ARTICLE PREMIER
DEPUIS LE TEMPS DES TROUBADOURS, JUSQU'a LA FIN DU QUINZIÈME SIÈCLE.
Formé, comme la plupart des autres dialectes européens, des débris de l'ancienne langue nationale et de celle des divers conquérants, le langage français sembla toutefois affecter , dès le commencement, une sorte de suprématie. Il existait à peine, et déjà ses premiers accents, quoique rudes et grossiers , étaient répétés avec empressement par toutes les nations voisines. Bientôt, prenant un vol plus hardi , devenu plus harmonieux, plus souple et plus fécond, il enrichit enfin , de gracieuses inspirations , la harpe des Troubadours ^
' On sait que ce nom , dans nos patois méridionaux ,
DE LA LANGUE FRANÇAISE. l'y
Le onzième siècle vit naître ce phénomène littéraire, qui éclaira tout-à-coup l'Europe, plongée dans les ténèbres d'une profonde barbarie , et dont l'antiquité n'avait point offert de modèle aux plus beaux jours de sa civilisation. Une génération de poètes s'éleva, presqu'en même temps, sur les rives de la Loire , de la Garonne , du Rhône et de la Durance. Sans maîtres comme sans rivaux , aussi différent des rhapsodes d'Homère que des bardes de la vieille Gaule , le troubadour ne chantait que sous sa propre inspiration , et, le plus souvent, se faisait lui-même le sujet de ses chants. Poète, amant et guerrier, portant la harpe et l'épée suspendues à la même écharpe, français déjà galant et poli dans un siècle encore barbare, il parcourait sans crainte les pays dévastés par la guerre , sûr d'être , à la fois, respecté de tous les partis. A ses accents, les princes et les rois se dépouillaient de leurs plus riches habits
signifie trouveur, comme celui de poète clans sa langue primitive. Le nom des Trouvères , ou poètes de la langue d'ail (voyez ci-après), a e'videmment la même origine, et l'on peut remarquer qu'il se rapproche beaucoup plus du mot français qui le représente (^rowcewr), parce que c'est de l'idiome du nord, et non de celui du midi, que s'est formé l'idiome actuel.
Pour e'viter des longueurs inutiles, nous ne commençons qu'à cette époque, l'histoire de l'universalité de notre langue; mais il serait facile de prouver que celle-ci était connue et usite'e au dehors avant le onzième siècle, et nous en citerons ailleurs des exemples.
t8 essai sur l'universalité
pour l'en revêtir; les plus rudes châtelains se laissaient adoucir par les naïves séductions de la poésie naissante ; et, lorsque dans l'antique salle des fêtes , le troubadour faisait retentir les nobles accents de la gloire, ou racontait doucement les souffrances d'un amour dédaigné, souvent, la noble châtelaine écartait un coin de son voile pour mieux contempler le jeune voyageur; un soupir lui échappait , au récit de ces maux qui ne lui étaient pas inconnus; et bientôt, un sourire, un regard, quelquefois même des faveurs plus précieuses , récompensaient à la fois le poète et le héros.
Le mariage de Louis-le- Jeune avec l'héritière d'Aquitaine, cette même Aliénor dont le divorce funeste coûta tant de sang à la France , exerça du moins, dès le commencement, une influence bien favorable au perfectionnement et aux progrès de l'idiome national \ La princesse avait a'mené, à sa suite , une foule de troubadours , de jongleurs et de ménestrels, troupe joyeuse et brillante qui faisait les délices de la cour de Guillaume IX, son aïeul. On sait que ce prince, l'un
• Un effet tout semblable avait été produit, par l'union du roi Robert avec Constance, fille de Guillaume I*"^, issue du même sang que la princesse d' Aquitaine, vers l'an 999 ou looo- M. Raynouard ne pense pas néanmoins qu'on puisse faire remonter jusqu'à cette époque reculée, l'origine des troubadours.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. ly
des meilleurs poètes de son siècle ^ est, en même temps , le plus ancien de tous ceux dont il nous est resté des ouvrages.
Ce fut alors, dit M. Raynouard, dans son savant ouvrage sur nos poètes du midi % que la gaie science [guai sai>er), commença à faire des progrès sur l'autre rive de la Loire. Bientôt se firent entendre , dans le palais de nos rois , les premiers accents de cette poésie, dont ils se montrèrent depuis de nobles et de zélés protecteurs. Les princes et les grands ne dédaignèrent pas de se mesurer avec de simples troubadours; ils obtinrent plus d'une fois la palme, dans une lutte si nouvelle, et si honorable pour les lettres. Aujourd'hui même, on relit encore, avec plaisir, les faciles et gracieux essais de Guillaume IX que nous venons de citer, de la comtesse de Die , de Raymond VII, comte de Toulouse, du vicomte d'Hautefort, et de beaucoup d'autres. Ainsi , c'était encore du midi que venait la lumière , et cette belle région de la vieille Gaule, déjà la plus policée sous les Romains, devenait une seconde fois, parmi nous, le berceau de la civilisation.
Des souverains , étrangers à la France , se ser-
' Choix des poésies originales des Troubadours, 6 vo!. in-S", 1816-1821. Nous aurons occasion do citer plus d'une fois ce lieau travail,, l'un des plus précieux et des plus complets dans ce genre, dont notre langue puisse s'honorer.
20 ESSAI SUPx L UNIVERSALITÉ
virent également de son langage , pour écrire de petites pièces dont il nous reste des fragments; et pour ne rappeler ici que le plus illustre de tous, ce fut encore dans la langue des troubadours que le héros de l'Angleterre, Richard, si justement nommé Cœur •■ de ~ Lion ^ composa cette romance célèbre, qui consacre à jamais le souvenir de sa longue captivité^. On sait, au reste, que ce prince, dont une valeur merveilleuse ne faisait pas le seul mérite, avait passé une partie de sa jeunesse à la cour de Provence. Il en ramena, disent les historiens du temps, une foule de ménestrels dont il était sans cesse entouré, et dont la reconnaissance honora sa mémoire, par une complainte touchante qui est parvenue jusqu'à nous.
' On n'a pas encore démontre' d'une manière positive, dans quel idiome Richard écrivit sa chanson , et si ce fut en langue provençale , ou en langue d'oil, quoique les probabilite's soient pour la première. On connaissait déjà les deux premiers couplets en provençal, dans un manuscrit de St. -Palaye, et la chanson entière en vieux français, dans un autre manuscrit de la bibliothèque du roi. M. Rayiiouard a donné depuis, dans son grand ouvrage sur les troubadours, les quatre couplets en langue d'oc, avec un envoi à la comtesse de Toulouse, sœur de Richard. Ce savant paraît disposé à croire qu'ils ont été composés dans les deux idiomes. Les continuateurs de V Histoire littéraire de la France (tom. XVI , pag. 209), de même que Legrand d'Aussy, placent Richard parmi les trouvères, tandis que la plupart des savants l'ont compté jusqu'ici, comme l'a fait l'ahbé Millot, au nombre des troubadours.
La langue des troubadours ou roman provençal^ était alors la plus polie et la plus répandue de toutes celles de l'Europe. Dryden reconnaît , dans la préface de ses fables, que Chaucer en profita par la suite pour enrichir l'anglais, très -stérile jusqu'à lui. Les Vaudois du Piémont, disciples de P. Valdo de Lyon, parlaient le roman presque pur, et traduisirent dans cet idiome, pour leur propre usage, les évangiles, et une partie de la bible. On connaît les vers de l'empereur Frédéric II, où il rend hommage, en cette langue, à la politesse de notre nation et à l'élégance de la poésie provençale : Platz my cavaliei' fiances ^ etc. ^ Les Allemands eux-mêmes , avant
' Voyez pour le texte exact de ces vers très-curieux , conserve's par Nostradamus, qui indiquent, pour chacun des principaux peuples de l'Europe, un trait caractéristique que nous reconnaissons encore aujourd'hui, M. Raynouard, Poésies des Troubadours, tom. V, pag. 1 54 ; De la Littérature du midi, par M. de Sismondi, tom. I, pag. 10*2; Ginguené, Histoire littéraire d' Italie , tom. I, pag. 264; La Revue Européenne, d'octobre l%'l[^,e\.c. — Ils ont été indiqués en passant, par Voltaire, [Essai sur les mœurs, ch. 52) et rapportés, seulement en partie, par plusieurs des écrivains qui en ont parlé, tels que Pasquier (Recherches de la France, liv. vu, ch. 4), Rivaroi , Schwab , etc.
L'Allemagne eut aussi ses troubadours sous les empereurs de la maison de Suabe ; puissamment encouragés par ces princes, amis des lettres, ils épurèrent et adoucirent le dialecte suabe ou alémanique , alors le plus parfait de cette contrée. On les désignait sous le nom de Minne singer (^chantres d'amour, de
cette époque, avaient employé le dialecte roman. Suivant une ancienne chronique , Aimoin , évéque de Verdun , chargé d'ouvrir le concile deMouzonsur-Meuse , en ggS , le fit par un discours écrit dans cet idiome , bien qu'il s'adressât à un grand nombre d'évéques allemands et italiens. M. de Roquefort rappelle que, vers la fin du onzième siècle , Saint Norbert prêchait en français dans la seconde Belgique, de même que Saint Vital de Savigny, dans plusieurs provinces du nord ^ Un fragment de
l'ancien mot minne , amour pur), et leurs cours d'amour, semblables aux nôtres , s'appelaient minne gericht. Ils ont laissé des poèmes lyriques, didactiques, épiques, etc.; et parmi ces derniers, les Nibelungen , l'épopée nationale de l'Allemagne. De nombreux fragments de ces poètes , imitateurs de nos provençaux, se trouvent réunis dans un manuscrit précieux, conservé à la bibliothèque royale, de Roger Manessen, ou Rudger Maness, chevalier de Zurich, qui vivait avant i35o. On y voit des pièces de l'empereur Henri VI, de Conradin, de Frédéric II, et de beaucoup d'autres princes et seigneurs du temps. Ce recueil a été publié en 1758, par M. Breitinger, de Zurich. (Vovez Mémoires- de l'Académie des Inscriptions , tom. XL, pag. i5/i, et une dissertation intéressante de M. le pasteur Gœpp, dans les Mémoires de la Société de Strasbourg, tom. II , ua". 207, 1823.) Millot, dans la pi'éface de son Histoire des Troubadours , parle d'un manuscrit de la même bibliothèque, découvert par M. de Zurlauben , et qui contient les chansons de i/|0 poètes allemands, du douzième siècle au quatorzième. C'est probablement le même que celui-ci. On y voit, suivant Millot, des peintures très-précieuses, et les armoiries de tous ces troubadours, parmi lesquels figurent, de même, Henri VI, un roi de Bohème, et Conradin.
' On remarquera que la fin de ce paragraphe ne s'applique
DE LA LA.NGUE F[\ANÇA.1SE. tiS
la vie de Saint Morand , publié par Lambécius et rapporté par l'abbé Le Bœuf, nous apprend qu'en Allemagne, on parlait si habituellement la langue vulgaire de France, que les religieux envoyés dans cette contrée par Saint Hugues, abbé de Cluny, devaient nécessairement savoir le français, pour y être de quelque utilité ^
plus à l'idiome provençal , et se rapporte à celui du nord , source de notre français d'aujourd'hui. Mais il ne faut pas oublier que jusqu'à la fin du onzième siècle , ces deux rameaux, détachés de la langue romane primitive , ne différèrent pas sensiblement l'un de l'autre, 'et que ce fut seulement alors , que le provençal, perfectionné le premier, commença à se faire connaître en Europe. (Voyez à ce sujet, la note A à la fin du livre.) Au surplus, nous avons déjà annoncé que nous considérions comme se rapportant à la langue française, en général, tous les faits qui intéressent l'un et l'autre des deux dialectes employés dans les provinces, soit du nord, soit du midi.
' Mémoires de V Académie des Inscriptions, tom. XVII, pag. 718; Glossaire de M. de Roquefort, discours préliminaire, pag. XXIV ; le même, de VEtat de la Poésie Française, etc., pag. 61. Duchesne , Hist. Franc, tom. IV, pag. /|io, etc. L'abbé le Bœuf, dans un mémoire sur les plus anciennes traductions françaises (Mém. de l'Acad. des Inscript. , ubi sup.), observe que la connaissance du roman était nécessaire au onzième siècle, pour les relations avec plusieurs princes étrangers. «On lit, dit-il, touchant un moine de St. -Michel en Lorraine, qu'il fut envoyé, sous le roi Robert, vers un grand nombre de princes, parce qu'il était fort versé dans la langue française : linguae "gallicae facundià pcritissimum.»
