‹ Essai sur l'universalité de la langue françaiseChapitre 18 sur 29 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

DEPUIS LES DERNIÈRES ANNEES DU QUINZIEME SIECLE , jusqu'à l'avÉNEMENT de LOUIS XIV.

La fin du quatorzième siècle et la première moitié du quinzième, offrent une longue suite de crimes, de misères, et de sanglantes révolutions. Tous les fléaux déchaînés par la colère du ciel accablèrent à la fois le monde connu, pendant cette période, regardée, par un historien célèbre, comme la plus désastreuse qui ait affligé l'humanité. Ainsi , tandis que la France , épuisée par de sanglantes défaites, souffrant à la fois toutes les horreurs d'une guerre d'invasion et les maux plus affreux de la guerre civile , contemplait un prince ennemi sur le trône de ses rois ; que la plus belle moitié de l'Italie se voyait dévastée par des bandçs étrangères , sous deux reines , presqu'également faibles et coupables ; tandis que le monde chrétien était en proie à un schisme funeste , qui déchira l'église pendant quarante ans ; que l'Espagne voyait avec horreur, parmi ses princes, des monstres tels que Pierre-le-Cruel , et que l'Angleterre , livrée

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à la guerre civile sous Richard II, entrevoyait déjà les sanglantes querelles des deux Roses; les hordes dévastatrices de Tamerlan et de Bajazet couvraient l'Orient de sang et de débris, l'empire de Constantin s'écroulait de toutes parts, et la peste enfin, digne auxihaire des conquérants, s'avançait, plus rapide encore, des frontières de la Tartarie jusqu'aux bornes de l'Europe civilisée.

Ce fut toutefois à la suite de tant de malheurs, que la civilisation, long -temps arrêtée dans son vol , sembla prendre un essor nouveau, et que d'admirables découvertes vinrent étendre, tout-à-coup, l'horizon des connaissances humaines. Il est bien remarquable que ces époques, si fécondes en grands hommes, qu'ont illustrées à la fois les sciences, les arts, et les lettres , brillants fanaux épars çà et là au milieu de l'obscurité de l'histoire, et dont l'aspect console et éclaire à la fois le philosophe , aient toujours succédé à ces grandes secousses politiques, qui ébranlent ou renversent les empires. Ainsi, le beau siècle d'Auguste parut après les proscriptions des Triumvirs; celui de Léon X, après les longues divisions qui avaient ensanglanté l'Italie; l'Angleterre, long-temps déchirée par les troubles civils et religieux , vit naître , sous Charles II , une ombre du beau siècle de Louis XIV; et parmi

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nous enfin, ce règne, si digne de mémoire, succéda aux désordres de la Fronde , et aux dernières fureurs des guerres du protestantisme. Peut-être, ces commotions violentes , en redonnant aux nations vieillies une jeunesse nouvelle, les rendent-elles plus capables de grandes choses ; peutêtre l'éternelle justice a -t- elle voulu placer le remède à côté du mal , et faire renaître ainsi le calme de la tempête. De même , dans le monde physique, de grands bienfaits succèdent à de grands désastres; quand les feux souterrains cessent leurs ravages , un souffle plus pur règne dans . les airs, le jour renaît plus brillant, et sur des torrents de lave à peine refroidie , s'élève une végétation plus riche et plus vigoureuse que jamais.

Parmi les découvertes mémorables qui signalèrent cette époque , plusieurs se rattachent assez intimement au sujet que nous avons entrepris de traiter. L'invention admirable de l'imprimerie, connue des Chinois à une époque très-reculée, mais qui ne semble remonter, en Europe , qu'à l'année i l\l\o, contribua beaucoup à répandre l'usage des livres, autrefois si rares et d'un si grand prix. Elle dut favoriser, surtout, la propagation de notre langue, dès-lors la plus polie de l'Europe ; et, à quelque peuple que doive rester aujourd'hui l'honneur, long-temps contesté,

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de cette précieuse découverte, on peut affirmer, du moins, qu'elle n'obtint, chez aucun autre, de plus grands succès ni de plus nobles encouragements. Plusieurs causes encore, qu'il est nécessaire d'indiquer, préparaient, presqu'en même temps , des résultats bien autrement remarquables.

Cette ardeur inquiète de connaître et de découvrir, ce zèle de liberté et d'indépendance, dûs aux grandes secousses politiques dont nous avons parlé, et aux affranchissements, déjà étabUs dans le Midi et qui se multipliaient de plus en plus dans le Nord, devaient tourner surtout au profit de la navigation. Cet art, encore au berceau, même après les expéditions des anciens, venait de faire un pas immense , par l'invention de la boussole. L'honneur d'utiliser une si heureuse découverte et d'ouvrir des routes nouvelles au commerce, fut donné à une nation, presque ignorée jusqu'alors, et qui, retombée bientôt dans sa première obscurité, s'étonne aujourd'hui de se survivre à elle-même. Une brillante ère de gloire commença, pour le Portugal, lorsque, par les ordres et les encouragements de l'Infant don Henri , fils de Jean 1", d'intrépides aventuriers reconnurent les côtes occidentales de l'Afrique , et s'avancèrent jusqu'à ce lieu redoutable qui porta long-temps le nom de Cap

des Tourmentes. Bientôt, randacieflx Gama franchit cette terrible barrière; le chemin des Indes fut ouvert aux peuples de l'Occident ; et, créant un nouveau nom pour consacrer un nouvel espoir, le hardi navigateur, suivant l'heureuse expression du plus brillant de nos jeunes poètes :

Fit asseoir V espérance où mugit la tempête.

Le héros de la Lusiade se montra dans l'Inde , comme le digne envoyé d'une nation puissante et valeureuse; et tel fut l'effet que produisirent cette expédition et celles qui la suivirent, que, long-temps même après que le prestige fut dissipé, les peuples voisins du Gange s'obstinaient à regarder les Portugais, comme les sujets d'un des princes les plus redoutables de la vieille Europe.

