II. XllI
épars qui, dans les poèmes d'Homère, s'appliquent à cette terre mystérieuse, à ce pays de fables qu'il n'a fait qu'entrevoir et où cependant il a jeté quelques noms qui prennent plus tard une valeur historique. Car, s'il n'a point nommé les Scythes, la nation dominante de cette contrée sauvage, Hésiode les fait bientôt reconnaître dans ces mêmes Hippémolges, cavaliers et pasteurs, sillonnant le désert sur leurs maisons roulantes ^ Pindare les mentionne également; et ils ressortent plus clairement encore de ce passage du Prométhée d'Eschyle, où nous voyons les guerriers scythes campant, armés de flèches, sur leurs larges charriots ^.
Ces allusions poétiques peuvent suffire pour constater l'existence des Scythes et leur établissement en Europe plus de huit siècles avant l'ère vulgaire; mais elles jetteraient peu de lumière sur leur histoire et leur nationalité, si, par un rare bonheur, ils n'avaient eu pour hôte et pour observateur judicieux, le père même de l'histoire profane, l'homme érudit, consciencieux, éloquent, dont les naïfs
Hésiode, cité parStrabon, VII.
(a) "SavÔxç d' à^i^et vo/ixi^jt? , oî vtls^txç aréyx^ yLBTxpaioi tfxiovd* évt' euxvxXor? ôxoiv, iK>)^dXors- to^oKS'.y e^YiptYi(JLéyot .
Eschyle, Prométhée, 708.
récits, soumis à tant d'épreuves, se montrent tous les jours plus frappants et plus vrais.
Hérodote, né l'an 484 avant Jésus-Christ, à Halicarnasse, ville de Carie, parcourut, dans divers voyages, la Grèce, l'Egypte, une partie de l'Asie, et pénétra, vers Tan 450, jusqu'à la ville d'Olbia, colonie grecque située sur le Pont Euxin, à l'embouchure du Borysthènes. Ce fut là qu'il recueillit de la bouche des Grecs, établis depuis cent ans dans ces parages, et de celle des Scythes leurs voisins, des détails précis sur les noms et les coutumes des peuples de la Scythie méridionale et quelques notions moins complètes sur les sauvages habitants du nord. Fidèle à son ingénieuse méthode de conduire le lecteur de pays en pays à la suite des héros dont il raconte l'histoire, il a rempli son quatrième livre, consacré à l'expédition que Darius r*^ tenta Fan 513 dans cette contrée lointaine, de récits pittoresques et curieux sur ses traditions primitives et sur la civilisation incomplète où elle était parvenue de son temps. Il décrit Taspect de ses côtes, ses fleuves, ses golfes, ses promontoires ; il nomme quelcpies-unes de ses villes et caractérise les peuples qu'il a vus, sans négliger aucun renseignement probable sur ce qu'il n'a pu constater de ses yeux.
Cette marche consciencieuse nous indique com-
ment nous devons nous-mêmes le suivre, en alla chanl plus d'importance aux faits qu'il a pu vérifier et reconnaître, aux lieux qu'il a visités, aux peuples qu'il a observés, et qui d'ailleurs l'emportaient en pouvoir aussi bien qu'en intelligence sur les tribus plus rudes et plus barbares réléguées dans les régions du nord.
Nous remarquerons d'abord que le nom de Scythes, qu'il applique à la nation dominante des plaines orientales de l'Europe, est loin d'avoir chez lui ce sens vague, cette extension confuse et générale que lui ont donnée ses Successeurs.
Les Scythes (2xv6a(), dans Hérodote s sont une nation spéciale, distincte des peuples qui l'environnent, ayant une existence individuelle, opposée, hostile même à la leur, et prouvant, par sa domination même, une migration récente et victorieuse qui a refoulé les anciens habitants. Il nous montre leur souche en Asie, dans cette nation des Saces (^axa«), voisins des Perses ^, voisins des redoutables Massagètes qui les repoussent au-delà de l'Araxe vers les côtes de la mer Caspienne, d'où ils pénètrent en Europe à une époque indéterminée ^. S'avançant de là vers l'Euxm, ils attaquent les Cimmériens, cette nation
(i) Hérod. IV. i. -— (a) Hérod. VII. 64. — (3) Hérod. IV. ri. 12.
muette et mystérieuse qui garde, dans Homère, la porte des enfers. Les Cimmériens, désunis entre eux, se dispersent et s'enfuient en Asie, dans les gorges escarpées du Caucase, et une foule de Scythes, s'é(;arant à leur poursuite^ envahissent tout à coup la Médie qu*ils subjuguent en 633, malgré les efforts de Cyaxare, et qu'ils tiennent vingt-huit ans sous une dure sujétion. Enfin, après la perte de leurs chefs, perfidement immolés dans un festin, ils retournent vers les bords de TEuxin où sont restés leurs femmes et leurs esclaves, dont ils doivent féprimer la révolte avant de rester maîtres du pays. Vainqueurs enfin et possesseurs paisibles de toutes les côtes de la mer Noire, sous le nom national de Scolotes (SnoXorof), Fhistorien nous montre leur empire s'étendant du Tanaïs à l'Ister, et s'enfonçant, comme un vaste carré, à vingt journées de marche vers le nord ^
La nation scythique se compose de plusieurs tribus, différentes de noms et de moeurs, dont Hérodote trace un tableau fidèle ^. Non loin de la ville d'Olbia , fondée à Fembouchure du Borysthènes ou Dnieper , et capitale des Grecs Callipides , habitent les Âlazons ou vantards (dka^oûvsç), tribu industrieuse et assez riche pour se nourrir des grains qu'elle récolte sur les
(i) Hérod. IV. 6. loi. — (a) Hérod. IV. 17-ao.
