‹ Essai sur l'instruction publique, et particulièrement sur l'instruction primaireChapitre 23 sur 58 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Objections faites contre les Frères des Ecoles chrétiennes , persécutions , outrages 7 calomnies, etc.

Ioute l'histoire des découvertes heureuses et des sages institutions tend à établir ces deux vérités : la première, que le creuset de la contradiction doit éprouver tout ce qui est bon; la seconde, que tout ce qui est bon surmonte la contradiction. Le feu s'est éteint, l'alliage a disparu , l'or est resté.

Les Frères des Ecoles chrétiennes en ont offert à leur tour un mémorable exemple.

« Combien de fois , » s'écrie l'auteur de la Vie de M, De La Salle, « combien de fois a-t-on vu ses ennemis, animés de l'esprit d'Hérode, chercher à étouffer dans son berceau cette œuvre qui, comme un germe de grâce, commençait à éclore pour le bien de l'Eglise ! »

« Tout le monde convenait de l'excellence ? de la nécessité, et des biens inestimables que cet Institut pouvait faire dans l'Eglise, et tout le monde travaillait à le renverser. L'Institut applaudi de toutes parts , l'instituteur était rejeté , rebuté , calomnié , persécuté , chassé , abandonné partout, au dedans et au dehors, de ses propres enfans aussi bien que des étrangers,, si universellement, que nul n'osait se déclarer pour lui. »

« Quelle est la ville où lui et les siens n'ayent point essuyé des affronts, des ignominies, des vexations, des injustices?»

« Regardés comme les derniers des hommes, traités comme des méehans, on refusait leurs services , ou on ne les payait que par des outrages et par le refus des choses nécessaires à la vie ; de sorte qu'ils demeuraient victimes de la charité, en proie au travail, aux calamités. »

« Partout les moqueries et les insultes publiques étaient leur partage; les coups souvent suivaient les affronts ; à peine pouvaient-ils paraître dans les rues , que des mains méchantes s'armaient de pierres pour les leur jeter. Par quels genres d'opprobres leur vertu n'a-t-elle pas été éprouvée dans les lieux où ils allaient présenter des services gratuits et charitables à

la jeunesse la plus misérable et la plus abandonnée?» (i)

Mais quels étaient donc les torts ou les crimes de M. De La Salle ou de ses élèves ?

Les voici, tels que les présente, dans un chapitre exprès, l'auteur que nous venons de citer.

«cl/Institut se propose d'enseigner la doctrine chrétienne aux enfans des pauvres. Mais qui osera dire qu'ils ne puissent pas s'instruire à fond de la science du salut, ailleurs que chez les Frères ou chez les Sœurs ? »

« Cet office de charité n'est-il pas un devoir d'obligation pour tous les païens , pour tous les pasteurs? »

« N'y a-t-il pas eu dans tous les temps des ministres saints et zélés qui oiit exercé avec beaucoup de fruit cette fonction salutaire? »

ccA leur défaut, l'Eglise a-t-elle jamais manqué de maîtres et de maîtresses propres à enseigner la jeunesse ignorante des deux sexes? »

« Ceux qui savent lire, ne peuvent-ils pas,

(i) Epître (leclicatoire.

( "6) par eux-mêmes, étudier, et s'instruire delà doctrine chrétienne? »

« Si l'institution des écoles chrétiennes et gratuites est si nécessaire pour l'éducation et l'instruction chrétienne de la jeunesse, l'Eglise a donc manqué long-temps de ce secours du salut. y> •

a Ces nouveaux Instituts sont à charge aux villes. »

«Ils font préjudice aux gens du métier, qui vivent et qui entretiennent leurs familles du profit de leurs écoles. »

L'auteur, qui rapporte ces objections, trouvait qu'elles étaient comme les ombres clans un tableau. Il faut convenir qu'il était bien fondé à n'y voir rien que d'avantageux pour l'effet général de l'Institution.

Il se donnait cependant la peine de réfuter des adversaires qui, se voyant nombreux, se croyaient redoutables ; et l'on aimera peut-être à voir comment, il y a un siècle, on plaidait la cause des Frères.

Les parens doivent à leurs enfans V instruction chrétienne, ««Mais la donnent-ils? sontils capables de la donner? ont-ils le temps et la volonté de la donner? Qui l'oserait soutenir, se

verrait démenti de tous côtés par ceux-là même qui sont les plus intéressés en cette cause. Un cri universel, sorti de toutes les familles du peuple , ferait aveu que leur ignorance , aussi grande que celle de leurs en fans, les met dans l'impuissance de les instruire. »

« Quels exemples ces malheureux enfuis reçoivent-ils dans la maison paternelle ? les seuls capables de les pervertir , des juremens , des paroles sales , des discours malhonnêtes , des emportemens , des injures, des médisances , des calomnies , des impiétés ; voilà ce que ces victimes infortunées de la mauvaise éducation voient ou entendent dans la maison où ils sont nés. »

« C'est donc ailleurs qu'ils doivent chercher une éducation chrétienne et la science du salut.»

