‹ Essai sur l'universalité de la langue françaiseChapitre 15 sur 29 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

SES CAUSES, SES EFFETS ET LES MOTIFS QUI POURRONT CONTRIBUER A LA RENDRE DURABLE.

D'où lui viennent, de lous côtés, Ces enfants , qu'en son sein , elle n'a point portés? ( Athalie , act. ni , se. 7. )

Leibnitz cherchait une langue universelle, et nous l'établissions autour de lui.

(RiVAROL. }

Après quarante ans de malheurs, de désordres et d'agitation, le calme règne enfin dans notre belle patrie ^ L'ordre s'établit dans le gouvernement ; les institutions s'élèvent et s'affermissent ; l'industrie, plus active et plus ingénieuse que jamais, enfante chaque jour de nouveaux prodiges; les lettres et les sciences, filles de la paix, qu'avait effrayées le bruit des armes, se raniment à l'ombre du trône, sous l'abri d'une sage liberté; liberté, si long-temps et si vainement cherchée, la première sujette des lois, et qui, par un juste

' Cette introduction a été écrite en 1822.

retour, donne plus de force au pouvoir même qui la respecte et la consolide. Rassasiée de conquêtes, et de cette gloire si brillante qui naguères effraya le monde, la France peut jouir, désormais, d'un empire plus doux et moins chèrement acheté. Cet empire pacifique, d'autant moins périssable qu'il ne s'appuie pas sur la force et ne peut être détruit par elle, nous le devrons aux sciences, aux lettres et aux arts, qui, non moins que d'éclatantes victoires, ont porté le nom français auxborneslesplusreculées des deux mondes. Ainsi, la Grèce, mère des héros, des artistes et des poètes, conserva, même après ses malheurs, l'irrésistible ascendant du savoir et de la civilisation portée au plus haut degré. Le temple des muses était encore debout, au milieu des débris d'Athènes, de Corinthe, de Lacédémone, et la fierté d'un romain demi -barbare s'inclinait devant les disciples d'Homère, de Platon, d'Euclide, de Démosthènes et de Phidias. Pkis heureuse que la patrie de ces grands hommes, qui, par d'héroïques efforts se montre aujourd'hui si digne d'être hbre, la France n'a pas perdu, comme elle, son rang parmi les nations; elle a pu descendre sans s'abaisser, et au milieu des conseils des rois, sa main jette encore un poids honorable dans la balance.

Portons maintenant les yeux autour de nous:

quel spectacle plus doux et plus consolant pour des coeurs français! Ces peuples, que tant de victoires avaient rendus nos tributaires ; ceux qui nous traitaient jadis en ennemis ; ceux mêmes qui, depuis le berceau de la monarchie, ont rarement cessé de nous faire du mal et jamais de le vouloir; tout fiers de leurs succès d'un moment, tout remplis de leurs préjugés nationaux , n'ont pu s'empêcher de rendre un digne hommage à nos institutions savantes et littéraires , en les naturalisant parmi eux. Nos réunions philantropiques ; Celles qui offrent aux travaux de nos artistes d'honorables distinctions; notre société d'encouragement, si véritablement nationale, et à qui l'industrie doit tant de succès; nos musées, si riches encore malgré tant de pertes; nos amphithéâtres publics, ouverts, avec une munificence si noble et si judicieuse, à une jeunesse avide de s'instruire; ces écoles, qui ont produit tant d'hommes illustres que l'étranger nous envie, et au milieu d'elles, cette école polytechnique, conception admirable de quelques savants, échappés aux plus odieuses proscriptions par le seul besoin qu'on avait d'eux; toutes ces belles créations, si justement vantées, se reproduisent à l'envi sur des rives étrangères , éclairées et excitées par nos exemples, souvent élevées par des mains françaises.

La langue même de nos pères , portée par d'innombrables légions dans des climats qui leur étaient à peine connus, règne aujourd'hui sans rivale sur le monde civilisé, et dicte, bien loin de nous, des lois, auxquelles on ne cherche plus à se soustraire. Sur les deux versants des Alpes, comme dans pi usieurs vallées de l'Helvétie, com me sur les bords de la Meuse et de l'Escaut , le peuple même, depuis long-temps , n'a pas d'autre langage habituel que le nôtre ^. La langue que parlaient Racine, Pascal et Montesquieu, est encore celle des traités qui décident du sort des états. Elle est aujourd'hui, dans toute l'Europe, le complément nécessaire d'une éducation soignée. C'est par elle, que l'habitant des rives du Tage ou de l'Arno, se fait entendre de l'habitant policé de la vieille cité des czars ou des rochers Scandinaves. Du golfe deTarente jusqu'à l'Océan du nord, deliisbonne à Pétersbourg, la langue française est celle du goût , de la politesse , et surtout de la conversation, ce doux échange de pensées et de sentiments, dont, suivant les étrangers eux-mêmes, le type n'existe réellement que parmi nous. Cette