boras lertiles de l'Hypanis ou Bug, où paissent des chevaux de belle race. A Touest de ce fleuve, jusqu'au Tyras ou Dniester, habitent les Scythes laboureurs (àpoTV)p£ç) qui vendent le produit de leurs moissons aux Grecs Tyrites, établis sur la côte. A Test du Borysthènes et des bois qui l'entourent, d'autres Scythes agricoles (yeœpyoi) reçoivent des Grecs le nom de Borysthénites, jusqu'à la rivière Panticapès qui n'est plus qu'un obscur ruisseau. Au delà commencent de vastes steppes dans lesquelles les Scythes pasteurs (vopcaeî'fs) errent sur une étendue de quatorze journées de marche, depuis la ville grecque de Carcinis, où coulait l'Hypacyris , aujourd'hui desséché, jusqu'aux limites de la tribu guerrière ou royale (^x(ytkY]toi) qui commande à toute la nation, et dont la capitale Gerroï s'élève près d^une rivière du même nom, qu'on croit être la Samara, à son confluent avec le Dnieper , à quatorze journées de la côte. Leur vaste territoire que traverse le fleuve Hyrgis ou Syrgis, le Donetz, s'étend ainsi, du nord, où le borne un désert, jusqu'en Tauride ou Crimée, et jusqu'aux bords du Palus Méotide ou mer d'Azov, où ils possèdent le port de Cremnoï. Telle est l'étendue de la Scythie propre, autour de laquelle habitent d'autres nations, dont les unes se rapprochent des Scythes par leur physionomie
et leur langage, tandis que d'autres s'en écartent complètement. Ainsi, Hérodote nomme d'abord les Sauromates {%aL\)^ofjLxxoLi) ', campés à l'est du Tanaïs ou Don, et nés, selon la tradition fabuleuse, de l'union de quelques guerriers scythes avec des Amazones fugitives. La vaste plaine dans laquelle ils chevauchent s'étend du Palus Méotide et du Caucase jusqu'à quinze journées vers le nord, où coulent les fleuves Oaros et Lycos, qu'on croit être le Khoper et le Volga ^ , sans offrir un seul arbre, une seule trace de culture dans sa triste uniformité. Au contraire, le pays des Budines (Bouj'fvof) , nation puissante qui habite au nordouest, mêlée aux Gelons (rAôîvot) de race grecque ou thrace, est rempli de forêts , sillonné de grands lacs, et renferme la ville de Gélonos. Cette région , vaguement déterminée , semble former une zone d'une excessive longueur, puisqu'elle toucherait d'un côté au Tanaïs et de* l'autre au Tyras, au fleuve des Neures (Nfupof) ^ qu'Hérodote cite comme hôtes et alliés des Budines. Plus à l'ouest , dans un pays montueux arrosé par le Pyretos ou Pruth , et le Maris ou Marosh, habitent les Agathyrses (Ayaôupaoc) 4 nation riche et efféminée qui s'étend jusqu'à l'Is-
(i) Hérod. IV. ar, 22. — (2) Hérod. IV. i23.— (3) Hérod. IV. 17. — (4) Hérod. IV. 48.
ter ou Danube, et touche d'un côté aux Gètes (rsrxi) S les plus braves et les plus enthousiastes des Thraces, de Taulre, aux Sîgynnes (Sr^/uwat) colons mèdes, répandus dans les montagnes occidentales, jusqu'au territoire des Enétes ÇEysroi) * riverains de l'Adriatique.
La presqu'île de Tauride ou Crimée actuelle, ancien séjour des Gimmériens (K.[fjLfjL6piot), est habitée du temps d'Hérodote par les Taures (Taupot) 3, peuple de pirates, immolant les naufragés à leur divinité tutélaire, dont le temple couronne un écueil. En face d'eux, au delà du détroit appelé Bosphore Cimmérien, on remarque en Asie les Sindes (Xo/^oi) 4 qui gardent les défilés du Caucase.
Telles sont les nations qui entourent la Scythîe, à l'est, à l'ouest et au midi, dans des limites précises et d'une appréciation facile. Mais au nord commence le désert, immense, lugubre, inexplorable. Ici les noms positifs disparaissent, les données certaines s'évanouissent pour faire place à des qualifications plus ou moins vagues, appliquées à des hordes inconnues. Ce sont les Androphages ou mangeurs d'hommes ÇAv^po(^xyoi) ^, rélégués au delà des sources du Borysthènes; ce sont les
(r) H^rod. IV. qS. — (a) Hérod. V. 9. — (1) Hérod. IV. loii. — (4) Hérod. IV. a8. — (5) Hérod. IV. i8. ao.
14 LES SGYtHES.
Mélanchlènes ou manteaux noirs (Me'kxy^Xxiyot)^ végétant aux sources du Tanaïs ; ce sont enfin les Hyperboréens ou hommes du nord ÇT^epGopsot) ' qui s'étendent jusqu^à la mer Glaciale, condamnés à six mois de sommeil sous une pluie incessante de plumes blanches, allusion frappante aux longs hivers et aux neiges des régions polaires.
Au nord-est, au delà des Budines, après sept jours de marche dans le désert terminé par le fleuve Lycos, on rencontre les Thyssagètes (©uaaixyerxt *, tribus vagabondes et belliqueuses, parmi lesquelles on remarque les Jyrkes('lupxa^), ou Tyrkes selon quelques critiques ^, chasseurs infatigables qui, du sommet des arbres, s'élancent sur leurs chevaux pour atteindre leur proie. A l'orient de ceux-ci , le judicieux narrateur signale d'autres Scythes asiatiques, indépendants des Scythes royaux d'Europe, et restés dans la mère patrie, à côté des redoutables Massagètes (Mxtyoxysrxi) ^ qui, fiers de leurs mines d'or et d'airain, et vainqueurs du grand Cyrus lui-même, exercent un pouvoir despotique sur toute TAsie septentrionale.
(i) Hérod. IV. x3. a5. 3i, (a) Hérod. IV. aa.
(3) Presque tous les écrivains postérieurs à Hérodote, et entr'autres Pline et Mêla, les désignent sous le nom de Turci, analogue au Turan des Orientaux.
(4) Hérod. I. a 14. ai 5.
Plus près de l'Europe habitent les Issédons ÇIokjyi- ^oysç) S nation paisible, soumise à rautorité des femmes, les Âigipodes ('At^^Trotî'fff), aflfiiblés depeaux de chèvres, et les Arimaspes ÇAçtfjLxtj^oi), espèce de cyclopes qui disputent Tor aux griffons des montagnes. Mais la plus curieuse apparition de ces contrées, puisqu'elle repose sur une base historique, et sur l'attestation de témoins oculaires, est celle des Argippées ( Ap7^'7r7ra«o^) 2, hommes d^une physionomie toute spéciale, au front chauve, au nez plat, à la large mâchoire , cachés dans les gorges des Rhipées ^ ou monts Ourals , où ils campent sous des arbres dont les fruits les nourrissent, parlant une langue presque inintelligible, et passant pour inviolables et sacrés aux yeux de leurs voisins et des Scythes mêmes, qui, attirés par le commerce de l'or, ne peuvent parvenir jusqu'à eux qu'après avoir fait usage de sept langues, expliquées par sept interprètes.
Ici s'arrête cette curieuse esquisse où tant de vérités percent le voile de l'erreur, où le conscien-
(x) Hérod. IV, a6. 37. L'historien cite, pour ces derniers peuples, le témoignage d'Aristée de Proconèse. '
(a) Hérod. IV. aS. a4.
