OBSERVATION XXIX
Recueillie dans le service de M. Vulpian, hôpital de la Pitié, par M. Pierret, interne du service.
Le nommé Pluge, Joseph-Louis, âgé de 22 ans, mégissier, entré le 17 mai 1875, salle Saint-Raphaël, n° 35.
Antécédents de famille : mère morte à 65 ans: frèrés et sœurs bièn portants, pas d’alcoolisme, pas d’antécédents diathésiques chez les collatéraux, jamais de maladies antérieures, sauf un chancre sur la nature duquel les renseignements quil donne sont peu précis, n'ayant consulté qu’un pharmacien; il affirmé n’ävoir jamais eu de taches sur le corps à la suite de ce chancre; on ne trouve pas de pléiade ganglionnaire. Pas d'hématurie, pas de douleurs !: mbaires, bonne santé habituelle, métier humide, pas de rhumatismes.
Il y à un au, érysipèle de la face.
Il y a un mois, le malade commence à avoir mal à la gorge; pas d'éruption, pas beaucoup de fièvre. Au bout de quatre à cinq jours, il se forme un abcès de l’amygdale droite, et le malade entre chez M. Verneuil le 5 mai. |
Depuis quelques jours, le malade s'aperçoit qu’il est enflé; il a des maux de tête et de l’amblyopie. Il passe en médecine le 17 mai.
18 mai. — Etat actuel. — Léger œdème des extrémités, infiltration du tissu cellulaire du thorax; la face même semble élargie, boursouflée; miction facile, pas d’albumine dans l’urine. Pas de liquide dans l'abdomen, maux de tête persistants. Pas de vomssements, pas de fièvre, pas de diarrhée.
Cœur. — Premier bruit légèrement prolongé, un peu d'œdème pulmonaire. Rien dans les autres organes. Foie normal, rate un peu grosse.
Le 19 mai, à la visite du matin, le malade se plaint de cephalalgie. Il dit qu’il a souffert toute la nuit, qu'il perd la tête, qu’il ne sait plus ce qu'il fait. De dix heures du matin à onze heures -du soir, le malade a présenté neuf ou dix accès d’éclampsie, le plus long a duré 20 minutes. Ils commençaïént par des mouvements convulsifs des bras, principalement; puis le malade tombait en résolution et l’écume lui venait à la bouche. IL s’endormait entre les attaques ; mais dans son sommeil, il présentait encore quelques mouvements convulsifs des extrémités supérieures. La premiére attaque à commencé par un cri. D’après les voisins du malade, la vue aurait été abolie aussitôt après la première attaque ; les paroles étaient devenues incohérentes.
20 mai. — Ce matin, grand abattement. T. R. — 3%,6, perte
absolue de la vue, vive cêphalalgie, pas de délire, lenteur des réponses.
Le malade accuse un peu de douleur à la région lombaire.
Huit ventouses; on garde le sang pour l’analyser. Dans l'urine, on ne trouve qu’une assez grande quantité de cylindres granulograisseux et une quantité remarquable d’urate de soude, mais pas d'acide urique libre.
Sang. Examen : On trouve, dans une première analyse, sur 15 €. c. de sang, une proportion d'urée de 17 centigr. par litre, dans une deuxième analyse faite sur le même sang au bout de quelques heures, sur 25 ce. c. — 19 centigr. par litre.
21 mai. — La vue est toujours perdue, céphalalgie frontale, pas d'accès depuis hier, pas d'albumine dans l’urine,ædème des extrémités toujours très manifeste, gonflement du visage ct des mains, pâleur cireuse du visage. Ventouses sur la colonne vertébrale. L'œdème du dos est si considérable que l’on ne sent pas les apophyses et les gouttières entre les deux masses musculaires des lombes,.
22 mai. — Pas d'albumine. Même état de la vue; somnolence considérable ; 350 gr. de sang retirés de la région dorsale par les ventouses.
23 mai. — Deux attaques cette nuit, une à 9 heures, une à 6 heures du matin, elles ont commencé par un grand cri; pas d’écume aux lèvres; pas de bleuissement des lèvres, puis mouvements cioniques des extrémités supérieures, avec perte de connaissance, La première crise à duré 5 minutes; la deuxième, 7. On n’a pu prendre la température.
1 gr. K br. — Il y à toujours uu grand affaiblissement des facultés intellectuelles et une somnolence dont il est difficile de le tirer. Ce matin, l’urine ne contient pas d’albumine (chaleur, acide nitrique); en opérant sur 25 cent. cub. de sang, on trouve 15 centigr. d'urée; sur un deuxième échantillon de mème quantité, on trouve 15 centigr. aussi. ;
24 mai. — Hier, le malade n’a pas reconnu ses amis: il est somnolent, les yeux fermés. On ne peut en tirer une réponse,
TR=37,4. Pouls 86, pas d'albumine.
lee
25 mai. — 2 litres d'urine en 24 heures; pas d'albumine, pas de sucre. densité, 1011, Etat général, peu de changements.