' On se rappelle les murmures qu'a excite's en 182 3, dans le royaume des Pays-Bas, une décision du gouvernement, d'après laquelle les Acles civils et judiciaires devaient être écrits en langue nationale , c'est-à-dire, pour l'ancienne Belgique, en flamand.

langue de nos pères, si naïve et si gracieuse autrefois, maintenant si pure, si noble et si décente, est partout celle d'une galanterie délicate et respectueuse, dont le nom rappelle toujours celui de Français. Justement reconnaissantes, les femmes de toutes les contrées de l'Europe rendent un double hommage à la France, en étudiant avec zèle son langage , et en recherchant , avec non moins d'ardeur, ces chefs-d'œuvre légers de la mode, ces merveilles qu'enfante parmi nous un luxe aussi éclairé que magnifique, dont l'empire avait précédé celui de nos armes et lui survivra peut-être long-temps '.

Ce dernier ascendant, frivole en apparence, et si favorable toutefois aux progrès de nos arts et de notre industrie , s'observe bien au-delà des limites de l'Europe, et jusque dans des contrées, dont le nom était à peine connu il y a moins d'un siècle. Nous retrouvons aussi , dans ces régions lointaines, un empire plus sérieux et de plus honorables succès. Ce n'est pas seulement dans les académies de Mexico, de Calcutta, de Philadelphie, que les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains sontaccueiUis avec empressement et étudiés avec ardeur; on les découvre même dans ces contrées ,

' Et jusqu'au fond du Nord, portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers.

(Delille.)

jadis barbares, qu'éclairent à peine les premières lueurs d'une civilisation tardive : dans les missions de i'Orénoque, de l'Ohio, du Groenland, et jusques dans l'immense Archipel du Sud. Mais chez ces peuples nouveaux, plus avides de savoir que d'ingénieuses fictions, c'est surtout aux sciences et aux arts utiles que la France doit sa renommée, et les doctes écrits de Fourcroy, de Chaptal, de Parmentier, de Monge, de Lacépède et de quelques uns de leurs émules, composent presqu'uniquement , pour eux , l'ensemble de nos richesses littéraires ^

Ainsi , partout aujourd'hui, le voyageur français retrouve avec joie le nom et le souvenir de son beau pays. Le chantre d'Atala et de Cymodocée, traversant les monts de la Palestine, voit de jeunes Arabes imiter dans leurs jeux nos évolutions guerrières , et les entend répéter, en français, ces mots magiques, qui font mouvoir, comme ini seul homme, des milliers de bataillons^. I.e navigateur échoué sur les plages inhospitalières de l'Afrique , captif au pied de l'Atlas ou parmi les tentes du Sahara, entend prononcer par ses

' Voyez la relation du célèbre Humboldt , les Annales et le Jourtial des Voyages, et la plupart des relations modernes.

^ Itinéraire de Paris à Jérusalem , tom. IX des œuvres complètes, 2* partie, page 116.

maîtres barbares, le nom des conquérants de l'Egypte, et quelques mots défigurés de leur langage '. Le vice-roi de celte même Egypte, jadis domptée par nos armes et dont la magnifique description est un des plus beaux monuments élevés aux sciences par le génie des arts, Tambitieux Mohammed , cherchant à régénérer un peuple demi-barbare , rend hommage à la civilisation européenne dans son plus digne sanctuaire ; nous le voyons s'enrichir , à grands frais , des chefs-d'œuvre de nos artistes et des plus brillantes productions de nos manufactures; s'entourer de savants et de guerriers français; se plaire à bégayer la langue de leur pays, et parcourir avec eux ces feuilles éphémères, auxquelles ne s'attache, même pour nous, que Tintérét d'un jour et la curiosité d'un moment ^.

Telles sont les nouvelles conquêtes, tel est le pouvoir magique de cette langue, depuis longtemps européenne , et qui semble aujourd'hui s'avancer à la monarchie universelle. Mais au sein de la vieille Europe et dans ses brillantes

' Voyez l'inlëressante relation du Naufrage de la Sophie , par M. Cochelet, 18 18.

