‹ Essai sur l'instruction publique, et particulièrement sur l'instruction primaireChapitre 20 sur 58 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Continuation du même sujet.

Plus on étudie les constitutions des ordres religieux , plus on y découvre de traits qui annoncent une profonde connaissance du cœur humain.

Les statuts des Ecoles chrétiennes en offrent mille preuves.

C'était, par exemple, une idée principale dans l'esprit de leur pieux fondateur, d'imprimer à son Institut un caractère de simplicité et d'humilité; soit qu'il songeât à défendre les Frères eux-mêmes contre l'orgueil ou les vaines prétentions qui les auraient, ou dégoûtés, ou détournésde leurs modestes travaux; soit qu'il voulût donner moins de prise aux jalousies et aux déclamations du dehors. Il se borna donc à promettre que les Frères des Ecoles chrétiennes

enseigneraient , avec le catéchisme , la lecture , l'écriture, l'arithmétique, et l'orthographe.

Mais sous des noms si simples , des trésors de science furent dérobés aux yeux des profines, et communiqués sans bruit aux enfans des plus pauvres ouvriers.

Ainsi, nous venons de voir qu'à l'égard de la lecture, M. De La Salle avait établi neuf sortes de leçons, et trois ordres dans chaque leçon. Dans la dernière leçon, ils apprennent à lire les lettres écrites à la main, et ils en viennent à déchiffrer les écritures les plus illisibles. (1).

(1) Nous nous permettrons d'exprimer un vœu; c'est que l'ingénieux procédé de la lithographie soit mis à contribution pour fournir, à bon compte, aux écoles des Frères, et aux écoles primaires de tout genre , des exemples de toutes sortes d'écritures. Qui n'aimerait à voir dans les mains de nos enfans, dès l'âge où ils apprennent à lire, les fac-similé des écritures de Henri JV et de Sully, de Fénélon et de Mésenguy, de Bossuet et de Fleury, de M. De La Salle, de Louis XIV? etc. etc. Plusieurs des écritures du grand siècle seraient pour le courage et la sagacité de nos jeunes élèves un suffisant exercice, et ils entendraient prononcer de beaux noms. On n'oublierait pas de multiplier ainsi sous leurs yeux l'immortel Testament du roi de douiour< u S "in le mémoire.

L'exercice de l'écriture n'est pas moins fécond en instruction. «Tousles exemples en ligne seront des sentences de la Sainte- Écriture, ou des maximes chrétiennes tirées des Saints-Pères, ou des livres de piété. Il y aura pour cet effet dans chaque maison deux recueils , un des sentences de la Sainte -Ecriture', tant de l'ancien que du nouveau Testament, et l'autre des maximes de piété extraites de quelques bonslivres. Les maîtres s'appliqueront surtout à celles de la Sainte-Écriture qui doit faire une plus forte impression et plus facilement toucher les cœurs, comme étant la parole de Dieu. »

Ajoutez à cela, ce qui est dit en parlant des moyens de faire apprendre l'orthographe: «Ils doivent copier des lettres écrites à la main , surtout les choses qu'il leur sera utile d'apprendre à faire, et dont ils pourront avoir besoin dans la suite : comme sont des promesses, des quittances, des marchés d'ouvriers, des contrats de notaires, des obligations, des procurations, des baux à louage et à ferme, des exploits , des procès -verbaux ; afin qu'ils puissent s imprimer ces choses dans l'imagination, et

APPRENDRE A EN FAIRE DE SEMBLABLES. Après

qu'ils auront copié de ces sortes d'écrits pendant quelque temps y le maître leur fera faire

