CHAPITRE XV
Autres détails de la méthode des Frères.
™ous avons déjà rencontré sur notre route quelques faits qui prouvent que les Frères n'ont nullement craint d'associer à leurs travaux, dans l'enseignement, de jeunes aides pris sur les bancs de l'école.
Ce n'est point, chez eux, un accident, une ressource momentanée : c'est un système, un moyen habituel; c'est une règle inviolable, comme toutes les autres règles de l'Institut.
Ils distinguent « neuf choses principales , qui peuvent contribuer à établir et à maintenir l'ordre dans les écoles. i° La vigilance du maître; 2° les signes; 3° les catalogues; 4° l'assiduité des écoliers et leur exactitude à venir â l'heure; 5° le règlement des jours de congé; 6° les récompenses; 70 les corrections; 8® rétablisse ment de plusieurs officie rs} et leur jidè-
litè à bien s'acquitter de leur devoir^ la structure, la qualité et l'uniformité des écoles et des meubles qui y conviennent. )>(pag. i49)«
Dans la suite , on développe ce qui regarde ces officiers des Ecoles chrétiennes.
ce II y aura plusieurs officiers dans les écoles pour faire plusieurs et différentes fonctions que les maîtres ne peuvent ou ne doivent pas faire eux-mêmes.
« Ces officiers seront nommés par les maîtres dans chaque classe, l'un des trois premiers jours d'école après les vacances.
« Chaque maître proposera tous ceux qu'il aura choisis pour officiers , au Frère directeur ou au premier maître, et ne les mettra pas en exercice qu'il ne les agrée-, et s'il est besoin ensuite de les changer , ou d'en changer quelqu'un, la nomination d'un autre ou des autres se fera de la même manière. »
Chaque classe est ainsi pourvue, dès le commencement de l'année scholaire , de plusieurs officiers qui ont tous des fonctions diverses , et doivent tous être choisis parmi les écoliers les plus sages, les plus assidus et les plus intelligent.
Les principaux sont l'inspecteur et les deux surveillanspav lesquels il estlui-même inspecté.
« Il y aura des inspecteurs dans toutes les classes, dans l'absence des maîtres,
« Tout le soin et l'application de l'inspecteur sera de prendre garde et de remarquer tout ce qui se passera dans la classe , sans dire un seul mot quoi qu'il arrive , et sans sortir de sa piaee. Il ne permettra pas non plus qu'aucun écolier lui parle ni approche de lui pendant tout le temps qu'il exercera son office. Il ne menacera aucun écolier ni par signe, ni autrement, quelque faute qu'il commette. Il ne se servira jamais de la férule, ni de quoi que ce soit pour frapper les écoliers. Il sera toujours sur le siège qui lui aura été marqué, et sera fidèle à rapporter exactement au maître toutes choses , et comme elles se seront passées, ne disant rien ni plus ni moins. Il remarquera ceux qui garderont le silence et ceux qui feront le moindre bruit, et aura surtout soin de donner lui-même bon exemple aux autres; car il doit être persuadé qu'il est établi non-seulement pour veiller sur tout ce qui se passe dans V école , mais bien plus pour être le modèle sur lequel lequel les autres doivent se former.
« Il faut que l'inspecteur soit fort diligent à venir à l'école et qu'il s'y trouve des premiers; qu'il soit vigilant pour pouvoir remarquer tout ce qui s'y passera, et qu'il ne soit ni léger ni menteur; qu'il ne soit pas non plus capable d'avoir acception de personne , en sorte qu'il accuse aussi bien ses frères, ses amis et ses compagnons, c'est-à-dire ceux qu'il fréquente, que les autres; et surtout qu'il ne reçoive aucun présent de qui que ce soit; et, s'il est reconnu en cette faute, il sera corrigé très-sévèrement, et ensuite déposé de son office. »
Jusque-là, on n'a que des éloges à donner au fondateur des Frères. L'écolier, élevé au rang d'inspecteur, y monte par son mérite, s'y maintient de même; s'il prévarique, il cède sa place au plus digne. Il est connu, il est craint, et malgré la rigueur de ses fonctions, il peut n'être point haï.