(3) Ces montagnes ne sont qu'indiquées, sans nom spécial, par Hérodote, mais elles sont nommées Ptitxtx par ses contemporains Hécatée, Aicman, Eschyle et. Hippocrate, ainsi que par tous leurs successeurs. L'origine du mot Rhipée se retrouve dans le finnois rep^ montagne, comme celle du mot Caucase, dans l'indien çiUkâ, sommet.
cieux historien a réuni tant de traditions précieuses avec un zèle au dessus de tout éloge, quand on songe aux difficultés de sa tâche. Si nous ne sommes pas en droit de tout admettre, nous le sommes bien moins de tout rejeter, et il a soin de nous indiquer lui-même le degré de confiance qu'il réclame, selon la certitude plus ou moins grande qu'il imprime à ses assertions. Il n'en résulte pas moins de l'examen du tableau tracé ici par Hérodote qu'il oflre une ressemblance si frappante avec l'état de l'Europe orientale au moyenâge, et jusqu'au temps actuel, qu'on y reconnaît une à une, après des révolutions si nombreuses, les races principales qui, de tout temps, en ont revendiqué l'empire. Si Hérodote ne parle point des Germains qui couvraient toute la frontière occidentale , et s'il semble les confondre avec les Celtes (RfXro^), qu'il place sur les bords du Danube s il signale cependant le nom de TeçfjLxyioi parmi les anciennes tribus persannes ^, coïncidence curieuse que confirme pleinement la filiation fondée sur la comparaison des langues. Le sang thrace, impressionnable et passionné, qui a produit les Yalaques et les Moldaves actuels, se reconnaît dans les Gètes, sectateurs enthousiastes de Za-
(r) Hérod. IV. 49. — (2) Hérod. I, ia5.
molxis, dans les Péones et les Trauses, établis vers les mêmes régions s dans les Gelons qui, sur le Tanaïs, restaient fidèles au culte de Bacchus. La race turke ou tatare, mélange probable de sang indien et de sang mongol, qui survit dans les Ottomans, les Kirguises, lesBaskirs, peut-elle mieux être caractérisée que par les hordes chasseresses et belliqueuses des Massagètes, des Thyssagètes, toujours à cheval, toujours au galop, et particulièrement par ces Jyrkes si agiles, altération probable du nom de Turcs? N'est-elle pas également reconnaissable dans ces Taures, descendants immédiats des Cimmériens expulsés , qui sacrifient les naufragés à la déesse des ombres , et plantent sur des pieux les têtes de leurs victimes , tandis que, sur la côte opposée, les Sindes, adossés au Caucase, rappellent le noi|i lointain de l'Indus ? Enfin, dans le nord, végète la race finnoise, qui couvrait autrefois la moitié de l'Europe, hommes abrutis, nations déshéritées, parmi lesquelles les cruels Androphages rappellent les Erses du moyenàge î», tandis que les noirs Mélanchlènes représentent mieux les Esthoniens actuels qui, vêtus de noir, font paître leurs brebis noires dans les
(i) Hérode V. t. 3.
(2) Tribu Gnnoise d'une férocité es.tréaie, mentiounée par le géogra- {vhe arabe Edrisy.
steppes septentrionales de la Russie '.L'existence léthargique des Hyperboréens se retrouve de nos jours dans les Lapons, pendant que les Issédons et les Arimaspes, cachés dans leurs sombres cavernes, reproduisent le même type sous la forme fabuleuse des nains des légendes Scandinaves, et que, pour dernier trait, les Argippées, au front chauve, au nez épaté, au langage discordant et étrange, nous montrent la race jaune des Mongols, campée, dès cette époque, au pied des monts Ourals. C'est du milieu de ce réseau de peuples de physionomie si diverse que ressort, dans le tableau d'Hérodote , le groupe central et dominant des Scythes et des Sarmates, des Budines et des Neures, des Agathyrses, et des Enètes, qui réclament notre attention spéciale. Ici la légende disparaît pour faire place à la réalité historique; Hérodote raconte ce qu'il a vu ou ce qu'il a appris de bonne source, et nous pouvons, avec une confiance qui n'exclut pas la circonspection, nous abandonner à la direction d'un guide quelquefois crédule , mais toujours fidèle et consciencieux. Les Scythes surtout ont été connus de lui d'une manière plus certaine et plus complète que d'aucun écrivain postérieur; il s'est trouvé en rapport
(i) F.ichwald, Géographie de la mer Caspienne.
tES SCïTHES. 19
avec leurs chefs, il a pu interroger leurs souvenirs, €t c'est sur le récit qu'il eu donne que doit se fonder noire anal j se.
Les Scythes, dit-il, ainsi nommés par les Grecs, tandis que les Perses les appellent Saces s se donnent à eux-mêmes le nom de Scolotes» et se •croyent le plus récent des peuples *. Ils reconnaissent pour fondateur de leur race Targitaios, fils du ciel, qui apparut dans le désert dix siècles avant l'invasion de Darius, et dont le plus jeune fils, Kolaxais, reçut miraculeusement une coupe d'or, une charrue, un joug et une hache d'armes qui assurèrent à sa postérité la domination sur toute la Scythie. Répandus de la Caspienne à lister, les Scythes se partagent en nomades, en cultivateurs et en guerriers, parmi lesquels résident des devins ou prêtres. Leur territoire est arrosé par le Tyr?s, l'Hypanis, le Tanaïs, le Borysthènes, sur les rives duquel s'élève Gerroï, résidence et sépulture de leurs rois, tandis que le port de Cremnoï les renél maîtres du Palus Méotide, et que leur influence s'étend sur toutes les côtes du Pont- Euxin ^. Leurs mœurs offirent généralement le caractère d'une civilisation denii-barbare qui varie
(r) Hérod. VU. 64. — >»)' Hérod. IV, 5. 6. 7. —(3) Hérod. IV. 4 7— v»o.
suivant les tribus. Les nomades, à Fabri de leurs tentes placées sur de larges charriots, revêtus de leurs tuniques de chanvre, errent avec leurs troupeaux dans les steppes gazonneuses, tandis que les laboureurs sèment et moissonnent pour vendre ou échanger le fruit de leurs récoltes, et que les guerriers de la horde royale, chasseurs infatigables armés de Tare et du sabre, tiennent tous les autres Scythes sous une dure dépendance. Impitoyables envers leurs ennemis, ils sont superstitieux dans leurs croyances et ensanglantent les funérailles de chaque roi par le sacrifice de ses serviteurs et de ses femmes <. Les divinités qu'ils adorent ne sont autres que les éléments personaifiés. C'est le génie du feu sous le nom de Tahiti, qu'ils honorent comme leur déesse suprême ; le génie de l'air, sous le nom de Papaios ; le géaie de la terre, sous celui d'Apia ; le génie de l'eau , sous celui de Thamimasadas. Apollon, ouïe soleil, s'appelle chez eux Oitosyros; Vénus, ou la lune, Artimpasa ; le génie de la guerre, dont l'emblème est un sabre sacré, parait avoir porté le nom d'Ares. Les autres divinités n'ont chez eux d'autre emblème que les éléments mêmes qu'ils représentent, et les Scythes punissent de mort l'introduction de tout culte étranger ^.
