CHAPITRE V
invENTiow DE l’Écriture.
XXV. Les hommes, rassemblés en familles, s’étaient communiqué leurs pensées par des gestes, par des sons et par l’usage de la parole et du chant , comme on l’a vu dans les chapitres précédons. Bientôt ils sentirent la nécessité d’imaginer de nouveaux signes propres à conserver le souvenir de certains faits et à les faire connaître à des personnes absentes (i). Telle fut l’origine de l’écriture, véritable source de toutes les sciences historiques , et même de toutes nos connaissances. Ce fut par ce moyen qu’ils se rappelèrent à eux-mêmes l’invention des arts utiles qu’ils craignaient d’oublier, et les vertus des grands hommes qu’ils voulaient transmettre à leur postérité comme d^s exemples encore vivans. Au moyen des bois, des pierres , des marbres et des métaux , ils tracèrent quelques signes de convention qui représentaient les objets ou qui en étaient l’era-
(i) Essai <ur l'origine tics ronnoissances humaines, scct. II. c. i3.
IWVEimON DE l’écriture. 97
blême. C’est ce que nous appelons V écriture des pensées, bien différente de récriture des sons, puisque celle^^i se prononce et que l’autre ne peut pas s’articuler (i).
L’imagination ne représenta aux hommes que les mêmes images qu’ils avaient déjà exprimées par des actions et par des mots, et qui avaient, <!'s le commencement, rendu le langage métaphorique et figuré. Le moyen le plus naturel fut donc de dessiner les images des choses. Pour exprimer l’idée d’un homme ou d’un cheval , on représenta la forme de l’un ou l’autre, et le premier essai de l’écriture ne fut qu’une simple peinture.
C’est vraisemblablement à la nécessité de tracer ainsi nos pensées que la peinture doit son origine , et cette nécessité concourut sans doute à conserver le langage d’action, comme celui qui pouvait se peindre le plus aisément (a).
L’écriture des pensées signifiait donc, au lieu de sous, un ensemble d’objets, une action, un événement avec toutes ses circonstances, quelquefois même, au moyen de certaines nuances, le jugement qu’on en devait porter (3).
Malgré les inconvéniens qui naissaient de cette méthode, les peuples les plus polis de l’Amérique
(i) Dictionnaire raisonné de diplomaticfue , par Dom de Vaines. Paris 1774) art. Écritnres. I. 4ia et 4*3.
( 3 ) Essai sur les connoissances humaines. Sect. II , chap. i3.
(3) Dictionnaire de diplomatique , art. Ecritures.
98 USAGE DE l’écriture EN GRÈCE.
n’en avaient pas su inventer de meilleure. Les sauvages du Canada n’en ont pas d’autre. Les Mexicains l’employaient encore quand ils furent conquis parles Espagnols.
Les Ëgiptiens, plus ingénieux, ont été les premiers (i) à se servir d’une voie plus abrégée à laquelle ou a donné le nom d’hiérogliphes; Les hiérogliphes se distinguent en propres et simboliques. Les propres se subdivisent en curiologi- .ques et' en tropiques. Les curiologiques substituaient une partie au tout, et les tropiques représentaient une chose par une autre qui avait avec elle quelque ressemblance ou analogie connue. Les unes et les autres servaient à divulguer. Les hiérogliphes simboliques servaient à tenir caché ; on les distinguait aussi en deux espèces , en tropiques et en énigmatiques. Pour former les simboles tropiques, on employait les propriétés les moins connues des choses, et les énigmatiques étaient composées du mistérieux assemblage de choses différentes et de parties de divers animaux (2).
On peut donc classer les écritures de pensées en cinq espèces, dont la première et la plus simple était hiérogliphique représentative: vou- . lait-on faire concevoir l’idée d’une montagne,
(1) Peut-être cependant ont-ils êtê pre'ce'de's par les Éthiopiens, comme on le \erra dans le chap. suivant.
(a) Voyea l’essai sur les Hiéroglyphes par Warburt on, § ao et suivans.
INVENTION DE l’^CRITURE. 99
d’un fleuve , d’un arbre ? on peignait ces objets. Celle-ci, ainsi que la suivante, ne pouvait s’exercer que sur les choses matérielles.
I/autre était hiérogliphique imitative : ainsi un cercle signifiait le soleil; un croissant, la lune, en quelqu’état quelle se trouvât.
Les notations chronologiques peuvent être pla- < cées dans cette classe. Or M. Champollion affirme que ces notations ont été employées dans le dixneuvième siècle avant notre ère, telles qu’elles l’ont été depuis J et il le prouve par des monumens encore existans.