Précisément à la même époque , l'attention des navigateurs se portait déjà sur ces contrées nouvelles, devinées par le génie de Colomb, et soumises, depuis peu, à la fortune d'Isabelle, qui triomphait, en même temps, du dernier rempart des Maures '. Le rêve de l'Atlantide venait de se réaliser; un nouveau champ s'offrait à la cupidité et à la soif des conquêtes, et l'Eu-

' La prise de Grenade eut lieu en 1492 , la même anne'e que la découverte de l'Ame'rique.

84 ESSAI SUR l'univers A.L1TÉ

rope apprenait déjà, avec autant d'effroi que d'admiration, les exploits des vainqueurs de Montezuma, et la chute de l'antique monarchie des Incas.

La France ne parut qu'assez tard dans cette lice sanglante, où des monceaux d'or étaient achetés par tant de crimes et de larmes. Riche des produits de son sol, et déjà même de son industrie, elle s'était peu occupée de la navigation % qui est au contraire, pour d'autres peuples , ses voisins , la condition indispensable de leur existence. Aussi , quoique François V^ eût témoigné quelque jalousie de tant de succès, et que , sous le règne de ce prince, des navigateurs bretons eussent visité les côtes du Nouveau-

^ Il y a pourtant, à des époques antérieures, des preuves que la marine française était aussi florissante qu'aucune autre. Voyez les chroniques des règnes de Philippe-Auguste, Philippe-de- Valois, etc. Le combat de l'Ecluse, en i338, contre la flotte d'Edouard III, est, à la fois, dans l'histoire de notre marine, le premier et l'un des plus sanglants dont l'histoire fasse mention. Vers le milieu du même siècle, les Dieppois faisaient de fréquents voyages au Sénégal et au Cap- Vert , où ils avaient fondé le peut Dieppe et le petit Paris. Ce fut alors que s'introduisit chez eux, l'art de travailler l'ivoire, dans lequel ils excellent encore aujourd'hui. En i382, ils possédaient trois forts sur la côte de Guinée, etc. (Voyez Legrand-d'Aussy, Fie privée des Français , tom. II, pag. 80; le Voyage en Guinée^ du P. Labat, etc.)

Monde et reconnu une partie du Canada % les rois de France occupés , depuis Charles Vlll , d'expéditions malheureuses en Italie , et inquiétés par des dissentions intérieures plus désastreuses encore, montrèrent d'abord peu d'empressement pour ces conquêtes lointaines. Mais ne devons-nous pas nous en féliciter ? Heureuse du moins , notre patrie , de n'avoir pas acheté de si brillants avantages au prix de sa renommée, et par des cruautés semblables à celles qui déshonorèrent les barbares compagnons de Cortez, de Pizarre, et de Balboa !

Nous avons prononcé le nom de François I", et la rapide esquisse que nous traçons nous conduit à cette mémorable époque , où l'historien , fatigué de tant de scènes de carnage et de désolation, se repose avec délices et reprend courage, en entrevoyant les premiers beaux jours de la civilisation française. Arrêtons -nous donc aussi, pour observer ce siècle brillant, qui fut parmi nous l'époque de la renaissance des

' Jacques Cartier, de St.-Malo, découvrit une partie du Canada, en i554, et en donna la première description détaillée, encore estimée aujourd'hui. On peut remarquer aussi , que ce fut un gentilhomme normand, Jean de Béthancourt, qui reconnut et subjugua, en i4o4> les Canaries, sous les auspices de Henri III, roi de Casiille.

lettres et des arts , et qui commença par une victoire; et quelle victoire ! Un roi de vingt ans, marchant pour la première fois à la tête d'une armée, renversa ces vieilles bandes helvétiques qui avaient vu fuir Charles-le-Téméraire , et sa première bataille reçut, du plus vieux guerrier de l'Italie, le nom de Bataille des Géants l Aussi séduisant que brave, généreux, spirituel et ami des arts, le vainqueur de Marignan donnait , à sa brillante cour, l'exemple d'une galanterie trop souvent excessive , mais qui contrastait avec les restes , encore évidents , de la barbarie féodale. Luimême acheva de les faire disparaître, et d'affermir l'autorité royale, tant de fois ébranlée, en attirant, près du trône, la noblesse des provinces, par le charme de son affabilité et de ses grâces , et par l'attrait, non moins puissant, de cet essaim de beautés dont il avait soin d'embellir ses fêtes. C'est de son règne que date l'influence des femmes à la cour de nos rois % et quelque fu-

• La reine Anne de Bretagne avait attiré près d'elle , de jeunes personnes de qualité, ce qui fut l'origine des filles d'honneur. {^Histoire de France d'Anquetii, tom. IV, pag. 210. Ce titre fut supprimé depuis , après l'aventure de madame de La Vallière. ) Toutefois, ce ne fut réellement qu'à l'époque dont nous nous occupons, que les femmes des seigneurs, autrefois reléguées au fond de leurs antiques donjons, commencèrent à paraître à la cour, et à y jouir Je quelque crédit; là commença aussi, pour le malheur et le scandale des peuples, celle longue

iieste qu'elle ait été à des époques plus récentes, ou ne peut nier, du moins, qu'elle n'ait exercé alors les plus heureux effets snr la civilisation nationale.

