CHAPITRE PREMIER
Des Aveugles célèbres dans les Sciences.
L'histoire nous a conservé le souvenir des aveugles qui ont acquis, par eux-mêmes, de grandes connaissances , avant qu'il n'existât de méthode d'enseignement pour eux. Le nombre en est considérable; mais je me bornerai, dans ce chapitre , à signaler les plus remarquables et à indiquer les auteurs que j'aurai consultés : car plus les choses sont extraordinaires , plus il faut les entourer d'authenticité. J'ai pensé que cette petite biographie des aveugles célèbres serait agréable aux lecteurs, et servirait, en même temps, à prouver l'utilité de l'instruction actuelle, où l'on a rassemblé et méthodiquement classé les
divers procédés épars, imaginés jusqu'à ce jour. On verra dans la troisième partie de cet ouvrage les perfection nemens qu'ils ont subis , et avec quelle facilité on instruit maintenant les aveugles.
Le nombre des aveugles était très -considérable en Asie et en Italie, au temps des Romains. La grande quantité de médecins qui ont écrit à cette époque sur les maladies des yeux pourrait servir de preuve (i); mais le mode d'enseignement employé dans ces temps-là n'est point parvenu jusqu'à nous.
Diogène Laèrce et Thrasyle (t.) rapportent que plusieurs philosophes se privèrent volontairement de la faculté de voir, afin de méditer plus
(i) J'ai essayé de démontrer la vérité de cette assertion, à l'ouverture de mon cours public sur les maladies des yeux, fait à l'Institution , en 1816. Lue dissertation fort intéressante sur les pierres antiques, qui servaient de cachets aux médecinsoculistes, par M. Tochon-d'Annecy , membre de l'Institut, prouve aussi qu'il existait en Italie beaucoup d'apothicaires, ou d'empiriques , qui vendaient des remèdes contre les maladies des yeux (kokkovpiov ) , renfermés dans des vases en terre , dont ce savant académicien a fait la description.
(a) Diog. Laèrce, liv. IX ; Vossiuî», de la Philosophie^ cbap, n*
à leur aise. Ils citent, entr'autres, Démocrite l'abdéritain. Mais est -il vraisemblable que ce philosophe, le compagnon des gymnosophistes, qui riait de tout , et que ses compatriotes voulurent faire guérir de sa folie par Hyppocrate, parce qu'il croyait que toutes choses étaient bien et dépendaient du hasard et de la rencontre fortuite des atomes, se fût aveuglé pour philosopher, lorsqu'on peut si bien le faire en voyant clair ? Le témoignage d'un grand homme peut quelquefois accréditer les plus absurdes fables ; c'est, sans doute , celui de Cicéron qui a donné quelque consistance à celle-ci (i : car il eut été , ce me semble , indigne d'un philosophe de se traiter comme un scélérat, puisque le crucifiement et l'ablation des yeux et des paupières étaient, dans ces temps-là, des supplices réservés aux criminels.
L'orateur romain dit que Diodote, son maître de philosophie , s'appliquait avec plus d'assiduité à l'étude de cette science après avoir perdu la vue ; et ce qui lui semblait un prodige , c'est qu'il enseignait la géométrie avec tant de préci-
(i) Democritus impediri etîam animi aciem aspectu oculorum arbitrabatur. Oc. TuscuL disp. , v. 39.
sion , que ses disciples n'avaient pas la moindre peine à comprendre comment ils devaient tracer les figures les plus composées (i).
Les historiens rapportent de Diodote le stoïcien , des choses capables d'exciter la plus grande admiration. Il était à-la-fois philosophe, musicien et géomètre ; mais ce qui paraîtrait, disentils, incroyable; sans avoir jamais vu, il enseignait si parfaitement la géométrie, qu'il ne laissait rien ignorer sur cette science,àses nombreux disciples (2).
Aufidius (Cornélius) , citoyen romain , qui per-
(1) Diodotus stoïcus caecus multos annos nostrae dorai vixit; is verô quod credibile vixisset, cum in philosophià multo etiam magis assidue quàm anteà versaretur tùm quod sine oculis fieri posse vixyidetur geometriae munus tuebatur, praecipiens discentibus, undè , quô, quamque lineam scribcrent. 67c, ibid.