Une troisième écriture était simbolique et e/nblématique ou allégorique. On s’en est servi de trois manières, qui, à consulter la nature de la chose, paraissent avoir été trouvées par dégrés et dans trois te ms différens. La première consistait à employer la principale circonstance d’un sujet pour tenir lieu du tout. Deux mains, par exemple, dont l’une tenait un bouclier et l’autre un arc, représentaient Aie bataille. La seconde, imaginée avec plus d’art, consistait à substituer l’instrument réel ou métaphorique de la chose ’à la chose même. Ainsi le soleil annonçait la divinité; l’œil peignait un monarque; une épée représentaitun tiran; un œil, placé d’une manière éminente, était destiné à peindre la science infinie de Dieu; une sauterelle, i^imal que l’on croyait alors sans bouche, représentait une personne initiée dans les mistères et obligée au se-
JOO ÜSAGE DE l’eGRITORE EN GRÈCE.
cret. Enfin, on fit plus : on se servit, pour représenter une chose, d’une autre où l’on voyait quelque ressemblance ou quelqu’analogie ; et ce fut la troisième manière d’employer cette écriture. L’univers, par exemple, était représenté par un serpent, et la bigarrure de ses taches désignait les étoiles (i).
La quatrième écriture était purement énigmatique. Le premier objet de ceux qui avaient imaginé les hiérogliphes , était de conserver la mémoire des événeraens, et de faire connaître les lois, les réglemens, et tout ce qui avait rapport aux matières civiles. On avait donc eu soin, dans les commencemens, de n’employer que les figures dont l’analogie était le plus à la portée de tout le monde : mais cette méthode fit donner dans le raffinement, à mesure que les philosophes s’appliquèrent aux matières de spécidation. Aussitôt qu’ils crurent avoir découvert dans les choses des qualités plus abstruses, quelques-uns, soit par singularité, soit poi|f cacher leurs connaissances au vulgaire , se plurent à choisir pour caractères des figures dont le rapport aux choses qu’ils voulaient exprimer n’était point connu. Pendant quelque tems ils se bornèrent aux figures dont la nature offre dés modèles ; mais par la suite elles ne leur parurent ni suffisantes ni assez commodes pour le grand nombre d’itlées que
(i) Essai sur les conaoissances humaiaes. Soct. II, chap. i3.
INVENTION DE l’ÉCRITURE. lOt
leur imagination leur t'ouniissait. Ils formèrent donc leurs hiérogliphes de l’assemblage mistérieux de choses différentes , ou de parties de divers animaux : ce qui les rendit tout-à-fait énigmatiques.
Enfin l’usage d’exprimer les pensées par des figures analogues , et le dessein d’en faire quelquefois un secret et un mistère , engagea à représenter les modes mêmes des substances par des images sensibles ; c’est ce qui fit naître la cinquième écriture appelée hiérogUphique caractéristique. On exprima la franchise par un lièvre ; l’impureté, par un bouc sauvage; l’impudence par une mouche; l’impudence jointe à la cruauté par l’bippopotame ; la science, par une fourmi, etc.; en un mot on imagina des marques simboliques pour toutes les choses qui n’ont point de forme. On se contenta , dans ces occasions , d’un rapport quelconque : c’est la manière dont on avait déjà procédé en donnant des noms aux idées qui s’éloignaient des sens (i).
Cette écriture des pensées en général a été fort en vogue chez les Égiptiens et chez les Chinois : elle l’est encore chez ces derniers; ils ont même des caractères arbitraires qui dénotent des pensées, sans signifier en même tems des mots (2). ,
(■) Essai sur les conuoissànces humaines. Sect. Il, chap. i3.
(i) Dictionnaire raisonne' de diplomatique, parDomde Vaines., Paris 1774 , art. Écritures. 1 , 4ia et 4'3.
loa
USAGE lîE l’écriture EH GRÈCE.
De V Écriture des sons.
XXVI. Tant que l’écriture des pensées a été seule en usage, l’animal, ou la chose qui servait à représenter les idées, avait été dessiné au naturel. Mais lorsque l’étude de -la philosophie, qui avait occasioné l’écriture simbolique, eut porté les Savans d’Égipte à écrire beaucoup sur divers sujets, ce dessin exact, multipliant trop les volumes, parut ennuyeux. On se servit donc, par degrés, d’un autre caractère, que nous pouvons appeler l’écriture courante des hiérogliphes. Il ressemblait aux caractères chinois; et après avoir d’abord été formé du seul contour de la figure, il devint à la longue une sorte de marque. L’effet qaturel que produisait cette écriture courante, fut de diminuer beaucoup de l’attention que l’on donnait au simbole , et de la fixer à la chose signifiée. Parce moyen, l’étude de l’écriture simbolique se trouva fort abrégée, n’y ayant alors presque autre chose à faire qu’à se rappeler le pouvoir de la marque simbolique ; au lieu qu’aiiparavant il fallait être instruit des propriétés de la chose ou de l’animal qui était employé comme simbole. Eh un mot, cela réduisit cette sorte d’é-
ART. XXVI. ÉCRITURE DES SOHS. îo3
criture à l’état où est présentement celle des Chinois (i).