Ce siècle , si honorable pour l'esprit humain , à qui la postérité reconnaissante a conservé le nom de Léon X, ne fut pas moins brillant pour la France, que pour l'Italie elle-même. Les arts, qui élevaient et décoraient la basilique de St.- Pierre , faisaient naître , parmi nous , une foule d'édifices gracieux ou magnifiques , où les restes de la hardiesse gothique s'unissaient, d'une manière si pittoresque , à la noble et sage ordonnance du style grec qui commençait à prévaloir. Tels furent ces châteaux de Chambord, de Madrid, du Lude, du Verger, de Gaillon, d'Ânet, d'Écouen, et tant d'autres, dont le marteau dévastateur n'a respecté qu'un bien petit nombre; doublement remarquables, et comme monuments de la renaissance des arts, et comme le séjour des hommes les plus célèbres de cette époque. Ces exemples de goût et de magnificence, donnés par le monarque et sa cour, se reproduisaient ainsi dans les provinces les plus éloignées. La culture des lettres y rendait les

suite de maîtresses et de favoris, qui ne s'arrête plus qu'au règne du vertueux et infortuné I-ouis XVI.

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mœurs plus douces et plus polies; nos fréquentes relations avec l'Italie , si funestes d'ailleurs , introduisaient du moins parmi nous, la connaissance et le goût des chefs-d'œuvre qui commençaient à l'illustrer. Nous avons dit combien les grands écrivains de cette contrée devaient à nos premiers poètes; la France, à son tour, imita le zèle de l'Italie pour les sciences et les beaux arts , dont celle-ci redevenait , en quelque sorte , le berceau. Vinci , comblé des bienfaits du roi , expirait entre ses bras ; des offres aussi brillantes que flatteuses , allaient attirer Raphaël en France , au moment où les larmes du souverain Pontife honoraient, de même, son lit de mort. Ces grands hommes trouvaient, parmi nous, des imitateurs et presque des rivaux. Jean BuUant, Pierre Lescot , Jean Goujon , Germain Pilon , et plusieurs autres, créant à l'envi de nouveaux chefs-d'œuvre, donnaient à notre belle patrie, le seul genre d'illustration qui lui eût manqué jusqu'alors. La poésie, surtout, était en honneur : le souverain lui-même cultivait les lettres, dont il se montrait un protecteur aussi noble que généreux. Le premier de nos rois, il fit rendre enfin la justice dans la langue nationale % et contribua ainsi, puissamment, à en

' 11 ne faut pas oublier que dès 1490, Charles VIII avait

étendre l'usage. La reine de Navarre sa sœur, adressait de jolis vers à Marot, et composait ce

déjà ordonné que les dépositions fussent écrites en français. Louis XII prescrivit, plus tard, par une ordonnance de i5i2, d'employer la langue française uniquement et exclusivement à toute autre , dans les actes publics. François 1**^ renouvela celle mesure en iSag et i532; mais ce ne fut que par suite de l'ordonnance de Villers-Cotterets, du mois d'août iSBq. qu'elle reçut son entière exécution. Il y est dit expressément que les arrests seront prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel français , et non aultrement. ( Voyez la Nouvelle Diplomatique, lom. IV, pag. 52 1 , et le Journal des Satants de février 1825, pag. 88.) L'église conserva toutefois l'usage du latin , et ce ne fut qu'après l'ordonnance de 1629, que les officialités conseutirenl à instrumenter en langue nationale. C'était seulement depuis le règne de Saint Louis, comme l'observe 3Iénage et après lui la Ravalière, qu'on avait commencé à rédiger les actes publics en français. On en trouve pourtant quelques exemples sous Philippe-Auguste, et même sous Louis-le-Jeune.

Il fallut ainsi de nombreux efforts, et la volonté expresse de nos rois pendant près de cinquante ans, pour amener ce résultat si simple et si raisonnable, de rédiger les actes civils et judiciaires dans la langue des intéressés ! M. Berriat-St.-Prix , dans une dissertation curieuse sur cette matière (vT/e'/w. de la Société des Antiq. de France , tom. VI, pag. 273), fait remarquer que cette obstination de la part des magistrats, était d'autant plus singulière, qu'elle reposait uniquement sur l'ancienneté de la coutume; qu'ils parlaient , en général, un latin fort barbare , et que beaucoup d'cnlr'eux ne l'entendaient pas du tout. L'auteur cite, à ce sujet, un acte du conseil de la ville de Grenoble, de i538, où il est dit : « qu'il y a de MM. les consuls, con.seillers , et autres ^{ui n'entendent le latin; et des autres, très-petit y entendent. » On propose à la fin, et par ces motifs, de rédiger à

recueil célèbre , dont la piquante naïveté est souvent trop voisine de la licence '. Déjà, grâces à de tels exemples, la noblesse ne bornait plus sa gloire à briser une lance et à dompter un palefroi ; les du Bellay, les Marot , les Brantôme, étaient, à la fois, de nobles seigneurs et des écrivains distingués^. Enfin, le collège royal était

l'avenir, en français, les propositions et conclusions, ce qui prouve que les ordonnances déjà rendues n'avaient pas produit leur effet. Celle de Villers-Cotterets est précisément de l'anne'e suivante. Il est digne de remarque que cette réforme, si difficile à établir parmi nous, existait, comme nous l'avons déjà dit, en Angleterre, depuis le règne d'Edouard III (vers i36o), et en Espagne, depuis Alfonse-le-Sage , vers le milieu du treizième siècle. ( Voy. ci-dessus , p. 68. ) Le roi Ferdinand 1^', dit le Juste, proposa, en i4i3 ,aux Cortès de Earcelone, et fit arrêter, que les constitutions de Catalogne seraient réunies et traduites en catalan. Ce travail, achevé par son successeur, fut, dit M. Jaubert de Passa à qui nous empruntons ce fait, l'un des premiers ouvrages imprimés en Espagne. (Mém. de la Soc. des Antiq., tom. VI, pag. 344- j Les rois d'Aragon, el leurs successeurs qui devinient aussi rois de Castille, juraient, à leur avènement, de laisser à la Catalogne le même langage dans les actes publics. Philippe V punit , vers 1714» '^ révolte de cette province , en la privant de son privilège; on en fit bientôt de même à Valence, et toute l'Espagne , excepté la Navarre , adopta le castillan. ( ibid. pag. 346, 387 et suiv. )

' ces vieux recueils de satyres naïves,

Des malices du sexe immortelles archives.