(a) A caecis quoque multa tegimur per acta quem admiration era pariunt maximam. De Diodoro Stoïco caeco référant historici , quod non modo philosophiam ac musicam, sed et geometriam quoquè dedicerit , et hanc ul t imam ( quod ferre videtur incredibile) docuerit , praecipiens discipulis ubi, unde , et quô linea quaelibet esset duccnda.
Speculœ physico-mathernatico historiée à Joanne Zahn , sacri et candidi ordinis prœmonstratensis , tom. III, cap. 6.
dit la vue dans sa jeunesse , ne se distingua pas moins dans l'étude des belles - lettres ; il écrivit même une histoire grecque (i).
Eusèbe l'asiatique , devenu aveugle , à l'âge de cinq ans, avait acquis de grandes connaissances et une érudition profonde. Il professait avec une très-grande facilité (2).
St -Jérôme nous a laissé l'histoire de Dydime d'Alexandrie , son maître , dont il parle avec le plus grand respect. Cet illustre aveugle, qui perdit la vue à l'âge de cinq ans, florissait dans le quatrième siècle. Ruffin , Palade , Isidore et plusieurs autres hommes célèbres furent ses
(1) C. àufidius, civis romanus, oculis captus, cura eorura usu careret, nec atrum ab albo posset discernere, videbat taraen in litteris et Graecam liistoriam scribcbat. /. Zahn. Sensuum externorum mirabilia , sect. a.
(a) Cassiodorus , de Inxt. dû: litler. , cap, 5 , tradit de partibus Asiae quemdam ad nos venisse Eusebiura nominc , qui se infantura quinque annorum sic caecatum esse narrabat, ut sinistrum ejus oculura fuisse excavatura orbis profundis- •imns indicaret. Dexter verô globus vitreo colore confusus sine Tidendi gratiâ , infructuosis nisibus volvebatur. Hic disciplinas omnes et animo retinebat et expositione Planissima lucidabat.
disciples. Il acquit de vastes connaissances en se faisant lire les auteurs sacrés et profanes ; il était un des plus habiles mathématiciens de son temps ; et il s'appliqua spécialement à la théologie pour laquelle il avait un goût particulier. La chaire de l'école fameuse d'Alexandrie lui fut confiée. Il composa plusieurs excellens ouvrages , dont le principal est le Traité du Saint-Esprit, traduit en latin par St-Jérôme. Dydime était aussi pieux que savant; néanmoins son attachement aux sentimens d'Origène, dont il avait commenté les livres, Ta fait condamner après sa mort au concile de Latran. St-Athanase et St-Antoine avaient pour lui la plus grande estime. Il avoua un jour à ce dernier la peine qu'il ressentait d'être privé de la vue : le saint solitaire lui fit cette réponse qu'on a conservée : « Je m'étonne qu'un homme judicieux comme » vous, regrette une chose qui est commune » aux animaux les plus méprisables, aussi bien
» qu'aux hommes, et qu'il ne se réjouisse » pas d'en posséder une qui ne se trouve » que dans les saints et dans les anges , par » laquelle nous voyons Dieu même, et qui » allume en nous le feu d'une science si lu*
» mineuse. » Dydime mourut en 3o,8 , âgé de 85 ans (i).
Nicaise de Malignes était en grande réputation dans le quinzième siècle, par l'étendue de son savoir. On considérait comme un prodige, qu'aveugle dès l'Age de trois ans, il eût pu perfectionner autant l'étude des sciences les plus relevées. Il enseigna publiquement dans l'université de Cologne le droit canon et le droit civil, citant , de mémoire , de longs passages qu'il n'avait jamais vus ( quos nunquam vidit). Ayant été élu docteur de Louvain , le Pape lui
(1) Dydimus Alexandrimis captus à parvâ setate oculis et ob id elementorum quoque ignarus , tantum miraculum sui omnibus prabuit, ut dialecticam , quoque et geometriam , que vel maximè visu indigeret , usque ad perfectum dedicerit. Hyeronimus , de viris illustr, a cap, 109.