^ Voyez les derniers voyages en Egypte, ceux de MM. de Forbin , Belzoni , Cailliaud , Ed. Ruppell , etc. On sait que Mohammed-Ali a été abonné à plusieurs journaux français, et, en particulier, à la Minerve.

8 KSSA^i SUR l'universalité

capitales, nous découvrons, chaque jour, de plus solides monuments de sa gloire. Partout, rivale heureuse de l'idiome des nationaux , la , langue française envahit même jusqu'à leurs plaisirs. Les merveilles de notre scène , en dépit d'une vaine critique, qui n'atteste peut-être que l'impuissance de les égaler, reçoivent partout, aujourd'hui, les mêmes hommages qu'au milieu de nous. Elles sont applaudies avec transport par les compatriotes d'Alfîéri, de Métastase, de Schiller, de Calderone, et de Shakespear. Londres même a vu s'élever un théâtre français; et la vanité britannique paraît s'oublier tout-à-coup, pour accueillir jusqu'à ces ouvrages frivoles, qui n'obtiennent chez nous qu'une vogue passagère, et ceux-là mêmes qui , composés presqu'uniquement pour le peuple de Paris, sembleraient ne devoir être compris et appréciés que de lui seul.

Mais pourquoi chercher au dehors , des exemples qui se multiplient chaque jour sous nos yeux ? Dans cette immense capitale , véritable centre de la civilisation européenne, et d'où elle semble dicter ses arrêts, ne voyons -nous pas, parmi nos savants, nos artistes, nos littérateurs mêmes, des citoyens de la Neva, de l'Elbe, du Tage, du Tibre et de la Tamise? N'est-ce pas au milieu de nous, dans notre langage maternel,

que l'illustre Humboklt, ce français de la Baltique, l'ami, le compagnon, ou le disciple de tout ce que nous comptons de plus célèbre, a mis au jour cette magnifique relation , où tous les genres de connaissances se trouvent rassemblés, et qu'on croirait l'ouvrage d'une longue suite d'années , et d'une réunion nombreuse d'artistes, de savants, et de philosophes? N'est-ce pas dans notre langue encore, qu'un sénateur des bords de la Moskowa ^ a publié deux ouvrages importants sur cette même Italie , qui doit à l'un de nos écrivains, le tableau le plus vaste et le plus complet de ses richesses littéraires ^ ? N'est-ce pas au sein de notre capitale, que de savants compatriotes de Platon et d'Hippocrate, pour prix d'une noble hospitalité, viennent publier et commenter en français les chefs-d'œuvre de leurs grands hommes? Ne voyons-nous pas enfin, dans la foule de ces disciples zélés qui se pressent sur les bancs de nos écoles, d'autres enfants de la Grèce, de l'Italie, et des contrées lointaines du nord, qui bientôt,

' Le comte Grégoire Orloff, mort en 1826, auteur de Mémoires historiques , politiques et littéraires sur le royaume de Naples , d'un Essai sur l'histoire de la peinture en Italie , et d'un Voyage dans une partie de la France^ écrits eis français.

^ Histoire littéraire d'Italie, par Ginguenë, continuée par M. Salii.

lO ESSA.I SUR L UNIVERSALITÉ

riches des leçons de nos savants professeurs et devenus maîtres à leur tour, iront porter, à la fois, sur leur sol natal, les fruits de leurs studieux travaux et les accents de leur juste reconnaissance ^ ?

Cette universalité de notre idiome maternel, cette supériorité si honorable, que nos rivaux eux-mêmes subissent en essayant de la contester, nous avait paru, depuis long-temps, l'un des plus magnifiques sujets qui pût s'offrir à une plume française. Entraînés par tout ce qu'il a d'imposant et de national, nous ne nous sommes dissimulé pourtant, ni les écueils qu'il présente, ni les recherches nombreuses et délicates qu'il devait exiger. Nous n'ignorions pas, surtout, que ce même sujet, déjà traité par un écrivain connu du siècle dernier , lui avait mérité le prix proposé par l'académie de BeHin; et nous étions même heureux de pouvoir citer , parmi tant d'hommages rendus à la langue française, ce concours unique ouvert à sa gloire, au milieu d'un peuple éloigné et bien souvent ennemi , et

' On concevra aisément que nous n'avons pu tracer ici qu'une esquisse bien abrége'e des faits qui se rapportent à l'e'poque actuelle. Nous donnerons , à la fin de la première partie ( Des cames historiques , etc.), le tableau détaillé de ces mêmes faits , qui établissent, d'une manière si évidente et si honorable pour nous, l'universalité de la langue française au dix-neuvième siècle.

dont la palme, honorablement disputée, avait été obtenue par un français.