(BoiLEAu, Satyre x.) * Cela est assez connu , pour Brantôme et les du Bellay ; quant à Marol , il avait été page de la duchesse d'Alençon , sœur

DE LA. LANGL't: FRANÇAISE. Ql

tbiidé SOUS les yeux du monarque, qui, suivant le noble exemple du Louis XII , s'était hâté d'y attacher, par ses bienfaits, les savants fugitifs de Byzance et les hommes les plus éclairés de l'Italie renaissante. Cette belle institution , si heureusement perfectionnée de nos jours, augmentait encore l'affluence des étrangers , accourant de toutes parts chez un peuple, qui jusques là n'était guère connu d'eux que par sa valeur.

L'histoire, qui n'a pas dédaigné de recueillir les bagatelles poétiques échappées à la plume du vainqueur de Marignan, a tracé aussi, de son burin inflexible, les persécutions exercées contre des sujets protestants, le meurtre juridique de Samblançay, l'impunité des bourreaux de Mérindol et de Cabrières , la vénalité des charges , la corruption profonde des mœurs de la cour , et

du roi , depuis reine de Navarre , et valet-de-cliambre de François I^*", près de qui il fut blessé à Pavie.

Il ne faut pas oublier, parmi les écrivains de l'époque préce'dente, Cbarles, duc d'Orléans, né en ligi (fils de Louis d'Orléans, assassiné à Paris en 1407 ), père de Louis XII, et grand oncle de François I^*^. Il fut l'un des poètes les plus distingués de son temps, et précéda Villon (né en i43i), dont Boileau a dit: Villon fut le premier , etc. Il lui est souvent supérieur, j)ar la grâce des idées, et la correction du style. Le manuscrit de ses œuvres qui est à la bibliothèque royale, venait de celle de Colbert, et avait appartenu à Catherine de Médicis. ( Mém. de l'Acad. dos Inscripf. tom. XIII, pag. 58o. )

ces guerres du Milanais, qui coûtèrent, sans résultat, tant de sang à la France; mais, tel est le prestige qui s'attache au souvenir des rois qui ont honoré les lettres, qu'on se plaît à couvrir, d'un voile d'indulgence, leurs erreurs même les moins excusables. Le titre glorieux de Phe des Lettres , plus encore que les lauriers de Marignan, a fait oublier les fautes de Pavie ; et quel Français ne serait indulgent, poiîr celui qui disait: tout est perdu fors Vhonneur ' / C'est ainsi , que

' Quoique les historiens aient, en quelque sorte, adopté cette phrase, comme étant celle que le roi écrivit à sa mère après la défaite de Pavie, il est convenable de remarquer qu'elle n'est pas exactement conforme au texte conservé dans les registres du parlement (lo novembre iSaS). La lettre commence ainsi : « Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infor- • tune , de toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur, et la «la vie qui est sauve, etc.» Dans une épître à mademoiselle d'Heilly, depuis duchesse d'Étampes (la pièce de poésie la plus considérable qui nous reste de ce prince , et qu'il écrivit après la bataille de Pavie), on retrouve la même pensée, exprimée d'une manière un peu différente. Le roi raconte : qu' il conforta le petit nombre de ses gens rassemblés autour de lui :

De deniourer plustost en espérance D'honneste mort ou de prise en effect, Qu'envers honneur de nous riens fust forfaict.

En rapportant la manière dont il fut pris, il ajoute cette réflexion touchante :

O quel regret je soutins à cette heure, Quand je congnus, plus ne faire demeure

la postérité ne semble voir, dans Léon X, que le bienfaiteur magnifique et éclairé des beauxarts ; le premier des Augustes n'est plus pour nous que l'ami de Mécène, le protecteur d'Horace et de Virgile, et en songeant à ses bienfaits, nous avons presqu'oublié ses proscriptions.

Les guerres si impolitiques et si désastreuses avec l'Italie , que nous n'avons encore fait qu'indiquer, en ranimant parmi nous le goût des arts et deslettres, durent concourir aussi à répandre au-delà des Alpes l'usage de notre langue ^ Les

Avecqiies moy, la tant doulce espérance De mes amys retourner veoir en France ! Trop forl clouljtant que l'amour de ma mère Ne peust souffrir ceste nouvelle amère!

' Cet usage y existait même déjà, s'il en faut croire le passage suivant d'un des commentateurs du Dante, Benevenuto d'Imola , qui e'crivait vers le milieu du quatorzième siècle : « Mirer et indignor , quando video Ilalicos, et prœcipuè nobiles , « qui conantur imitari vestigia eorum (Gallorum), et discunt « linguam gailicam , asserentes quod nuUa est pulchrior linguà « gallicà.

M. Scoppa, sicilien, qui a publié en français, sur la versification, un ouvrage déjà cité et dont nous parlerons ailleurs ( voyez ci-après, art. IV), affirme «que les Italiens ne se lassèrent n pas d'imiter, de parler et d'employer le provençal dans leurs « ouvrages. » Le cardinal Bembo et quelques autres citent, ditil , vingt-quatre italiens, qui écrivirent en français. Le Dante reprochait même à ses compatriotes, de préférer la langue provençale à la leur. On vient de voir que c'était aussi l'opinion de son commentateur. (Voyez Scoppa, ubi sup. tom. II , pag. 388