ET écrire, d'eux-mêmes, des promesses , des quittances , des marchés d'ouvriers y des mémoires d'ouvrages faits , de différentes sortes de vacations y des mémoires de marchandises livrées y des devis d'ouvriers, etc. y> (pag.gy). L'arithmétique est partagée en six ordres de leçons. Le premier a pour objet le mécanisme de la numération : le 6mc s'élève jusqu'à la règle de trois et aux autres qui en dépendent, ce Quand un écolier fait la règle de l'arithmétique , de quelque leçon que ce soit , tous les autres de cette leçon ont le visage tourné du côté de la table, et sont attentifs aux chiflres que l'écolier marque , et à ce qu'il dit pour faire la règle. » A la faveur de cette méthode, les jeunes gensy qui ont appris dans les écoles des Frères , savent à fond y dit M. l'abbé Dubois (i), les opérations de l'arithmétique , les règles de trois simples et composées, directes et inverses , et généralement les règles usitées dans le commerce.

L'orthographe aussi, l'orthographe comprend quatre ordres de leçons.

« Le premier consiste à expliquer la table des

(i)M. l'abbé Dubois, théologal de l'église «l'Orléans, a publié , en avril 1818, an écrit intitulé : Réponse à un

long article inséré dans le Moniteur du i3 janvu \ .

(86) ; 3 ? consonnes et ponctuation., clans toute soii étendue : savoir combien il y a d'accens ,. et leurs usages : tous les signes de la ponctuation et leurs différens usages; l'apostrophe, le tiret ou trait d'union , le tréma, la parenthèse, les guillemets , la virgule , le point et virgule, les deux points, le point final , le point interrogant et le point admiratif ; l'usage des lettres capitales , des abréviations et de l'alinéa.

Le second ordre comprend les trois premières parties du discours, la distinction bien nette des genres , des nombres et des personnes.

Le troisième ordre comprend les conjugaisons de toutes sortes de verbes, i° par mémoire ; 2° par écrit , sans voir le livre. Ce point est très-essentiel et le plus important.

Le quatrième ordre est de ceux qui écrivent sous la dictée , qui font des thèmes , et anaî}^sent les parties du discours , ainsi que la construction des phrases et des périodes » (page 555 ).

C'est bien le cas de dire , avec M. le théologal d'Orléans, que les jeunes gens qui ont appris tout ce qu'on enseigne dans les écoles des Frères 9 savent à fond, outre la religion et

^arithmétique , les règles de la grammaire française ; et nous pensons qu'il n'est personne en France qui désire pour les enfans des pauvres ouvriers des connaissances plus étendues.

Nous disons pour les enfans des pauvres ouvriers: car on ne saurait trop le redire, et c'est la seule observation que nous voulons faire en ce moment , M. de La Salie n'a pas repoussé de ses écoles les enfans des riches : mais s'il a cherché à répandre l'instruction , à dissiper l'ignorance , source de tous maux; si ses entrailles ont été émues de compassion , c'a été en faveur des enfans les plus pauvres et les plus délaissés.

Enfin , le catéchisme !

C'est ici le triomphe des Frères. Ils ont compris, aussi bien que les Bossuet et les Fénélon , toute l'importance de l'instruction religieuse : ils l'ont regardée comme leur premier devoir envers les enfans, parce qu'elle est le plus grand besoin de tous les hommes ; surtout ils ont senti à quel point elle est bonne à l'âme du malheureux sur qui doit tomber tout le poids des misères humaines ; ils se sont montrés les clignes disciples du Dieu qui n'a voulu déshériter personne ni des lumières de l'esprit , ni des consolations du coeur.

Comme ils ont soin de pénétrer leurs jeunes maîtres de ce qu'ils nomment avec tant de raison leur principale fin ! « Ce n'est pas d'enseigner aux enfans à lire , écrire et calculer, mais de les instruire des vérités du salut, et de leur donner une éducation chrétienne* »