Un passage curieux de la Chronique de l'abbé d"Ursperg , prouve, qu'au dixième siècle, il se trouvait volontiers des allemands qui parlaient français. L'historien rapporte un combat
ll\ ESSAI SUR l'universalité
Moins connus que les Troubadours, et toutefois plus (lignes de Tètre, les Trouvères (on ap-
entre l'empereur Otlon l*"^ et son frère Henri , en 989 , et termine son récit par ces mots : «ex nostris etiam fuêre, qui Gallicâ linguâ loqui sciebant, qui clamore in altum gallicè levato exhortati sunt adversarios ad fugam , etc. »
Un manuscrit islandais du douzième siècle, publié en Danemarck en 1768, et traduit en latin sous le titre de Spéculum regale , contient un dialogue entre un ancien ministre retiré du monde , et son fils , sur les règles de conduite à suivre dans les diverses professions. Le père conseille au jeune homme d'étudier, surtout, le latin et le -voelsko (en danois voelske, qui offre beaucoup de rapport avec notre mot ivelche). Le mot voelsko, dans la version latine, est traduit par -vallandica linguâ. Or, on sait que les anglo-saxons donnaient, à nos provinces du nord , le nom de IValland. (M. Depping , Expéditions maritimes des Normands ^ tom. II, pag. 3'i8.) L'idiome dont il s'agit ne serait donc autre chose que le français. Les pèlerinages fréquents qui appelaient les Islandais en Italie, oh. ils se rendaient par le midi de la France, et les relations de commerce qu'ils avaient contractées avec l'Angleterre ( soumise à des princes normands"), et avec nos provinces du nord, paraissent justifier cette opinion. (Voyez la dissertation de M. Schwab, pag. 236 , 237 et suivantes; cl Scoppa, Les vrais principes de la versification, etc. tom. II, pag. 393.)
Le traducteur de M. Schwab nous apprend que, dans le cours du treizième siècle, un certain nombre d'écrivains allemands entendaient la langue des trouvères. Ils imitèrent, avec zèle, la plupart de nos romans de chevalerie; l'un d'eux, Walther de Metz, e'crivit même en fi'ançais, en i245, un poème intitulé : Mappemonde. S'il en faut croire un auteur moderne (^Eickhorn^ Allgemeine Gcscliichte dcr cultur und litteratur der neuern Europa)^ leur passion pour les deux idiomes du nord et du midi de la France, alla si loin, qu'ils adaptèrent à leur propre
pelait ainsi les chansonniers picards et normands, que quelques écrivains prétendent même, avec Fontenelle et la Ravalière, avoir précédé ceux du midi '), offraient, à la fois, dans leurs compositions, un intérêt plus vif, un génie plus fécond, et moins de monotonie. Leurs contes on fabliaux^ empreints d'une naïveté piquante, offrent une foule de récits curieux et originaux , dont Boccace, Arioste, Rabelais, La Fontaine, Molière luimême et Voltaire, n'ont pas dédaigné de s'enrichir ^. Parmi ces poètes , véritables créateurs
langue , un grand nombre d'expressions emprunte'es à nos poètes d'alors. {Ubi sup. pag. 827 et SaS. )
• Suivant l'opinion la mieux établie, la langue des trouvères, ou roman ivallon , sour(;e du français actuel , ne s'est fait connaître que plus d'un siècle après celle des troubadours. M. de Sismondi {de la Littérature du midi, tom. I, pag. 37), suppose que l'origine de celle-ci remonte au règne de Bozon I , roi d'Arles , de 879 à 887, et celle de la langue d'ail , ou roman wallon, au temps de Guillaume Longue-Épée , fils de Rollon , de 917 à 943. — Voyez sur l'origine commune et la séparation des deux idiomes, la note A à la fin du livre.
^ M. de Roquefort a donné un aperçu , auquel on pourrait encore beaucoup ajouter comme il le dit lui-même, des nombreuses imitations, faites à diverses époques, des fabliaux des trouvères. (De \ Etat de la Poésie Française ^ etc. pag. 191 et suiv. ) Au reste, comme l'a observé Chénier, il est bien probable que les écrivains que nous citons n'ont pas imité, directement y les poésies des trouvères , fort peu connues et encore moins recherchées de leur temps , mais qu'ils se sont aidés seulement des imitations déjà faites par les Italiens , depuis le treizième siècle jusqu'au seizième. Voyez sur les poésies des trouvères , le recueil
a6 ESSAI SUR l'universalité
tle notre langue actuelle comme nous le dirons plus tard, se distingua surtout une dame, née française, désignée, par ce motif, sous le nom de Marie de France. Ses poésies, composées en Angleterre vers le milieu du treizième siècle, n'ont été publiées qu'à une époque très- récente '. C'est la première femme, à ce qu'on présume, qui ait composé des vers français. On distingue, dans son recueil, des fables pleines de délicatesse, et des traits heureux que notre inimitable fablier semble avoir empruntés plus d'une fois *.
de Fauchet, les Fabliaux de Legrand-d'Aiissy; la collection des Poètes Français , depuis le douzième siècle jusqu'à Malherbe, re'cemment publie'e par M. Auguis, et celle des Fabliaux de Barbazan , revue par M. Meon. Une continuation de cette dernière a paru en iSaS. (Y o-^'ez\e Journal des Savants , d'octobre 1824O
' En 1820, par les soins de M. de Roquefort, 2 vol in-S". Voyez le Journal des Savants de 1820, pag. SgS; Mémoires de l'Académie des Inscriptions , tom. XVJI, pag. 75 1 ; Notice des manuscrits de la Bibliothèque Royale , tom. IX, page 6; M. de Roquefort, de Y E tat de la Poésie Française, etc. pag. 47, 198, 219; M. de la Rue, Archœologia^ tom. XII; Legrandd'Aussy, Fabliaux , lom. IV, pag. 149; Histoire littéraire de la France^ tom. XVI, pag. 233, introduction; Pasquier, liv. viii, ch. i*"^; Fauchet, de Y Origine de la langue, etc. 2^ partie, catalogue des poètes, â\lic\e Marie de France, etc.
^ Plusieurs de ces fables portent les mêmes titres et rappellent les mêmes ide'es que celles de La Fontaine, comme : le Coq et la Perle , le Loup et V Agneau , le Chien qui lâche sa proie , le Rat et la Grenouille , la Cigale et la Fourmi. -^-Paimi les autres ouvrages de Marie, on remarque le conte du Purgatoire de St. Patrice, qui a peut-être donne' naissance à la célèbre tra-
DE LA LANGUli FRANÇAISE. l'J
A cette même époque, suivant l'Histoire littéraire de la France, nos écoles étaient déjà célèbres, et de toutes les parties de l'Europe, on venait s'instruire à Paris. Rien n'est plus honorable pour notre patrie, que le tableau intéressant et trop peu connu, de l'éclat des études pendant les onzième et douzième siècles, qu'on s'est trop pressé , peut-être , de signaler comme des temps de barbarie ^ Ce fut, il est juste de le reconnaître, dans l'obscurité des cloîtres, et par les soins de ces religieux ( soumis d'abord à de continuelles études, et à des règles austères dont ils s'écartèrent trop souvent par la suite), que furent sauvés les précieux débris des connaissances et ces trésors de l'antiquité que , sans eux, la barbarie eût achevé d'engloutir. Le soin de copier et de conserver les livres, était surtout prescrit aux Chartreux et aux moines de Cluny. La plus célèbre des écoles de ce temps , disent les savants bénédictins de Saint-Maur, fut celle du Bec , au diocèse de Rouen , où enseignaient le docte Lanfranc et Anselme son disciple, tous deux nés italiens, et devenus succes-
(lition irlandaise, ou aura , du moins, contribué à la propager. ■ Voyez à ce sujet , le tableau de l'état des lettres aux onzième et douzième siècles , dans V Histoire littéraire de la France, tom. VII et IX, et loin. IV, pag. 283-284; M. Depping. Expéditions maritimes fies Normands, tom. II, pag. 221 et suiv. , etc.
28 ESSA^I SUR l'universalité
sivement archevêques de Cantorbéry. Les études étaient presqu'aussi florissantes, dans les monastères de Marmouliers , de Jumiége, de Cîteaux, de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, et de Cluny. Ce dernier fournit à l'église deux de ses pontifes les plus fameux, Urbain II, et Grégoire VIL L'abbaye de Corbie avait envoyé, dès le neuvième siècle , des colonies de moines dans le nord de l'Europe; ces religieux portèrent, à la fois, le savoir et l'évangile au milieu des forets de la Germanie , et y fondèrent un monastère célèbre, du même nom que la métropole^. Ce fut de celui de Saint-Bertin , qu'Alfred-le-Grand fit venir à sa cour des moines, qui répandirent, dans l'Angleterre encore barbare, le goût des lettres et des bonnes études. Ils y posèrent les premières bases de la célèbre université d'Oxford , de même que des moines de Saint-Evroul , près de Lisieux , devinrent les fondateurs de celle
' Corwei ou la Nouvelle Corbie, petite ville de Westphalie, sur le Weser , à 9 lieues de Paderborn, où furent trouvées sous le pontificat de Le'on X , les Annales de Tacite. L'abbé était autrefois souverain , et prince du St.-Empire. C'est près de Corwei , que fut jetée dans le Weser , par ordre de Charlemagne, la colonne qui portait la célèbre idole d'Irmensul. (Voyez les Mémoires de l'académie Celtique , tom. IV, pag. 167 et suiv. ) Voyez pour tout ce paragraphe et le suivant, l'Histoire littéraire de la France, toin. IV, ^jag. 282; tom. VII, pag. io3 et suiv,; tom. IX, pag. 2 , 70-80 et suiv.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. ag
de Cambridge. Vers le milieu du onzième siècle et pendant le cours du douzième, les écoles de Paris étaient inondées de disciples, dont le nombre surpassait même celui des citoyens. Il en venait de la Pologne, de rAUemagne, de l'Italie, de l'Angleterre, et même de l'Islande. Les trois gentilshommes flamands qu'Enguerrand de Coucy fit pendre (laSô) pour avoir chassé sur ses terres, étaient venus en France, suivant Nangis, pour apprendre le français : Propter idioma gallicum addiscendum. Les nobles suédois ( laSo-iago), venaient achever leur éducation en France, surtout à Paris et à Montpellier. Sous Louis-le-Jeune et son fils, les Anglais et les Danois avaient à Paris des collèges fondés pour eux, et nous lisons encore des lettres écrites à ces rois , par des princes ou magistrats d'Allemagne et d'Italie, pour recommander ceux de leurs sujets qui venaient étudier dans notre capitale ^ Les Ro-
' Histoire Littéraire, tom. XIV, pag. /(3 , et tom. IX, pag. 76 et suiv. ; Recueil des historiens de France, par D. Brial, tom. XYI, pag. /(2, 77, 78, etc. Arnold de Lubeck, écrivain du treizième siècle, dit positivement dans sa Cliron. Slav. : « Dani.... nobiliores terrîe, filios suos, non solùm ad clerum promovendum , verùm etiam secularibus rébus instituendos, /*<?risiis mitlunt ; ubi litteraturà simul et idiomate linguœ terrœ illius irnbuti, non solùm in artibus, sed etiam in theologià muhùm invaluerunt. Si quidem propter naturalem linguœ celcntatem , non solùm in argumentis dialecticis subtiles inveniunlur , sed eliam , etc. » Voyez la Dissertation de M. Schwab,
3o ESSAI SUR l'universalité
mains eux-mêmes s'empressaient d'y envoyer leurs enfants. Saint Stanislas, évêque de Cracovie , Saint-Thomas-d'Aquin , Saint- Bonaventure , Otton de Freisingen , le plus habile géographe du moyen âge et auteur d'une chronique universelle, les papes Adrien IV, Céleslin II, les anti-papes Pierre de Léon et Anaclet II, avaient été instruits dans ces écoles, d'où sortirent , prèsqu'en même temps, Abélard, Pierre-le-Vénérable , Saint-Bernard, Pierre Lombard , et Suger \ Les Anglais , surtout , y accouraient avec empressement , tant pour se former à l'art militaire, que pour se défaire de la grossièreté de leur langue maternelle, et y apprendre le roman, habituellement employé dans leur pays ^. Dans les collèges d'Oxford, dit un historien anglais, les écoliers conversaient entr'eux en latin ou en français ; Signa inler se proférant colloquio latino ^ vel saltem gallico, perfruantur ^ .
pag. 238, et Scoppa, Les vrais principes de la Versification, etc. tom. II, pag. BgS,
' Le premier seul , dit Crévier , compte parmi ses disciples , vingt cardinaux, et plus de cinquante évêques ou archevêques.
^ « Apud nobilissimos Anglos usus tenebat, filios suos apud Gâllos nutriri , ad usum armorum , et ad linguse nativae barbariem tollendam. » Ducange , Gloss. Prsefatio, § xviii, d'après Gerv. de Tilb. de Otiis irap. , Duchesne, Hist. Franc, tom. III, pag. 370, et D. Bouquet, tom. XI, pag. 3 17.
3 Hearne cité par M. Capefigue , dans son Essai sur les Normands, pag. 299, note i.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 3r
Robert Piilliis, le restaurateur de cette même université d'Oxford, et le premier cardinal, à ce qu'on croit, qu'ait eu l'Angleterrre , le célèbre Thomas Becket , Jean de Salisbury ou Sarisbery, évèque de Chartres, écrivain très -distingué , Etienne Langton , archevêque de Cantorbery, étaient sortis de nos écoles. Plusieurs de leurs compatriotes, en même temps leurs condisciples, enseignaient dans celles de Paris, tandis que des Français allaient en fonder d'autres à Londres. Thomas Becket dit que la France était, de son temps, la nation la plus polie et la mieux policée de l'univers. D'autres écrivains étrangers confirment ce témoignage non suspect, et donnent à notre patrie le titre glorieux, si heureusement justifié de nos jours , de mère des sciences et de la philosophie.