q4 ESSAI SUR l'universalité

diverses expéditions exécutées sous trois règnes consécutifs , dans cette dangereuse presqu'île , appelée dès -lors le tombeau des Français^ le grand nombre de généraux, d'officiers, et d'aventuriers de ce pays, qui s'attachèrent à la fortune de nos rois, les relations continuelles établies entre les deux peuples , depuis la campagne rapide de Charles VIII, jusques après les désastres de Pavie, ne peuvent laisser de doutes à cet égard. Ce n'était plus le temps de la première conquête de Naples , où quelques chevaliers Normands, aussi braves que grossiers, avaient effrayé , par la rudesse de leur langage comme par celle de leurs mœurs, les habitants efféminés de la grande Grèce : ce n'était plus le temps de Charles de France, et de cette expédition funeste, couronnée par les horribles Vêpres Siciliennes, où les soldats de l'Anjou et de la Provence ne méritèrent que trop bien le nom de barbares, que leur donnait l'Italie civilisée. Sous les règnes de François F', de Louis XII, et même de

et suiv. ) Antoine' de Palerme , historien d'AIfonse P', roi de Naples et d'Aragon , rapporte : « que ce prince (mort en i/|58), « l'un des plus savants hommes de son siècle , et fort grand « ennemi de la France, estimait extrêmement une version j^«/;- « caise du livre de St.- Augustin, de la Cité de Dieu, et que quel- « quefois il en alléguait des passages. » (Voyez Charpentier, de l'Excellence de la langue française, etc. tom. I, pag. /jSy. )

Charles VIII, notre idiome, déjà riche et perfectionné, méritait de jDrendre place parmi les langues les plus parfaites des nations modernes. Les livres français commençaient à se répandre en Italie, et à y être appréciés. Le séjour des Papes à Avignon , pendant plus de soixante ans % avait préparé ces relations, devenues de plus en plus intimes. Nous avons rappelé ailleurs qu'au temps même dont nous parlons, deux des plus beaux génies qui aient honoré l'Italie moderne, le Dante et Pétrarque, reconnaissaient hautement les obligations qu'ils avaient à la langue provençale, la même qu'avaient illustrée les Troubadours, et la même encore, à peu de nuances près , qui se conserve aujourd'hui dans nos provinces au-delà de la Loire.

Plusieurs faits aussi intéressants que peu connus, prouvent, de la manière la plus évidente, ce que nous venons d'avancer. Vers le milieu du treizième siècle, Brunetto Latini, noble florentin , qui avait été ambassadeur et secrétaire de la République, fut forcé de quitter sa patrie, déchirée par des factions. Il se retira en France ,

' De i3o9, sous Clément V, à 1377 sous Grégoire XI. Dans le même temps, et par suite des mêmes causes, beaucoup de mots italiens s'introduisirent dans notre langue, et quelques uns ont fini par y obtenir le droit de bourgeoisie. (Voyez à cet égard , ce que nous disons, article III. )

g6 ESSAI SUR l'universalité

et y publia, en 1260, un traité de philosophie, intitulé : H Thrésors ^ qui parole de la naissance de toutes choses. Ce livre, très-curieux, est écrit en français (idiome du Nord), et l'auteur explique ainsi les motifs de son choix : « Et se au- « cuns demandois pour coi chins livres est escris « en romanche selone le patois de Franche, puis « ke nous sommes Italyens, je diroie que chest « pour deus raisons ; l'une que nous sommes en « Franche, l'autre pour chou que la parleure est « plus délitable et plus kemune à tous langages. » ( ThrésoTS ., fol. i^'^, n° 7066, cité au mot parleure du glossaire de M. de Roquefort) ^

' Ce texte est rapporté différemment par chacun des écrivains qui ont cité le livre dont il s'agit, ce qui tient, sans doute, à la différence des manuscrits.

Quelques uns ont prétendu que Latini avait été le maître du Dante, qui, dans ce cas, aurait bien mal reconnu ses soins, car il l'a placé au milieu de son Enfer. Dans cette partie de son singulier livre, le poète fait connaître assez clairement, que l'auteur du Thrésors s'y trouve pour un vice honteux et qui outrage la nature. Du reste, il lui te'moigne sa reconnaissance et son respect, en termes honorables pour tous les deux. Ginguené assure qu'à la naissance du Dante, Latini avait tiré son horoscope; mais, comme l'observe Legrand-d'Aussy , s'il lui donna en effet des leçons, ce ne put èlre qu'assez tard, puisque l'auteur de la Divina Comedia, né en i265, n'existait pas encore, quand Latini se réfugia en France , et y publia son Thrésors. Au milieu de beaucoup de niaiseries et d'absurdités que renferme ce livre, on y remarcpie (chap. io6), un passage très-curieux

Martin da Canale , vénitien ,' ayant entrepris , vers le même temps (layS), une chronique de Venise, la publia de même en français, parce que , dit-il : « La langue françoise corl parmi le «monde, et est plus délitable à lire et à oir que « nule autre 'o» Un dominicain de Florence, pour

sur le double pôle de l'aimant, qui y est même indique' comme un phénomène anciennement connu, et qui, par conséc|uenl , aurait été observé plus de quarante ans avant l'e'jjoque où l'on place d'ordinaire la découverte de la boussole.

Cet ouvrage a été remis en français plus moderne au quinzième siècle. La bibliothèque royale en possède un manuscrit ainsi corrigé, où l'on a rectifié un grand nombre d'erreurs grossières, surtout dans ce qui regarde l'histoire de France. Un antre livre du même auteur a été récemment publié en Italie , sous ce titre : « Il Tesoretto, e il favoletlo di ser Brunetto Latiiii, ridotli « a miglior lezionc. Fiienze, Molini. — 1824- " Ce n'est point, commequelquesécrivainsl'ont pensé, un abrégé duThrésors, mais seulement un recueil de morale, de préceptes et d'allégories en vers. Ginguené prétend que le Dante y a pris le sujet de son Enfer. (Voyez sur le Thrésors, un mémoire de Falconel , Acad. des Inscript., tom. XVII, pag. 171 et suiv. ; Legrand-d'Aussy, Notices des manuscrits, etc., tom. V, pag, 268 et suiv. ; M. deRoipiefort, Gloss., Disc. Prélim., et le même, au mot Parleure ; Ginguené, tom. I, pag. !^83, 490, et tom. II, pag. 78 à 81; Hist. Litt. tom. XVI, pag. 27 , etc.)

