DU LIVRE SECOND
Si Ton considère d'un point de vue général l'histoire des nombreuses communautés d'arts et métiers dont la trace se retrouve en Poitou, et si Ton examine la police qui les a régies, on retrouve partout des traits caractéristiques qu'il importe de dégager. L'étude de ces corporations permet d'abord de saisir les relations étroites qui existent entre les transformations du travail et celles de la société elle-même D'abord rudimentaire, l'organisation de l'industrie et du commerce se perfectionne, à partir du grand mouvement des Croisades, en vertu de cette loi constante qui est l'origine du progrès, à savoir la division ou la spécialisation du travail. Du tronc primitif, nourri dans un sol plus riche, moins exposé aux orages, fortifié par la croissance, surgissent sans cesse de nouveaux rameaux. En même temps, comme des organes qui s'atrophient par degrés lorsqu'ils ont rempli leur fonction, disparaissent lentement les métiers dont la société n'a plus à attendre des services. Le sort d'une des plus célèbres corporations poitevines, celle
(i) Slaluts de i4io et de 1462.
des heaumiers, des espéeurs el des éperonnicrs, eslun exemple frappant de cette loi fatale. D'autre part, la grande industrie se forme, favorisée par le développement de l'unité politique et territoriale. Des centres industriels de premier ordre s'organisent pour livrer au commerce en grande quantité des produits, tels que les textiles, les fers, la céramique, et devantleur concurrence, certainesindustries locales entrent dans cette période de déclin qui est le prélude de leur disparition. Le Poitou devait souITrirencore de cette forme inévitable de l'évolution économique. Mais les pertes que la petite industrie semble faire d'un côté sont rapidement réparées de l'autre. En effet,de nouveaux besoins naissenlsans cesse dans une société où, en dépit de iemps d'arrêt passagers, la civilisation progresse lentement, et où le luxe se propage par degrés des hautes classes aux classes moyennes, et de celles-ci aux classes populaires. L'accroissement des relations entre les hommes, l'aftlnemcnl progressif des idées et des mœurs contribuent aussi à susciter parmi les industries anciennes une foule de nouvelles spécialités, et à donnera certaines variétés du travail, par exemple aux transports, aux jeux et aux spectacles, aux arts libéraux, un essor rapide el magnifique. Comme il arrive dans la nature, partout le besoin a créé l'organe, l'a varié en se transformant luimême, ou l'a-fait disparaître en disparaissant.
Dans le milieu physique où évoluent les organismes vivants, il y a des lois naturelles qui assurent leur naissance et leur développement. Dans le milieu social, où se sont organisées et où vivent les communautés industrielles et commerciales, les statuts etrèglements émanés de l'autorité locale ou de l'État ont joué un rôle identique. Les intérêts généraux de la collectivité locale ou provinciale ont exigé
que le recrutement des arts et métiers fût facilité en Poitou, par des privilèges etque leur sort fût protégé par des monopoles contre les hasards de l'existence. SousTabri tutélaire du privilège et du monopole, les communautés ont pu se créer des traditions, se former un personnel cohérent et habile. Ce régime, qui a trop souvent retenu, à la fin de Tâge moderne, l'industrie et le commerce dans l'immobilité de la routine, a été ainsi, à Torigine et dans la période de croissance, la source même du progrès économique. De là ces prescriptions dont l'histoire des métiers poitevins fournit tant d'exemples, et qui paraissent aujourd'hui si étranges, parce que le milieu a entièrement changé. De là ces efforts obstinés pour tracer à chaque profession le cercle dans lequel elle a le droit de se mouvoir. De là, ces mesures de protection à l'égard de l'industriel et du commerçant domiciliés à rencontre des forains, en faveur de chaque groupe professionnel à l'encontre du groupe voisin ou de l'ensemble du public. De là enfin, ces garanties, lentement conquises, qui ont fait de l'artisan primitif, homme de corps du seigneur, le maître ou l'ouvrier libre, le bourgeois influent et honoré du Moyen-âge et des temps modernes. Nés à une époque où chaque collectivité locale devait tirer de son propre fonds les éléments de son existence, privilèges et monopoles ont été les moyens d'action légitimes et efficaces pour fixer maîtres et compagnons au sol de la province ou de la cité.
Aux droits correspondent d'ailleurs des devoirs, et le nombre de ces obligations tend à s'accroître, leur poids tend à s'alourdir sans cesse. La police des métiers n'apparaît à nos yeux, mesquine, minutieuse et lyrannique, que si nous négligeons d'en rechercher les raisons d'être. Dans
un état de civilisation avancée, comme le nôtre, les habites tiennent souvent lieu de lois, et quand une société a andi, elle ne se souvient plus des lisières qui ont assuré abord sa marche. Elle en considère l'usage comme irramnel, oppressif ou puéril. Dans l'ancien milieu social économique, il fallait des règlements pour fixera chacun s obligations et pour créer à la longue ces traditions de mne tenue, d'habileté technique, de loyauté commerciale lative^ qui une fois acquises et consolidées par l'habitude it rendu inutiles les statuts de police. Ceux-ci ont contrilé à rendre meilleur le recrutement des métiers.à entourer ixercice des professionsdegarantiesmorales et matérielles. ils ont soumis la préparation ou la fabrication des produits Jes règles techniques trop nombreuses, s'ils ont multiplié, lur en assurer l'observation, le système des visites et des arques, on ne saurait nier que cette surveillance n'ait été icessaire sur des marchés locaux étroits, où l'absence de concurrence eût livré le public aux caprices de l'industriel du commerçant. La réglementation des achats et des ntes, les entraves à la libre circulation des produits, la ohibitian des coalitions de maîtres, toutes ces mesures si strictives de la liberté individuelle furent inspirées par nécessité oii se trouvait la société locale d'autrefois de trantir les intérêts collectifs en même temps que de proger les intérêts particuliers.
Si celte organisation du travail a été nécessaire au moent où la commune, la province et la nation s'organisèrent, I ne saurait y voir sans erreur un idéal à. imiter. La police !S arts et métiers en Poitou, comme dans le reste de la rance, après avoir secondé la formation et le développeent de l'industrie et du commerce, n'a pas tardé h en
retarder le progrès. Statuts et règlements ont trop longtemps survécu aux nécessités sociales qui les avaient fait naître. Aux temps modernes, c'est-à-dire au moment môme où leurs effets utiles se trouvaient obtenus, leur multiplication et leur rigidité devinrent un des principaux obstacles qui retardèrent révolution économique. S'ils avaient permis dans le passé aux métiers de s'organiser et de vivre, s'ils avaient contribué à former la tradition morale et professionnelle de chacun d'eux, ils furent en retour, depuis le xvi* siècle, une cause puissante de routine, une source incessante de procès, une entrave permanente pour l'initiative individuelle. A mesure en effet que les communautés devinrent plus fortes, à mesure que l'État et les pouvoirs locaux prirent une conscience plus nette de leurs devoirs et de leurs droits, la police de rindustrie et du commerce se fit plus minutieuse et plus oppressive, enserrant dans des liens étroits, au risque de l'arrêter, la sève qui circulait déjà plus abondante dans ces corps vigoureux.