(t) Hérod. IV, 67-72.— (a) Hérodmy. 59-62.
Parmi leurs rois on distingue Madyés, qui conquil la Médie sur Cyaxare; Idanthyrse, qui repoussa Darius ; Ariantas , qui fit le dénombrement des Scythes ; Ariapithès , contemporain d'Hérodote. Enfin le nom de Enarées ' est donné par eux aux androgynes, et celui de Oiorpata, homicides, aux Amazones qui immolèrent les Grecs ^.
Que de révélations curieuses dans ce peu de mots! Quelle lumière inattendue en jaillit pour quiconque a exploré la source des langues indiennes, d'où découlent, comme autant de fleuves, tous les idiomes européens ! Car chacune des assertions d'Hérodote rattache, comme par une double chaîne, la langue et la nation scythiques, d'un côté à rinde et à la Perse anciennes, de l'autre, aux Venèdes et aux Slaves de nos jours.
Le nom de Xxkxi que les Perses donnaient aux Scythes, avant leur départ de l'Asie, correspond exactement aux mots sanscrits fâ^A76^, fort, çakatas^ nom d'une tribu guerrière 5, tandis que le nom national de %vio\oroi^ qu'ils prirent sans doute à leur entrée en Europe, est rendu avec la mê-
(i) Hérod. I. io5.
(a) Hérod IV. no.
(3) Le mot Çakatas ou Sakatas est inscrit comme nom de peuple sur un monument persan de l'époque de Darius, expliqué par M. E. Burnouf. On le trouve aussi dans le Mahabharat.
me vraisemblance par le sanscrit skhalitoê, et* rant.Le chef de leur race Txpynxioçj arrivé quinze siècles avant Tère vulgaire, à la tête de la première colonie, n'a-t-il pas pu porter en sanscrit, dans la langue symbolique de Vlnde, le nom de iâf'Orjâtusj fils des astres ? Les trois fils que la tradition lui donne et l'existence diverse de leurs descendants ne rappellent-ils pas d'une manière frappante les trois castes indiennes des guerriers, des cultivateurs et des bergers, parfaitement figurées par la hache, la charrue et la coupe pastorale, à l'exclusion de celle des prêtres, déchus, comme chez les Perses, de l'autorité suprême? D'ailleurs, les cérémonies religieuses, et surtout le sacrifice des femmes, ne nous ramènent-ils pas vers le Gange et Tlndus, où les noms des divinités scythiques ont un sens presque littéral. L'adoration des éléments primitifs, reflets de Dieu dans la n^ïture, est, comme on le sait, la base du brahmanisme indien, comme elle l'est également du magisme des Perses et de la mythologie des Slaves païens. Hérodote nous dit que les Perses adorent le ciel sur la cime des montagnes, que leurs hommages s'adressent au soleil et à 1^ lune, à la terre, au feu, à l'eau, ainsi qu'aux vents, et qu'ils xs'abstiennent soigneusement de toute idole ^ Or
(f) Hcrod. l. i3i.
ce sont les mêmes divinités qu'on retrouve dans le culte cosmogonique des Scythes, et dont les noms s'expliquent à la fois par le sanscrit et Tesclavon actuel. La déesse du feu TaCcrc a évidemment tiré son origine des mots indiens tapas^ chaleur, tâpitâ^ enflammée, en esclavon et en russe teploy teplota. L'air ou le ciel est le père des hommes sous le nom deXTaTraros, en sanscrit pàpi^j en grec TraW^roç, père nourricier; comme la terre est leur mère sous celui de 'A-r^a, en sanscrit atnhâ , en latin, avia^ aïeule. Le nom plus compliqué de &xfjn/j,x(Jx^x9j le dieu de l'eau, peut se résoudre , avec assez de vraisemblance , dans les mots sanscrits tamisa ténèbres, ou taimariy humidité, et mahaty grand, puissant, sous la forme zendique mazdao. On retrouve en esclavon le même sens dans tuman^ brouillard, et tnogutc, puissant , et ce nom signifierait alors le maîti'e des brouillards ou de la mer brumeuse. Pour Apollon O^Toorupoç nous trouvons l'indien aidha-sûras, ardent soleil; pour Vénus 'ApnaTr'a^ya , l'indien arthya-hkàs, parfait éclat. Enfin le dieu de la guerre 'Apyi?", dont Hérodote n'indique pas le nom scythique, analogue sans doute au nom grec, correspond, comme on le sait, à l'indien aW*, guerrier, âras^ airain, ainsi qu'en lithuanien varas. La même idée se retrouve dans les noms des rois soythes
'ApfavTJcç, en sanscrit arya-nathaa ^ noble chef, et 'Ap«a7rff«6y)ç, en sanscrit â^rya-j9a^^, noble maître, dont la première syllabe correspond au grec àçeioç^ et la seconde, au latin potis, lithuanien j9fl^f^> esclavon pod\ seigneur '. Le nom de RoXa^a^ç peut se traduire par l'indien kulaAçasy chef de race, terminaison qui se retrouve dans la syllabe persanne xès ou schah, roi. Le nom de Mot^vris ressemble à madhus, doux, en esclavon mèdovyty tandis que le brave li'avôupjyiff, dans le nom duquel on remarque le grec ôpajuç, Scandinave ihurs^ lithuanien drasus, esclavon derzyi, vaillant, est parfaitement caractérisé par le sanscrit inda-dhars us y roi guerrier.
La désignation si expressive de Evapffs pour les androgynes ou les eunuques, s'explique par le sanscrit a-naras, pas homme. Le nom plus expressif encore des Amazones 'O^opTrara, décomposé par Hérodote lui-même en ô«op, homme, et Trara tuant (en latin littéral virum-batuens) , trouve son image complète dans le sanscrit vira-'bâdhâj fléau des hommes, auquel correspond, pour la forme et le sens, le mot lithuanien vyr-heda.
(i) Les syllabes grecques et scythiques at,^t , x^xi, en indien arya^ arthyOf servaient même de dénomination aux Mèdes et aux Perses, don t les premiers s'intitulèrent Xptot^ les nobles, et les autres Aprxror, les parfaits, avant de s'appeler les purs et les illustres (de l'indien mûidhyaSf pur, et pransartf illustre|? ) Voyez Uérod. VII, 6i. 6a.