' Voyez Tiraboschi, Hist. de la Litt. Italienne, cité par Legrand-d'Aussy, Notices des manuscrits, tom. V, pag. 270; Ginguené, tom. I, pag. 384; l'abbé Méhus, vit. Amb. Camald., pag. i54 ; etc. Ce manuscrit précieux se conserve encore, dit-on, à Florence, dans laRiccardiana. Il contient les annales de Venise, depuis sa fondation juscju'en 1275. Dans le savant ouvrage de M. Daru sur l'histoire de cette république, l'ouvraye dont il s'a-

98 ESSAI suii l'[inivi;rs,vlité

plaire à Philippe-le-Hardi, traduisit en français un Traité des vertus et des vices , composé par lui-même en latin. Le traducteur de M. Schwab cite encore, comme exemples du même genre, un ouvrage sur les guerres d'Italie, par Guillaume de la Pérène ( 1378), un autre, du comte Louis de Porcia , intitulé Jules César , et la Guerre d'Attila, par Nicolo da Casola, contemporain de Boccace. Enfin, on connaît un roman allégorique de Thomas 111, marquis de Saluées, mort en i4i (3; cet ouvrage (de i^gS), en prose mêlée de vers, et qui a pour titre : le Chevalier errant^ est écrit en langue romane , bien que l'auteur fût italien '.

Le français n'était pas moins cultivé dans le nord de l'Europe, et particulièrement en Allemagne. Charles-Quint, malgré ses guerres continuelles avec nos rois, l'estimait singulièrement, et l'appelait, dit le cardinal Duperron, une langue

f^it se trouve indique sous ce titre : « Storia veneta , di Martin " da Canale (Bibi. Riccardi) » ; et la note qui s'y rapporte, se termine ainsi : « lo scritlore si aniiunzia da se medesimo nel pream- « hulo air opéra , e dice d'aver preso a scriverla in francese « ])erche cotai lingua è la piîi accetta alC universale. » ( Hist. (le la république (le Venise^ édition de 1822, pièces justif. toni. YII, pag. 1.S9. )

' Notices des miuiuscrils, etc., tom. V, pag. 564, article de Legrand-d'Aussy; Rauc Encyrlopédàiue d'avril 1824. — Extrait des Mémoires deVAcdd. de Turin , 189.1 , 182*^.

iVétat. Ce fut en cette même langue qu il s'exprima, à Bruxelles, dans la mémorable séance où il abdiqua solennellement en faveur de son fils, de sinistre et sanguinaire mémoire'. Dans le recueil des lettres de Louis XII et du cardinal d'Amboise,on en trouve plusieurs autres, écrites de même en français, par divers princes du Nord et surtout par l'empereur Maximilien. On y remarque celle de ce dernier à sa fille Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, où il exprime positivement son intention de se faire élire pape , et les intrigues qu'il a mises en jeu dans ce but *.

' Strada, de Bello Bclgico, liv. I*"^, cile'par le P. Bouhours, Entretiens d'Ariste et d'Eugène, 2* Entr. , de la langue Françoise.

' Lettres du roy Louis XII et du cardinal Georges d'Amboise,etc., de i5o/( à i5x4 , 4 "^ol. in-12 , à Brusselle , 1712. On pensera peut-être que les lettres dont il s'agit ici ne sont que des traductions, mais nous croyons pouvoir affirmer le contraire; 1"' parce qu'elles sont écrites en vieux français, et précisément dans le même style que celles de Louis XII et du cardinal; 2" parce que plusieurs autres de ce recueil sont données en latin et en italien, le texte ayant été ainsi écrit, el qu'on en aurait sûrement usé de même poiu- les lettres de Maximilien et des autres princes, si elles n'eussent pas été réellement en français. Au surplus, l'éditeur observe, dans sa préface, qu'André de Burgo, envoyé de Maximilien en France, avait deux secrétaires, dont l'un e'crivait en français, et l'autre en latin ou en italien. La princesse Marguerite, qui avait été fiancée à Charles VIII , a laissé de jolis vers dans notre langue, parmi l(\squels on doit citer son épitaphe si connue, qui commence ainsi : Ci git Mnrs;r>t ^ Li fr^ntr demnixeUe , etc.

BIBLIÛTHECA

tîav.oiiS'

lOO ESSA.r SUR L UNIVERSALITE

Une particularité curieuse de notre histoire littéraire, c'est que, parmi les livres publiés eu français peu après la découverte de l'imprimerie, un assez grand nombre (surtout des romans de chevalerie) avaient paru à Chambéry et à Genève. On sait que notre langue n'a pas cessé, depuis son berceau, d'être en usage dans cette contrée, et il est bien digne de remarque que Calvin, déjà si célèbre à d'autres égards, ait été cité par Estienne Pasquier et par le savant Patru, comme l'un des pères de la langue française ^

Au temps où nous sommes parvenus , de cruelles dissentions commençaient à déchirer l'Église et la France. Elles ne firent que s'accroître sous les règnes des derniers Valois , et leurs dé-

' M. le comte François de Neufchàteau , l'un des doyens de noire littérature, et dont la perte vient d'affliger re'cemment les amis de l'agriculture et des lettres, regardait même, vu la date , cet apôtre de Genève , comme le premier de nos prosateurs. Il cite pour preuve de ce fait remarquable , une épitre de'dicatoire d'un livre de Calvin, très-purement écrite, et adressée à François V"^, sous la date de i535. (Essai sur les meilleurs ouvrages écrits en prose dans la langue française, etc.)