Ces disciples nombreux , accourus des extrémités de l'Europe , épars dans nos provinces ou rassemblés dans l'étroite enceinte de la capitale, en contact continuel avec des français , devaient éprouver l'indispensable nécessité de connaître la langue de leurs maîtres. Ils en remportaient le goût dans leur pays avec celui de nos coutumes et de nos usages, et ils y trouvaient d'autant plus facilement des imitateurs , que la France, ainsi que nous venons de le dire, servait alors de modèle à toute l'Europe civilisée.
On doit placer, à la même époque, la fondation de l'université de Paris, attribuée faussement à Charlemagne, et dont la véritable origine, selon Pasquier et d'autres écrivains judicieux ^ , remonte aux premières années du règne de Philippe - Auguste , ou aux dernières de celui de Louis -le -Jeune. On sait de combien de privilèges nos princes s'étaient plus à doter cette fille
» Voyez ï Histoire Littéraire, toiu. IX, pag. 80, et surtout Pasquier, Rech. de la Frarice, liv. ix , pag. 888 et suiv. ; et liv. m , pag. 271 , etc. Cet auteur y détruit sans peine une opinion ridicule, avancée par Vincent de Beauvais, écrivain du temps de Saint Louis , et d'après laquelle l'université de Paris devrait son origine à des moines Écossais, accueillis par Charlemagne. Il ajoute que c'est dans des décrétales d'Innocent III , que se voyant , pour la première fois , les mots : vestra Universitas y pris dans le sens qu'ils ont eu depuis. Les historiens rapportent qu'en 1 169 , Henri II offrit de soumettre sa querelle avec Thomas Becket, au jugement des provinces de T école de Paris. A la mort de Charles VII, en 1461, l'Université de Paris, que Robertson appelle la plus respectable et la plus ancienne de toutes, comptait environ 25, 000 écoliers. Elle fut plusieurs fois consultée par des souverains étrangers, même par des Papes ; sa faculté de théologie envoyait des députés aux conciles. Il y avait d'abord, comme on sait , dans cette université, quatre collèges, pour les Quatre-lSations , dont un, réservé exclusivement à l'Angleterre. Il fut donné aux Allemands, sous Charles VII. Pasquier en a vérifié l'époque précise sur les registres, et s'est assuré qu'elle répond au 5 mai i43i , surlendemain de la sentence de Jeanne d'Arc. Ce fait est d'autant plus curieux, qu'alors Charles vivaii en fugitif au milieu de ses propres états, dont les Anglais eux-mêmes, maîtres de Paris, avaient conquis la presque totalité. (Ibid liv. ix, chap. 2/i,pag. 941 -942-)
aînée des rois de France, qui se fit souvent remarquer au milieu de nos troubles civils , et opposa quelquefois une digue salutaire, aux envahissements de certains ordres religieux.
Quelqu'imparfaite que fut alors notre législation, elle l'emportait cependant beaucoup sur celles des autres peuples , et leur servit longtemps de modèle; s'il faut même en croire le savant Ducange , presque toute l'Europe avait reçu ses lois de la France, et l'on peut encore le reconnaître. On conçoit aisément, combien cette seule cause dut contribuer à répandre l'usage de notre langue au dehors.
C'est encore à ce temps qu'il faut rapporter l'origine des Cours cV amour ^ dont nous avons parlé dans un autre ouvrage; «De ces aimables « et gracieuses réunions, où la poésie naissante « venait se soumettre au jugement de la beauté , « devenue pour elle l'objet d'un culte nouveau ; « où l'on discutait gravement sur le mérite d'un ce regard ou l'importance d'un baiser; où la force « désarmée cédait sans honte à la faiblesse, et « qui , dans un siècle à peine éclairé , annonçaient « de loin l'aurore de la galanterie française ^ »
• Description des Monuments de la Haute Vienne, pag. 125. Voyez sur ce même sujet, des recherches précieuses et entièrement neuves de M. Raynouard ( Choix des poésies des Troubadours, tom. II, p. Ixxxi-cxxiv), basées sur un manuscrit
Tels étaient les progrès de cette langue, déjà riche et harmonieuse , qu'on avait nommée Romane ^ , pour rappeler qu'elle devait, en partie,
jusqu'ici peu connu, de maître André , chapelain de ia cour de France en 1 170 , qui fait remonter l'origine des Cours d'amour au-delà de ii5o. Ce livre curieux a pour titre : Liber de Arte amatoriâ et Reprobatione amoris. On sait que les arrêts de cette singulière magistraîtire ont eu souvent force de loi, audelà des limites de sa juridiction, et que parfois, un chevalier picard ou normand, s'appuyant de l'autorité de la chose juge'e, alléguait à sa dame les arrêts rendus à Romanin ou à Pierrefeu , aussi-bien que ceux de Caen, de Dieppe, ou de Beauvais. Martial de Paris, dit d'Auvergne, a rassemblé dans quelques pièces devers, remarquables par une tournure naïve et ingénieuse, les plus curieux de ces arrêts, commentés depuis, sérieusement, par un grave jurisconsulte, Benoit de Court, son contemporain. (i535.) Les Cours d'amour de Normandie, de Flandres et de Picardie , beaucoup moins célèbres que celles d'outre-Loire , et qui attiraient pourtant une grande affluence à Caen, Dieppe, Rouen , Beauvais , Arras, Valenciennes, etc., s'appelaient Puysd' amour, Pujs-verds, Plaids et gicux sous l'orinel. (Voyez Gloss. de Ducange, au mot : Podium, etc. )
• Ce nom vient, suivant V Histoire Littéraire , de celui de Romains, donné aux Gaulois par les rois Francs, qui distinguaient ainsi ceux de leurs sujets soumis aux lois romaines. Pasquier en cite plusieurs exemples, rapportés aussi par d'autres écrivains. (Voyez Histoire Littéraire, tom. VII, avert. pag. XXXV ; Rech. de la France, liv. viii, pag. 75/,; Loi Salique , titre 87 : «Si Romanus Francum ligaverit sine causa , etc.) De là aussi , le nom de Romanie ou Romagne , employé pour désigner la Gaule, du sixième au dixième siècle. La langue romane est appelée, par les écrivains du temps, « romana rustica, gallira, vu/garis, riiralis, plrùcia^» et jamais Jro//cica, comme l'observe M. de Roquefort, d'après D. Rivet. Cette dernière était
son origine au langage des premiers conquérants, mais qui, en même temps, conservait encore la trace des idiomes grossiers du nord , suite nécessaire de fréquentes invasions. On sait que cette langue, particulière aux peuples situés entre les deux mers, les Alpes, et les Pyrénées, se partageait, suivant le cours de la Loire, en deux variétés distinctes, connues sous les noms de langue d'oc et (Voil '. Si de grands intérêts politiques
le théotisque ou tiidesque , celle des anciens Francs. Encouragée par Charlemagne et ses successeurs dans les contrées voisines du Rhin , elle devint la souche des différents dialectes allemands dont on y fait usage aujourd'hui. Voyez à la note A ce qui est dit sur le serment de 842 , prononcé par Charles-le- Chauve et les allemands, qui est aussi le plus ancien monument de cette langue.
' Oc, oui , d'où l'on avait fait octroyer ; cil, d'où vient notre o«/ actuel, et ouïr, oyez, je Voye , etc. On disait aussi nennil, poumon, etc. Cette distinction par langues , conservée depuis, dans l'ordre de Malle et parmi les chartreux, se retrouve dans un grand nombre de pièces des douzième, treizième et quatorzième siècles, et ne cessa entièrement que sous François I^*^. Henri Eslienne semble même faire entendre, qu'elle se re» trouve encore dans des actes publie's de son temps. Un edit de Charles VI contre les Juifs (1394), leur défend d'habiter aucune partie du royaume, tant en langue d'ail, comme en langue d'oc. Cette dernière e'tait encore appelée provençale, catalane, ou limousine, et l'autre, française, wallone ou picarde, du nom des contre'es les plus éloigne'es où elles étaient en usage, considérées par rapport à la Loire : la première, plus douce et plus latine, la seconde, plus dure et plus semblable au ludesque : au reste, cette limite de la Loire ne doit pas être prise d'une ma-
36 KSSAl SUR l'universalité
eussent permis, aux premiers rois de France, d'établir le siège de leur empire au midi de ce beau fleuve, et dans les riches provinces que baignent l'Adour et la Durance , sans doute , nous parlerions aujourd'hui la langue des Troubadours ^ Alors, l'idiome provençal, devenu la
•nière trop rigT)ureuse , car on parlait la langue à'oil dans la ïouraine, l'Orléanais, et le Poitou, situés au midi de ce fleuve. On a observé que dans ce dernier pays (surtout dans la Vendée), le patois conserve encore un certain nombre de mots de notre vieux langage, et plusieurs autres empruntés à la langue anglaise, suite du long séjour des Anglais dans cette province, depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième. Si l'on parcourt les nombreuses traductions de la parabole de \ Enfant Prodigue, en divers patois français et étrangers, que l'on trouve réunies dans le 6^ vol. des Mémoires de la Société des Antiquaires , on remarquera que la ligne de séparation des deux idiomes traversait, dans cette partie de la France, le canton de la Valette et l'arrondissement de Confolens ( département de la Charente 1. Voyez Sainte-Palaye, Mémoires de V Académie des Inscriptions, tom. XXIV, pag. 68 1 et suiv. ; Mémoires de V Académie Celtique, tom. m, pag. 273 et suiv. , et la note A à la fin du livre. ' M. Raynouard, dans son savant ouvrage déjà cité, examine avec la profondeur et la sagacité qui distinguent tout ce qu'il a écrit, ce qui serait arrivé, si les rois de France, ayant choisi leur capitale au midi de la Loire, saint Louis eût fait, pour le roman, alors fixé, ce qu'Alphonse-le-Sage accordait au castillan , à peine formé et presque inconnu. Il démontre que notre langue y eût gagné, entre autres avantages, un nombre d'articles prescjue double; une grande variété de désinences remplaçant la monotonie de Ve muet; une prosodie plus marquée; la faculté de sous-enlendre les pronoms personnels devant les verbes, comme dans le style marotique, ce qui donne
langue d'un grand peuple, perfectionné par la marche naturelle de la civilisation, aurait pu égaler , en grâce, en abondance et en harmonie, l'espagnol et l'italien mêmes , qui offrent encore tant de rapports avec lui. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici les causes qui ont dû fixer, dans le nord, et au milieu d'une contrée bien moins favorisée de la nature, la capitale de ce vaste royaume ; cette question , qui fournirait seule la matière d'un mémoire intéressant, s'éloignerait trop du cadre déjà asse? vaste que nous nous sommes tracé. Nous remarquerons seulement, que si là langue française perdit, par cette circonstance, quelque chose de la douceur et du nombre des langues méridionales, elle emprunta d'autres avantages, non moins précieux, aux dialectes normands et picards dont elle se compose en grande partie. Peut-être même dut-elle aussi
à la phi'ase de la grâce et de la rapidité'; l'usage des affixcs, favorable à la poésie; enfin, l'avantage pre'cieux de distinguer le sujet et le régime, par l'absence ou la pre'sence de 1'^, soit au singulier, soit au pluriel, en écrivant ainsi , par exemple, ce vers connu :
Le crimes fait la honte, et non pas l'échafand
ce qui eût favorise' les inversions, sans jamais nuire à la clarté. Le savant auteur termine, en disant que le style de Racine n'eût rien perdu à ces changements, et que celui de Corneille y au-
quelque chose à l'ancien celtique, qui s'était bien mieux conservé en -deçà de la Loire, que dans le midi, depuis long-temps occupé par des colonies grecques et romaines. Elle reçut sans doute, de ces idiomes du nord, cette force d'expression , cette clarté , cette simplicité dans la construction des phrases, que nous aurons occasion de signaler ailleurs , qui manquent aux langues du midi, et dont l'absence rend l'étude et surtout l'usage de ces dernières, si difficiles pour les étrangers. Aussi, n'y a-t-il rien de plus commun que de voir les habitants des régions septentrionales, surtout les Russes et les Polonais , s'exprimer en français avec une aisance et une pureté qui les feraient croire nos compatriotes; aussi, comme nous le remarquerons souvent par la suite, voyons - nous éclore, chaque jour, des ouvrages très-distingués sous le rapport du style, publiés en français par des étrangers du nord, tandis qu'il est si rare, parmi ces derniers, de parler facilement les langues du midi, et surtout de les écrire avec pureté ' .
rait gagné. ( Choix des poésies des Troubadours , lom. VI, pag. 391-394.)
' On a cité, comme une merveille eu ce genre, les poésies italiennes de l'abbé Regnier-Desmarets , qui avait trompé jusqu'à l'académie de la Crusca. Ménage, Chapelain, Lafosse ( l'auteur de Manliiisj, composaient avec facilité dans cette langue. Mr. Sherlock, écrivain anglais dont nous parlerons ailleurs, a
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. Sq
Vers la fin du treizième siècle, à l'époque même où la langue des Trouvères , devenue décidément nationale , commençait à s'enrichir et à se perfectionner , le dialecte roman provençal , bientôt déchu de ses brillantes destinées, tombait dans un état d'oubli et d'abaissement dont il n'est plus sorti. Cette langue de nos premiers poètes, qui avait célébré les nobles infortunes de Richard, et les faits merveilleux de la guerre-sainte, était déjà presque oubliée au temps de Marot et de Saint-Gelais ; et plus d'un écrivain de ce temps regrettait sans doute, comme l'ont fait depuis La Bruyère et Fénélon , les tours vifs et énergiques du vieux langage de ses pères. Dégénéré , mais non éteint, il fut plus tard relégué dans le fond des provinces, sous le nom dédaigneux àe patois. Aujourd'hui même, il établit encore, parmi nous, une sorte de lien de famille ; et plus d'une fois, sur les bords du Nil ou de la Vistule, deux soldats français, nés sous le ciel du midi, se sont reconnus à quelques mots de l'idiome maternel, et se sont embrassés les larmes aux
publié en italien, des Conseils à un jeune poète ; nous pourrions citer quelques autres exemples. Au surplus, notre remarque perdrait beaucoup de sa force, si nous n'avions parle' que des Français , très-peu portés , en général , à l'étude des langues étrangères. (Voyez 2*™* partie, des Effets de l'Universalité de la langue française. )
l\0 ESSAI SUR l'universalité
yeux , en se rappelant le chaume natal , que peutêtre ils ne devaient plus revoir!
