‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 8 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Parallèle entre l'état de* Aveugles et celui de» Sourds-Muets.

Quels sont les plus malheureux des sourdsmuets ou des aveugles, nous demande -t- on chaque jour? A quoi tient la gaîté des uns et la profonde tristesse des autres ? Nous résoudrons la question à l'avantage des aveugles, parce que nous les croyons effectivement moins malheureux.

Étrangers à tout ce qui se passe autour d'eux, les sourds-muets qui voient tout ne jouissent de rien. Semblables à Tantale, que la Fable nous représente dévoré d'une inextinguible soif au milieu des eaux, ils sont continuellement soumis à de cruelles privations. Une insurmontable barrière les sépare du reste des hommes ; ils sont seuls au milieu de nous, si l'on ne connaît cette langue artificielle que le talent et la charité de leur habile instituteur a créée pour eux : l'habitude qu'ils ont de lire sur la physionomie est très-souvent même un sujet d an-

SUR LES AVEUGLES. 6l

xiété de plus pour eux. Ils ne devinent pas toujours bien ; l'équivoque et l'incertitude accroissent leur impatience et leurs soupçons: une teinte sérieuse , qui ressemble à de la tristesse , s'empare alors de leur visage , et prouve qu'avec nous ils sont dans leur véritable état de priva tion. Obligés de se concentrer en eux-mêmes, l'activité de leur imagination en est beaucoup augmentée ; et comme l'attention et le jugement suivent nécessairement la perception des idées, ils se fatiguent prodigieusement. Aussi voit-on très -peu de sourds - muets dans la liste des longévités , parce que les frottemens sont trop vifs , et que , pour me servir d'une expression commune , mais exacte , la lame use le fourreau.

Mieux partagés que ces tristes enfans du silence, les aveugles jouissent de tous les moyens de communication avec les autres hommes.

Aucun obstacle ne s'oppose à ce qu'ils entendent et soient entendus , puisque l'oreille , que l'on a si philosophiquement définie le vestibule de l'âme, est toujours ouverte pour eux. L'échange se fait rapidement , parce qu'ils parlent la langue vulgaire. S'ils sont condamnés à vivre dans une profonde nuit, leur infirmité tourne, pour ainsi dire, à leur avantage , puisque garantis des illu-

6l CONSIDÉRATIONS SUR LES AVEUGLES.

sions de la vue , ils ne sont pas , comme nous , assaillis de frayeur : tous les fantômes que l'exaltation de notre imagination crée , leur sont inconnus. Ils marchent avec une égale sécurité, et le jour et la nuit, tandis que nous, exposés sans cesse à porter de faux jugemens sur les objets qui se présentent à nos yeux dans les, diverses situations ou nous sommes, nous ne pouvons nous délivrer entièrement de l'espèce de crainte intérieure que l'obscurité de la nuit fait ressentir à presque tous les hommes, et sur laquelle est fondée l'apparence des spectres et des figures épouvantables que tant de gens disent avoir vus.

Il serait facile de prouver que les aveugles ont encore plusieurs avantages sur les sourdsmuets; mais ce serait s'exposer, sans beaucoup d'intérêt , à répéter ce que j'ai déjà dit : ne serait-il pas oiseux, d'ailleurs, d'insister trop long- temps sur un parallèle entre le mutisme et la cécité, puisqu'il ne nous est pas donné d'opter entre Tune ou l'autre de ces mutilations affligeantes , que nous pouvons amoindrir seulement par nos soins, quand elles existent?

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