26 mai. — Il suit un peu les gestes depuis hier; on peut le tirer un peu de sa somnolence; il est moins pâle que les jours précédents,
On a trouvé, hier, qu'il avait rendu 17 Gr. d'urée en 24 heures, dans ? litres d'urine (analyse chimique par M. Bourquelot).
27 mai. — Le malade va mieux, il sort de sa somnolence; il répond aux questions sans impatience; il commence à manger; il voit même un peu par moments.
28 mai. — La vue cet rétablie, mais encore indistincte; pas de fiévre ; il y a de la diplopie.
29 mai. — TA —36:,2. La vue est encore meilleure qu’hier; il ya de l’appétit. Cependant, cette nuit, il s’est levé avec un peu de divagation.
Pas d’albumine.
30. Mai. — Cette nuit, le malade à eu un grand délire d'action on a été obligé de l’attacher; il parlait à des êtres imaginaires, il voyait des gens lui cracher au visage, mais ne pouvait les reconnaître parce qu'il faisait nuit, déjà depuis l’avant veille il avait qu‘lquefois des /lusions d’optique.
1% juin. — Hier matin, devant nous, le malade s’est levé cherchant dans ses rideaux, sous son lit, il avait des hallucinations. Il a assez bien dormi; ce matin cependant il se plaint qu’on l’ait empêché de dormir, «on lui a pissé dessus » dit-il, il a eu 2. gram. de chloral.
Quand on lui parle de son délire, il est convaincu de la réalité des visions qu’il a eues et des sensations qu'il à éprouvées, et il s’emporte quand on veul lui prouver aw’il a rêvé.
Depuis cinq jours, il range à peu près la valeur de deux portions. Auparavant, il ne prenait que du bouillon, encore le rejetait-il le plus souvent.
On constate sur la face dorsale des mains et dans les poils de la barbe, de petites plaques épidermiques, mais riensur les doigts des pieds ou des mains. Pas d'albumine dans l'urine, TR = 37°,2 — T ÀA-36°,5;
même thermomètre depuis le commencement des men-
surations.
RD te
2 juin. — Même remarque qu’hier, le malade a cru voir des individus qui le provoquaient, il a toujours des hallucinations.
3 juin. — On continue les 2 gr. de chloral, les hallucinations le prennent le soir. On donne contre cette périodicité. sulfate de quinine, À gr.
À juin. — Le malade a encore eu la divagation et des hallucinations, mais pendant un quart d'heure à peine ; le mal de tête disparaît graduellement. Il y a bien certainement une desquamation en lamelles sur le dos des mains.
5 juin. — La céphalalgie a presque disparu.
7 juin. — Mieux, léger état délirant.
Vue pas, très bonne encore; le soir, le maiade prétendait qu'on lui pissait dessus mais cela n’a duré qu’un instant, et on a pu lui faire comprendre qu’il se trompait. Les jours prédédents cela aurait éte impossible; il se serait mis en fureur, les hallucinations étaient aussi bien plus persistantes.
8 juin. — Rien de nouveau.
11 juin. — Le malade se plaint d’avoir tous les soirs des étourdissements, son intelligence n’est pas nette dans ces moments là, bien qu’il ait cessé comme auparavant de chercher à tâtons les objets qui l'environnent.
13 juin. — M. Landolt. Examen ophtalmoscopique: pas de trouble du fond de l'œil, tension normale. Pendant que le malade avait complètement perdu la vue, on n’a pas fait d’examen optalmoscopique; on n’a pas examiné la tension du globe de l'œil; mais aujourd’hui on constate que l'œil est moins saillant qu’a ce moment là, en un mot, il y avait une légère exophtalinie à cette époque.
19 juin. — Suppression du chloral, K. br, supprimé aussi.
82 juin. Le malade présente toujours un peu d’insomnie; 1 gr. de chloral.
Le malade prétend se rappeler ses accès, il se souvient qu'il se raidissait dans son lit, mais comme on lui a parlé de ses crises, il est diicile de démèler ce qui est dû à son souvenir, de ce qui est dû aux récits de ses voisins.
À partir de ce moment, l’amélioration continue peu à peu et le malade sort guéri,
ho —
Cette observation remarquable nous paraît être un exemple certain de scarlatine fruste, et les phénomènes délirants nous semblent imputables à l’urémie, puisqu'on a trouvé une quantité plus considérable d’urée dans le sang. Il n’y a jamais eu d’albumine; le rein était certainement malide, puisqu'il existait une quantité considérable de cylindres granuleux. C’est la seule de nos observations d’urémie délirante d’origine scarlatineuse qui ait présenté des hallucinations; elles ont porté sur la vue et sur la sensibilité générale, peutêtre même sur le nerf olfactif, puisque le malade devenu aveugle prétendait qu’on lui « pissait dessus ».
Au début, il y a eu de l’obnubilation intellectuelle, puis les attaques d’éclampsie sont survenues; elles ont été accompagnées de la perte de la vue, de somnolence et d’affaiblissement des facultés; le délire a revêtu une fois le caractère maniaque, et son amélioration à coïncidé avec le retour de la vue.