Quelque âpre agioteur, peut-être, Peut-être! en douterais-je encor !

Ne sens-tu pas sa main avare , Sans pitié, t'ôter de mon dos ?

Et n'entends-je pas le barbare Ricaner en comptant mes os?

Ah! c'en est fait, rien ne me reste !

Gaster l'a voulu, le glouton I

Mais comment cacher. . . .sort funeste ! Je n'ai pas même un caleçon.

En m accablant d'éclats de rire, De me voir aussi nud qu'un ver , Combien de railleurs vont me dire :

Est-ce là voire habit d'hiver ?

Hiver! Dieu! quel tyran nommé-je; Déjà précipitant ses pas , La barbe couverte de neige , Le front obscurci de frimats , Il s'avance : où fuir sa colère ?

Son œil glacé me fait frémir.

Viens , ma chemise , viens , ma chère ; Toi seule doit m'ensevelir ; Volons ensemble à la rivière :

Mieux vaut se noyer que Souffrir.

Se noyer! qui, moi, moi poète !

Gardons plutôt notre grenier ; Là, rimons à perdre la tète , Et laissons les sots se noyer.

Avisse.

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