On s'accorde généralement à fixer la décadence complète du roman méridional , à la mort de la malheureuse Jeanne I^e, reine de Naples et comtesse de Provence, la dernière de cette antique maison d'Anjou descendue de la race de saint Louis , qui ait aimé et encouragé les lettres. L'âge brillant des Troubadours ne dura ainsi, guères plus de deux siècles, depuis le temps de Raymond-Béranger II, jusqu'à la reine Jeanne.- Plusieurs causes en avancèrent le terme, et en particulier, la dépravation de mœurs où étaient tombés les poètes du midi , et le mépris qui devait en être la suite ^ Un édit de Philippe-Auguste les. avait déjà bannis du royaume. Suivant Muratori, en 1288, les magistrats de Bologne défendirent , aux chanteurs venus de France^ de s'arrêter sur les places publiques pour y répéter des airs de leur pays, (Il est probable pourtant, quoi qu'on en ait dit, que ces chanteurs, dési-
' M. de Sisinondi, dans son ouvrage déjà cité, indique, en outre, le défaut d'intérêt de leurs compositions, leur ignorance totale des classiques dont le goût commençait à se répandre, et qui les place, sous quelques rapports, fort au-dessous des Trouvères ; les guerres sanglantes des Albigeois, et ensuite des Anglais; enfin, la succession au trône de Provence, de plusieurs ])rinces du sang de Louis d'Anjou adopté par Jeanne I , qui tous parlaient la langue d'oiV.
gnés par le nom àe f ranci genœ ^ étaient plutôt des Trouvères que des Troubadours. ) Ainsi que nous le ferons remarquer ailleurs , la réunion des provinces méridionales à la couronne, porta les derniers coups à la langue provençale. Depuis le treizième siècle, tons les actes du gouvernement étaient en français d'o//, et on les expédiait seulement en latin et en français, pour les pays de la langue (Xoc ^ .
Sur les débris de cette première littérature du midi, s'éleva, bientôt après, une littérature nouvelle , favorisée par le séjour des papes dans le Comtat , et que les efforts de trois hommes supérieurs, le Dante, Pétrarque et Boccace, portèrent presque aussitôt à sa perfection. N'oublions pas, toutefois, que notre patrie peut justement revendiquer une portion de leur gloire; Pétrarque, disciple de nos écoles, vit s'écouler parmi nous les plus belles années de sa vie, et composa en France la plupart de ses chefs-d'œuvre; Boc-
' M. Raynouard, qui rapporte ce dernier fait, observe avec beaucoup de raison, que, lorsqu'on eut inventé l'imprimerie, un grand nombre de livres furent publiés en français d'alors, et aucun en roman provençal, ce qui dut accélérer encore la chute de celui-ci. La même cause nous a privés, sans doute, de beaucoup de poèmes, romans , traductions , et autres ouvrages composés dans ce dernier idiome, dont quelques uns sont souvent cités dans les écrits des Troubadours. Des recherches récentes eu ont fait découvrir plusieurs, entièrement ignorés jusques-là.
[\1 ESSAf SUR l'universalité
cace et le Dante avaient étudié dans cette université de Paris , qui attirait alors tous les étrangers ; un assez grand nombre de contes du Décaméron paraissent avoir été copiés de nos anciens fabliaux ^ La plus grande gloire de la poésie provençale, a dit Fontenelle, c'est d'avoir eu pour fille la poésie italienne ^. Les hommes célèbres que nous venons de citer se sont plu à reconnaître eux-mêmes cette origine, et l'on sait avec quel enthousiasme Pétrarque , surtout, a parlé de nos Troubadours et des obligations qu'il leur avait.
' Voyez à ce sujet, le mémoire du comte de Caylus, sur un manuscrit de la bibliothèque de St.-Germain-des-Pre's, qu'il suppose être du treizième siècle. {Mémoires de V Académie des Inscriptions , tom. XX, pag. 375.)
Un des biographes du Dante, dit, en parlant de ce poète célèbre : « Loquebatur enim idiomate gallico non insipide, ferturque eâ linguà scripsisse non nihil.» (Voyez la Dissertation de M. Schwab, pag. 2/,2.) Le mot gallico désigne nécessairement ici le dialecte du Nord ou des Trouvères , les Provençaux n'étant pas alors regardés comme français. (Voyez à •ce sujet, la note i , pag. 5o.) Suivant Fauchet, le Dante avait été, dans les écoles de Paris, ami et compagnon de Jean de Meun, continuateur du roman de la Rose.
^ Si cette assertion de Fontenelle avait besoin de preuves, nous trouverions la plus évidente qu'il soit possible d'exiger, dans le savant ouvrage de M. Raynouard {^ahi sup. tom. VI, pag. 382 et suiv. ), où il compare divers morceaux ilaliensavec leurs traductions en roman , et démontre, ainsi , l'identité presque absolue des uns et des autres.
L'époque brillante des croisadçs , longue et luagnifique épopée qui eut aussi son Homère , et qu'on a appelée les temps héroïques de Vhistoire moderne , favorisa beaucoup les progrès et la propagation de notre idiome national. Dans ces grandes émigrations, dit Thomas, tous les peuples et toutes les langues se mêlèrent. Sur les bords de l'Oronte ou du Jourdain, sous les murs de Ptolémais ou de Césarée , les chevaliers français (et ceux de la Grande-Bretagne et de la Normandie qui parlaient la même langue), confondus sous leurs tentes avec les croisés veiuis de l'Allemagne, du Nord et de l'Italie, faisaient, avec ceux-ci, un échange continuel de leur langue et de leurs usages. Ils exerçaient, à cet égard , une influence d'autant plus grande, qu'ils étaient, presque toujours, les plus nombreux, les plus polis, et les plus vaillants. Suivant la chronique d'Ursperg, Godefroy de Bouillon recommandait leur société aux Allemands, dont les mœurs conservaient encore quelque chose de grossier et de sauvage. Parmi ces chevaliers qui avaient soutenu si dignement l'honneur de leurs vieilles bannières, plusieurs s'occupèrent, à leur retour, à retracer, dans des récits pleins de charme et de naïveté , les faits mémorables dont ils avaient été les témoins, et bien souvent les héros. Quelques-uns de ces historiens guer-
riers ne dédaignèrent pas d'employer , au lieu du latin barbare alors en usage, la langue nationale, encore au berceau, à laquelle leur franchise et leur vivacité chevaleresques prêtaient des agréments jusqu'alors ignorés. Les chroniques de Villehardouin et de Joinville , les plus anciennes en ce genre qui nous soient parvenues, furent recherchées par les étrangers eux-mêmes avec une avidité, bien facile à comprendre, à une époque où les livres étaient très-rares, et où la mémoire de ces grands événements était encore toute récente. Qu'on juge du plaisir que devaient causer aux lecteurs d'alors, ces naïves confessions du sénéchal de Champagne, ces peintures si vives et si franches des vertus , des vices et des superstitions du temps; surtout, ce portrait du bon roi^ si admirablement tracé, que les plus habiles écrivains de nos jours se sont vus forcés d'en emprunter les couleurs , au fidèle compagnon de sa gloire et de sa captivité!
C'est aux premiers temps des croisades qu'on fait remonter l'origine de la chevalerie ; de cette noble institution qui jeta tant d'éclat dès son berceau , et seconda merveilleusement , pour les progrès des mœurs et de la civilisation, l'influence déjà exercée par les troubadours ^
' M. Capefigue, dans son Essai sur les invasions des Normands, prélend que c'est à quelques circonstances du culte,
Même clans notre siècle tout positif, où ce qui n'est qu'extraordinaire est si près d'être ridicule, ces vieux souvenirs de la gloire nationale, embellis par le prestige des arts ou les doux mensonges de la poésie, ne nous trouvent point indifférents. Tantôt , nous contemplons avec orgueil ces héros des temps passés, ces demi -dieux du moyen âse, terrassant, comme ceux de l'antiquité , les monstres et les brigands, s'illustrant par des exploits aussi incroyables, et par une loyauté trop peu connue jusqu'à eux. Tantôt, nous revoyons ailleurs ces guerriers si terribles , soumis et désarmés aux pieds de la beauté dont ils portent les couleurs, sollicitant, comme prix de leur gloire , la faveur la plus légère , et s'exposant à mourir pour la mériter. A l'aspect de ces naïves images , de ces tableaux si imposants et si variés , l'imagination la plus froide s'exalte en dépit d'elle-même; oubliant les bienfaits d'une
des usages, et de la littérature de ces hommes du Nord , qu'il faut attribuer, parmi nous , l'origine de la chevalerie et de ceux de nos premiers romans qui s'y rapportent. i^Loc. citât. pag. 3o2 et suiv.)
Cette opinion est combattue par M. Depping, auteur d'un mémoire couronné sur le même sujet, qui a été publié en 1826. Il nie que ces romans aient aucune analogie avec la vieille littérature du Nord; on n'a aucune preuve, dit-il, qu'une saga ou récit des Scaldes ait été connue des poètes anglo-normands. (Voyez le mémoire cité, tom. II, pag. 234-235, et la note B à la fin du livre, i
civilisation plus parfaite, nous sommes presque tentés de regretter ces brillants avantages, si chèrement achetés par nos aïeux, et de demander compte à l'ingénieux Cervantes, de ces agréables illusions dont il nous a privés sans retour.
D'autres, s'élevant à des considérations plus graves et dédaignant le prestige de ces antiques souvenirs , remarqueront seulement , combien l'institution de la chevalerie, quoiqu'on en abusât sans doute quelquefois ' , dut être précieuse au peuple et à l'habitant des campagnes, assurant, sans cesse et en tous lieux, un protecteur à l'opprimé , et suppléant ainsi à l'impuis-
' Il serait injuste , dit M. Hallam , dans son excellent ouvrage sur V Europe au moyen âge (traduction française, de MM. Dudouit et Borghers, 1821 , tom. IV, pag. 807), de compter au nombre des abus de la. chevalerie, les actes d'oppression et de désordre qui se commettaient en contravention de ses règles, et qui, grâce à elles seules, furent moins nombreux qu'ils ne l'auraient été.
Voyez les mêmes considérations développées , avec beaucoup de détail, dans les Mémoires de Sainte-Palaye, sur l'ancienne chevalerie, considérée comme établissement politique et militaire. {Académie des Inscriptions ^ tom. XX , pag. 597 et suiv. )
Parmi une foule d'exemples que nous pourrions citer ici , nous nous boinerons aux deux suivants.
Le premier se rapporte au célèbre combat des Trente , gagné en i35i par le maréchal de Beaumanoir , et dont le souvenir, si honorable pour la Bretagne, a été de nouveau consacré, par un beau monument élevé sur le lieu même (dans la lande de Mi-voie , entre Josselin et Ploërmel ) , que nous avons vu et des-
DE LA LANGUE FRANÇAISE. /jT
sance des lois et à la nullité de toutes les garanties sociales. Le moraliste même le plus rigoureux, l'ami le plus indépendant d'une sage liberté, ne pourront s'empêcher de rendre hommage à ces règlements austères, dont l'exécution , même imparfaite, eût réalisé, dans des temps barbares, les rêves de la philosophie antique. Ils applaudiront à ces institutions judicieuses, dont le premier résultat fut de polir des moeurs encore sauvages, en donnant à un sexe, jusques -là si dédaigné, l'influence la plus utile aux progrès de la civilisa-
siné en iSa/f. Le motif de ce combat fut (suivant un manuscrit du quatorzième siècle, de la bibliothèque royale, publié par M. de Fréminville, lieutenant de vaisseau, Brest, 1819I, la défense des menus gens de ville et de ceux qui gaignent le blé. Dans ce poëme très-curieux et jusqu'ici peu connu, Beaumanoir dit à Brembro, clief des Anglais qui occupaient Ploërmel, et à ses compagnons (nous citons textuellement, quoiqu'il paraisse y avoir ici plusieurs fautes de copiste ) :
Chevaliers d'Angleterre, vous faites grand péchié De travailler les povres, ceux qui sèment le blé Et la char et le vin, de quoi à nous planter. Si laboureurs n'estoient, je vous dis mon penser : Les nobles couviendroient travailler en terre, Au flayel, à la houettc, et souffrir povreté. Et ce seroit granl peine quand n'est accoutumé. Paix aient dor-eu-avant , quer trop l'ont enduré, etc.