La capitale des Scythes était Ffppof, placée sur les cascalelles du Dnieper, non loin du site actuel de la ville sainte de Kiew. Dans ce lieu, les tombeaux des rois formaient de nombreuses éminences, en indien giris (pluriel yirfl^w), en esclavon gora ( pluriel gory ) , montagne , racine du mot gorodj bourg ou ville, si usité dans les langues slaves. Le port deKpy)^vo[, sur la mer d'Azov, s'explique également par le greotpyî/avoç-, écueil, et par le russe kremen\ pierre, d'où est venu le nom de Crimée. L'ancien nom du Dnieper Bopuaôfvyîç, fleuve central de l'empire des Scythes, dont Hérodote fait un éloge pompeux , a été assimilé avec raison à l'esclavon herezy-stan , en indien hhûrjasthànam, lieu ou fleuve ombragé de bouleaux, nom que porte maintenant encore son afiBiucnt la Bérésinû. Une explication également plausible attribuerait au Bug ou T^av^ff, le sens indien de supAniyoêy bon à boire, et au Donetz, Tp^cç- ou %\)çyiç, celui àesurrâgi^ bien coloré. Le nom du Dniester ou Tupaç, s'explique par l'esclavon tur, taureau, dérivé du sanscrit turas, violent », et celui du Danube ou 'lorrpoff se rapporterait, plus dif-
(i) Les Scythes donnaient sans doute le même sens au nom des Txvpot leurs sanguinaires voisins. Quant à celui des VexAf de la Thrace, il répond évidemment au sanscrit jûtaSt homme, au grec yAc, au latin ges ou genSf qui terminent tant de noms de peuples.
6cileinenl peut-être, à la racine celtique w ouVw, eau, ainsi qu'au sanscrit visan, fluide. Quant à la rivière Oapoff, qu'on croit être le Khoper, affluent du Don, elle a son étymologîe précise dans le sanscrit vâr^ eau; de même que le Aukoç, où tout semble indiquer l'immense Volga , trouve son explication dans le sanscrit luk^ et dans l'esclavon luja^ étang; idée parfaitement applicable au cours lent et limoneux de ce fleuve. Mais le plus remarquable de tous ces noms est sans contredit celui du Don ou Tava^ç, qui a servi de base aux noms modernes d'une foule de fleuves de l'Europe orientale, (telsqueleDonetz, laDuna, la Dvina, le Danube, le Dniester, le Dnieper), et qui a son origine évidente dans le mot sanscrit dhuni^ fleuve, formé, comme le grec <J^yy) et le celtique torij du verbe indien dhu ou dhun^ en esclavon dvinu^ mouvoir, bouillonner.
A la vue de tant de mots scythiques qui regoivent en sanscrit une solution précise, vainement demandée à d'autres langues; à cette division indienne en trois castes, parmi lesquelles paraissent aussi les prêtres, réduits, comme chez les Perses, au rôle de mages ou de devins ; à ce culte cosmogonique des éléments , à ce sacrifice volontaire des femmes , à cette tradition si remarquable qui déclare les Scythes le peuple le plus jeune, c'est-à-dire, le dernier
entré en Europe, et qui fixe leur arrivée au quinzième siècle avant Jésus-Christ , vers l'époque des conquêtes de Sésostris, qui refuserait de reconnaître en eux un rameau de la grande famille indo-persanne, détaché violemment de sa souche, commel'ont été les Celtes, les Pelages, les Germains, par un invasion ou une révolte, et puis abandonné à sa nature sauvage? Qui ne croirait voir les ancêtres des Scy thés descendus de l'Himalayas indien, dont la traduction latine hiemis-loctis se retrouve dans Vesclavon zimy-lojej envahir les frontières de la Perse, en se mêlant aux tribus de race turke , puis traverser riaxarte , longer la mer Caspienne et s'établir enfin en Europe à la suite d'autres tribus indiennes? Qui pourrait nier l'affinité, quoique lointaine, qui les unit aux Slaves de nos jours? On a objecté leur physionomie nationale, leur configuration corporelle, telles qu'elles se trouvent décrites par Hippocrate qui les a observés de ses yeux: corps replet, flancs charnus, cheveux rares, même taille pour tous ' ; et Ton a voulu en conclure que les Scythes étaient de race finnoise ou mongole ^ , malgré le soin que met Hérodote à les
(i) Hippocrate, De aère et aqua,
(a) C'est Topinion de Niebuhr et de Schaffarick. Mais Pline , qui vivait à ane époqae très rapprochée de Teustence des Scythes , dit expressément que les anciens les appelaient Àramœi^ c'est-à-dire des-
distinguer des féroces Androphages et des Argippées de l'Oural, dont les traits leur semblaient si étranges. D'ailleurs la physionomie qu'il leur prête est-elle si différente de celle des Slaves pour qu'on ne puisse les leur assimiler? On a objecté la rudesse de leurs moeurs, fondées cependant sur les croyances indiennes, altérées, défigurées sans doute par le contact des hordes barbares auxquelles ils se mêlèrent dans leur longue migration. Ces usages cruels , qui excitent avec raison l'éclatante réprobation des Slaves actuels, n'ont-ils pas d'ailleurs prévalu chez tous les peuples primitifs de l'Europe? Et si le véridique historien détaille longuement leurs superstitions, qui ressemblent d'ailleurs à celles des Thraces, ancêtres présumés des Grecs, ne les déclare-t-il pas supérieurs à tous les barbares qui les entourent? Ne rend-il pas pleine et sincère justice à leur frugalité, à leur courage, à leur respect pour la foi du serment, et surtout à leur piété filiale, dans ces nobles paroles qu'il prête à Idanthyrse, digne neveu du sage Anacharsis, en réponse au message insultant de Darius : < Jamais je n'ai fui devant aucun mortel; je poursuis mes courses comme en pleine paix , n'ayant ni villes ni moissons à défendre; mais si tu veux absolu-
rendants d'Aram, qui fut, comme on le sait, la tige des Amof^niens et .d*autres peuples de race blanche. Pline. Hisi. uat, VI. 17.
ment la guerre, viens attaquer les tombeaux de nos pères et tu verras si nous saurons combattre. Quant à ta souveraineté prétendue, nous n'avons d'autres maîtres qiie les dieux < ! » On connaît l'issue de la lutte; la vaine course de l'armée persanne des bords du Danube à ceux du Dnieper, et de là jusqu'au Don et au Khoper, pour revenir ensuite par le Don au Dnieper, au Bug et au Danube , exténuée, affamée, décimée, sans avoir rencontré l'ennemi ; puis la marche aggressive des Scythes et la fuite honteuse du grand roi ^. Ainsi, avant Miltiade et les Grecs, les Scythes avaient vaincu Darius.