Mais alors , partageant une opinion aussi inexacte qu'elle est généralement répandue , nous regardions le discours de Rivarol comme ayant été seul couronné. En rendant justice à cette élégante facilité de style , à ces aperçus piquants et ingénieux qui distinguent son talent, nous regrettions que, négligeant de tirer d'un aussi beau sujet tout ce qu'il pouvait lui demander, il n'eût pas donné à ses recherches plus d'exactitude et de profondeur. Nous voyions encore avec peine, qu'il se fut, volontairement, privé d'une source puissante d'intérêt, en ne citant presqu'aucun de ces exemples, si curieux, qui attestent , aux époques les plus reculées , l'usage de la langue française au dehors. De nouvelles recherches nous ont fait connaître un autre concurrent, qui avait partagé le prix avec Rivarol, et qui l'emporte sur lui, par toutes les qualités que nous nous plaignions de ne pas trouver dans celui-ci. Le mémoire de M. Schw^ab, peu connu en France quoiqu'il y ait été traduit il y a quelques années, est surtout recommandable par l'ordre , la clarté , le raisonnement exquis qui en ont dirigé la composition, par les recherches nombreuses dont l'auteur a fait un si bon usage , et par une profonde connaissance

fie notre langue, bien étonnante chez un étranger. Son ouvrage , en un mot , plein de choses et de faits , est aussi solide que l'autre est brillant, et en adoptant le préjugé établi, depuis long-temps, parmi nos voisins, on ne manquerait pas de reconnaître, dans l'un et dans l'autre, le cachet natal des deux auteurs couronnés.

Toutefois , et quelque talent qu'ils aient déployé, peut-être un travail nouveau sur ce même sujet qu'ils ont traité si heureusement, ne seraitil pas aujourd'hui sans intérêt , ni sans quelque utilité. Les deux écrivains, en recherchant les causes de l'universalité de notre langue , n'ont pu indiquer que celles qui s'étaient manifestées jusqu'à eux. Alors , on entrevoyait à peine l'aurore de cette révolution mémorable, qui ébranla successivement tous les trônes de l'Europe , et dont un des effets les plus sensibles fut de répandre l'usage de notre idiome, partout où se répandait la gloire de nos armes. Cette langue, déjà nommée universelle au temps où Rivarol écrivait , n'était pourtant pas alors ce qu'elle est devenue de nos jours, l'organe des sciences et de la philosophie, et le lien nécessaire de tous ceux qui les cultivent. Nous nous sommes emparés de ces nouvelles causes ; nous en avons fait ressortir, avec soin, les résultats, qui offrent un tableau si satisfaisant et si honorable pour la

nation. Nous avons cherché, surtout, à prouver que cette universahté , si bien reconnue aujourd'hui, ne date pas seulement, comme on le croit, des beaux jours de Louis XIV; qu'elle remonte, en quelque sorte, au berceau de notre langue elle-même, et qu'enfin celle-ci, après le latin et le grec, a été, dans les temps modernes, la plus généralement répandue ^

Établi, comme il sera facile de le reconnaître, sur des bases différentes de celles qu'avaient posées les deux auteurs couronnés , et même assez long-temps avant d'avoir pris une connaissance approfondie de leurs travaux, l'ouvrage qu'on va lire leur servira peut-être de supplément. C'est à

' C'est, à peu près textuellement, ce que dit M. de Roquefort , discours préliminaire de son Glossaire de la langue romane, page xj. Voyez aussi l' Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins de St. -Maur, tom. IV, VII, VIII, IX; la Dissertation de M. Schwab, page aSg de la traduction française; les Mémoires de l'Académie des Inscriptions , tom, XVII, XXIII, XXIV, XXXVIII, etc. Nous aurons bientôt occasion de citer un grand nombre d'exemples à l'appui de cette assertion. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans l'avertissement, nous n'employerons , dans ce qui va suivre, le moi d'universalité, qu'à défaut d'un autre qui rendit mieux notre idée. L'universalité, proprement dite, n'a commencé à s'établir que de nos jours, et il ne peut être question ici que de l'usage, plus ou moins étendu , de la langue française (considérée comme embrassant les deux idiomes du nord et du midi) hors du territoire de la France. C'est d'ailleurs ainsi, que l'ont entendu les ci rivains qui nous ont précédé.

l4 ESSAI SUR l'universalité

quoi se bornerait toute notre ambition , et nous aurions pu placer, au commencement, ce vers d'un faible imitateur de Virgile :

Tu longé sequere, et vestigia semper adora.

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