Dydimus Alexandrinus , Praesul csesariensis , à teneris annis oculis captus , et ob id etiam primarum litterarum ignarus , ita geometriam et dialecticam , quae magno indigent usu , jàm grandis natu cum primis didicit démentis ut praeclara quaedam opéra in malhemalicis scripserit : in psalmos quoque et in evangelium Sancti Mathei et Joannis commentaria reliquerit, sub Valentiniam imp. Alexandrinae scholae praefuisse perhibetur. Socrates , lib, 4, cap, a5. Ruffinus , lib. 2 , Eccles, histor. , cop. 7 et Platina,
70 AlVEUGLES célèbres
permit de se faire consacrer prêtre. Il employa le reste de sa vie à la prédication , et mourut à Cologne en 1492. Urithème et Valère ont fait mention de lui dans la Bibliothèque des écrivains des Pays-Bas (1).
Schegkius ( Jacques ), né à Shorndorf , dans le duché de Wirtimberg, enseigna, pendant treize ans, la philosophie et la médecine avec un grand succès à Tubinge. Devenu aveugle , il fut si peu sensible à la perte de sa vue , qu'il refusa un oculiste qui lui offrit de la lui faire recouvrer,
(1) Trimus visura araisit Nicasius Werdamus in Brabantiâ oriundus , et t amen Caroerario et Fulgoso testibus magisterii philosophie gradum, theologia» licentiam, juris utriusque doctoratum obtinuit, atque imperante Friderico III, in Coloniensi universitate canonica et civilia jura professus est. Diu sacrarnm rerum concionator extilit , et aliéna usus manu in institutions et super libros sententiarum multa scripsit quibus théologales quaestiones atque epistolas eruditas addidit. Obiit Colonise, anno 1492.
Trithemius , de scriptoribus ecclesiœ : Nicasius de Voerda , mechliniensis captus à tertio aetatis sua? anno oculis secundùm nostra aetate , Dydimum Alexandrinum exhibuit , duin in omni doctrinà et scientiâ , tàm divinâ quàm humanâ , eruditissimus evasit ; nam in gymnasio Coloniensis jura publiée docuit , libros utriusque juris , quos nunquam vidit , auditu didicit , tenuit mente , apertè recitavit.
pour n'être pas, disait. - il, obligé de voir tant de choses qui lui paraissaient odieuses ou ridicules. On a de lui plusieurs Traités sur divers points de philosophie , de médecine et de controverse. Il mourut à Tubinge, en 1587 (1).
Fernand (Jean) , né en Belgique d'un père espagnol très-pauvre, était aveugle de naissance; il surmonta ces deux obstacles si contraires au succès dans les études, et devint poète, logicien , philosophe et même musicien si excellent que, par le seul effet de sa mémoire, il composait des morceaux qu'on aurait à peine faits en écrivant (2).
(1) Jacob us Schegkius : Tubingae professer medicinse visu penitus anno 1577 > privatus integro decennio atudia majoris alacritate prosecutus est , et varios tractatus raedicos edidir. Cùm etiam quidam ophtalmicus se visu m ei restituere velle pollicitus esset , respondit : Multa se in vita vidisse , quœ maluisset non vidisse : optare etiam , ut ad nonnulla surdus fuisses
(a) Joannes Fernandus , pâtre hyspano in Belgio ortus , teste Fulgow et Philippe Camerario , caecus à nalivitate fuit ac inops. His duabus superatis , quae permultùm obstant doctrinse , poeta tamen , logicus , philosophus , musicusque tara excellens evasit , ut solus meraoriter quatuor vocum carraen componeret. Id quod alii vix scribendo consequi
Pépiants (Ascanius), historien qui vécut pendant plusieurs années privé de la vue , écrivit néanmoins avec beaucoup d'élégance des traités de grammaire, où Ton ne retrouve aucune trace ni de son âge, ni de son infirmité (i).
