INTRODUCTION
Encore que toute définition ait un caractère nécessairement temporaire, il est “utile d'indiquer l’éclairage sous lequel va se former le problème dont ces pages ont pour but de montrer quelques aspects, en décrivant à l’occasion de trois observations un ensemble de symptômes qui, sur le mode obsédant rappelle les éléments d’un syndrome déjà décrit sur le mode délirant. Un tel état se caractérise par un sentiment de vide qui vient envahir la conscience du sujet, engendrer des idées de négation qui se polarisent successivement sur tout le champ de la personnalisation et former ainsi le contenu total d’une obsession qui, sans Jamais aboutir au délire, arrive à se systématiser.
Si l’on veut un instant envisager la psychiatrie comme une échelle partant du moins normal pour attemdre le plus morbide, on peut distinguer certains paliers. Entre le stade initial dont l’obsession est une modalité et le stade terminal dont la dé-
mence est le type, on peut situer un troisième degré
Rive
intermédiaire : le délire. Abandonnons le pôle démentiel et considérons un peu les deux premiers. Une jeuné femme voit luire tout à coup sur le col de fourrure d’un homme qui passe devant elle un petit poil brillant. Aussitôt cette banalité engendre un supplice épouvantable pour la-jeune femme. Car il est presque impossible que ce ne soit pas une épingle qui étincelle ainsi. Or, qui aurait pu la planter là si ce n’est elle, elle qui depuis des mois n’a plus touché une épingle et qui cependant ne cesse d’avoir l’impression d’en projeter constamment autour d’ellé: ? Aussi supplie-t-elle son frère et sa sœur quil’accom-: pegnent: de bien vouloir courir vers l’homme à la fourrure, de s'assurer sl y a véritäblément: une épingle plongée dans le col de loutre et; si cela est, de: l’arracher immédiatement, car une épingle ainsi piquée peut provoquer elle ne sait quoi... Elle reconnaît bien toute l’absurdité qu'il y'a à réclamer semblable manœuvre, mais elle ressent le besoin extrême d’être rassurée, apaisée par elle. Et comme son entou-: rage hésite à:se plier à cette vérification, la’ Jeune femme pleure, tremble et trahit: par l’altération de son visage la’plus cruellé anxiété. $ Cette idée bizarre, étrangère à la: personnalité. cette crainte, ce scrupule, ce douté constant de ‘savoir si cette femme projette des: épingles: autour: d'elle, ce souei qui entraîne une série de: contrôles: fort délicats dont elle a honte et ne peut's’empêcher: cependant d'exiger la réalisation. Voilà-un type de:
ce qu’en psycho-pathologie on nomme une obsession:
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Faut-il. dire que le-thème d’une obsession-peut.être d’une-variétéinfinie et qu’à « lépingle » on: peut substituer l’idée la-plus singulière ou-là-sensation la-plus banale.
Quelest cet homme dont est si frappant lecontraste entre-ce-que nous-apprennent son-attitude euphorique: et son langage d’une part et de l’autre les dires de sa femme sur la pauvre vie qu’ilmène-depuis peu: Quand: on':l’interroge; 1l répond qu'il a? cent: mille navires; trois cents châteaux, vingt-eimq'usimes, sept cents brevets d'invention. Il délire, c'est-à-dire qu’il croit! vraice qu'il vient-de dire. Orparmides délires dont les thèmes sont innombrables, il-en.est un fort: curieux dont la description ’a-été: brillamment faite par Corarp. C’est'un délire caractérisé par des idées : de négation qui portent soit sur le-monde-extérieur, soit sur lemor: qu’il s'agisse du:corps ou d’un deses: organes, de:l’esprit ou d’une de ses: facultés: Cette négation totale ou partielle:se combine à-des idées: de:transformation corporelle, de damnation et d’im=: mortalité. Un tel malade dit par exemple : « Je n’ai plus rien, je suis ruiné, Je n’ai plus d'organes, je suis mort, je suis damné puisque Je souffre encore et que cela ne finira Jamais. »
Eh bien, redescendons à l’étage des obsessions, à ce stade où le trouble laisse encore à la conscience le pouvoir de le juger. C’est là que nous situerons les faits qu'il est temps d’exposer et où l’on peut retrouver l'équivalent d’un tel syndrome.
En effet les trois femmes dont l'observation com-
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pose le thème de cette étude, perdent le sens du réel, mettent en doute l’évidence des données du monde extérieur et en arrivent à avoir des craintes sur la réalité de leur propre existence. Mais elles avouent quand on les interroge directement qu’elles sont parfaitement conscientes de l’absurdité des paroles qu’elles prononcent, et que celles-ci ne sont que la traduction imparfaite, métaphorique d’un état ineffable qu’elles ressentent et dont elles voudraient nous exposer le drame. Lorsque lune d’elles n’a plus l’impression d'exister, qu'il lui faut se regarder dans un miroir pour qu’elle sache sa forme, qu’elle s’écrie : « Je ne suis plus que le néant de moi-même », qu’elle s’effondre dans tout ce qu'il y a de réalité en elle, que dans cette absence de soi, elle ne trouve plus rien pour s’accrocher encore à ce qui pourrait lui faire ressentir la moindre émotion et qu’à la fin elle n’a plus même l'espoir de pouvoir supprimer cette misère puisqu'on ne tue pas celle qui est déjà morte, elle reste constamment en deçà d’une frontière qu’elle n’a jamais franchie.