Aux objections tirées de la figure et des mœurs, on en ajoute une autre plus grave : l'origine incertaine du nom de Scythes, sa disparition au moyenâge et son application actuelle aux Finnois , appelés Tchudes par tous les peuples slaves. Le mot, £xv0v)9 a été interprété , comme on le sait , d'une foule de manières ; on lui a donné le sens d'archer, de nomade, d'h6te des tentes, en s'appuyant sut des analogies plus ou moins vagues ^.
(x) Hérod. rv. tft^.
(a) Voyez Titinéraire de Klaproth, dans ses Tableaux ëe l'Asie.
(3) Les principales étymologies proposées pour les noms des Scythes, sont les mots lithuanieas êUUa^ aréhèr, àl^âa, abifi, les mots anglo-saxons «C€Ofa, scuze^ archer, les mots grecs et latins miuror, seuium, abri, et enfin le grec miuôpoVf haïssable.
Si nous pouvions admettre que ce nom eût été inventé par ceux qui le portaient, nous trouverions dans Tindien çteddhas, pur, ou même dans çakatas y fort, une interprétation satisfaisante, mais puisque Hérodote affirme qu'il leur fut donné par les Grecs, nous devons adopter le sens du grec (3%\))ofjLxi , haïr, orxvôpoç haïssable , qui s'accorde d*ailleurs avec celui de l'esclavon s(md ou tcudy monstre, géant. Faut-il en conclure que les Tchudes finnois sont directement issus des anciens Scythes, comme si les Français de nos jours avaient pour seuls aïeux les Francs de Germanie ? Oublierait-on d'ailleurs la différence tranchée qu'Hérodote établit entre les Scythes de son temps et les grossières tribus du nord dont ils ne confiprenaient pas même la langue ? N'est-il donc pas plus naturel de supposer que les hordes finnoises, soumises à leur puissance, reçurent successivement le nom de Scythes ou Tchudes chez les Grecs et les nations voisines qui les confondirent avec eux, jusqu'à ce qu'une invasion victorieuse rendît l'empire scythique tributaire d'un nouveau peuple, par qui ce nom, devenu un outrage, fut imposé à tous les vaincus ? Cette invasion, attestée par Thistoire, fut celle des belliqueux Sauromates, dans lesquels les Scythes dégénérés finirent par s'absorber et disparaître.
LesSauromates, au siècle d'Hérodote, campaient à Test du Tanaïs, des bords du Méotide jusqu'à quinze journées démarche, dans un vaste désert privé d'arbres, lis étaient nés, selon la fable, del'union des Scythes avec des Amazones, qui, prisonnières sur les vaisseaux grecs après la bataille duThermodon, s'affranchirent en massacrant leurs gardiens , d'où elles reçurent le nom si expressif de 'O^op-rara, homicides '. Une opinion plus grave, rapportée par Diodore de Sicile, en fait une colonie médique, qui , du temps même de l'invasion des Scythes , traversa les gorges du Caucase, tandis qu'une colonie assyrienne fuyait vers la Paphlagonie «. Cette origine se reflète dans leurs moeurs essentiellemenl vagabondes et guerrières ; elle explique aussi leur affinité avec les Scythes, jadis leurs voisins dans les steppes de la haute Asie, et leurs voisins encore sur les côtes du Palus. Les Sauromates d'Hérodote parlaient imparfaitement la langue scythique ^^ ce qui indique une souche commune altérée par une greffe étrangère que nous croyons être les Thyssagèles, de race turque, anciens dominateurs de ces déserts , dont les femmes chasseresses ont bien pu donner lieu au mythe poétique des
(i) Hérod. IV. ai. no. — (3^) Diod. Sicul. II. 43. — (3) Hérod. IV. 116-117,
Amazones '. Hérodote dit, en effet, que les Sanromates n'épousent aucune femme qui n'ait tué un ennemi, qu'ils vivent de chasse et de pillage, chevauchant à travers les plaines sans avoir ni villes ni maisons, les yeux fixés sur la Scythie qu'ils devaient un jour conquérir. Nous avonsparlé de leurs fleuves:leTanaïs,rOaros, le Lycos *, (c'est-à-dire le Don, le Khoper, le Volga), dont les noms ont un sens en indien. Quant à leur dénomination nationale %xvpofjLxrxt ou SxpuaroLc^ on a interprété la première syllabe par serpent, par chef, par désert 3; mais, bien que cette dernière hypothèse ne soit pas dépourvue de vraisemblance, nous trouvons plus de vraisemblance encore dans le rapprochement de l'indien 9aras^ eau, qui correspond aux mots esclavons ^yr, liquide , srh, marécage. La seconde syllabe est généralement reconnu pour être l'indo-persan mas ou mcU^ homme; en latin tnasj en esclavon muj ou maj ^. Ainsi le nom de Sarmates, équivalant à l'indien sara-tnM , à Tes-
(i) Tomyris, reine des Massagètes, de même race, vainquit et tua, diton, le grand Cyrus.
(a) Hérod. IV. ia3.
(3) Du grec 9AU/30?, reptile, du persan Mur, tête, du turc, «are, désert. Ce dernier sens se retrouve maintenant encore dans le nom des Sarekaitakûj Cosaques du désert que se donnent les Kirguises. Il parait également se rapporter tfu mot russe siryi^ orphelin.
(4) On reconnaît la même finale dans les noms des Dalmates, des laxamates, et peut-être des Maiotes de Crimée.