On lit dans les annales de la ville de Prague, qu'un aveugle scythe que Charles IV, empereur et roi de Bohème, rencontra près de Nuremberg , avant d'être élu, le reconnut, quoiqu'il fût déguisé, et répondit avec justesse à toutes les questions qu'il lui fit sur la succession des rois de Bohême et sur l'état dans lequel serait le royaume à l'avenir. Ce qu'on a dit de ce prince qui avait ruiné sa maison pour acquérir l'empire, et qui ensuite ruina l'empire pour rétablir sa maison,
possent, praterquam quod aliis musicis instrumenté tàm ppritè sonos moduiarelur, ut audientium aures non solùm suavitate maximâ deraulceret , sed etiam artificii magnitudine velùû captas detineret.
Zahn, visûs imminutionis depravationis et cœcitatis exempla mirabilia , pag. 114.
(1) Ascanium Pedianum gramraaticura ef historicum insignem captus esset oculis atque ita piurimos annos vixîsset, eleganter tamrn liistorias quasdam , inagnâ eu m diligentià et industriâ superatè aetatis atque ocuiorum iinpedimento scripsisse narrât Fulgosus , Ub. 8, cap. 7.
DANS LES SCIENCES. 7 ô
n est qu'une paraphrase de la dernière réponse de l'aveugle scythe (i).
Schomberg (Uldaric) , né en Allemagne vers le commencement du dix-septième siècle, devenu aveugle à l'âge de trois ans par la petite vérole, ne s'en livra pas moins à l'étude des belles lettres qu'il professa avec honneur à Altorf , à Leipsic , à Hambourg, etc. (2).
(1) Claret in analibus urbis Pragensis mirabile exemplum de cseco vaticinante , quod ita se habet : Carolus IV, antequàm in regcm Romanorum eligeretur, propè Norimbergam adiit caecum queradam natione Scytham , vaticiniis clarum, quolibet die non nisi ad unam question cm respondentem. Eum personatus salutavit Carolus ajens : Salve, si ex Deo es ; si non es , nulla sit tibi salus, Ille verô respondit : Ex Deo s uni ; tu vicissim salve , Carole , marchio Moraviœ viox futurus Romanorum rex. Commutatis ultrô citroque verbis, interrogavit^illum Carolus de successione regum Bohemiae. Ille , acceptà char t à , hasce in eà descripsit litteras , sive , ut alii volunt , duabus vocibus barbaris expressit : tais, alguf, ma , easdemque interpretatus est : Joannem , Carolum , Venceslaum , Sigismundum , Albertum , Ladislaum , Georgium , Uladislaum , Ludovicum . Ferdinandum , Maxilimianuin, Albertum ( sed ultima littera historiée , non respondit Rudulpho secundo imperat. August. féliciter régnante). Tum Carolus : Quid fiet postea ? Et caecus : Id quod fuit anteà.
(2) Voyez Christ, Harknocks , ait, and neu Preusien , 1684 , in- fol,
n4 AVEUGLES CELEBRES
Bourcheîïu de Valbonais , né à Grenoble, en i65i, devint aveugle très-jeune, peu de temps après le combat naval de Solbaye , où il s'était trouvé. Cet accident ne l'empêcha pas de publier Y Histoire du Dauphiné , 2 vol. in -fol. Il avait fait de profondes recherches sur son pays : on a de lui un Nobiliaire du Dauphiné (1).
Saunderson ( Nicolas ) naquit, en 168a , dans la province d'York. Nommer cet illustre aveugle, c'est presque avoir fait son histoire, tant la renommée a publié, depuis près d'un siècle, ses talens extraordinaires.
Il fit très-bien ses humanités, et fut entraîné, par son goût, vers l'étude des mathématiques, et obligé , par la modicité de sa fortune , à en faire des leçons publiques, qui étaient très - suivies. Il parlait à ses élèves comme s'ils eussent été aveugles, et l'on sent combien, en agissant ainsi, il devait avoir de l'avantage sur eux. Il expliqua les ouvrages de Newton, sur la lumière et les couleurs. Je dirai, plus tard, ce qu'il y a de naturel dans ces démonstrations qui semblent miraculeuses.
