‹ Essai sur l'origine de l'écriture, sur son introduction dans la Grèce et son usage jusq'au temps d'HomèreChapitre 25 sur 62 · XXIV. Peu à peu la musique se perfectionna · texte numérisé non relu

XXIV. Peu à peu la musique se perfectionna

insensiblement elle parvint à égaler l’expression des paroles; ensuite elle tenta de la surpasser. Cest alors qu’on put s’apercevoir que par ellemême, elle était susceptible de beaucoup d’expression. Il ne devait donc plus paraître ridicule de la séparer des paroles. L’expression que les sons avaient dans la prosodie qui participait du chant, celle qu’ils avaient dans la déclamation (i) qui était chantante, préparaient celle qu’ils devaient avoir lorsqu’ils seraient entendus seuls. Deux rai-

(1) Essai sur Eonsinc des connoissances humaines, p. 73.

yo USA6E DE l’ÉCIIITUKE en GRjkCE.

sons assurèrent inérae ie succès à ceux qui, avec quelque talent, s’essayèrent dans ce nouveau genre de musique. La première, c’est que sans doute ils choisissaient les passages auxquels, par l’usage de la déclamation, on était accoutumé d’attacher une certaine expression, ou que, du moins, ils en imaginaient de semblables. La seconde, c’est l’étonnement que, dans sa nouveauté, cette musique ne pouvait manquer de produire. Plus on était surpris, plus on devait se livrer à l’impression qu’elle pouvait occasioner. Aussi vit-on ceux qui étaient moins difficiles à émouvoir, passer successivement, par la force des sons, de la joie à la tristesse, ou même à la fureur. A cette vue, d’autres, qui n’auraient point été reanués, le furent presqu’également. Les effets de cette musique devinrent le sujet des conversations, et l’imagination s’échauffait au seul récit qu’on entendait (i) faire. Chacun voulait en juger par luirmême; et les hommes, aimant communément à voir confirmer les choses extraordinaires, venaient entendre cette musique avec les dispositions les plus favorables. Elle répéta donc souvent les mêmes miracles.

Aujourd’hui notre prosodie et notre déclanaation sont bien loin de produire les effets que notre^musique devrait produire. Le chaut n’est pas, à notre égard, un langage aussi familier qu’il l’é-

(i) Essai sur l’origine îles connoissanccs humaines, p. 74-

AKT. XXIV. CUAMT SÉPAIIÉ DES PAROLES. 9I

tait pour les Anciens; et la musique, séparée des paroles, n’a plus cet air de nouveauté qui seul peut beaucoup sur l’imagination. D’ailleurs, au moment où elle s’exécute , nous gardons tout le •sang-froid dont nous sommes capables, nous n’aidons point le musicien à nous en retirer, et les sentimens que nous éprouvons naissent uniquement de l’action des sons sur l’oreille. Mais les sentimens de l’anie sont ordinairement si faibles, quand l’imagination ne réagit pas elle-même sur les .sens (i), qu’on ire devrait pas être surpris que notre musique ne produisît pas des effets aussi étonnans que celle des Anciens. Il faudrait, pour juger de son pouvoir, en exécuter des morceaux devant des hommes qui auraient beaucoup d’imagination , pour qui elle aurait le mérite de la nouveauté, et dont la déclamation , faite d’après une prosodie qui participerait du chant, serait elle-même chantante. Mais cette expérience serait inutile , si nous étions aussi disposés à admirer les choses qui sont à notre portée, que celles qui sont loin de nous.

IjC chant fait pour des paroles est aujourd’hui si différent de notre prononciation ordinaire et de notre déclamation , que l'imagination se prête dilhcilement à l’illusion de nos tragédies mises en musique. D’un autre côté, les Grecs étaient bien plus sensibles que nous, parce qu’ils avaient l’ima-

^i) sur roiiftioc ilcb connoij>snncc 5 hiimîiincs. p 75.

Qa USAGE DE l’ÉCRITURE EW GRÈCE.

gi nation pins vive( i ).£nûn les musiciens prenaient les moraens les plus favorables pour les émouvoir. Alexandre (a), par exemple, était à table, et, comme le remarque M. Burette (S) , il était vraisemblablement échauffé par les fumées du vin,* quand une musique propre à inspirer la fureur lui fit prendre ses armes (4). Il est vraisemblable que nous avons des soldats à qui le seul bruit des tambours et des trompettes en ferait faire autant. Ne jugeons donc pas de la musique des Anciens par les effets qu’on lui attribue; mais jugeons.-en par les instrumens dont ils avaient l’usage, et l’on aura lieu de présumer qu’elle devait être inférieure à la nôtre.