Le devoir essentiel des pasteurs est d'instruire leurs ouailles. La jeunesse est confiée à leur vigilance. Il faut s'en rapporter d leurs soins. « Mais tous les pasteurs s'acquittent-ils de cette obligation? les plus zélés peuvent-ils toujours s'en acquitter par eux-mêmes? le peuvent-ils faire autant qu'ils le voudraient ? »

« Combien y eu a-L-il qui négligent ce devoir essentiel» combien qui l'abandonnent entière-

nient ! combien , que l'ignorance , ou la vieillesse, ou l'infirmité, mettent hors d'état de les remplir! »

« Tous ceux-ci, qui sont certainement le plus grand nombre, peuvent-ils être remplacés? combien de Curés à la campagne , qui ne veulent pas , et qui n'ont point en effet de vicaires? combien de paroisses qui n'ont pas le moyen, d'en avoir? combien d'excellens curés qui voudraient et qui ne peuvent pas s'en procurer , parce que n'étant pas plus riches que les fabriques de leurs églises, ils ne peuvent fournir à l'entretien d'un second ministre ? »

c< Là où les pasteurs , les vicaires ou d'autres ecclésiastiques se chargent du Catéchisme , ont-ils assez de temps , ou veulent-ils donner tout celui qui est nécessaire? »

<c De plus, quelque zélés que soient les pasteurs ou les catéchistes , ils n'ont pas toujours , ou le secret , ou le moyen, ou le talent de rendre les enfans assidus. »

« Il est bien clair que des enfans qui ne viennent au catéchisme , tout au plus que les dimanches et fêles de l'année, et quelques jours de la semaine, les avents et les carêmes, out>)ient d'un jour à l'autre ce qu'ils apprennent,

( i»9 ) ou ne l'apprennent qu'imparfaitement, parce que, leur première communion faite, on ne les revoit plus. »

« Les Ecoles chrétiennes vont à la source de ces inconvéniens, et peuvent la tarir; elles le peuvent, et elles le font. Elles sont en faveur des enfans du simple peuple, ce que sont pour les enfans des riches ou aisés les collèges et les monastères des Religieuses. »

« Les écoliers trouvent dans les collèges bien réglés l'instruction chrétienne , tandis qu'ils apprennent les lellres humaines; et parce qu'ils sont plusieurs années dans ces lieux d'instruction , quand ils en sortent , ils savent de leur religion, au moins, ce qui est nécessaire à savoir ».

« Dans les Ecoles chrétiennes, le catéchisme se fait tous les jours, au moins une fois, et on oblige tous ceux ou celles qui viennent apprendre à lire, à écrire, et l'arithmétique, de l'écouter et d'y répondre. Aussi , dans une année, un enfant peut aisément plus en apprendre sous un Frère, qu'ailleurs dans plusieurs années. Les enfans y sont rangés selon le degré de leur science ou de leur ignorance : — ceux qui en savent plus ou moins, sont associés ensemble;—il est aisé de maintenir l'ordre, le si-

lence et l'attention, les enfans n'entendant que ce qui leur convient, et répondant tour-à-tour à la même question ; — de plus , ils entendent les mêmes demandes et réponses, autant de fois qu'il y a d'enfans de Jeur classe : ce qui leur inculque dans l'esprit ce qu'ils ont à retenir. y>

ce Or, il est notoire que ces arrangemens des Ecoles chrétiennes sont presqu'impraticables dans les paroisses , où les enfans ne sont pas si disciplinés; où, étant en plus grand nombre, ils ne peuvent pas être exercés tous les jours; où les plus avancés étant confondus avec les plus ignorans , les uns et les autres retardent leur instruction mutuelle ; où une grande partie des demandes et des réponses étant au-dessus ou au-dessous de la portée d'une partie de ceux qui les écoutent , donne lieu à leur dissipation. »

ce Le pasteur le plus vigilant, le plus zélé, le plus savant et le plus robuste, ne peut pas tout faire. Les pauvres ; les malades, les moribonds, les pécheurs sont à sa charge aussi bien que les enfans, il faut qu'ils les assiste tous; la

charité l'en presse Ces devoirs remplis , il

en a encore d'autres qui ne sont pas moins essentiels. L'assiduité au tribunal de la pénitence

demande un homme presqu'entier ; le temps nécessaire pour préparer de bons prônes tous les dimanches, occupe une partie des meilleures heures de la semaine de ceux qui ne veulent point se hasarder à dire tout ce qui leur vient en pensée : les visites, les consultations, les heures d'une étude nécessaire pour s'éclaircir sur des points de théologie , ou sur des cas de conscience, prennent encore une partie du temps; les années, en s'écoulant de cette manière , amènent les infirmités, les maladies, et infailliblement la vieillesse: autres raisons décisives pour un bon pasteur, de se donner des suppléans pour catéchiser les enfans, et de se procurer des maîtres et maîtresses d'écoles chrétiennes, pour le décharger du soin d'instruire la jeunesse. »