Withon ayant abdiqué sa chaire de professeur
(1) Voye* F c lier , vol. a.
de mathématiques dans l'université de Cambridge, Saunderson fut nommé pour lui succéder, en 1 71 1. Ce fut à cette époque qu'il mit au jour ses Élémens d? Algèbre y ouvrage extraordinaire et rempli de démonstrations singulières, qu'un homme qui voit n'eut peut-être pas rencontrées.
Il imagina une arithmétique palpable et une planchette percée de trous, dans laquelle plaçant des chevilles ou des épingles de diverses grosseurs qui prenaient des valeurs différentes, selon le lieu qu'elles occupaient, il faisait avec facilité les opérations les plus compliquées. On sera bien aise , je pense, de trouver ici les figures de ces planchettes et la description qu'en a donnée M. William Inchlif, le disciple, l'ami et le successeur de Saunderson, dans l'ouvrage qu'il publia à Dublin, en 1747(1).
Sa planchette à calculer est mince et unie , et a un peu plus d'un pied en carré - ? elle se trouve enchâssée dans un petit cadre dont les bords
(1) Thelife and caracter of doct. TVicholas Saunderson, late Lucasian professor of the mathematicks in the Univers ity of Cambridge ; by his disciple and friend William Inchlif.
s élèvent tant soit peu au-dessus de la planchette qui contient un grand nombre de lignes parallèles en même nombre , formant des angles droits avec les premières. Les bords de la planchette ont des rainures à la distance d'environ deux pouces Tune de l'autre, et à chaque rainure appartiennent cinq des parallèles dont nous venons de parler , chaque pouce carré se trouve divisé en cent petits carrés. A chaque point d'intersection, la planchette est percée d'un petit trou destiné à recevoir une cheville : car c'est au moyen de ces chevilles qu'il exprimait ses nombres. Il employait deux sortes de chevilles, ou épingles , de différentes grandeurs; au moins leurs têtes étaient différentes et se distinguaient sans peine par l'attouchement. Il avait, dans deux boîtes, qui étaient toujours devant lui, une grande quantité de ces chevilles, dont les pointes étaient ôtées. Voyons maintenant l'usage qu'il faisait des chevilles et de la planchette.
Pour cet effet, nous observerons d'abord que chaque caractère numérique a , dans la planchette , son carré particulier composé de quatre autres petits carrés contigus décrits ci-dessus, et qui , par cela même , laissant un petit intervalle entre chaque caractère , et ce caractère était dif-
férent, selon la différence de grandeur ou de situation d'une ou de deux chevilles dont il était toujours composé. Voici le système qu'il s'était formé : Une grande cheville au centre du carré ( et c'était-là son unique place ) signifie un zéro; c'est pourquoi je la désignerai par ce nom ; sa principale fonction consiste à conserver l'ordre et la distance entre les caractères et les lignes. Ce zéro est toujours présent , excepté le seul cas où il s'agit de démarquer l'unité qui est exprimée par la substitution d'une petite cheville , à la place de la grande qui est au centre. S'il faut exprimer deux, le zéro doit être remis à sa place et la petite cheville placée précisément au-dessus. Pour exprimer trois , le zéro doit rester où il est, et la petite cheville être fixée à l'angle supérieur vers la droite. Pour exprimer quatre , la petite cheville descend et suit immédiatement le zéro. Pour exprimer cinq , la petite cheville descend jusqu'à l'angle inférieur à droite. Pour exprimer six, la petite cheville doit être au-dessous du zéro. Pour exprimer sept , la place de la petite cheville est l'angle inférieur à gauche. Pour exprimer huit , la petite cheville monte jusqu'au niveau du zéro.
Enfin pour exprimer neuf, la petite cheville occupe l'angle supérieur à la gauche.