Nicolas Pasquier, fils d'Estienne, dans sa défense de celui-ci, adressée à l'auteur du libelle intitulé : Recherches des Recherches, rappelle que son père louait beaucoup Calvin « de ce (1 que nostre langue franroise lui est grandement redevable, pour <i l'avoir enrichie d'une infinité de beaux mois, etc.

DE LA LANGUE FRANÇAISE. lOI

plorables effets sont assez connus. Laissons à l'historien le soin de retracer ces pénibles images de nos discordes civiles; ces victoires si odieuses et ces défaites si sanglantes; ces trêves mensongères, presqii'aiissitôt rompues que signées; ces édits de pacification, tant de fois violés malgré la parole royale; enfin, l'épouvantable Saint-Barthélemi ^ Nous nous arrêterons seulement sur une conséquence de ces désastres, qui se rattache d'une manière particulière à notre sujet.

Les persécutions exercées contre les sectateurs de Calvin, obligèrent un grand nombre de Français à fuir la terre natale, et à chercher, dans des contrées lointaines , la liberté de conscience qui leur était refusée dans leur pays. Les rapports des religionnaires avec l'Allemagne (berceau de la réforme, et où elle avait jeté de profondes racines), devinrent plus fréquents par suite des émigrations, et l'on retrouve aujour-

' On n'a pas assez remarqué que cette infernale conception fut duc, presque uniquement, à des e'trangers; à l'influence de l'Espagne et aux conseillers italiens de cette Me'dicis, si fatale à noire pays, et qui transporta parmi nous la politique et les poisons de la cour de Florence. Leurs odieuses leçons ne trouvèrent que trop de disciples, même sous les règnes suivants. (Voyez les me'moires, journaux, etc., des règnes de Henri III, Henri IV, Louis XIII, et même de Louis XIV. )

d'hui, dans cette partie de l'Europe, un grand nombre de familles dont les noms, peu altérés, décèlent une origine toute française. Beaucoup d'autres se réfugièrent à Genève , et les témoignages en sont encore évidents. Le même motif conduisit quelques réformés vers les côtes , à peine explorées, du Nouveau Monde. Ils cherchèrent à se créer ime patrie sur les rivages du Brésil et dans la Péninsule des Florides, et tel fut l'objet des expéditions entreprises en i555 et iSGa, par Villegagnon et Jean Ribaud, sous les auspices de Coligny, qui eurent toutes deux un si malheureux succès. Quelques cabanes couvertes de chaume, au milieu desquelles s'élevait un petit fort, vainement protégé par le pavillon de France et qu'enleva bientôt une poignée de portugais : tels furent les faibles commencements de Rio-Janéiro, aujourd'hui la ville la plus florissante de l'Amérique du Sud. Le navigateur français qui visite ces plages lointaines , y retrouve encore le souvenir de l'audacieuse expédition de Du-Guay-Trouin qui s'en empara en 1711, et salue, avec orgueil, l'un des forts qui défendent la rade , qui a retenu le nom de Yillegagnon.

A une époque dont le souvenir n'est que trop récent , d'autres français réfugiés , victimes aussi

DE LA LA.NGUE FRANÇAISE. Io3

des disseiitions civiles, allèrent chercher, sur les mêmes rives de l'Atlantique, un asyle contre des proscriptions nouvelles. Nous en parlerons ailleurs avec plus de détail; car, ainsi que nous le ferons voir, parmi les causes qui, de nos jours, ont contribué à étendre l'usage de la langue française, l'émigration doit être considérée comme une des principales, de même qu'elle est une des plus déplorables.

L'image consolante du bon Henri apparaît enfin , comme ces météores bienfaisants qui , après de violentes tempêtes, annoncent le calme aux navigateurs. Sous ce règne glorieux, qui fit oublier un demi-siècle de malheurs et de crimes, et qui commença tant de bien , la France sortit de ses ruines ; ses plaies profondes se cicatrisèrent; de nouvelles ressources furent offertes à l'industrie, à l'agriculture et au commerce; mais les lettres et les sciences y eurent peu d'occasions de se faire remarquer, et celte époque, brillante pour l'historien, ne nous présente qu'un bien petit nombre de faits dont nous puissions profiter. Il faut même observer ici que, vers la fin de ce même siècle , dont le commencement avait été si favorable aux progrès de notre I ittérature , elle sembla rétrograder sensiblement , et que la barbarie du langage se trouva alors en

I04 ESSAI SUR l'universalité

harmonie avec celle des mœurs, dont elle est bien souvent une conséquence ^ C'était le temps de Baïf, de Belleau , de Du Bartas, et de Ronsard , ce chef de la Pléiade française, qui, malgré la boursouflure de son style, bizarrement entremêlé de mots grecs francisés que repoussaient également les deux langues, eut, comme tant d'autres, ses admirateurs, et fut appelé \e prince des poètes français , et l'Homère de son siècle ^.

' L'histoire de notre révolution, de 1793 à 1796, en offre un exemple aussi remarquable que récent. Sénèque a dit : « ubi- « cumque videris oralionem corruptam placere, ibi , mores •( quoque à recto descj visse non est dubium.» (Epist. mor. cxiv.) M. deMaisIre, qui rapporte aussi ce passage dans ses Soirées de St.-Petersbourg, observe avec raison, que la proposition inverse est également vraie. (Tom. I, notes, pag. 173 et I74-)

^ On lit dans le Pantagruel (chap. 2 , liv. vi) , une conversation très-piquante, entre le héros du curé de Meudon et un écolier limousin. Le langage ridiculement emphatique, que le facétieux écrivain prête à ce dernier, aurait été à la mode du temps de Ronsard , mort 32 ans après Rabelais.