Ces caractères ayant essuyé autant de variations , il n’était pas aisé de reconnaître comment ils provenaient d’une écriture qui n’avait été qu’une simple peinture. C’est pourquoi quelques Savans sont tombés dans l’erreur de croire que l’écriture des Chinois n’a pas commencé comme celle de^ Égiptiens.
Voilà l’histoire générale de l’écriture , conduite par une gradation simple, depuis l’état de la peinture jusqu’à celui de la lettre ; car les lettres sont les derniers pas qui restent à faire après les marques chinoises, qui, d’un côté, participent de la nature des hiérogliphes égiptiens, et, de l’autre, participent des lettres, précisément de même que les hiérogliphes participaient des peintures mexicaines et des caractères chinois. Ces caractères sont si voisins de notre écriture, qu’un alfabet diminue simplement l’embarras de leur nombre, et en est l’abrégé succinct (aV La difficulté d’exprimer une infinité de pensées intellectuelles et inétaphisiques a fait inventer Vécriture des sons. Â.U lieu d’une infinité de traits et de caractères qui, étant isolés, avaient un sens déterminé et fort étendu, on se restreignit à vingt-quatre, ou
(i) Voyez les élémens de la grammaire chinoise , par M. Abel- Héraosat , p. i, où les caractères peints et les caractères fîgorés sont représentés.
(%) Essai sur l’origine des counoissanoes humaines. Sect. II , c. i3 .
IO/| USAGE DE L’iCRlTUttE EN GRiCB.
à peu près, de ces signes, auxquels on donna un son de convention; puis, par les divers assemblages et les différentes combinaisons de ces caractères sonores rapprochés, on forma premièrement des mots univoques ou raonosillabiques , expressifs pourtant eux-mémes, mais qui furent ensuite les racines de plusieurs autres mots composés de ces monosillabes. Les uns et les autres servirent à représenter les pensées et à les diffél'encier selon leur dégré de ressemblance , d’analogie ou de disparité. Telle est la marche graduelle de l’esprit humain dans l’invention de l’écriture (i).
Nous avons quelque peine à bien comprendre cette dernière invention dans celles de nos langues modernes qui en ont perdu les avantages parce qu’elles sont dérivées du latin. Si la langue française est préférable à toutes les autres à cause de sa clarté, de sa précision et de son élégance, dit très-bien un auteur moderne, quoiqu’allemand (2) ; si la langue espagnole $e distingue par sa pompe et sa magnificence, et l’italienne par son harmonie, la langue allemande ou teutonique a un caractère qui lui est propre et qui, sous ce. rapport, la place au-dessus de toutes celles qui dérivent du latin. Dans ces dernières, tous le.s
(1) Dictionnaire raisonné de diplomatique, par Doro de Vaines. Paris 1774, art. Écritures. I, 4 ' 4 - ‘^) M. Schœll , Cours d’histoire des États européens. 1 , 347. j
ART. XXVI. léCRITURE DES SOWS. Io5
mots semblent avoir reçu du hazard ou du caprice de ceux qui les ont employés les premiers , la signification qui leur est propre, de manière que, pour le vulgaire qui rie sait pas le latin, il n’existe pas de raison, autre que le hazard, pour que le mot révolution^ par exemple , ait été destiné à exprimer le mouvement d’une planète, plu- . tôt que le mot contribution. Il n’en était pas ainsi pour le Romain, de qui nous avons emprunté ces termes. A mesure qu’il prononçait ces mots : revolu-tio et con-tribu~tio t chacune de leurs sillabes fesait naître dans l’ame de celui qui Técoutait une idée particulière, quoiqu’imparfaite, et la réunion de tontes ces idées, pour ainsi dire, partielles , formait l’idée parfaite et composée qui devait être exprimée. Ainsi re-volu-tio signifiait une action (^^o) par laquelle un certain objet fait un mouvement de rotation (vo/w), au moyen duquel il revient au poftit d’où il est parti (re).
exprimait l’idée d’une action [tio) par laquelle plusieurs se réunissent {con) pour prendre part à une certaine dépense {tribu), , On peut consulter sur ces étimologies un dictionnaire latin-anglais, sous le titre de Stemmata latinïtatis ,{i). Les deux origines dont je viens de parler y sont rapportées aux mots volvo et tribus y dont ils dérivent.