Par cette invention, les dix caractères numériques pouvaient se connaître sans peine , au moyen du seul attouchement. Mais pour que le \ lecteur se forme une idée plus distincte de ces
caractères , il suffira qu'il jette les yeux sur la figure ci- jointe ( Voyez planche I re , figures \ et 2 ). •
Les grandes chevilles ou zéros , qui étaient toujours aux centres des petits carrés , et le plus souvent à d'égales distances Tune de l'autre , lui servaient de guides pour garder sa ligne , pour fixer les limites de chaque caractère et empêcher toutes les autres méprises qui auraient pu avoir lieu. Comme trois des parallèles perpendiculaires suffisent pour un seul caractère, trois des parallèles horizontales suffisent pour une autre ligne , et ainsi de suite, sans danger de les confondre. De cette manière , il pouvait avoir à-lafois sur sa planchette quelques lignes de caractères l'un au-dessus de l'autre , et diviser , par conséquent , avec facilité un nombre d'un autre. Il plaçait et déplaçait d'ailleurs ses chevilles avec une vitesse inconcevable.
Les échantillons de cette arithmétique , réduits à des nombres vulgaires, consistent en des tables arithmétiques , qu'il avait calculées et gardées pour son propre usage. Mais on
ne saurait deviner le but qu'il s'était proposé en les calculant. Elles semblent avoir quelques rapports aux tables des sinus naturels , des sécantes et des tangentes, et consistent en quatre pièces de bois solide , ayant la forme de parallépipèdes rectangles et environ onze pouces de longueur sur cinq et demi de largeur et quelquefois plus d'un demi -pouce d'épaisseur. Les deux faces opposées de chacun de ces parallépipèdes sont partagées en petits carrés précisément comme la planchette décrite ci - dessus , mais n'ont de trous qu'aux endroits nécessaires, les chevilles y étant affermies. Chaque face contient neuf petites tables arithmétiques , chacune de dix nombres , et chaque nombre est composé de cinq caractères ( Voyez Arithmétique palpable, pag. 3r. ).
La figure n° 3 est le modèle d'une addition dont les nombres sont représentés au côté droit : la même planche devenait au besoin géométrique, ét lui servait à démontrer les propriétés des figures rectilignes. Il plaçait chacune de ses chevilles ou épingles dans les points angulaires, et en les entourant d'un fil de soie , il rendait apparentes toutes les figures qu'il voulait former, comme on le voit sur la figure n° 4- Au
moyen de la table dont nous nous servons aujourd'hui à l'Institution et des chiffres qu'on a imaginés, les aveugles calculent de la même manière que les clair -voyans et sans aucune convention arbitraire.
Saunderson avait le tact si perfectionné par l'exercice qu'en parcourant une suite de médailles il discernait les vraies des fausses. La moindre vicissitude de l'athmosphère était sensible pour lui. Assistant, un jour, à des observations astronomiques, il remarquait, par l'altération des rayons du soleil sur sa figure, quand un nuage passait entre le disque du soleil et lui. Cela est d'autant plus extraordinaire, qu'il n'était pas seulement privé de la vue , mais même de l'organe.
Il avait quelques bonnes qualités; mais ses mœurs ne répondaient pas à ses taiens : on lui reproche même des travers honteux, que l'on n'aime pas à retrouver chez un grand homme.
Il mourut à Cambridge, en 1739, âgé de cinquante-six ans.
Sir Moyes (Henry), Écossais, qui vivait de nos jours, a professé la philosophie newtonienne avec éclat. Il était très-grand chimiste, excellent mathématicien et bon musicien.
DAKS LES SCIENCES. 8f
Le docteur Blàckloch, d'Edimbourg, aveuglené , est considéré en Angleterre comme un des meilleurs poètes.
M. Phefel , de Colmar , qui perdit la vue étant très-jeune , par suite d'une violente ophthalmie, a composé des poésies très-agréables (i), principalement des fables , dont quelques - unes ont été traduites en français par M. Degérando. Il fut conseiller privé du Margrave de Bade. Il établit à Colmar une école militaire pour les clair-voyans , où les enfans des meilleures familles étaient placés. Le prince de Schwartzeniberg et le prince de Eisemburg, qui y ont. été élevés, s'honorent d'avoir eu pour maître ce savant aveugle. M. Heilman , aujourd'hui pensionnaire des Quinze - Vingts , avait été également son élève , et ce n'est pas celui qui lui fait le moins d'honneur. M. Phefel mourut à Colmar, sa patrie, en 1809.