Voici maintenant ce que sont les surveillans.
ce II y aura dans chaque classe deux écoliers qui seront chargés de veiller sur la conclu il c de l'inspecteur, pendant qu'il exercera son ollice, pour remarquer s'il ne se laisse pas corrompre par présens; s'il n'exige rien des autres pour ne pas déclarer leurs fautes ; s'il est toujours venu des premiers; s'il ne parle point; s'il ne sort
(96) point de sa place; s'il prend garde que qui que ce soit ne sorte de la sienne ; enfin , s'il s'acquitte de son devoir avec exactitude. Il sera fort à propos que ces surveillans ne soient pas connus de l'inspecteur; et > pour ce sujet, ils ne seront pas nommés comme les autres officiers, et n'en auront pas même le nom. Les surveillans seront des écoliers des plus sages, des plus pieux et des plus diligens à venir à l'école : ils seront avertis, en particulier, de prendre garde à la conduite de l'inspecteur , et ils en rendront compte, et même le plutôt possible, lorsqu'il sera arrivé quelque chose d'extraordinaire. »
Il y a ici, ce nous semble , quelque chose qui n'est pas en harmonie avec nos mœurs françaises. Ces agens mystérieux qui , sans nomination et sans titre avoués, épient leur camarade devenu leur supérieur et le premier officier de l'école, jouent un rôle peu honorable. Uinspecteur observe; les surçeillans..... tranchons le mot , les surveillans espionnent. Mais c'est laseule tache que nous ayons aperçue dans toute cette Conduite des écoles chrétiennes ; et le Frère supérieur, ou, s'il est nécessaire, le chapitre général de la Congrégation pourra sans peine modifier cette partie des règlemens.
Quant à l'enfant-inspecteur, qui doit réunir
(9?) tant de qualités, rares chez les hommes, et que le maître, au vu et au su de tous, prépose pour maintenir Fordre dans toute la classe, ne serait-ce pas, sous un autre nom, le moniteur général y dont on fait honneur ou honte aux nouvelles écoles, comme si c'était une découverte ou une innovation ?
Il y a pourtant une différence assez considérable : dans les écoles modernes, les écoliers , officiers ou moniteurs , n'agissent et n'opèrent que sous l'oeil et sous la direction du maître : chez les Frères , on a porté plus loin la confiance dans ces enfans; ils exercent leur office , surtout quand le maître est absent.
Mais poursuivons.
Un des moyens de maintenir l'ordre, moyen, hélas! commun à toutes les écoles passées , présentes et futures : ce sont les punitions ou corrections. Ici encore se montre le bon esprit des premiers fondateurs des Ecoles chrétiennes.
On lit, dans ce livre, trop peu connu , de la Conduite des écoles, ces sages maximes , dignes de Fénélon ou de Rollin :
ce II y a de très-grands inconvéniens à vouloir punir toutes les fautes. »
a II ne faut jamais punir sur la recommandation des parens ; car c'est à eux de corriger leurs enfans. »
« Ne pas punir sur le rapport d'autrui , avant d'être bien assuré de la faute. »
« Plus récompenser que punir. »
« 77 faut considérer les fautes des enfans, moins par ce qu'elles sont en elles-mêmes, que par les suites qu'elles peuvent avoir. »
«Les enfans font des fautes: il est de l'en^ fance et de l'humanité d'en faire. Mais si le maîlre est attentif, ils en feront peu ; car les enfans ne sont presque jamais punissables , qu'il n'y ait souvent plus de la faute de ceux qui les conduisent, que de la leur. Plus la conduite d'un maître sera égale et .soutenue , moins ils oseront s'écarter de ce qu'il leur aura prescrit ; plus il mettra d'affection , de douceur et de bonté, dans ses leçons et ses remontrances, plus il leur sera facile de s'y conformer; plus on les avertira de leurs devoirs, moins ils seront en danger d'y manquer. »
a La peine doit être aussi légère que possible, mais accompagnée de toutes les circonstances qui peuvent piquer les enfans de honte et de remords.On doit leur montrer tout ce qu'on a fait
(99) pour n'en pas venir à cette extrémité : car il faut éviter le chagrin que la punition inspire quand elle est trop sèche. »
« Les en Fans savent aussi bien que personne ce qu'ils méritent. Ils connaissent si c'est à tort ou à raison qu'on les châtie , et ils ne se gâtent pas moins par des peines injustes , que par V impunité. »
<c Punir un enFant , quand on est en colère, ce n'est plus correction , c'est vengeance. »
(,(. S'il est des circonstances où il faille montrer de la rigueur, alors même, il faut paraître redoutable sans être en fureur , inflexible sans être violent : avoir l'air et le cœur d'un père : car l'amour doit dicter les paroles et conduire la main. »»