(i) By Nicolas SalmoQ. Zond'bn, i7g6.
OSAGS DE l/éCKITURE EN GRÈCE.
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§ II-
Originalité de la langue allemande.
XXVII. La langue allemande possède le même avantage que la langue latine, mais à un dégré bien supérieur : toutes ses racines sont monosillabiques ; chaque sillabe de plus , ajoutée à la fin du mot, est tantôt un simple crément qui indique un rapport de déclinaison ou de conjugaison; tantôt elle . exprime une modification qui fait prendre à l’idée radicale le caractère d’une action ou d’une qualité, ou désigne l’instrument de l’action , ou la cause de la qualité, et qui fait paraître alternativement le mot comme substantif, adjectif, adverbe ou verbe. Un grand nombre de particules ajoutées au commencement de la sillabe radicale, modifient aussi l’expression. La réunion de plusieurs racines exprime line idée composée (i). .
Tout est significatif dans cette langue, qui est éminemment parlante. Chacune des sillabes dont ces mots se composent a une signification qui modifie celle des autres. Un mot tel que le français plantation n’aurait pu y entrer, parce qu’au-
(i) Cours d’hisloire des États européens , par Max. Samson Fréd. Schocll. Paris i83o. 1, a48.
ART. XXVII. ORIGINALITÉ DE l’aLLEMAND. IO7
cune des trois sillabes plan-ta-tion ne dit rien à l’imagination de l’Allemand (i). Il se sert, pour exprimer la même idée, à'an-pflanz-ung , dont la dernière sillabe exprime une action, la seconde, le genre de cette action , et la première , ses circonstances.
Chaque syllabe ayant sa signification particulière, il est impossible que l’Allemand ne soit pas frappé de la différence de valeur qui existe entre les significations respectives des sillabes (a). Dans le mot qui nous sert d’exemple, la sillabe radicale pflanz joue un rôle bien plus important que les sillabes an et ung^ qui n’ont d’autre objet que de déterminer l’emploi de cette racine. Pour ren^e sensible cette différence de valeur, l’Allemand appuie bien plus long-tems sur la seconde sillabe qui, elle seule, est si importante, que les deux autres ne reçoivent leur signification que de leur combinaison avec elle, et que, séparées d’elle, elles deviennent des sons vagues.
Le mot anpflanzung est susceptible d’un plus grand perfectionnement. Pour exprimer l’idée d’une plantation de bois, l’Allemand réunira le bois au terme plantation, et Aira holzanpfianzung. Par ce mot composé, l’idée vague d’une plantation quelconque a été particularisée; nous sa-
(1) 11 dérive évidemment du Latin planta-tio (action de planter j,
mot empinjré dans Pline. '
( 2 ) Cours d'histoire des e'tati Européens, p. 249-
Io8 USA.GE DE l’ÉCRITüRE EN GRÈCE.
vons qu’on a planté des arbres. En examinant ce mol philosophiquement, nous ne trouvons pas que la valeur relative des syllabes ait changé; dans anpflanzun^, comme dans holzanpflanzungy l’idée principale est toujours exprimée par la racine pflanz ; seulement de générale elle est devenue particulière par la sillabe hjolz , quj nous dit que la plantation a eu pour objet de faire venir du bois ou une forêt. Mais , dans la logique de celui qui parle allemand, les rôles des sillabes ont changé; la sillabe holz^ en déterminant le genre de la plantation, est devenue plus importante que la racine même, et il exprime ce nouveau rapport en transportant sur la sillabe holz l’importance qu’il donnait à celle^de pflai^ ; ü dira en conséquence : Houi^an-pflanz^ung ^ s’arrêtant sur la première sillabe, glissant rapidement sur les trois autres. ‘ '
' La langue allemande, par le moyen de son accent, a de plus l’avantage d’être un instrument très-mobile, dont l’emploi varie sous la langue de celui qui s’en sert. En prononçant un mot de plusieurs sillabes, l’Allemand peut à son gré changer les valeurs respectives des sillabes (i). Trois mots composés, ayant la même racine, nous serviront d’exemple.' i %
Du mot buch^ livre, et des trois verbes bindeny halterij handeln, lier, tenir, fabriquer, on for-
(i)^ours d’histoire des États europe'ens, p. a49*