‹ Essai sur l'organisation du travail en Poitou (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Trop de liens unissaient les anciennes formes économiques aux anciennes formes sociales pour que leur disparition ne fût pas simultanée. Leur évolution s'était produite suivant les mêmes lois ; leur déclin avait eu lieu suivant les mêmes règles ; leur chute définitive devait arriver à la même époque. Dans le milieu féodal, où l'isolement prédomine, sont nées une à une les variétés de la petite industrie, répondant aux multiples besoins de la vie locale, et certaines industries de luxe, telles que celles des tapisseries et de l'armement, produits naturels d'une société aristocratique et militaire. Puis, quand la centralisation et l'unité ont modifié l'aspect de la France, l'industrie et le commerce tendant à se spécialiser, le Poitou^ devenu surtout un pays agricole, a perdu peu à peu ses vieilles industries, forges^ verreries, ateliers céramiques et tissages, pour ne plus conserver que les métiers sans cesse plus nombreux de la petite industrie et du petit commerce. A l'évolution des formes politiques et sociales avait aussi répondu l'évolution des lois de l'organisation du travail. La police de l'industrie et du commerce^ et celle des communautés êuvrières, s'étaient développées, à mesure que l'autorité devenait plus

forte, de manière à garantir à la fois les privilèges des corps industriels et commerçants et les intérêts légitimes des consommateurs. De là, les prescriptions strictes et minutieuses des règlements. D'autre part, le mouvement d'émancipation des classes urbaines et rurales avait abouti à la formation des communautés libres d'artisans et de commerçants. Parmi elles s'était organisée une classe privilégiée,celle des corporations jurées, dont le développement devait être favorisé par les calculs intéressés des pouvoirs locaux et du pouvoir central. Ces corporations avaient maintenu dans le monde du travail le respect des traditions « certaines habitudes de probité professionnelle, l'esprit de libre discussion, le sentiment de la solidarité. Mais elles n'avaient pas tardé à se discréditer par leur tendance à la routine, par Tégoïsme, l'exclusivisme, la jalousie et les rivalités de leurs membres. Après avoir été garantes du progrès, après avoir joué dans la société un rôle actif et utile, elles s'étaient vues rejetées par l'aristocratie de naissance ou de fortune dans une condition subordonnée, tenues à l'écart des questionspolitiquesetsociales,ets'étaientconfinées dans une vie sans horizons. Communautés libres ou jurées, d'abord pourvues d'une certaine indépendance, avaient dû subir rapidement la tutelle étroite du pouvoir. L'autorité seigneuriale, après avoir exercé sur elles la principale influence, avait fini par ne plus s'attacher avec âpreté qu'à une seule de ses prérogatives, l'exploitation fiscale de l'industrie et du commerce. Les corps municipaux autonomes s'étaient, jusqu'à la fin du xvii* siècle, ingérés de toutes façons dans la direction du travail et dans la vie des métiers, soit pour les régler à leur guise, soit pour les exploiter.

L'Eglise avait maintenu sur eux sa surveillance inquiète au xxu 36

562 ESSAI SDR L'ORGANISATION

point de vue religieux et moral. L'Etat enfin, sentant grandir ses ambitions et ses devoirs avec ses forces, avait, avec une ténacité patiente, travaillé depuis le Moyen-Age à assurer sa domination absolue sur le monde du travail. Le socialisme municipal et le socialisme d'Etat, pour employer des termes expressifs, sinon entièrement exacts, avaient ainsi procédé lentement à l'éducation des classes industrielles et commerçantes, préparé l'unification économique, stimulé l'activité de l'industrie et du négoce. La réglementation avait été la préface nécessaire de la liberté. L'ancienne organisation du travail ne devait pas d'ailleurs mourir tout entière. Elle léguait au monde nouveau un principe fécond, celui de l'association, principe de vie et de progrès pour l'avenir, comme il l'a été dans le passé.

Ck

Page 1