Weissembourg , de Manheim y devint aveugle à l'âge de sept ans. Il écrivait parfaitement et lisait avec des caractères qu'il avait imaginés pour lui-même, avant d'en avoir jamais vu. Il était excellent géographe, et composa des cartes
(1) 6 vol. f/î-8° , Colmar , 1791.
et des globes dont il se servait pour étudier la géographie. Il avait imaginé aussi une planche arithmétique qui diffère peu de celle de Saunderson (i).
L'Aveugle du Puiseàux est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans beaucoup de détails à son sujet. Il n'est personne qui n'ait lu la lettre de M. Diderot sur les aveugles , et qui ne sache quel était le savoir de cet homme extraordinaire. Il était fils d'un professeur de philosophie de l'Université de Paris , et il avait suivi , avec assez de succès, les cours de chimie et de botanique, au jardin du Roi. Après avoir dissipé une partie de sa fortune, il se retira au Puiseaux, petite ville du Gatinais, où il établit une distillerie de liqueurs qu'il venait vendre lui-même , chaque année, à Paris. Il mettait de l'originalité dans tout ce qu'il faisait : sa coutume était de dormir pendant le jour et de se lever le soir; il travaillait toute la nuit, parce qu'il n'était, disait -il, dérangé par personne. Sa femme, à son lever, trouvait tout parfaitement disposé. Il parlait très -sensément des qualités et des défauts de l'organe qui lui manquait, et
(i) Journal de Paris , avril 178/1-
répondait avec beaucoup de justesse aux questions qu'on lui faisait. Interrogé sur l'idée qu'il se formait d'un miroir: « C'est une machine, ré- » pondit-il, qui met les choses en relief loin d*el- » les-mémes , si elles se trouvent placées convë- » nablement par rapport à elle. C'est comme ma » main qu'il ne faut pas que je pose à côté d'un » objet pour le sentir. » Il lit à Diderot, qui le visita au Puiseaux , des questions bizarres sur la transparence du verre, sur les couleurs, etc. Il demanda s'il n'y avait que les naturalistes qui vissent avec le microscope , et si les astronomes étaient les seuls qui vissent avec le télescope; si la machine qui grossit les objets était plus grosse que celle qui les rapetisse ; si celle qui les rapproche était plus courte que celle qui les ' éloigne. Il croyait que les astronomes avaient les yeux conformés autrement que les autres hommes, et qu'on ne pouvait se livrer à l'étude de telle ou telle science sans avoir des yeux qui eussent des facultés spéciales pour cela. « L'œil, disait-il, est un organe sur lequel l'air » doit faire l'effet de mon bâton sur ma main.»
Il avait la mémoire des sons à un degré surprenant , et reconnaissait par la voix les personnes qu'il n'avait entendues qu'une seule fois.
Il pouvait dire s'il était dans une rue ou dans un cul-de-sac, dans une grande ou une petite pièce. Il estimait la proximité du feu au degré de la chaleur; la plénitude des vaisseaux, au bruit que fait en tombant la liqueur qu'on transvase, et le voisinage des corps, à Faction de l'air sur son visage. J'ai connu un aveugle des Quinze- Vingts (Levé) dont l'ouïe est si bien exercée, qu'il s'aperçoit, en rentrant chez lui, si on a déplacé quelques meubles de leur lieu ordinaire , dépendu des rideaux, etc.