ce La crainte est comme les remèdes violens qu'on emploie dans les maladies extrêmes. Ils purgent , mais ils altèrent le tempérament. Une âme menée par la crainte^ tri est toujours plus faible. )>
« Par le mot de punition , on doit entendre tout ce qui est capable de Faire sentir aux enfants la faute qu'ils ont Faite , de leur donner de la confusion , et de servir par là d'expiation pour ce qu'ils ont fait de mal , ou de préserva-
tif pour l'avenir : un certain froid , une certaine indifférence, une privation , une humiliation , une destitution de poste , un changement de place. »
« On ne fait usage des coups que par humeur ou par incapacité. Les coups sont des chdtimens servîtes , qui avilissent Vaine , lors même qu'ils corrigent , si toutefois ils corrigent. Car leur effet ordinaire est d'endurcir. »
«Un maître industrieux etzèlésait diversifier es pénitences selon la sensibilité des enfans. Car c'est en cela surtout que consiste l'art précieux de conduire la jeunesse > savoir étudier le caractère des enfans et là trempe de leur esprit, afin d'attaquer toujours en eux la partie sensible , sans recourir aux coups , unique et affligeante ressource d'un maître borné dans ses moyens. »
<c Et comment la main d'un Frère des écoles chrétiennes pourrait-elle devenir un instrument de douleur ! »
Il est cependant vrai de dire que ces maximes, où respirent à la fois la justice et la miséricorde , n'ont pas toujours empêché la multiplicité, et peut-être l'abus des châtimens corporels. Mais à mesure que les temps se sont écoulés et ((ue les moeurs générales se sont adoucies, les
( loi ) chefs de l'Institut ont étéattenlifs à réformer leurs premières coutumes. C'est encore ce que nous apprend la préface mise en tête de la dernière édition de la Conduite. » Dans la vue de conformer noire éducation à la douceur des mœurs actuelles, nous avons supprimé ou modifié tout ce qui renferme correction afflictive, et remplacé avantageusement, d'un côté, par de bons points, des engagemens et des récompenses ; de l'autre, par de mauvais points, des privations et des pensums. Nous osons nous promettre que nos chers Frères , au moyen de ces secours aussi efficaces qu'ils sont agréables à un cœur généreux, seront à même de retrancher toute espèce de punitions corporelles, qui, jusqu'à cette heure, ont fait la croix et l'unique désagrément des plus vertueux d'entre nous. ( page 7. )
Ceci explique une différence entre les statuts de 1787 et ceux de 1810 , qu'il est juste de faire remarquer.
Dans le recueil publié en 1787 , au 8e chapitre , page 5 î , on lit les disposition s suivant es,
« Aucun des Frères n'aura de vergés dans l'école sans la permission du Frère directeur, sinon celui auquel il en aura donné la permis-
sion. Le Frère directeur permettra aux Frères, lorsqu'il le jugera à propos, de corriger de verges , sans qu'il soit obligé d'en demander chaque ibis la permission. Les jeunes Frères qui n'auront pas atteint l'âge de 21 ans seront exacts à observer, touchant la correction des verges, ce qui leur est prescrit dans la seconde partie de la Conduite des écoles, aussi bien que les Frères qui auront cet âge et qui n'auront pas encore fait l'école pendant un an* »
Et une note mise au bas de celte page apprend que cette espèce de correction a été absolument défendue aux Frères , par les chapitres gène" raux de 17 77 et 1787. (1)
Les statuts de itf 10 ne parlent plus que de férules.
Les derniers faits que nous venons de rapporter confirment de plus en plus cette vérité capitale; la société des Frères, comme toute société qui veut et qui doit durer long- temps, a toujours eu , et a plus d'une fois exercé,
(1) Aujourd'hui que cette immorale et indécente correction du fouet est à jamais abolie, on ne conçoit guère comment sous l'empire d'une religion qui était venu afi anchirlanatnre humaine, les enfans chrétiens ont été si long-temps condamnés à recueillir ce honteux héritage des anciens esclaves.
( io5 ) le droit de faire à ses anciennes règles les changernens que réclamaient les circonstances et le bien du service, tout en conservant le respect le plus profond et le mieux mérité pour des statuts émanés de son fondateur, approuvés et consacrés par les souverains pontifes, autorisés par la puissance civile. C'est qu'il est pour toute société une loi première , une loi suprême , en exécution de laquelle se font toutes les autres lois, et contre laquelle rien ne prévaut : c'est la loi qui lui commande d'exister, et, pour cela, de s'améliorer sans cesse. Toute institution humaine qui ne peut pas grandir, décroît ; qui ne peut pas s'améliorer , meurt*
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