CONCLUSION
L'organisation professionnelle dont nous avons ten'£ de retracer brièvement le passé, le présent et l'avenir, est à peine ébauchée en France. A-t-elle quelques chances d'être complétée et généralisée dans notre pays ? Telle est la question qu'il convient d'examiner en concluant.
En faveur de l’affirmative on peut remarquer que, chez les employeurs et les employés Français, le souci de la situation sociale semble l'emporter souvent sur celui de la situation matérielle. Habitué désormais au suffrage universel, l’'ouvrier veut être traité comme un être intelligent, compétent, digne d’être écouté. Or, la réforme proposée donne satisfaction à ce besoin instinctif et légitime : membre du syndicat, le travailleur se sent fort, il sait que ses droits seront défendus et qu'on comptera avec lui !
Une nouvelle organisation professionnelle, ajoutet-on, s’adapterait merveilleusement à notre société moderne. Elle est réalisable immédiatement, sans révolution aucune, car elle serait l'aboutissement normal de la tendance générale vers l'association qui nous est révélée aujourd’hui par les progrès du mouvement syndicaliste.
Nous partageons entièrement ces espérances tout en demeurant bien convaincu de la difficulté de créer, en France, avant plusieurs années, une organisation professionnelle répondant à tous nos désirs. Une réforme de cette importance ne saurait s'imposer brusquement à un pays ; elle doit être réalisée insensiblement afin de triompher de tous les obstacles qui sèment sa route.
L'organisation professionnelle à partout rencontré et rencontre chez nous deux adversaires particulièrement redoutables :
1°) Une certaine résistance de l'opinion publique eë une sourde opposition des pouvoirs publics.
2°) L'apathie et l'ignorance égoïste des nombreux intéressés.
Un siècle presqu'entier d’individualisme à outrance était peu fait, il faut l'avouer pour préparer les voies à l'organisation professionnelle. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer quotidiennement un certain nombre de bons esprits manifestant, sinon de l’aversion, du moins quelque dédain pour les nouvelles conceptions d'organisation du travail. Pour aux les protagonistes de cette réforme sont des tenants du passé, désireux de ressuciter le régime corporatif avec tous ses abus, ou des utopistes que la récente expérience faite en Autriche-Hongrie aurait condamnés.
Nous avons déjà eu l’occasion de faire justice de quelques uns de ces préjugés. Non seulement l'organisation professionnelle, réalisée suivant la conception à laquelle nous nous sommes ralliés, ne porte aucune atteinte à la liberté du travail, mais l'association professionnelle ouverte et libre dans la profession organisée est loin de ressembler à la corporation fermée de l'Ancien régime. Le corps d'état « n'aurait pas seulement pour but, comme la corporation d'autrefois, l’intérêt du public, mais l'intérêt de ses membres, c’est à dire du patron et de l’ouvrier. » (4). Nous ne! serions plus en présence d’une « institution purement économique » (au sens étroit du mot) mais « d’une institution sociale dont le but sera strictement limité à la protection des intérêts des patrons et ouvriers, à la solution des litiges qui surgiraient entre eux, à la fondation et à la gestion de caisses de chômage et de bienfaisance, etc. Une telle) association, si différente de la corporation oligarchique d'autrefois serait une œuvre de conciliation, de solidarité et de progrès ; elle ne serait pas un monopole. » (2).
(4) (2) MARTIN SAINT-LÉON. Histoire des corporations, op. eit. p. 650,
Il est donc peu opportun, semble-t-il, d'opposer ici les résultats obtenus en Autriche. Non seulement il est difficile de juger les effets d’une telle réforme, d’ailleurs partielle, après une expérience de vingt années seulement ; en tout cas, les protagonistes de l’organisation professionnelle en France n’entendent point, en général, rétablir la corporation fermée autrichienne avec son monopole, sources d'abus inévitables ! À
D'ailleurs l'obstacle, le plus sérieux, est celui qui résulte del] l’apathie et de l’ignorance fréquente des intéressés eux-mêmes.
Trop souvent, de nos jours ,les employeurs s’opposent à l’organisation professionnelle, parce qu’ils déclarent les ouvriers incapables de discuter loyalement et sérieusement, parce qu'ils croient que les commissions mixtes ruineraient leur autorité et seraient dangereuses et infructueuses. D'autre part, les employés acceptent bien les obligations de la solidarité lorsqu'il s’agit de revendiquer leurs droits, mais il n’en est pas toujours ainsi pour l'observation de leurs devoirs. Ils cherchent dans les syndicats, fréquemment transformés en clubs politiques par des meneurs étrangers au métier, des avantages matériels immédiats et parfois discutables plutôt qu'une organisation sérieuse de la profession. œuvre à longue échéance et dont une génération ne profitera que grâce aux sacrifices de celle qui l'aura précédée.
Pour remédier à ce fàcheux état d'esprit une: seule condition est, croyons-nous, suffisante mais nécessaire : achever l'éducation sociale des intéressés.
En France, les employeurs et employés négligent vraiment trop l'étude des questions sociales et se désintéressent en général du mouvement syndical à l’étranger. Nous devrons donc transformer progressivement par des conférences et surtout par des exemples, les mæurs industrielles contemporaines.
Aux patrons, nous davrons faire comprendre que leur
devoir et leur intérêt est de ne pas se montrer égoïstes, mais au contraire bienveillants pour leurs employés, en les traitant comme des hommes.
Aux ouvriers, nous devrons enseigner qu'ils ont non seulement des droits, ce que les politiciens se chargent de leur rappeler outre mesure et tous les jours, mais aussi d&s devoirs, notamment ceux de ne pas rompre imconsidérement les contrats signés par leurs représentants et de ne pas pratiquer le sabotage.
Nous devrons enfin et surtout dénoncer le danger qu'il y a à mêler la politique à la défanse des intérêts professionnels et faire: entrevoir les magnifiques résultats obtenus par les ouvriers américains et anglais, avantages dûs principalement à trois grandes qualités :
« 1° Un esprit pratique net et précis, le sentiment des responsabilités, le bon sens ferme aboutissant à un effort efficace, concentré sur les trois points essentiels : diminution du chômage, hausse des salaires, réduction de la journée de travail ;
2°) Une connaissance exacte du inilieu acquise par l'étude et la lecture ;
3°) Un vif sentiment de la dignité humaine ; de ses droits et de ses devoirs qui se révèle par une lutte sans relâche contre l’immoralité et l’ivrognerie. » (1)
Le jour où les patrons et ouvriers Français possèderont ces qualités, la réalisation de l’organisation professionnelle ne sera plus pour notre pays qu'une question de mois ou même de semaines ! L'avènement de cette réforme primordiale dépend donc avant tout du zèle que nous mettrons à propager l’idée, à favoriser le mouvement syndical, et surtout à améliorer les mœurs professionnelles.
(1) BUREAU. op. cit. p. 222 et suivantes. L'auteur est ici complètement d'accord avec M. Paul de Rousiers dont nous sommes heureux de signaler le très intéressant ouvrage « Le Trade Unionisme en Angleterre » (Paris, Colin, 1897),
Nous le souhaitons, et formons des vœux pour l'avènement prochain de cette réforme, qui Sera un acheminement vers la solution de la question sociale, et, permettra à tous les bons Français, débarrassés de leurs divisions intestines, de concentrer leur attention et leur activité pour mieux mettre en valeur les ressources de notre sol et de notre industrie et rendre ainsi à notre patrie le premier rang parmi les nations industrielles !!!