On lit , dans le roman de Lancelot du Lac : « au commenccn ment de l'ordre de chevalerie il fut dit, à celui qui vouloit « chevalier eslre, qu'il fust courtois, sans vilenie, débonnaire, « sans folie, piteux vbks les souffreteux, large et appareillé de
tion ; eu ôtaiit à la guerre uue partie de ses horreurs ; eu faisant , de la fidélité à sa parole , de l'iiumauité envers le vaincu, de la justice et de la courtoisie envers tous , les devoirs sacrés de la chevalerie ; en contribuant enfin à fortifier , parmi nous, cette antique loyauté française, ce sentiment profond de l'honneur, ce mélange de courage et de galanterie , qui composent le fond de notre caractère national. Pour nous, renfermé exclusivement dans le sujet que nous avonschoisi, nous nous contenterons de remarquer que ces mœurs, aussi nouvelles que singulières, ce culte presque païen de la beauté, uni à celui de la croix, ces courses lointaines et aventureuses, ces tournois magnifiques, où la palme promise au courage, décernée par les mains d'une femme , en devenait mille fois plus précieuse; tous ces traits, qui donnent au siècle que nous étudions une physionomie absolument distincte, devaient offrir, à la poésie, des richesses aussi neuves qu'inépuisables. A la voix d'une muse nouvelle , accoururent , du fond de l'Orient ^,
« secourir les indigents, prest et entalenté de destruire les ron beurs et les meurtriers. »
' C'est l'opinion de Ginguené, de Warton, et de beaucoup d'autres. Quelques savants ne sont pourtant pas de cet avis; M. l'abbé de la Rue, entre autres, a essayé de prouver que la croyance des fées existait en Bretagne dès les premiers siècles de notre ère, et que c'est constamment des traditions de ce pays, et non des contes de l'Orient ou de ceux, des peuples du Nord ,
ces fées , ces enchanteurs , ces génies, êtres brillants et fantastiques, non moins gracieux que les divinités païennes, qui font le charme du poème de l'Ariosle , et que le Tasse ne jugea pas indignes de la majesté épique. Bientôt parurent, de tous côtés, ces romans de chevalerie, empreints d'une grâce toute particulière, et si l'on ose le dire, nationale, que nos traductions en langage moderne n'ont pu réussir à leur enlever; si universellement recherchés dès leur naissance, et qui, plusieurs siècles après, faisaient encore les délices de la cour la plus polie de l'Europe ^ L'ori-
que les Trouvères ont emprunté leurs fictions. Robert Wace avoue avoir été en Bretagne , tout exprès pour s'assurer si ce qu'on racontait de la merveilleuse forêt Brocéliande ou Brécheliant, était bien vrai. Marie de France et d'autres poètes anglonormands ont placé, en Bretagne, le séjour des fées; on y retrouve encore aujourd'hui la Roche-aux-Fécs , le Trou des Fées, la Fontaine des Fées, etc. (Voy. M. Depping, iihi sup. pag. 237), les Mém. de l'Acad. Celtique, etc.
Malgré ces assertions pour lesquelles nous avons une juste déférence, nous croyons pouvoir supposer du moins, qu'au temps des croisades, les fables de l'Orient vinrent se mêler aux vieilles traditions nationales , et embellir les récits de nos poètes guerriers,
Voy. ausurplus, la note B, à la fin du livre; M. de Roquefort Poésies de Marie de France^ notice préliminaire , pag. 33 etc.
' Voyez la description des fêtes de Versailles sous Louis XIV les Lettres de madame de Sévigné, etc. On sait quelle affection conservait celle femme célèbre pour les grands coups d'ëpée , si fréquents dans nos vieilles histoires chevaleresques.
5o ESSAI SUR l'universalité
gine toute française de ces compositions ^ dut contribuer beaucoup à répandre, au dehors, l'usage de notre langue , tandis que le nombre et la
» Elles ont été depuis imite'es et traduites dans presque toutes les langues de l'Europe. En Italie, sans parler du Tasse et de l'Arioste, qui tous deux ont choisi des chevaliers français pour les héros de leurs poëmes, on peut nommer encore le Dante qui, dans sa Divina Cornedia, a fait plus d'un emprunt aux romans de la Table Ronde; Pétrarque, qui les cite assez souvent, et les auteurs d'un grand nombre de romans de chevalerie qui coururent toute l'Italie vers le milieu du seizième siècle. Ceci prouve, pour le remarquer en passant, que les écrivains de cette contrée ont connu et imité la littérature du nord de la France, ou des Trouvères, de même que celle des Troubadours, à laquelle ils ont d'ailleurs , comme on sait , de si grandes obligations. (Voyez la note B.)
Les Espagnols, par leur caractère national et leur situation politique, étaient certainement alors, le peuple le mieux disposé à accueilhr avec avidité ce genre d'ouvrages. Ils en composèrent eux-mêmes un grand nombre de semblables; mais, quoiqu'une opinion très-probable leur accorde le mérite d'avoir créé l'une des branches de cette nombreuse famille (celle des Amadis), il n'en demeure pas moins évident, que le type primitif de tous ces romans, la Chronique de l'archevêque Turpin ou Tilpin, est d'origine française; ou du moins, que sa traduction dans notre langue, a précédé toutes les imitations qui en ont été faites dans le reste de TEurope.
Suivant le traducteur de M. Schwab, les Allemands ont imité ou traduit, dans le cours du treizième siècle, nos romans de Tristan, de Perceval , de Lancelot, et quelques autres, tirés de la même chronique de Turpin , ou du vieux poème du Brut. Il aurait pu y ajouter celui de Pnrthénopex de Blois, devenu dès long-temps presque populaire, dans une partie de l'Allemagne comme en Espagne. Nous parlerons ailleurs des poètes anglais et anglo -normands. (Voyez pag. 6i , 62 et suiv.) Voyez pour
DE LA LANGUE FRANÇAISE. Jl
solennité de nos tournois (dont l'invention même est attribuée à un français), la haute réputation de nos paladins, leur fraternité d'armes avec quelques preux étrangers, leurs succès contre tant d'autres, attiraient dans nos provinces tout ce que l'Europe comptait alors de guerriers illustres.
Notre langue recueillit encore d'autres avantages , de ces événements extraordinaires qui firent, pour quelque temps, de la capitale du Bas- Empire, une ville latine, et placèrent de simples chevaliers français sur le trône de Constantin. Tout fait croire que ce fut surtout alors qu'une foule de mots grecs, que nous reconnaissons encore aujourd'hui, se naturalisèrent dans notre idiome; par une sorte de réaction très-remarquable, il s'introduisit, en même temps, beaucoup de mots français dans le grec moderne , et les traces en sont également évidentes. On s'en étonnera peu, si l'on observe, avec Ducange ', que pendant soixante ans que dura la domination des empereurs latins, on ne parlait, à la cour
plus de détails, sur les différents ordres de vieux romans français, la note B à la fin du livre , où nous avons tâché de réunir tout'ce qu'il importe de savoir à cet égard.
' Voyez préface de son Glossaire de la basse latinité, § XVII. M. Bonamy remarque (académie des Inscriptions ^ tom. XXIII, pag. 25 1 ), qu'on parle très-mal le grec moderne à Athènes, parce qu'après la conquête de Constantinople , les Français y transplantèrent des habitants de toutes les contrées
B'2 ESSAI SUR l'universalité
de Byzance , d'autre langue que la notre, et qu'elle était même très-usitée dans les provinces. Suivant un historien d'Aragon , Raymond Montaneiro ou de Muntaner, cité par le même Ducange ^ et qui écrivait vers 1 3o8 , les princes et chevaliers de Morée prenaient toujours leurs femmes dans les premières maisons de France, d'où l'on disait que les meilleurs gentilhommes du monde étaient de Morée; et de son temps, on parlait dans ce pays, et dans le duché d'Athènes, axi belle francis comme dlnsen Paris. Delà se forma peut-être, dit le savant D. Rivet, ce mélange de français corrompu , d'italien , d'espagnol et de
voisines. Il trouve, dans celle langue, beaucoup de gallicismes, et il en donne des exemples. Au reste, Henri Estienne, et après lui M. Dacier, ont montré qu'il existe une îinalogie remarquable entre le français et le grec ancien. ( Académie des Inscriptions, tom. XXXVIII, pag. 56 et suiv. )
' Préface du Glossaire de la basse latinité, § xvii ; mémoire déjà cité de M. Dacier; Histoire Littéraire, tom. VII, pag. xlij ; Académie des Inscriptions , tom. XXIV, pag. 66q , etc. M. Buchon a publié récemment, dans sa Collection des Chroniques nationales , une chronique de Morée inédite, tirée d'un manuscrit de la bibliothèque du roi. C'est un poëme de plus de 8,000 vers , en grec barliare mêlé de beaucoup de mots français, et qui contient des détails curieux sur la conquête et l'occupation de la Grèce par des chevaliers français , au commencement du treizième siècle.
On lit , dans les intéressants Mémoires sur la Grèce par M. Raybaud , qu'il existe encore, au-dessus de la ville de Calavryta, en Morée, un vieux fo)t appelé le château des Français. C'est de celte même ville, qu'est parti le premier signal de l'insurrection actuelle des Hellènes.
grec vulgaire , connu sous le nom de langue flanque, et très-employé sur toutes les côtes de la Méditerranée et du Levant. Les relations de la langue d'Homère avec la nôtre durent encore se multiplier, lorsqu'après la chute du Bas-Empire, un grand nombre de grecs fugitifs vinrent chercher un asyle en France, et que quelquesuns de leurs savants commencèrent à enseigner dans nos écoles, sous les règnes de Louis XI, Charles YIII, Louis XII, et surtout, de François I«r. Ce n'est donc pas d'aujourd'hui, comme on voit, que datent nos rapports avec cette nation illustre et malheureuse, et déjà plus d'une fois, la France, comme dans les temps actuels, avait pu lui offrir une protection , aussi précieuse pour l'une, qu'elle est à la fois utile et honorable pour l'autre.
A partir des croisades , on voit la langue française accroître progressivement ses conquêtes au dehors, à mesure qu'elle s'enrichit et se perfectionne au dedans. Les Normands , compagnons de Robert Guiscard, l'avaient portée à Naples et en Sicile, d'où elle se répandit dans le reste de l'Italie, dit Pétrarque, avec l'usage des rimes. Elle était surtout employée dans le royaume de Naples , et les historiens de ce pays rapportent que le comte Henry, beau-frère du roi Guillaume I^'^ (ii5o), sollicité par les seigneurs de se mettre à la tête du gouvernement, donna pour motif de
54 liSSAI SUR l'universalité
son refus, qu'il ne savait pas le français, devenu absolument nécessaire à la cour : Francorum se linguam ignorare , quœ maxime necessaria esset in curiâ ^. Saint François d'Assises, né dans la même contrée, en 1 1 82 , ne reçut ce nom de François (on lui avait donné au baptême celui de Jean), qu'en raison de sa facilité à parler notre langue, nécessaire alors aux Italiens pour les opérations du commerce auxquelles on le destinait. Nous avons vu que cet idiome était en usage jusques dans la Grèce. Les soldats de Godefroy , de Bohémond , de Beaudouin, le portèrent, avec la croix , dans les nouveaux états qu'ils avaient conquis au fond de la Palestine, et ce fut dans cette même langue, qu'on rédigea le code célèbre, connu sous le nom ai Assises de Jérusalem '*. Les dialectes gascon et limou-
• Bonamy {Académie des Inscriptions, lom. XXIV, pag. 669), d'après Falcandus, de Calamit. Sic.iliœ , Ducange, préf. §xvii.
''■ Assises et bons usages de Jérusalem , etc., rédigées en 1099, par ordre de Godefroy de Bouillon , retouchées en lîSo, par J. d'Ihelin , comte de Jaffa ; elles ont été publiées ainsi à Bourges, en 1690, in fol., par Thomas de la Thaumassière. La Ravalière prétend qu'il faut attribuer la révision de ces lois à un autre écrivain, Philippe de Navarre, <[ui les aurait traduites et rédigées en français. M. Buchon se propose d'en donner une édition soignée, d'après un manuscrit de Venise, conservé dans les archives auliques d'Autriche. Duclos a commis une erreur singulière ( voyez les Mémoires de l' Académie des Inscriptions ftom. XVII, pag. 184) en indiquant, comme l'époque où fut rédigé ce code célèbre, l'année l'^6g■, peut-être a-t-il voulu dire que, comme le rapportent les historiens, ces lois, qui étaient aussi devenues celles
sin, qui n'étaient que des variétés du roman , formèrent, jusqu'au quatorzième siècle, le langage habituel de la plus grande partie de l'Espagne, et celui des îles qui en dépendent ^.
du royaume de Chypre, furent alors revisées de nouveau par ordre des états de ce dernier pays. (Voyez Hallani, l'Europe au moyen âge , lom. IV, pag. ^71.)
Un savant académicien nous a fait remarquer que, jusqu'au seizième siècle, la plupart des historiens de Chypre ont écrit ed français. 31. Jauberl de Passa, dans un mémoire plein d'intérêt et d'érudition sur la langue catalane (^Mémoires de la Société des Antiquaires y tom. VI, pag. 297 et suiv. ), a rapporté un acte de Henri II de Lusignan, roi de Chypre ( 1291 ), en faveur des marchands catalans établis dans celte ile : cet acte, que l'auteur dit être en catalan , ne diffère pas sensiblement du français qu'on parlait alors parmi nous.