Quelqu'un demandait un jour à l'aveugle du Puiseaux , s'il serait bien content d'avoir des yeux : « Si la curiosité ne me dominait pas , dit- » il , j'aimerais bien autant avoir de longs bras: » il me semble que mes mains m'instruiraient » mieux de ce qui se passe dans la lune que » vos yeux ou vos télescopes ; et puis les yeux » cessent plutôt de voir que les mains de tou- » cher. Il vaudrait donc bien autant qu'on per- » fectionnât en moi l'organe que j'ai, que de » m'accorder celui qui me manque. »
Impatienté un jour des questions que des curieux lui faisaient : « Je m'aperçois bien , Mes- » sieurs, leur dit-il, que vous n'êtes pas aveugles; » vous êtes surpris de ce que je fais; et pour-
» quoi ne vous étonnez-vous pas aussi de ce » que je parle? »
Il se servait de caractères en relief, pour apprendre à lire à son fils, qui n'eut jamais d'autre maître que lui.
M. Hubert, de Genève, excellent naturaliste, auteur de la meilleure histoire des abeilles et des fourmis. En lisant les descriptions que ce savant aveugle a faites de ces insectes, on serait porté à croire qu'elles sont l'ouvrage d'un clair-voyant très- versé dans cette branche de l'histoire naturelle; M. Hubert n'a pourtant eu d'autre aide, pour faire ce grand travail, que son domestique, qui lui accusait les couleurs des insectes , dont il percevait ensuite la forme et la grosseur par le toucher, avec la même facilité qu'il les reconnaissait, à leur bourdonnement , lorsqu'elles volaient dans l'air. Ce laborieux écrivain a publié aussi un ouvrage fort estimé sur l'éducation.
Lesueur (François) , né à Lyon le 5 août 1766 , de parens très-pauvres, perdit la vue à lage de six semaines; il vint à Paris, en 1778, et mendiait à la porte d'une église de cette ville, lors* que M. Haûy, lui reconnaissant des dispositions à l'étude, l'accueillit et se chargea de lins-
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truire; il lui promit une somme égale à celle qu'il recevait par l'aumône.
Lesueur commença à étudier en octobre 1784.
Six mois après il savait déjà lire, composer avec des caractères en relief, imprimer, et, en moins de deux années, il avait appris la langue française, la géographie et la musique, qu'il connaissait assez bien , tant il avait d'intelligence et de pénétration ! Cet étonnant jeune homme était pour les aveugles ce que Massieu a été pour les sourds-muets II fut successivement répétiteur de ses camarades , chef de l'imprimerie et économe de l'Institution. Il est mort, il y a quelques années , pensionnaire des Quinze- Vingts.
Il nous est pénible de dire que Lesueur s'est montré ingrat envers son bienfaiteur et sou maître, auquel il devait tout, et qu'il a mérité, par sa conduite, le reproche d'ingratitude qu'on fait, avec quelque fondement, à presque tous les aveugles.
Avisse , né à Paris , fut un des élèves les plus distingués de l'Institution. Son père, qui tenait un hôtel garni rue Guénégaud , le destina à la marine. Il s'embarqua très-jeune, sur un bâtiment qui partait pour la traite des nègres , en
qualité de secrétaire du capitaine. 11 fut frappé d'un coup de vent sur la côte d'Afrique , et il perdit la vue par une violente inflammation qui en fut la suite.
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aveugles, où, en peu d'années, il devint professeur de grammaire et de logique. On a de lui une comédie en un acte et en vers , intitulée la
Ruse d'Aveugle, qui fut jouée le 2 nivôse an S; une scène aussi en vers, ayant pour titre : V Atelier des Aveugles - travailleurs , et plusieurs autres pièces imprimées en 1 vol. in-ia, seconde édit. , 1 8o3. Il mourut à peine âgé de trente-un ans, au moment où il donnait les plus grandes espérances, regretté de sa famille et de ses amis.
Si nous n'avions craint de blesser la modestie de plusieurs aveugles vivans , nous nous serions fait un plaisir de citer M. le chevalier de Pougens, qui termine 7 en ce moment, un grand ouvrage commencé à Rome, en 1 777, qui renferme les recherches les plus curieuses et les plus intéressantes sur les origines de la langue française ; M. Isaac Roques , de Montauban , sujet d'autant plus surprenant, qu'il s'est formé lui-même; et beaucoup d'autres, la plupart élèves de cette Maison.
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