Dans tous les temps , des ministres zélés se sont appliqués à cette importante Jonction. «Mais le nombre en est petit; et quelque grand que soit leur zèle, ils ne peuvent pas se reproduire assez, ni assez se multiplier pour catéchiser tous les iguorans, et donner aux en fans l'éducation chrétienne, qu'ils ne trouveraient point dans la maison de leurs pères. C'est pourquoi l'institution des séminaires, pour former des maîtres et des maîtresses d'école, capables

de bien enseigner la jeunesse et de lui donner une sainte éducation, est si nécessaire, »

Au défaut de ministres , VEglise n'a jamais manqué de maîtres et de maîtresses d'école, «Il n'est que trop certain qu'elle en a manqué, et qu'elle en manque aujourd'hui. N'est-ce pas le reproche qu'elle a souffert tant de fois de la part des protestans? N'ont -ils pas cherché, dans la déplorable ignorance de la doctrine chrétienne, si universelle dans tous les états du christianisme, surtout chez le petit peuple des villes et chez les paysans à la campagne, un fonds inépuisable d'invectives contre l'Eglise romaine et ses ministres ? Avec quelle habileté ils ont su profiter du peu de soin qu'ont eu les pasteurs à procurer des écoles catholiques , pour établir les leurs! »

Ceux qui savent lire, peuvent s'instruire par eux-mêmes de la doctrine chrétienne. «Mais ceux qui savent lire ont-ils des livres à discrétion? ont-ils tous le moyen d'en acheter? sontils curieux d'acheter les plus nécessaires et les plus utiles? les romans, les livres de comédie, d'amoureltes, et autres aussi pernicieux, ne sont ils pas plus de leur goût que les catéchismes ? »

« Enfin, cette objection devient elle-même une puissante preuve de la nécessité de Véta^ blissement des écoles gratuites, parce qu'en montrant l'avantage qu'il y a, pour s'instruire de la religion , de savoir bien lire , elle avertit que , là où il y a des écoles charitables , presque tous les enfans des pauvres savent lire , et que, là où ces écoles manquent, presque aucun ne le sait, faute de gens qui veuillent les instruire pour le seul amour de Dieu. »

Si cette institution des écoles chrétiennes est si nécessaire, Dieu a donc manqué à son Eglise de lui envoyer si lard un secours si important.

Ici, le défenseur des Frères se sentait ému, et, poussant l'argument, il en montrait avec assez d'énergie les singulières conséquences.

ce Si l'institution des retraites, des missions, des séminaires, etc. etc. , était si nécessaire pour la conversion des âmes et la formation des ministres de l'Eglise, Dieu a bien manqué à son Eglise de lui envoyer si tard ces secours de salut. Si la tenue du concile de Trente était si nécessaire pour arrêter le cours des hérésies de Luther, de Zuingle et de Calvin , Dieu a bien manqué à son Eglise de ne pas le faire convoquer et terminer plutôt. »

«Disons-en autant, ajoutait-il, de toutes les réformes qui ont réparé les brèches de la discipline monastique, et de toutes les diverses congrégations de saints et de savans hommes que Dieu a suscités depuis deux siècles pour la défense et l'édification de son Eglise. Pourquoi si tard?

Après avoir ainsi pulvérisé ce qu'il appelait un raisonnement téméraire, il recherchait, comme c'est la coutume dans tous les temps, si on ne pourrait pas, pour la satisfaction de ceux qui ont peur des institutions récentes,étayer de quelques vieux appuis l'édifice trop neuf des Ecoles chrétiennes. Il trouvait que si l'on voulaitabsolument leur donner une origine plusancienné, on en découvrirait une ébauche dans les établissemens des religieuses Ursulines, dans les institutions des Filles de Notre-Dame , et des Filles Grises , fondées par M, Vincent et Mme Legras.

ïl s'enfonçait de plus en plus dans l'antiquité, et il citait le martyr saint Cassien, faisant la profession de maître d'école pour avoir occasion 3e donner aux enfans des fidèles et des païens l'instruction et l'éducation chrétienne; il disait qu'en général , les chrétiens se chargeaient volontiers d'apprendre à lire et à écrire ?

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ou d'enseigner les belles -lettres et les sciences supérieures , pour avoir la liberté de faire connaître Jésus-Christ et sa doctrine.

Enfin, il concluait qu'au défaut des ministres de l'église, c'est une nécessité que d'autres ouvriers mettent la faux dans la moisson.

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