' Voyez Ducange, Gloss. prœf. ^ xxxiv. Le catalan, qui a une grande analogie avec le limousin actuel, et aussi avec les patois des Asiuries, de la Navarre et delà Galice, est, dit M. Raynouard (tom. A'I, pag. xxxviii et suiv. ) , de tous les idiomes qui appartiennent à la langue romane , celui qui s'en rapproche le plus, sans en excepter, peut-être, le vaudois. Ainsi, les peuples des Alpes et des Pyrénées sont , parmi les voisins de la France, ceux dont les dialectes offrent le plus d'analogie avec sa langue originelle. Une ordonnance d'Alboacem , 61s de Mahomet-Alhamar , fils de Tarif ( 784 ), atteste que le roman, à peine formé, était déjà en usage en Espagne et en Portugal, au huitième siècle.
Le savant et judicieux écrivain que nous venons de citer, prouve, de la manière la plus décisive, le fait ci-dessus établi , en rapportant des fragments connus de divers écrivains espagnols, et les comparant à la traduction de ces mêmes morceaux en roman, (ubi sup. tom. VI, pag. 376 et suiv.)
Le catalan, suivant M. de Sismondi (de la Littérature du
Quoique les ordonnances de nos rois, et les actes des corporations civiles et ecclésiastiques
midi, tom. I*"", pag. loo), est encore appelé, en Espagne, llemosi ou limousin. Gaspard Escolano, historien de Valence, cite le limousin comme formant, avec le gascon et le castillan, la langue de l'Espagne au treizième siècle. Le mariage de Raymoiid-Béranger I*"", comte de Barcelone, avec une héritière de Provence (1092), dut contribuer à e'tahlir, au-delà des Pyrénées, cet idiome, généralement répandu dans tout le midi de la France, et qui n'était autre chose que le roman, plus ou moins modifié suivant les localités. Il s'est encore introduit dans l'Aragon, le royaume de Valence et les îles Baléares ( 11 37, 11 89), sous les comtes du nom de Béranger , et dans le Portugal même , par l'avénemenl au trône, d'un prince de la maison de Bourgogne descendant du roi Robert. Or, ainsi que l'observe le traducteur de M. Schwab, à celle époque, les dialectes du nord et du midi de la France devaient différer très-peu, puisque les premiers ouvrages des troubadours, qui en marquent la nuance , ne datent que du commencement du douzième siècle. C'était donc réellement le français d'alors qu'on parlait dans la plus ijjrande partie de l'Espagne.
Telle est, sur cette matière, l'opinion généralement admise : nous devons ajouter qu'elle a trouvé des contradicteurs parmi lesquels figure M. Jaubert de Passa, que nous venons de citer, et qui semble avoir éîudié, d'une manière spéciale, l'histoire et la langue de nos provinces du midi , et de la partie de l'Espagne qui les avoisine. Cet écrivain cherche à établir, dans le savant mémoire indiqué ci-dessus, que l'idiome catalan , formé du latin, du gothique et du celtibère, a été la source du roman méridional ou provençal, et par conséquent, de la plus grande partie des langues qu'on parle aujourd'hui dans le midi de l'Europe. La cour de Barcelone eut, selon lui, ses Juglars, avant qu'il y eût des Troubadours; la réunion du comté de Barcelone et de la Provence sous les Bérangers, introduisit, dans ce dernier pays , l'idiome catalan déjà riche et perfectionné ; et cette langue
DE LA LANGUE FRANÇAISE. Sy
fussent habituellement écrits en latin , on connaît, (lès cette époque et même avant, un assez grand nombre de ces pièces en langue vulgaire, et qui, souvent adressées à des étrangers, devaient être nécessairement comprises par eux. On nous a conservé beaucoup de lettres de rois de France, à des rois d'Angleterre et à d'autres souverains , avec les réponses , également en français. M. de Bréquigny, membre distingué de l'Aca-
du midi, qui se répandit si promptenient et avec tant d'e'clat dans toute l'Europe , n'e'tait en effet , que ce même catalan , injustement dépouille' par les historiens de nos Provençaux, de la gloire qui devait lui en revenir.
Malgré notre déférence pour le savant auteur de ce mémoire, nous avouerons que son opinion ne nous parait pas appuyée sur des bases assez solides. Il faudrait quelque chose de plus que de simples assertions, pour renverser une opinion généralement reçue, et enlever, aux poètes provençaux, une gloire qui parait si bien méritée. L'auteur, en rappelant le nom de lleinosi ou lunousin , donné encore aujourd'hui en Espagne à la langue catalane (voyez notre Essai sur les monuments de la Haute- Vicnne , pag. i33 et i34), ne cherche pas assez à expliquer cette dénomination remarquable , qui semble annoncer une origine étrangère et bien décidément française. On ne comprend pas d'où serait venu aux Catalans, cet avantage singulier de donner leur langue à tout le midi de l'Europe, sans avoir jusques-là joui d'aucune influence politique , ni d'aucune supériorité dans les arts, les lettres, ni les sciences. Il s'en fallait bien qu'il en fût ainsi des Provençaux ; et si l'un des deux peuples a dt'i servir d'instituteur à l'autre, nous croyons, d'accord avec tout les écrivains que nous avons cités, pouvoir, sans aucune prévention nationale, donner la préféreuce à ce dernier.
58 ESSAI SUR l'uNIVERSALITJÎ
demie des Inscriptions, envoyé à Londres en 1 764 par le duc de Praslin , découvrit, à l'Échiquier et à la bibliothèque britannique, un certain nombre de ces lettres, avec une foule d'autres pièces et de rôles gascons, normands et français, dont on avait déjà donné un catalogue fort incomplet, en 1742 ^ Ces pièces sont du plus grand intérêt, et nous regrettons beaucoup de ne pouvoir ici que les indiquer.
Les guerres funestes élevées entre la France et l'Angleterre, pendant les treizième et quatorzième siècles, et les querelles des maisons de Blois et de Montfort pour la succession de Bretagne , multiplièrent les rapports , assez rares jusques-là, entre deux grands peuples faits pour se connaître et s'apprécier. Déjà le français était employé en Angleterre , depuis le milieu du onzième siècle; et s'il est vrai de dire, que l'usage de notre langue se répandit de bonne heure dans les contrées qui nous environnent, il faut ajouter qu'elle établit sa domination absolue dans celle-ci, et y remplaça, pendant plus de trois siècles, le langage des nationaux. Ce fut, cette fois, à la force des armes qu'elle dut son triomphe. Malgré les expéditions brillantes d'Agricola, d'Adrien , de Sévère et de quelques ati-
' Voyez la note C, à la lin du livre.
très, les peuples de l'antique Albion, faiblement soumis à la domination romaine, protégés par l'Océan sur lequel ils régnent aujourd'hui, étaient encore au onzième siècle comme du temps d'Auguste, toto divisos orbe Britannos. L'invasion des Normands commença pour eux une ère nouvelle, et établit enfin des relations durables, entre ce peuple et ceux du continent voisin. Le conquérant, suivant l'exemple des Romains, imposa aux vaincus les lois et le langage de la Neustrie , et cette révolution s'opéra avec d'autant plus de facilité, que, sous ce double rapport, presque tout restait encore à faire chez les fils grossiers des Anglo-Saxons ^ . La justice s'y rendit dès-lors en français, ce qui se continua jusqu'au temps d'Edouard III (i362). L'ignorance seule de cette langue excluait de toute charge publique, et sans autre motif, suivant le rapport de Mathieu Paris, Wulstan, évéque de Worcester ( Wigornia ) en 1096, fut déclaré incapable d'exercer les fonctions épiscopales et d'entrer au conseil du roi ^.
' Les lois de Guillaume-le-Conquérant sont encore précieuses, sous le rapport purement littéraire, comme le plus ancien morceau de prose française dont on connaisse la date précise. (Voyez la note G.)
' Académie des Inscriptions , tom. XV tl, pag. 718 ; Ducange, Gloss. prsef. § xix, d'après Mathieu Paris, ad annum iog5 : «quasi honio idiota , qui linguam gallicariotn non no-
6o ESSAI SUR l'universalité
Au reste, long-temps même avant la conquête de 1066, un grand nombre de faits, recueillis par les historiens, attestent que notre langue était déjà très-employée en Angleterre. Suivant Guillaume de Malmesbury, les Français étaient regardés, dès le temps d'Egbert, comme les plus braves et les plus polis des peuples de l'Occident : on se rappelle que ce prince avait été élevé à la cour de Charlemagne , où il se forma à l'art de la guerre et à des mœurs plus douces que celles de son pays. En 888 , dit une ancienne chronique, Elfrid, roi de Wessex, fit venir de France, un grand nombre de personnes habiles, pour faire fleurir, dans ce royaume, les sciences et les beaux arts. Nous avons dit ailleurs, qu'Alfredle-Grand attira de même , auprès de lui , des moines de l'abbaye de Saint-Bertin, qui, par le succès de leurs leçons et le nombre de leurs disciples, donnèrent naissance à la célèbre université d'Oxford ; et que d'autres religieux français , sortis du monastère de Saint-Evroul , devinrent , plus tard , les fondateurs de celle de Cambridge ^.
verat.» Il s'agit bien ici d'un évêque de ff'orcester , et non de ff^inchester , comme quelques auteurs l'ont écrit; le nom de ff^igornia désigne , en effet , la première de ces deux villes dans les géographes anciens, tandis qu'ils donnent, à la seconde, celui de Venta ou Vintonia.
• Histoire Littéraire, tom. IV, pag. 283-28^ ; tom. VII , averlissement, pag. xliij, etc. , et pag. 112. Ce n'était pas la pre-
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 6f
Au temps d'Edouard-le-Confesseur ( io43), le roman était en usage à la cour d'Angleterre, et ce prince, qui avait été élevé en Normandie, s'efforça de naturaliser dans ses états, la langue, les mœurs et les coutumes d'une contrée qu'il chérissait ^
Mais ce fut surtout aux princes de la maison d'Anjou, dont le sang tout français s'était mêlé à celui des fils de Guillaume-le-Conquérant, que notre langue dut ses plus rapides progrès dans la Grande-Bretagne. Henri II l'employa de première fois que l'Angleterre recevait des leçons de notre pays , car Juvënal avait dit, dès le deuxième siècle de notre ère : Gallia causidicos docuit facunda Britaniios. ( Satyr. xv, vers. I 1 1.) Il est juste toutefois de remarquer ici, que ces lumières, répandues en Angleterre par des religieux français, avaient été, environ un siècle avant, importées d'Angleterre en France, sous le règne de Charlemagne. Ce prince , non moins zélé protecteur des lettres que le grand Alfred, avait appelé, dans ses états, le savant Alcuin, qui contribua puissamment à y ranimer le goût de l'étude, presque entièrement éteint par la barbarie. Cet homme célèbre, véritable prodige pour son temps, mourut en 804 , abbé de St. -Martin de Tours. Il avait fondé, sous les yeux de Charles et dans son palais même, une sorte de réunion littéraire, que l'on peut certainement regarder comme la plus ancienne de toutes les académies de l'Europe moderne.
• Cette préférence s'étendit, ensuite, jusques sur les caractères d'écriture dont on faisait usage en France, et qu'on regardait comme plus lisibles et plus agréables à la vue. (Dissertation de M. Schwab, pag. 294) H est assez singulier que l'inverse arrive aujourd'hui , et que ce soit l'écriture anglaise qu'on enseigne presque généralemeat parmi nous.
02 ESSAI SUR l'uni VERS ALITli
férence, dans son testament. Guernes de Pont- Ste.-Maxence prononça vers 1177, l'éloge de Thomas Becket, devant un nombreux auditoire, dans la cathédrale de Canlorbéry; cet éloge était écrit en français. Le même nous apprend que des laïcs , des moines , et même des femmes avaient écrit, dans notre langue, des vies de ce célèbre personnage. Etienne Langton, archevêque de Cantorbéry, qui avait fait ses études à Paris, insérait dans ses sermons, des stances en vers français ^ Les successeurs de Henri et la reine Aliénor elle-même, malgré leur haine pour la France, excitèrent constamment les nationaux à écrire dans cet idiome étranger , et ce fut par suite de leurs encouragements, que s'élevèrent les poètes connus sous le nom ^Anglo-Normands^ parmi lesquels il faut remarquer Marie de France, Robert Wace, que nous avons déjà cités, Robert de Borron, auteur du roman du Saint-Gréal, Gautier Map, Gasse -le -Blond et plusieurs autres. Ils traduisirent, en langue romane, quelques ouvrages des anciens, et la plupart de nos vieux romans, écrits d'abord en latin ^. Ils en composèrent eux-mêmes, à l'imi-
' Voyez M. de Roquefort, de X Etat de la poésie française, etc. pag. 287 et suiv.
"^ M. l'abbé de la Rue a retrouvé, en Angleterre, les écrits d'un assez grand nombre de poètes de ce temps, dont il a publié des
tation de ceux-ci, et le comte de Caylus a judicieusement remarqué l'analogie frappante qui existe , entre la prétendue chronique de Turpin , et l'histoire fabuleuse du roi Artus, imaginée par les romanciers anglais. «Ils voulurent, (dit le savant académicien, après avoir parlé des faits merveilleux attribués à Charlemagne, ) se «donner un roi comparable à ce grand prince; « et pour le former à leur gré , ils choisirent , dans « les temps ignorés, un monarque qui peut avoir « eu de belles qualités, et auquel ils étaientles maî- « très d'en prêter autant qu'il leur plairait» '. Legrand d'Aussy a fait voir, de la manière la plus évidente, que Thomas de Kent, l'un de ces romanciers, avait pillé, ou plutôt copié presque servilement, avec une grossière ignorance, le roman d'Alexandre (voyez la noteB, à la fiii du livre), en le publiant sous son nom, avec le titre de la Romans de toute Chevalerie ^.