3ilt voyez comment ils conçoivent l'enseignement du catéchisme, ce Le maître se regardera comme spécialement chargé de former la jeunesse dans la science de la religion. Ce ne serait pas entrer dans les vues de Dieu sur lui de se contenter d'une sèche répétition de catéchisme qui favoriserait l'indolence , et peut-être le dégoût qu'on pourrait avoir pour l'étude de la religion. Un Frère, plein de son état, regarderai catéchisme qu'il doit enseigner comme la plus noble de ses fonctions, puisqu'elle l'associe avec l'auteur même de cette divine doctrine, et avec une infinité de saints personnages qui , marchant sur les traces d'un Dieu sauveur, se sont fait gloire d'évangéliser les pauvres. Pénétré des sentimens que la religion inspire , un maître selon le cœur de Dieu fera donc une étude approfondie des saintes maximes et de la morale de Jésus-Christ > afin qu'en étant bien rempli lui-même, il puisse en instruire

ceux dont le divin père de famille lui a confié l'enseignement. »

(( Après la première étude du catéchisme du diocèse , il doit recourir à des sources plus abondantes, telles que le catéchisme de Montpellier, par M. de Charancy, et l'explication de celui de Paris. »

«Pour se soutenir contre l'ennui et le relâchement qui pourraient faire croire qu'on en sait assez pour instruire des enfans sans tant de recherches et d'application, on doit se persuader que V étude du catéchisme, c'est-à-dire de la religion , a pour objet la plus vaste de toutes les connaissances. Quelque habile que l'on soit dans cette science divine , on acquiert tous les jours de nouvelles lumières , et plus on apprend , plus on sent la nécessité de s'instruire. y>

« On fera tous les jours le catéchisme pendant une demi-heure , et les mercredis 3 veille des congés , pendant une heure. »

(( Lie maître désignera un certain nombre d'écoliers des plus sages, qui en feront répéter chacun six ou huit avant la classe. Ils auront pour cet effet un cahier où seront écrits les noms de ceux qu'ils doivent faire répéter, et

( 9« ) ils marqueront , à côté de leurs noms , les fautes qu'ils auront faites. Pour un chapitre ou une leçon , à quatre fautes , ils seront censés ne pas le savoir. — Il y aura un écolier qui sera chargé de ramasser les cahiers de ceux qui auront fait répéter les autres , et de les présenter au Frère , qui pourra de temps en temps en faire répéter quelques-uns pour s'assurer si ceux qui sont chargés de cette répétition s9 en acquittent bien. » (pag. 122 et suiv. p. i4z ).

On n'est pas étonné, après cela, de lire dans la vie de M. de La Salle , que les enfans étaient sans comparaison plus instruits de leur religion dans une école chrétienne, que partout ailleurs. Outre le nombre considérable de catéchismes qui se font dans chaque école pendant une seule année, ((voici, dit l'auteur de cette vie (1), voici d'autres avantages qui facilitent l'instruction des enfans.

(c i° Ils sont associés à ceux qui ne savent à peu près que ce qu'ils savent.

ii° Ils sont en petit nombre , parce qu'on les partage en plusieurs classes , selon le degré de leur ignorance ou de leur science.

(1) Vie de M. De La Salle, tom. I , pag. 76.

3°. Etant en petit nombre, tous interrogent et répondent à leur tour en chaque catéchisme: ce qui les oblige de bien écouter et de bien retenir.

4°. Les mêmes questions et réponses étant répétées autant de fois qu'il y a d'enfans, elles s'impriment dans l'esprit des stupides. »

« 5°. 1 e Frère ou la Sœur qui fait le catéchisme y ne parlant que dans la nécessité et presque jamais , parce que c'est un des enfans qui est chargé de reprendre les fautes, il arrive que le silence et V attention se maintiennent et par conséquent la facilité d'apprendre est plus grande» »

.N'est-on pas confondu de trouver de pareils moyens de justification et de défense employés alors en faveur des Frères, et déposés dans an livre qui remonte à près d'un siècle? Ne seraitce point là, non seulement le germe, mais la perfection de Y enseignement mutuel, et encore, appliqué au plus important objet de l'éducation et de toute la vie, à l'étude de la religion !

Mais, encore une fois, n'anticipons point, et continuons d'étudier les antiques usages de nos respectables Frères,

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