LES SCYTHES. 3â
clavon 9yri-fnaj y signifierait les hommes marilimes ou riverains du Méotide et de la mer Caspienne, comme celai des Kf^epc^peor, leurs prédé** cesseurs , s'expliquerait par Tindien sam-mirof^ Tesclayon so-more^ le tudesque kirtnari^ le celtique cyn^mor , le lalin, co-tnarintu, près de la mer. Fidèles alliés des Scythes dans la guerre contre Darius, où ils ont pour chef Scopasis < , ils ne jouent qu'un rôle secondaire daus Hérodote et les écrivains postérieurs, jusqu'au commencement de rère chrétienne où la Scjthie devint Sarmatie. C'est donc dans les Scythes et les Sarmates que nous reconnaissons les anciens conquérants du territoire occupé maintenant par les Yenèdes et par les Slaves, et que nous croyons retrouver en partie les éléments de leur nationalité. Mais ce serait la borner étrangement, et l'enfermer dans de mesquines limites, que de croire que ces deux seules nations, malgré l'extension de leur puissance, aient formé la souche unique dune famille de soixante millions d'hommes. Ce serait aussi supposer à cette famille une apparition trop récente en Europe où elle a du suivre de si près les Celtes, les Germains, les Thraces, où nous la trouvons si largement et si
(i) Ce nom peut s'expliquer en sanscrit par cluipan, combat, tças, tnaîtro, cl signilàcj ail chef helliquoux.
solidement établie, que de lui donner pour première avant-garde les Sarmates ou même les anciens Scythes. Hérodote, notre guide fidèle, nous prête encore ici son appui , puisque à côté de ces hordes guerrières qui chassèrent les Cimmériens maritimes, il nous montre d^autres peuples établis vers le centre , entre les Scythes auxquels ils ressemblent , sans toutefois se confondre avec eux, et les barbares du nord dont ils diffèrent par leur configuration et par leur langue, ainsi que par des habitudes régulières qui dénotent une longue possession. 11 nous montre les tribus sédentaires des Budines, des Neures, des Agathyrses, exploitant le pays qu'elles occupent comme leur légitime héritage. Non seulement nous croyons que ces peuples, que nous allons passer en revue, appartiennent tous à la famille slavonne, mais nous adoptons volontiers l'opinonqui voit en eux les Slaves primitifs '.
Au dessus du pays des Sauromates, désert complètement privé d'arbres, s'étend vers le nordouest, dit Hérodote, le pays boisé des Budines, hommes aux yeux bleus , aux cheveux roux , nation puissante et populeuse ^. La vaste contrée qu'ils habitent est couverte d'arbres de toute es-
(i) Schafi'arick , Antiquités slavonne».
(a) Hérod. IV. 2 1. 108-109.
pèce et sillonnée de grands marécages, retraite des loutres et des' castors. Elle longe le cours supérieur du Tanaïs ou Don, où s'élève la ville des Gelons, et s'étend jusqu'au pays des Neures qu'Hérodote place aux bords du Tyras, formant ainsi une longue ceinture entre les Scythes et les Finnois. Les Budines sont chasseurs et nomades, vêtus de peaux de bêtes, se nourrissant de pommes de pin, et sans doute aussi du produit de leur pêche. Leurs champs sont cultivés par les Gelons, colonie grecque ou thrace établie parmi eux , et possédant une grande ville palissadée, Gélonos, avec des maisons de bois, des jardins , des autels , des temples et des idoles consacrées à Bacchus. Les moeurs de ces deux peuples, les traits qui les distinguent, la forme carrée de leur ville de bois, s'appliquent si bien aux habitudes des Slaves, ou plutôt des Venèdes du moyen-âge, qu'on a cru reconnaître le nom même de ces derniers altéré en celui des Budines. Ne pouvant admettre cette hypothèse qui répugne à l'étymologie, nous aurions préféré l'opinion qui voit dans les Budines une nation sédentaire, ainsi nommé de Tesclavon huia , et peut-être du sanscrit bhûtis, séjour. Mais , de même que les Germains primitifs se révèlent dans la tribu persanne des rspuxytocy hommes guerriers, les Budines retrouvenl leurs ancêtres dans la tribu mcdique
des Bov^iotj sages , qu'Hérodote nomme à côté des Mxyot^ devins, dans Fénumération des peuples de l'Asie *. Cette circonstance nous paraît décisive dans la question qui nous occupe, puisqu'elle explique à la fois le nom et Forigine des Bov^iyfot de Scythie , évidemment issus des Bov^tot de Médie, comme le mot indien budhânas est issu du mot btidhas, sage, et existe encore en lithuanien et en russe sous les formes budrus , hodryi , vigilant. Cette appellation honorifique, si conforme aux usages des anciens , rattacherait ainsi les Budines, alliés des Scythes qu'ils appuyèrent dans la guerre, sous les ordres de leur chef Taxâkis ^, d'un côté au nord de l'Inde , berceau commun de tous ces peuples , de l'autre à Test de l'Europe, séjour de leur postérité.
Les voisins immédiats des Budines étaient, selon Hérodote, les Neures qui habitaient les bords du Tyras ou Dniester 3, et s'étendaient probablenient vers le haut Dnieper; car ce n'est qu'ainsi que l'on peut expliquer leur réunion avec les Budines, quand, expulsés de leurs premières limites par une invasion de reptiles ou d*ennemis, ils
(i) Hérod. I. loi.
(3) Ce Dom peut s'expliquer en sanscrit par dakmi, habile, fças maître et signifierait chef habile.
(3) Hérod. IV. 17. 5 1.
Tinrent chercher un refiige au milieu deç forêts. Ces forêts et ces marécages, si bien caractérisés par Hérodote , n'existent nulle part en plus grand nombre que dans la Yolynie ou Russie blanche, où se trouvent les sources du Dnieper, le Pripet et les marais de Pinsk, et c'est probablement dans cette contrée centrale, imparfaitement connue de l'historien, qu'on doit placer le point de contact des Budines, des Gelons et des Neures. Ces derniers passaient pour magiciens aux yeux des Grecs qui prétendaient et affirmaient que, chaque année, ils se changeaient en loups, allusion évidente à leurs fourrures d'hiver ^ Du reste, le nom deN^upoc s'explique naturellement par le mot esclavon nur^ terre, allié peut-être au sanscrit naras^ homme, ce qui établit un nouveau lien entre cette nation et les Slaves, dans le pays desquels une foule de noms de lieux se rapportent d'ailleurs aux Neures et aux Budines ^.
A l'ouest du Pyretos ou Pruth, et du Tiarantos ou Sereth, limites du territoire des Neures, s'étend le pays montueux des Agathyrses qu'Hérodote représente comme un peuple énervé ^ admettant la
(i) Hérod. IV. io5.
(a) Nous citerons, parmi beaucoup d'autres, les bou'^gades de Nur et de Bodice, les rivières de Nurez et de Buda dans la Russie blanche, et l'antique ville de Bude, capitale de la Uougrie.
commuuauté des femmes sous prélexle d'uac fraternité complète , et se parant de For qui abonde dans ses mines '. Les montagnes qui les recèlent, et d'où coule le Maris ou Marosh de Transylvanie, ne peuvent être que les Carpates que Thislorien ignore, mais dont il entrevoit l'existence en les distinguant de THéums. Voisins des Thraces et des Scythes, mais différents des uns et des autres, les Agalhyrses refusèrent de se joindre à la confédération formée contre Darius, et repoussèrent avec énergie toute violation de leur territoire ^. Si l'on peut conclure de cette circonstance qu'ils formaient une nation spéciale, étrangère et même hostile aux Scythes, rien ne nous empêche de croire qu'ils appartinssent à cette antique famille , déjà représentés par les Budines et arrivée d'Asie de temps immémorial. D'ailleurs, d'après le mythe des Grecs, fondé sans doute sur quelque vague souvenir, Scythes, le père des Scythes, avait pour frères Gélon et Agathyrse ^. Leur filiation indienne est également évidente, car le nom national 'A^aôup jor, qui
(i) Hérod. IV. 48. io4.