Nous avons déjà vu qu'aux onzième et douzième siècles , les Anglais envoyaient habituellement leurs fils à nos écoles, pour s'y perfec-
fragments très-curieux. (Voyez Histoire Littéraire , tom. XIII, pag. 59 etsuiv., pag. 5 18; tom. XIV, pag. 1*^%; Archœologia, tom. XII; M. de Roquefort, de l'État de la poésie française aux douzième et treizième siècles, etc.)
' Acodctnie des Inscriptions, tom. XXIII, pag. aSo.
^ Notices des manuscrits de la bibliothèque du Roi, tom. V, pag. 121 , et suiv.
tionner dans l'usage de la langue romane. M. Bonamy ajoute qu'en i35o, les enfants destinés à l'étude, l'apprenaient, même avant le latin. On voit par les actes de Rymer, que notre idiome était également répandu en Ecosse. Lorsque Malcolm V^, qui s'était réfugié près d'Édouardle-Confesseur , fut retourné dans ses états, en io56, accompagné d'un grand nombre de Saxons, le français, dit Pinkerton, devint en usage à la cour d'Ecosse comme il l'était déjà à celle d'Angleterre. Presque toutes les pièces relatives aux débats entre Jean Balliol et Robert Bruce, sont écrites dans notre langue. Une monnaie de Guillaume l^^, roi de cette île, frappée en 1 165 , porte pour légende : Le Rei Willem. Le chancelier d'Angleterre, obligé en iSgi, de haranguer le parlement d'Ecosse , prononça son discours en français ^ Enfin , on croit que les premiers romans de chevalerie qui aient paru dans le pays, étaient écrits en cette langue, et que les ménestrels continuèrent de l'employer jusques vers le milieu du quatorzième siècle.
La langue anglaise actuelle, qui, par les traits principaux qui en constituent le fond, appartient aux idiomes du Nord ou à la famille des langues teutoniques (auxquelles elle emprunta,
» Journal des Savants de 1820, pag. 897 et suiv. (Voyez aussi Ducaiige, praef. § xxi.)
sans doute, la rudesse de la plupart de ses mots et de sa prononciation), s'est donc incontestablement développée et enrichie par de continuels emprunts faits à la nôtre ^ Elle existait à
' Les relations entre les deux peuples se multiplièrent encore, en raison de ce que les rois d'Angleterre étaient, depuis 1066, comme ducs de Normandie, vassaux de la couronne de France. On ne supposera pas que les nombreux emprunts dont nous parlons, aient été faits, en commun, par les deux peuples, à l'idiome normand primitif, de manière qu'aucun n'eût le droit de réclamer; car, comment concevoir que de deux langues employées, Tune par les barbares du Nord que la faiblesse dcCharles-le-Simple avait laissés s'établir en France, l'autre par la nation française, policée depuis plusieurs siècles, ce soit celle-ci qui ait emprunte quelque chose à la première? Il n'est pas d'ailleurs supposable, que la langue des Neustrieus indigènes, qui avant l'an 912 (époque du traité de St. Clairsur-Epte) devait être, à très-peu près, la même que celle des autres provinces de la France d'alors, ait pu se perfectionner par le mélange du jargon barbare des pirates danois. L'idiome de ceux-ci [danisca lingua) , qui devait être celui des sagas ou l'ancienne langue islandaise , ne se conserva qu'à peine , pendant un siècle environ, dans le territoire de Bayeux et le Cotentin. (Voyez le roman du Rou, et M. Capefigue, Essai sur les invas. des Normands, pag. agS.) Les langues ne se forment pas, d'ailleurs , au milieu du désordre des conquêtes , et ressemblent à ces masses d'eau, long-temps agitées, qui ne se purifient que par le repos. Or, il y avait, en 1066, près de cinq cents ans que la capitale et ses dépendances étaient soumises à la domination des rois Francs; il est donc naturel de penser que le langage v était plus pur, et qu'il servait de modèle à celui des autres provinces. Ou sait, du moins, que cela avait lieu plus tard, comme le prouvent les vers suivants, attribués à Jean de Meuii,
peine sous les premiers rois normands, ou du moins, elle était abandonnée à la dernière classe du peuple et aux serfs des campagnes, tandis que le français, légèrement modifié par l'accent local et le mélange de quelques mots saxons, était seul employé par les barons et chevaliers, les poètes qui écrivaient pour eux, et les habitants des villes. M. Thierry, dans son important ouvrage sur l'invasion de 1066, rapporte un fait curieux, qui prouve que Henri II, cinquième roi de la race normande, ne comprenait pas l'idiome national '. A la fin du quatorzième siècle, le français était encore la langue officielle et administrative de l'Angleterre. On n'avait commencé qu'un peu avant à écrire en anglais, et encore y mélait-
et rapportes par les auteurs du XVl^ vol. de l'Hisl. Lilt. de la France ( introd. pag. i56).
si m'excuse de mon langage
Car ne suis pas de Paris,
Ne %\ coi rites (jue Paris; ([coinlcs, agréable, poli.)
Mais me rapporte et me compère,
Au parler que m'apprit ma mère, etc.
Henri Estienne a signalé, de même, la supériorité reconnue de son temps, du langage de Paris sur celui de la province, (Voyez son Projet du livre intitulé : De la Prccellence du langage françois , etc. pag. i34-i!')5. )
• Voyez pour tout ce paragraphe, V Histoire de la Conquête de 1066, par M. Thierry (juin iSaS), tom. II, pag. 276; tom. III, pag. 178, 5o3 , 5/|2, 5/|3 cl suiv.
on beaucoup d'expressions et de tournures françaises. Les anciens poètes de ce pays , et surtout Ghaucer, nnort en i4oo, en offrent de curieux exemples. Ce dernier raj)porte , en parlant d'une pieuse dame de qualité, qu'elle ne parlait que le français de V école de Stratford, car le français de Paris lui était inconnu ^. Suivant Ryraer , cité par M. Hallam , Edouard I^'' et Edouard III, parmi les reproches qu'ils adressaient aux rois de France, plaçaient, au premier rang , celui de vouloir détruire la langue anglaise , par la conquête du pays : Linguam delere anglicanam. Elle ne triompha définitivement dans cette lutte singulière, qu'après plus de 4oo ans d'oppression, depuis l'invasion des Normands, et la cause principale de sa victoire fut la réunion de la Normandie à la couronne de France , consommée sous Philippe-Auguste, en 12 12, après la citation de Jean-Sans-Terre ^. Mais la langue des conqué-
' For french of Paris was to her iinknown. (Voyez M. de Roquefort, de l'État de la Poésie, etc. pag. 475.)
=■ Suivant M. Thierry (tom. III, pag. 55o et suiv. ) , le premier acte de la chambre basse du parlement, écrit entièrement en anglais, date de i42.5; et à compter de i^So, on n'en trouve plus aucun en français , dans la collection imprimée des actes publics. (Au reste, ce que nous avons dit précédemment ne serait pas rigoureusement exact , s'il en faut croire les auteurs de la Nouvelle Diplomatique , et la collection de Rymer qui donne, pour la première pièce en français , un acte de 1 256. ) On pense
rants ne perdit pas entièrement ses droits. On en reconnaît les traces à chaque instant , au milieu des habitudes les plus intimes de la nation ; au théâtre, au barreau, dans les actes émanés du souverain, et jusques dans les discussions par-
géneraleraent , que ce fut en vertu d'un statut d'Edouard IIÏ , que la justice commença h être rendue en langue nationale; mais les érudits ne sont pas d'accord sur la date de cette importante innovation. M. Thierry veut même qu'il s'agisse ici , non pas d'une loi, mais d'une simple permission accorde'e par le souverain. La Nouvelle Diplomatique, adoptant l'opinion reçue, fixe la date de celle ordonnance à l'an i362, d'après l'autorité de Walsingham , historiographe de Henri VI. D'autres écrivains la reportent à i36o, i365 ou 1367. (Voyez la Nouvelle Diplomatique, tom. IV, pag. 5i5; Fauchet, de l'Origine de la langue et poésie françoise, ch. 5; Ducange, Gloss. praef. § xxi, etc.)
Il paraît toutefois que, malgré l'ordonnance d'Edouard, le français avait continué d'être employé dans les tribunaux, du moins dans certaines circonstances , car , dans un acte du parlelement, de I73i, il est fait mention d'une abrogation nouvelle, non seulement du latin, mais encore du français, dans les procédures judiciaires et les actes publics.
Quoi qu'il en soit, ce prince fil preuve d'une sage politique, en encourageant l'étude et les progrès de la langue nationale, et la dégageant ainsi des entraves d'une langue qui lui était devenue toul-à-fait étrangère. Il fit , pour l'Angleterre , ce que François I*^"^ exécuta parmi nous, deux siècles plus tard, par sa célèbre ordonnance de Villers-Cotterets. Les conséquences furent les mêmes de part et d'autre , pour le progrès des deux idiomes. Il est curieux de remarquer avec la Ravalière, qu'Alfonse-le-Sage , roi de Castille, avait fait, dès 1260, une ordonnance, d'après laquelle les actes publics devaient être rédigés dans .ses états, en castillan, et non plus en latin.
DE LA LANGUE FRANÇALSE. Gq
lementaires. Les devises de plusieurs familles illustres sont en notre langue ' , comme celle
' La maison de Richemond a pour devise : En la rose fleurie ; celle de Marlboroiigh : Dieu défend le droit; Sommerset : Foi pour devoir; Rutland : Pour y parvenir , etc. (Voyez les notes du roman de Ljonnel , ou la Provence au treizième siècle^ par M. de Villeneuve. ^ Les drapeaux du prince d'Orange, dans la mémorable invasion de 1688, portaient ces mots : Je maintiendrai; c'est la devise actuelle du roi des Pays-Bas. Nous citerons , dans cette note, quelques exemples des emprunts faits par la langue anglaise à la nôtre, et ceux qui les ont e'tudiées tant soit peu toutes les deux, reconnaîtront aise'ment que nous n'avons éprouvé que l'embarras du choix.
En Angleterre, au milieu des débats judiciaires, on dit, au palais : oyez ! comme on le disait jadis chez nous. Au théâtre on emploie le mot : recommencez! dans le même sens que nous employons celui de bis, et il est assez singulier, que, de part et d'autre, ce mot soit emprunté à une langue étrangère. Le nom de Lord Chief Justice , qui désigne le président de la cour du ban du roi; la dénomination d'Echiquier ; les formules encore conservées dans les actes royaux : le roi le veult^ le roi s'adviserUy le roi mercie ses loyaux suhjets , etc. (Voyez M. Thierry, ubi sup. pag. 553), sont des restes assez évidents de l'ancien usage du français. Dans les ventes publiques, le crieur dit, à
haute voix , tant que l'enchère se poursuit : allant, allant.
et allez , pour adjuger l'objet. La mesure de pesanteur pour le bois, la viande, etc. s'appelle avoir du pois ; la livre anglaise , de i'2 onces, est dite poids de troy , etc.
Si l'on jette les yeux sur un catalogue de livres anglais ( cette observation n'est point d'ailleurs particulière à la langue anglaise, et peut s'appliquer de même à l'allemand, à l'italien, à l'espagnol, etc.), on sera frappé de la quantité de mots empruntés à notre langue qui s'y trouvent accumulés, et l'on pourra même penser que c'est surtout dans le vocabulaire des sciences, que
même de l'écu royal ( Dieu est mon droit ) , et une phrase, encore toute française de nos jours, devint , sous le galant Edouard III , la devise du premier ordre de la chevalerie anglaise ^.
ces emprunts se sont multipliés dans les derniers temps. Voyez les mots : history, biography , geography , astronoinical , phjsic, chemical, classicaly etc., etc....; et qu'on n'aille pas objecter que ceux de ces termes qui dérivent du grec, comme les mots français auxquels ils ressemblent si fort, ne doivent cette ressemblance qu'à leur commune origine. Il serait tout aussi difficile d'explijjliquer, comment les savants des deux nations, puisant séparément dans le vocabulaire d'une langue aussi riche que le grec et aussi abondante en synonymes , auraient choisi précisément les mêmes mots, pour en former des composés qu'on peut regarder comme identiques. Il nous semble d'ailleurs reconnu , que la langue des sciences était arrêtée parmi nous, avant qu'il y en eiÀt «ne en Angleterre.
Voici maintenant les titres de quelques ouvrages anglais récemment publiés, pris au hasard dans Xa Revue Encyclopédique (mars 1824 et avril iSaS) : The annual Biography; Appeal lo the british Nation; Memoir descriptive; Remarks on Sceplicism, etc.; Memoirs of Elisabeth, her Court, and Favourites ; The provincial Antiquities; A Dissertation on the Nature and Extent of the Jurisdiction of the courts of the United-States, etc. ; A Visit to Greece; Journal of a Résidence in Colombia; A System of universal Geography, on the principles of Comparison and Classification ; etc. , etc.