Il est très-curieux pour les lecteurs d'aujourd'hui, de voir avec quelle singulière exagération, l'auteur de la Franciade fut loué par ses contemporains, et même par ses rivaux. Notre célèbre historien De Thou regarde Ronsard comme te premier poète qui ait paru depuis le siècle d'Auguste , et observe qu'il na(]uit le jour même de la bataille de Pavie, comme dédommagement à venir des calamités qui accablèrent alors la France. Pierre Galland lui fit élever une statue de marbre au collège de Boncour, et disait qu'il prisait une ode de Ronsard autant que le duché de Milan. Mais il faut voir surtout ce qu'en dit Estienne Pasquicr, son ami et son condisciple : « Il n'a pas son

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A cette même époque, où la langue semblait dégénérer parmi nous, il est bien singulier de !a

«pareil; tout est beau, tout est admirable en lui, Rome n'a '< jamais produit un plus grand poète.... Ou jamais nostre poésie <■ n'arriva et n'arrivera à sa perfection , ou , si elle y est arrive'e , « c'est en nostre Ronsard qu'il la faut telle recognaistre.... Nostre « parler, de l'un à l'autre, prendra diverses habitudes , mais ceux «qui voudront escrire seront bien aises de se proposer un si « grand personnage pour mirouer. « (Recherches de la France, liv. VII, chap. 7, et liv. viii, chap. 3.)

Pour montrer ce qu'était le goût en littérature au seizième siècle, citons encore l'opinion du même Pasquier sur Du Bartas, l'un des émules de Ronsard , qui , dans son poëme de la Scpmaine ou la Création du monde, a ainsi imité les beaux vers d'Ovide : iinus erat loto naturœ , etc. (Voyez ubi sup. liv. vu, chap. lo. )

Ce premier monde étoit une fornie sans forme, Une pile confuse, un meslange difforme,

Un chaos de chaos, un tas mal entassé

La terre étoit au ciel, et le ciel en la terre; Le feu, la terre, l'air, se tenoient dans la mer; La mer, le feu, la terre, étoient logés en l'air; L'air, la mer, et le feu, dans la terre; et la terre Chez l'air, le feu, la mer: car l'archer du tonnerre Grand maréchal de camp, n'a voit encor donné Quartier à chacun d'eux etc.

Uevinera-t-on jamais ce que pensait Pasquier d'un si effroyable galimathias? Je veux , dit-il : « que les plus hardis aristanjues • interposent ici leur arrest, pour juger lequel des deux poètes a ■ remporté l'honneur de cette description; car, encore que " Du Rarlas ait voulu en quelques vers, imiter Ovide, si s'est-il «rendu inimitable par ces quatre : le feu, la terre, l'air, etc.^ Cununcnl qualifier de tels jugements? et pourtant , ceux qui les prononçaient (^car l'auteur des Recherches n'est ici que l'organe

Io6 ESSAI SUR l'universalité

voir employée, avec une pureté remarquable, dans des ouvrages publiés au-delà de nos frontières. Ce sont encore les écrivains de Genève et de la Savoie, qui vont nous offrir cette piquante singularité. Peu d'années avant la mort d'Henri IV, saint François de Sales, né genevois ( dont les livres sont aussi recommandables par la correction du style, que par la piété douce et éclairée qui animait leur auteur), écrivit, à la prière de ce ])rince , son Introduction à la vie dévote. Dès l'année 1607, il s'était formé à Annecy, à ce que nous apprend l'auteur de l'excellente statistique du Mont-Blanc ( M. de Verneilh), une société qui avait pour but de perjectionner la langue française. Ses fondateurs principaux furent le même saint François de Sales et le président Favre de Vaugelas, père du célèbre prosateur ^

de ses contemporains), n'étaient pas, assure'ment , des sots ni des gens iilétrés : Pasquier surtout était un homme d'une érudition pi'odigieuse , même pour un temps où ce mérite était commun , et ce qui est plus inconcevajjle, profondément nourri de la lecture des anciens et de leurs admirables beautés. Qu'estce donc que le goût, ce sentiment du vrai beau, qui peut échapper ainsi à toute une nation et à tout un siècle? Qu'estce donc que le savoir et l'étude, qui conduisent à admirer de telles choses?

' Ainsi ce dernier écrivain, si renommé jadis par l'exlrènie correction de son style ( qui avait fait proverbe dans le beau siècle de Louis XIV), et (|ue l'Académiedont il était membre avait

DE LA. LANGUE FllANÇAISE. 1 07

Il faut nîmarquer ici que notre langue , tléjà si liabiluellement employée en Savoie, y était encore plus cultivée que jamais, depuis le mariage (le Philibert-Emmanuel avec une princesse de la maison de France, fille de François 1".

Elle ne Tétait pas moins dans le reste de l'Europe, et malgré les calamités qui signalèrent les règnes des derniers Valois, Estienne Pasquier affirme qu'au moment où il écrit, « cette langue « est en telle réputation et honneur, que presqu'en «toute l'Allemagne, l'Angleterre et l'Ecosse, il « ne se trouve maison noble , qui n'ait précepteur « pour instruire ses enfants en nostre langue fran- «çoise. » ( Épitres, liv. I, lettre 2. ) Nicolas Pasquier, fils du précédent, recommande, dans ses lettres, l'étude de la langue nationale. «Tâchons, « dit-il , d'accroistre et abonir la nostre, qui court

chargé de la rédaction du dictionnaire, n'était pas né français, non plus que l'abbé de St.-Réal son disciple et son compatriote» et Calvin , cité , comme nous l'avons dit ailleurs , parmi \ç=> pères de la langue française . Claude de Seyssel , évècjue de Chambéry et historien de Louis XII , né à Aix en Savoie, est encore un des premiers ijui aient écrit notre langue avec quelque pureté'.

La socie'té dont nous venons de parler, portail le nom A' Académie Florimontane. Elle avait pour symbole, un oranger chargé de fleurs et de fruits, avec cette devise : flores fructusque perennes. Son but principal était d'épurer la langue française, et d'en rédiger une grammaire et un dictionnaire. Il est intéressant de remarquer qu'elle a pre'cédé d'environ trente ans notre Académie française.

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