AVANT-PROPOS
Parmi les problèmes que s'efforcent de résoudre les économistes et sociologues contemporains, il n'en est guère de plus captivant et de plus actuel que celui des rapports entre employeurs et employés. Ce problème résulte incontestablement du manque d'équilibre entre les forces du capital et du travail. I] ne se passe point de semaines où nous ne lisions dans les journaux le récit des conflits, souvent terribles, entre patrons et ouvriers, conflits destinés, semble-t-1l, à ouvrir les veux aux plus indifférents et attestant clairement la désorganisation du monde du travail.
En France, contrairement à ce qui se passe dans bien d'autres pays, « les relations entre employeurs et employés ne sont pas établies d’une manière saine et normale et sont même, dans la grande majorité des établissements industriels, purement inorganiques, anarchiques et instables »(1). Certes, patrons et ouvriers peuvent se trouver d'accord pour poursuivre la réalisation de certaines réformes intéressant la prospérité de la profession. mais il semble difficile d'établir, comme le voudraient certains esprits, une entente parfaite sur tous les points en litige, du moins sous le régime capitaliste qui nous régit actuellement.
(1) Bureau. — Le contral de travail et le rôle des syndicats professionnels, page 9% (Librairie Alcan. — 1902).
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Les premiers, recevant une rémunération réelle en touchant intégralement la valeur d’un produit, ont intérêt à diminuer le plus possible les frais de production. Les seconds, au contraire, rémunérés à forfait el n'ayant pas à se préoccuper, en principe, du succès ou de l'insuecès de l'entreprise, ont une tendance très marquée à travailler le moins possible, tout en touthant le salaire le plus élevé.
Des conflits devaient donc fatalement naître par suite de cette opposition d'intérêts, et les économistes, désireux de les solutionner et mème de les prévenir, ont proposé des remèdes aussi nombreux que variés. Presque tous peuvent cependant se ramener à l’une des trois combinaisons suivantes :
4°) Le libéralisme ;
2°) L'interventionnisme ;
3°) L'organisation professionnelle.
I). Les partisans de la première solution s'efforcent de faire cesser ces conflits regrettables en donnant la plus grande liberté aux contractants et en se gardant bien de faire intervenir l'Etat.
Très nombreux avant 1880 et réduits aujourd'hui à une petite phalange, ils estiment que l’ordre naturel est le meilleur de tous et qu'il faut laisser faire, laisser passer. Si l’ouvrier veut travailler 15 ou 16 heures par jour, c'est son affaire, et l'Etat et les économistes ne doivent pas l'en empêcher.
Cette première conception étant à peu près abandonnée aujourd'hui pour de nombreux motifs que nous n'avons pas à apprécier ici, nous n'insisterons pas et passons immédiatement à l'étude de la seconde solu- Üion.
11). Les interventionnistes soutiennent que les conflits entre le capital et le travail peuvent être résolus seulement par une intervention de l'Etat et des lois, et qu'il convient de réglementer les conditions du travail, afin
d'interdire l'exploitation et le surmenage des travailleurs par des palrons égoïstes.
Cette doctrine est aujourd'hui professée par la majorité des économistes, bien qu'ils soient loin de s'entendre sur les conséquences qu'il convient d’en tirer. Elle a servi, depuis une cinquantaine d'années de remède à des abus certains dans tous les pays civilisés et particulièrement en France, où de nombreuses lois sont venues améliorer le sort des ouvriers.
Cette solution n'en est pas moins très vivement atlaquée par certains esprits des plus éminents. Ils reprochent aux lois, générales par essence, de ne pouvoir tout prévoir (1) et préconisent un troisième procédé dont la souplesse a produit de merveilleux résultats dans plusieurs pays étrangers.
III). Depuis une vingtaine d'années, ces sociologues proposent de solutionner et même prévenir les conflits eu rétablissant l'équilibre entre les employeurs très forts et les employés très ‘faibles, grâce à une solide organisation professionnelle. Ge « système d'organisation économique du travail, dans lequel les individus sont répartis suivant leur profession en groupements locaux, | avant chacun sa vie propre, et, dont l’ensemble constitue pour la défense des intérêts professionnels de leurs membres un des organes de la vie économique et sociale du pays » (2), est seul capable, disent-ils d'assurer la
(1) Les difficullés que suscite tous les dimanches lapplication de la récente loi sur le repos hebdomadaire, :viennent leur fournir un nouvel argument. Dans les pays, comme l'Angleterre et les Etats-Unis, où existe un sérieux comimencement d'organisation professionnelle, le repos hebdomadaire existe depuis bien des années, sans avoir donné lieu aux violentes manifestations que la réalisation de cette réforme entraine en France.
(2) Cette définition de l'organisation professionnelle, donnée par M. LassALLE dans une conférence-étude publiée par la revue Les Conférences, (n°* 35 et 36 — 1er, 15 juin 1902, 5. rue Bayard, Paris), nous semble la plus complète et la meilleure.
paix sociale. 11 faut done le substituer progressivement, par une action combinée des lois et de l'initiative privée au régime capitaliste sous lequel nous vivons.
Pour la grande majorité des partisans de l'organisation professionnelle, cette opposition d'intérêts entre employeurs et employés n’est pas un phénomène naturel mais, du moins sous sa forme actuelle, un fait purement accidentel (1), une conséquence de ce régime capitaliste qui domine le monde du travail. Tant qu'il en sera ainsi, il faut avoir pour objectif immédiat d'établir des compromis nécessaires pour tempérer les suites de ce conflit inévitable et, la création, pour les conclure, de conseils mixtes permanents, rég10naux ou locaux, élus dans chaque profession par les groupements patronaux et ouvriers, leur semble une réforme urgente.
Tous les partisans de l’organisation professionnelle s'accordent, en effet, à souhaiter, qu'étant donnée la sourde hostilité règnant de nos jours entre le capital et le travail, on ne se borne pas à créer, une fois la grève déclarée et les esprits montés, des- comités éphémères de conciliation. Leur plus ardent désir est de voir appliquer ici la vieille formule « si vis pacem, para bellum », et d'établir, par l’organisation des classes dans les professions, une sorte de paix armée, basée sur le respect mutuel, et analogue au « modus vivendi » actuellement adopté en droit international par bien des Etats.
(1) Un de ces fervents de lorganisalion professionnelle. développant celte idée, écrivait il v a quelques années, que
« la société n'est pas une collection d'alomes mécanique-
ment unis entre eux, mais un ensemble de COTPS DICO, harmonieusement coordonnés en vue d'une Jin générale ». — DE PASCGAI. — Le régime corporalif el Forganisalion du
lravail. (Bloud et Barral, 1900) EL il s'élonnait à juste litre que les lois de notre pays, qui ont loujours reconnu les groupements politiques et territoriaux, aient voulu ignorer, pendant près d'un siècle, le groupément professionnel.