' C est-à-dire du plus honorable, car l'ordre du Bain qui existait en 1 100, sous Henri i*^"^, et qu'on croit aussi d'origine anglaise, est regardé comme le plus ancien ordre connu.
Nous avons adopté ici l'opinion la plus généralement reçue sur l'origine de l'ordre de la Jarretière, et (jui a, du moins, le mérite d'en evpliquer la devise. On sait que, suivant une autre
Il faut observer ici, comme un ùùt très-remarquable que, bien que les Anglais aient possédé, pendant près de trois siècles, de vastes contrées au centre et au midi de la France, ils n'y ont pourtant laissé aucune trace de leurs mœurs ni de leur langage ^ ; et que tout au contraire , leurs princes et leurs seigneurs les plus éclaires cultivèrent, avec zèle^ l'idiome de nos provinces méridionales , et s'empressèrent d'en adopter les coutumes. C'est que les arts et la civilisation étaient ici du côté des peuples conquis; et c'est précisément ce qui était arrivé, comme nous le ferons remarquer ailleurs , aux Romains dans la Grèce , et aux premiers Francs dans la Gaule ; c'est encore ce qu'a présenté, à une époque plus récente, l'invasion des conquérants Tartares à la Chine; enfin, ce qui est bien digne de remarque, une révolution tout opposée mais résultant de la même cause, avait eu lieu chez les Anglais eux-mêmes, beaucoup moins policés que les
tradition, cette jarretière était un signe de ralliement, donné par Richard-Cœur-de-Lion à ses soldats, pendant le siège de St.-Jean-d'Acre.
■ Il paraît convenable, toutefois, d'établir ici une exception en faveur du patois Vendéen, oîi l'on retrouve, dit-on, un certain nombre de mots anglais presque purs. Voyez ci-dessus, pag. 36, et Mëin. de V Acad. Celtique, tom. III, pag. 27'i et suiv.
compagnons de Guillaume, et qui reçurent de ceux-ci , leurs lois , leurs coutumes et leur langage. On ne peut, sans doute, établir de plus magnifique argument en faveur des lettres et de la civilisation, que ce triomphe si honorable et si consolant, cette victoire pacifique, utile au bonheur de tous, remportée par le vaincu désarmé, sur la force et sur la victoire elle-même '. Il suffit de parcourir les mémoires et les chroniques du temps , pour reconnaître combien , surtout pendant le treizième et le quatorzième siècles, l'usage de notre langue s'était répandu parmi nos voisins. Une partie des traités conclus entre les deux nations sont écrits en français, et en particulier, celui de isSg, entre Saint Louis et Henri III, qui confirma l'importante réunion de la Normandie à la France, déjà prononcée par Philippe-Auguste. Le défi du mémorable combat des Trente , fut porté et reçu en français. Ce fut encore ainsi qu'on rédigea, de part et d'autre, la capitulation de Calais, et que le prince Noir accueillit, sur le champ de bataille, le roi Jean son prisonnier, en lui prodiguant tous ces égards qui rendent la défaite moins pénible et la vic-
' Grœcia capta ferum viclorem cepit, et artes
Intulit agresti Latio
HoR. Epist. lib. II, ad Aug.
toire plus honorable. Enfin, ce fut dans cette même langue que s'instruisit plus tard, sous les yeux des chefs anglais qui ravageaient alors la France, le procès, à jamais exécrable, de la libératrice d'Orléans ^
Dès ce même temps , et avant la dernière des époques que nous venons de rappeler, la poésie des Trouvères, devenue la véritable poésie française, commençait à prendre un vol plus hardi ^ et s'ouvrait des routes nouvelles que les Troubadours n'avaient point connues. Les gracieux huitains de Thierry ou Henri de Soissons, prisonnier avec Saint Louis à la funeste journée de la Massoure, les chansons de Thibaud , roi de Navarre et comte de Champagne , à qui on attribue inexactement l'ingénieuse idée du croisement des rimes ^, de Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, du châtelain de Coucy, et de quelques autres, rappelaient, en la perfectionnant, l'élégante facilité des poètes du Midi. Les lecteurs d'alors, dont le nombre commençait à s'accroître,
' Voyez Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tom. III , pag. I à SqS , mëinoiies de MM. de l'Averdy et de Belbœuf, sur le procès de Jeanne- d'Arc.
' M. Raynouard a fait observer (Journal des Savants de 1818, pag. [\'J.&), qu'il y a de nombreux exemples de ce croisement, dans le roman du Rou, écrit en 11 60, par conséquent près d'un siècle avant les poésies du roi de Navarre.
accueillaient avec plus d'empressement encore , les gais fabliaux , les contes naïfs ou satyriques , les galantes nouvelles et les poèmes chevaleresques de Guiot de Provins, d'Adenez, de Rutebeiif , de Marie de France , et de Chrétien de Troyes. A la fin du treizième siècle, la France comptait déjà cent vingt -sept poètes connus, suivant le président Fauchet qui en a donné une sorte de biographie. Le roman de la Rose, dont le commencement parut vers 1 2 5o, marquait, avec éclat , l'aurore de notre vraie poésie. Ce livre tout allégorique, qui offre, dans quelques passages , une pureté et une correction très-remarquables, et dont la licence était, dans ces temps grossiers , une cause de succès de plus ^, fut accueilli avec empressement, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe lettrée ^.
■ L'abbé Massieii remarque qu'on ne vit jamais autant de poètes galants et beencieux qu'à cette époque, c'est-à-dire, sous le plus religieux de nos lois.
^ Plusieurs poètes italiens , et surtout le Dante, l'ont fréquemment imité. La meilleure édition du roman de la Rose (supérieure de beaucoup à celle de Lenglet-DulVesnoy, de 1735), a été donnée en 1814 , par M. Méon, d'après plus de trente manuscrits anciens qui ont servi à rétablir le texte, jusques là trèsaltéré, dans toute sa pureté. Marot, surtout, y avait fait de nombreux changements, mais sans rien ôter aux obscénités dont il est rempli. On sait que ce poème ou roman, si célèbre chez nos anciens écrivains, avait été commencé par Guillaume de Lorris ,
11 fut traduit et imité plusieurs fois en anglais % et ce nouvel hommage d'un peuple voisin, notre émule et si souvent notre ennemi, atteste, à la fois, ce qu'étaient alors notre richesse et sa pauvreté littéraire. Environ un siècle après , si. l'on en croit l'historien Mariana , le roi d' Aragon Jean I^* , adressa une ambassade à Charles VI ,
mort vers 1 260, qui en fit, dit Pasquier, les 4>ooo premiers vers, ( il en a, en tout, 22,074 d'après M. Méon), et achevé quarante ans après, par Jehan de Meung ou Meun, dit Clopinel. II fut mis en prose par J. Molinet , chanoine de Valenciennes, en 1480, et imprimé ainsi à Paris, en i52o; le travail de Marot est de 1527.
Il y a, dans ce vieux poème, relégué aujourd'hui sous la poussière des bibliothèques savantes, des passages qui sembleraient écrits de nos jours, tant le style en est aisé et correct. Tels sont ces vers qui ont fait proverbe : la robe ne fait pas le moine; lors feras chasteaux en Espaigne ; et ceux-ci, contre les juges du temps :
Tuit s'efforcent de l'autri prendre ; Tex juge fait le larron pendre, Qui miex déust estre pendus, Se jugement li fust rendus.
Le roman de la Rose conserva long-temps l'admiration de nos ayeux. En racontant la mort d'Anne de Bretagne, le naïf et élégant écrivain à qui nous devons les mémoires de Bayard, dit que, pour louer dignement cette princesse, « il fauldroit que « Dieu fist ressusciter Cicero , pour le latin , et maistre Jehan de « Meung pour le françois, car les modernes n'y sçauroient at- « taindre. » {Hystoire du bon chevalier^ etc., tom. II, pag. 87, édit. de M. Petitot, 1820.)
' Il le fut d'abord par Chaucer, mort en j4oo, que les
pour en obtenir quelques poètes qu'il désirait fixer dans ses états; ce dernier renvoya les dé- Anglais regardent comme leur plus ancien poète connu, et qui est, aujourd'hui, à-peu-près inintelligible pour ses compatriotes eux-mêmes. Il avait pris aussi la plupart de ses contes dans Boccace, et dans les poètes provençaux. (Un certain Balaeus, écrivain anglais cité par Thévet , a prétendu que l'ouvrage de Chaucer, intitulé : the Roman of Rose , avait été tiré d'un livre de V Art d'Aimer , de Jean Mone, dont le nom, comme on voit, ne ressemble pas mal à celui de Jean de Menn. Ce trait d'orgueil national est curieux. ) Warton , dans son Historj of english poetiy , etc., croit que le premier essai connu, dans la langue vulgaire de son pays, et le plus ancien roman anglais qu'on ait conservé, sont également traduits du français. La littérature de ce peuple ne commença donc à se faire connaître que bien après la nôtre, dont elle fut d'abord une imitation fidèle et presque servile, suite naturelle de nos relations politiques avec cette contrée depuis l'invasion de 1066. Tout atteste, qu'au commencement du quinzième siècle, et lorsque la France avait déjà les poésies de ses Troubadours , les fabliaux et les poèmes de ses Trouvères, les mémoires de Joinville, de Villebardouin et les chroniques de Froissard , les Anglais ne connaissaient encore, qu'au moyen de traductions françaises, les auteurs latins du moyen âge , et un petit nombre de classiques grecs et romains. Ces traductions eurent, du moins, pour effet, dit M. Buchon à qui nous empruntons cette particularité, d'étendre l'instruction à toutes les classes aisées de la société, chez qui la langue française était presque aussi familière que la leur. Elles donnèrent aussi la facilité de publier des traductions anglaises des auteurs originaux , ce qu'on n'eût pu faire sur les textes mêmes. (M. Buchon, Recherches sur les Tragiques anglais , Mercure du i6 août iSaS. ) On a des motifs de croire que Shakespear n'a connu Plutarque , que par la traduction d'Amyot.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 'Jn
pûtes à la Société des Jeux Floraux, fondée à Toulouse en 1 32 3, la plus ancienne de nos académies, peut-être la première réunion vraiment
Depuis le treizième siècle jusqu'au commencement du seizième, l'Angleterre ne compte pas d'autres poètes que ce même Chaucer dont nous venons de parler, Jean Gower, qui avait été son mailre, et Spencer, qui écrivait sous Elisabeth, un peu avant Shakespear. (On conçoit que nous n'avons pas dii parler ici des romanciers de la Table Ronde, de Marie de France et autres, qui, bien que composant en Angleterre, n'écrivirent qu'en français.) Il ne faut pas oublier, que l'auteur d'Othello et de Macbeth, a placé, dans quelques-unes de ses tragédies, des morceaux écrits dans notre langue. 11 y a une scène tout entière en français dans Henri V, à la vérité d'un style détestable, mais elle n'en prouve pas moins combien cette langue était alors répandue de l'autre côté de la Manche. Il faut avouer, d'ailleurs, qu'on n'écrivait guère mieux chez nous à cette époque, qui était celle de Ronsard et de du Bartas.
Il nous était permis, sans doute, de faire valoir ici l'antériorité de notre littérature, sur celle d'un peuple, si jaloux de ses titres en tout genre , qu'il ne se fait aucun scrupule de s'approprier ceux de ses voisins, et de nier hardiment tout ce qu'il peut leur devoir. Ne s'est-il pas trouvé des écrivains anglais assez courageux, pour soutenir : «que non-seulement Guil- « laume I*^*^ ne changea pas l'usage de la langue anglo-saxonne, « mais qu'il ne publia jamais de lois en langage normand, que le «peuple anglais n'entendait pas; et que, quelqu'effort que les « rois de la race normande aient fait pour établir le français eu «Angleterre, ils n'y ont pu réussir!....» {Bibl. Britannique , tom. XIV, pag. 19, citée dans la Nouvelle Diplomatique, tom. IV, pag. 5i4, à la note.) Malheureusement, soit par défaut d'orgueil national, soit par l'effet d'une bienveillance qu'il est permis de trouver excessive, nous ne sommes que trop dis-
littéraire qui ait existé en Europe ', et dont l'organisation et les statuts rappellent encore le sourenir des Troubadours de cette belle contrée.
posés à favoriser de pareilles assertions , au moins par notre silence. Souvent même, peu soigneux de nos propres richesses, nous ne craignons pas d'en aller emprunter de moindres chez nos voisins. Combien de découvertes pre'tendues anglaises, qui, bien françaises d'origine et d'abord de'daignées chez nous, ont été accueillies comme des merveilles, après avoir passé le détroit!....
' Cette académie désigna deux de ses membres, qui se rendirent à Barcelone et y fondèrent, en iBgo, une société semblable à la leur; de là, dit Ginguené, les Espagnols prirent l'habitude d'appeler §•«/« ^c/e««'«, la poésie, la rhétorique, et l'éloquence même. Long-temps auparavant, plusieurs princes et seigneurs espagnols avaient figuré, avec éclat, parmi nos poètes provençaux.
En prenant le mot académie dans son sens le plus rigoureux, on ne pourrait encore refuser à la France l'avantage d'avoir donné l'exemple en ce genre; et, comme nous l'avons dit ailleurs, on devrait alors regarder dans les temps modernes, comme la plus ancienne de toutes, celle que Charlemagne avait fondée dans son palais même , par les soins et d'après les conseils du savant Alcuin.