(2) Hérod. IV. laS.
(3) Hérod. IV. 10. L'historien a soin de nous avertir que les Grecs substituaient souvent à tort le nom de Gélon à celui de Budine. En rétablissant ce dernier, le mythe indiquerait que les Scythes, les Budines, les Agathyrses sont trois rameaux sortis d*uue même souche ; ce qui résume tout notre système.
s'explique par le grec iyav-Oapavç, très brave, contient le mot indien dharstM, lithuanien drastts, esclavon derzgi, vaillant. Le nom de la rivière Maptç- correspond à l'indien miras, au lithuanien mare, à Tesclavon m^ore, mer '. Enfin Spargapithès, un de leurs rois^ porte le nom purement indien de sparhà-patis ^ prince de l'espérance.
Ici s'arrête l'esquisse d'Hérodote racontant l'expédition de Darius dans les pays soumis à la domination des Scythes, mais ici ne s'arrêtent pas les renseignements précieux qu'il nous donne sur l'Europe orientale. En parlant des peuples de laThrace, ennemis ou alliés du grand roi, il nomme, au nord des Péones et des Gètes, au-delà du désert qui borde le Danube, c'est-à-dire dans la Hongrie actuelle, les Sigynnes (Srywvaf) , colons mèdes , ainsi qu'ils le prétendent eux-mêmes, portant le costume asiatique et vivant, paisibles nomades, dans des chars traînés par de petits chevaux ^. Leur pays touche à celui des lUyriens Enétes, 'Ev£to^, voisins des Alpes et de l'Adriatique, peuple dont l'émigration en Europe est déjà attestée par Homère, qui les fait venir de la Paphiagonie ^. Hérodote leur attribue
(i) Nous remarquons que cette même racine a formé les noms de Cimmériens, de Poméranie et d'Armorique.
(a) Hérod. V. 9.
(3) ij 'Evôrd&v , o^ev r^^Aià^cof yho> xypozspxvv Iliad. II. 85a'
4i) LES SCYTHES.
des usages tout spéciaux et tout différents de ceux des Thraces , telle que la vente publique des jeunes filles, usitée, dit-il, en Assyrie ^; et, par une coïncidence remarquable, c'est encore en Paphlagonie que se réfugia , selon Diodore , une colonie assyrienne soumise aux Mèdes au moment de l'invasion scythique ^. Tout semble donc se réunir pour rattacher les Enètes d'Hérodote qui, dans Polybe , portent le nom de Venètes ÇOveveroi) , au berceau central de l'Asie , à la source féconde qui a versé tant de peuples , depuis la mer Caspienne jusqu'à l'Adriatique , et quelle que soit leur origine véritable, assyrienne, médique ou indienne, on ne peut nier que leur nom du moins ne présente une analogie évidente, ou plutôt une identité réelle avec celui des Venèdes du moyen- âge, répandus des Alpes à la Baltique. Ceux du nord furent inconnus à Hérodote, quoiqu'il ait eu une idée vague de cette pèche merveilleuse d'ambre jaune , mentionnée après lui par Eschyle, et qui devint bientôt si importante : « Je ne puis, dit-il, rien affirmer de certain sur les contrées occidentales de l'Europe , car j'ai peine à croire qu'il existe chez les barbares un fleuve Eridan qui produise le succin et se jette dans la mer Boréale ^. » C'est ainsi que, sans le savoir,
(i) Hérod. I. iqC). - (-i) Diod. Sicul. II. 43. - (3) Hérod. III. xi5.
Hérodote a indiqué la Baltique, nommée, cent ans plus tard, par le marseillais Pylhéas <.
Quant au nom si répandu des Enètes, Henètes, Venètes, Venèdes, Vendes ou Vanes, il ne peut, selon nous, n'avoir qu'un sens, celui du séjour maritime des diverses tribus auxquelles il fut donné depuis les premiers temps de l'histqire , et ce sens s'explique d'une manière aussi naturelle que complète par les mots indiens unày mouiller; tidamow vatulatn^ eau ; en latin unda, en tudesqne unde, en lithuanien vandu, en esclavon vodnoj en Scandinave unn, formes qui toutes correspondent à ce nom mystérieux et célèbre.
Tel est l'ensemble des faits que présente le récit d'Hérodote sur Tétat de l'Europe orientale au cinquième siècle avant notre ère , état qui remontait sans doute à plusieurs siècles antérieurs. Si nous réunissons en un seul coup-d'œil les principales inductions qu'ils font naître, nous verrons que tout le sud-est de l'Europe, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer Caspienne, depuis les monts Carpates jusqu'à l'Oural, était occupé par une série de peuples de noms et de moeurs différentes, mais offrant tous dans leur langage et leur physionomie générale les traces d'une origine commune qui les
(i) Voyez Strabon IV. 5, et Pline IV. x3.
rattache d'un côté à Tlndo-Perse , de l'autre aux Slaves de nos jours. Nous distinguerons surtout parmi ces peuples les Enètes, alliés de près aux Thraces, établis dans TlUyrie actuelle; les Agathyrses, dans la Transylvanie ; les Neures , dans la Volynie; les Budines, dans la Russie centrale; les Sauromates, dans le pays des Cosaques dont ils retracent exactement les mœurs ; les Scythes , enfin, nation dominante, dans tout le midi de la Russie. Le nord-est, au contraire, vaguement indiqué, est occupé parles hordes finnoises, près desquelles rhistorien entrevoit, d'un côté, une tribu mongole, de l'autre, un peuple moins barbare recueillant Tambre jaune sur ses côtes baignées par un nouvel Eridan. Ce peuple, qui échappe à sa vue près de la Germanie quHl ignore, fait supposer d'autres tribus de même race répandues des Carpates à la Baltique.
Ainsi, d'après notre hypothèse, appuyée, nous le pensons, sur des preuves convaincantes, les ancêtres de la grande famille slavonne auraient couvert, dès le cinquième siècle et bien avant, la majeure partie du territoire dont ils n'ont cessé de rester maîtres, sous divers noms, sous diverses bannières , depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. A l'exemple des peuples de Germanie qui formaient tant de tribus différentes, ils se seraient suivis,