On peut observer que la musique, séparée des paroles, a été préparée chez les Grecs par des progrès semblables à ceux auxquels les Romains ont dû l’art des pantomimes, et que ces deux arts ont, à leur naissance, causé la même surprise chez ces deux peuples, et produit des effets aussi merveilleux. Cette conformité (5) parait curieuse et confirme les conjectures précédentes.

On vient de voir que les Grecs avaient l’imagination plus vive que nous : la véritable raison de

(i) M. Burette en donac plusieurs exemples ilans les Me'inoircs de l’Académie des Inscriptions, t. V, p. i35 cl suivantes.

{i) Essai sur l’origine des connoissancM humaines. 11, 76 .

(3) P. i44 du me'moire ci-dessus cite'.

' (4) Plutarque, second discours sur la fortune ou la vertu d’Alex.

(5) Essai sur l’origine des connoissances humaines. H. 77 .

ART. XXIV. CHANT SÉPARÉ DES PAROLES. g 3

cette différence ne doit pas être attribuée tiniqueinent au climat. En supposant que celui de la Grèce se fût toujours conservé tel qu’il était, l’imagination de ses habitans devait peu à peu s’affaiblir. On va voir que c’est un effet naturel des changemens qui arrivent au langage.

L’imagination agit bien plus vivement sur des hommes qui n’ont point encore l’usage des signes d’institution : par conséquent, le langage d’action étant immédiatement l’ouvrage de cette imagination , il doit avoir plus de feu. En effet, pour ceux auxquels il est familier, un seul (i) geste équivaut souvent à une longue phrase. Par la même raison , les langues faites sur le modèle de ce langage doivent être les plus vives; et les autres doivent perdre de leur vivacité, à proportion que, s’éloignant davantage de ce modèle, elles en conservent moins le caractère. Or ce que j’ai dit sur la prosodie fait voir que, par cet endroit, la langue grecque se ressentait plus qu’aucune autre des influences du langage d’action, et les inversions qui s’y rencontrent habituellement prouvent que ce n’étaient pas là les seuls effets de cette influence. Cette langue était donc très-propre à exercer l’imagination. La nôtre, au contraire, est si simple dans sa construction et dans sa prosodie, quelle demande presqu’uniquement l’exercice de la mémoire. Nous nous contentons, quand

(.1) Essai sur l’origine des connoissanccs humaines, p. 7S.

g4 USAGE DE l’ÉgRITURE EN GRÈCE.

nous parlons des choses, d’en rappeler les signes; et nous en réveillons rarement les idées. Ainsi l’imagination, moins souvent remuée, devient naturellement plus difficile à émouvoir. Nous devons donc l’avoir moins vive que les Grecs (i).

La prévention pour la coutume a été, de tout tems, un obstacle au progrès des arts: la musique s’en est surtout ressentie (a). A Lacédémone, où Licurgue avait joint la musique aux exercices militaires (3), il n’était permis de faire aucun changement dans l’ancienne musique. Il arriva que Terpandre, le meilleur joueur de Lire de son tems, qui excellait dans l’art de célébrer les actions héroïques, quoique fort instruit des anciens usages , ajouta une corde à la Lire pour varier les tons. Les Éphores condamnèrent cette nouveauté, et clouèrent sa Lire à un mur; tant on était attaché à la simplicité des accords ! Le musicien Timothée ayant aussi ajouté deux cordes à sa Lire, lorsqu’il disputa le prix aux jeux Carnéens, un des Éphores vint, un couteau à la main , lui demander de quel côté il voulait que fussent coupées les cordes qui excédaient le nombre de sept (4).

On voit par ces faits l’importance que les An-

(i) Essai sur l’origine des connoissances humaines, p. 79.

(1) Id. p. 80.

(3) Plutarque , apophtegmes des Lacëde’moniens , chap, 3i .

(4) Id. chap. 8a. Voyez Athënëe , livre xiv, chap. 4o, avec la note de Schweightenser où le décret est rapporté d’après Ca-saubon.

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